CHAPITRE LI
PREMIÈRES COLONISATIONS AUX ÉTATS-UNIS. — VIRGINIE ET NOUVELLE-ANGLETERRE.
Ce fut sous le règne de la reine Elisabeth que les Anglais tentèrent leurs preiiers établissements en Amérique. Déjà, en 1498 et 1553, Jean et Sébastien Cabot avaient découvert Terre-Neure et le Labrador: Drake avait, en 1562, renouvelé la hardie navigation de Magellan et reconnu les côtes de Californie; seize ans plus tard, sir Humphry Gilbert obtint des lettres patentes pour former une colonie dans le Nouveau-Monde, Cet aventurier ne réussit pas, deux expéditions
1. Livre de Mormon traduit en anglais par T. Smith, et de l'anglais en français par J. Taylor et FE. Bolton. — L'Illustration du 9 avril 1853.
2. Une erreur a été commise dans le chapitre xuir au sujet de Saint-Lonis dans le Missouri, Cette ville qui en 1810 n'avait encore que 16,000 habitants, en compte aujourd'hui près de 100,000; le recensement de 1850 lui en attribuait 82,744. Gest à son heureuse situation au confluent du Missouri, du Mississipi et de l'Illinois, que Saint-Lonis doit cet immense développement, Ses bateaux à vapeur entretiennent un service régulier, par toutes les siisons de l’année, avec la Nouvelle- Orléans, Louisville, Pittsburg, Fort-£nelling à 300 lieues plus haut sur le Mississipi et Fort-Leavenworth à 230 lieues en amont sur Le Missouri,
successives échoutrent, et il périt dans la seconde. Son beau-frère Walter Raleigh, qui l'avait accompagné, ne fut pas découragé. I obtint, en 158%, la confirmation des priviléges accordés à Gilbert; son armement fut plus heureux ; il aborda sur une terre riche et fertile à laquelle fut donné, en l'honneur de la souveraine, le nom de Vrrginie.
De 1586 à 1596, Ralcigh envoya trois expéditions en Virginie; elles ne furent pas heureuses, et presque tous ceux qui y prirent part périrent dans les tempètes, par les attaques des sauvages ou par la faim. Leur unique résultat fut de répandre en Angleterre, puis en Europe, le goût du tabac. Les indigènes regardaient cette plante comme un présent des dieux , destiné à consoler l'homme des misères de la vie; Raleigh et quelques jeunes gens de la cour adoptèrent l'usage qu'en faisaient les Endiens, et la même habitude ne tarda pas à se propager parmi ous les seigneurs.
En 1603, l'année même de la mort d'Élisabeth, un navigateur du nom de Barthélemy Gosnold, parti sur une petite barque avec trente compagnons, se rendit en Virginie par un chemin plus direct que celui qu'avaient jusque li suivi ses devanciers, et à son relour, se mit à la tête d'une association dont le but était de fonder, dans les régions explorées par Raleigh, un établissement définitif, Le roi Jacques £* donna sa sanction à ce projet, sans toutefois concéder toutes les possessions américaines à une seule compagnie. FE divisa l'Amérique en deux parts, Virginie du sud et Virginie du nord, et donna la première à la compagnie de Londres, la seconde aux compagnies de Bristol et de Piymouth ; le gouvernement de cette double possession était résersé à un conseil scant à Londres et nommé par le souverain; les compagnies devaient jouir de grands avantages commerciaux.
De cette époque, 1606, date véritablement l'existence de la Virginie’et de la Nouvelle-Angleterre, et c'est autour de ces deux colonies et avec leur appui que s'élèvent el grandissent les colonisations postérieures Le capitaine Christophe Newport fut mis, la même année, à la tête de l'expédition qui devait suivre les traces de Barthélemy Gosnold; il débarqua à la baie de Chesapeak et y jeta les fondements d'une ville qu'il nomma James-Town. De violentes inimitiés soulevées entre les chefs causèrent un grand préjudice à la colonie naissante jusqu'au moment où un homme remarquable par son activité et son génie, John Smith, fat mis en possession du commandement. La famine et les maladies avaient réduit à cinquante le nombre de ses compagnons ; il recourut aux tribus indiennes, exigea par les armes les subsistances que l’on refusait à ses prières, engagea un commerce d'échanges ; et déjà l'établissement prospérait sous son habile direction, lorsque surpris par un parti d’'fndiens hostites, il fut fait prisonnier, Fiers de tenir entre leurs mains le chef des blancs, les sauvages promenaient en triomphe leur captif, en attendant que le moment fût venu de le faire périr. Lui ne se découragea pas, il étonna ces barbares par des prodiges ; sa boussole leur sembli un instrument magique; il les épouvanta par les effets de la poudre; un jour il
ÉTATS-UNIS, 479 écrivit quelques mots, les fit porter à James-Town, et les Indiens s'émerveillèrent de ce que le papier avait parlé. Malgré l'ascendant que Smith semblait avoir conquis sur ces hommes crédules, les chefs de la tribu voulurent le mettre à mort; déjà l'arrêt était prononcé ; conduit vers la pierre du sacrifice, le jeune homme allait être frappé du coup mortel, lorsque la fille de l'un des principaux guerriers de la tribu, la jeune Pocahuntas, se précipite sur lui, le couvre de son corps, s'expose la première aux coups du tomahawk, et par son dévouement lui conserve la vie.
Reconduit à James-Town, Smith trouva la colonie réduit: à trente-huit indi-
vidus si misérables qu'ils voulaient quitter cette terre. I obtint avec peine de reculer le départ, et bientôt un vaisseau venant d'Angleterre apporta des vivres et cent nouveaux colons. Alors, cominencerent les défrichements et la culture, mais un fâcheux incident vint interrompre ces utiles travaux. L'un des colons crut avoir trouvé de l'or dans un ruisseau voisin de James-fown ; tous abandonnèrent aussitôt les travaux de la terre ; ils furent trompés dans leurs espérances, la famine ne tarda pas à se faire sentir de nouveau, L'industricux Smith eut alors recours aux Indiens; toujours protégé par la tribu de Pocahuntas, il puisa des ressources dans les trafics et le commerce, explorant pendant quatre mois les régions qui plus tard ont formé les États de Virginie et de Maryland. Il sut pendant ce temps pourvoir abondamment aux besoins de ses compatriotes, et recueillit sur la contrée des notions si précises, que la carte qu'il dressa à cette époque est encore aujourd'hui l'une des plus estimées.
* La Compagnie de Londres oblint, en 1629, des modifications importantes à sa charte ; la principale fut que le conseil nommé par ses membres aurait seul le privilége de faire les lois et les règlements de la colonie. Le premier acte du conscil fut de choisir pour gouverneur général lord Delaware, qui fit partir une expédition de neuf bâtiments portant cinq cents planteurs, Cette utile mesure fut suivie d'un véritable malheur ; Smith, blessé par l'explosion accidentelle d'un baril de poudre, fut contraint de retourner en Angleterre, et la colonie, privée de son chef habile, retomba dans le désordre. Les Indiens cessèrent de fournir ds vivres ; ils attaquèrent les Européens, qui en moins de six mois furent réduits à soixante hommes. Gates ct Summers, chefs de l'expédition envoyée par lord Delaware, avaient été jetés par une tempête dans les Bermudes, où, pendant dix mois, ils subsistérent des productions de ces îles. Quand ils purent les quitter, au lieu de trouver une colonie florissante, ils ne virent que misère et désolation ; ils résolurent de fuir cette terre fatale pour chercher à gagner l'île de Terre-Neuve, comptant y trouver des secours ; au moment où ils commençaient à descendre le fleuve, ils rencontrèrent trois vaisseaux portant lord Delaware, un nombre consirrble de nouveaux planteurs et des ressources de tout genre.
Lord Delaware reprit possession de James-Town, et, par.son administration à à la fois forte et douce, il fit fleurir cette cobnie jusqu'à son départ, en 1611. La prospérité continua sous son successeur Thomas Dale, qui fit un traité avec les
Indiens. Cette union avait été précédée par un événement remarquable : Pocahuntas, la jeune Indienne qui avait sauvé la vie à Smith, visitait souvent les Anglais. Un colon, John Rolf, épris de sa beauté, l'épousa; ce fut une cause de liaison étroite entre les Anglais et les indigènes. Rolf conduisit sa femme en Angleterre; la fille du Cacique fut reçue et traitée comme princesse par Jacques et la reine; elle se fit chrétienne et revint en Amérique, où elle donna naissance à un fils auquel beaucoup des principales familles de Virginie reportent aujourd'hui leur origine.
Sir Thomas Dale employa tous ses soins à l'administration, Les terres cultivées en commun produisaient peu, parce qu'elles n'appartenaient à personne ; Dale assigna à chacun une propriété, et la valeur des terres sextupla. La culture du tabac occupait particulièrement les colons et comptait déjà parmi leurs principales sources de profit. De nouveaux émigrants accouraient en foule à la nouvelle de la grande prospérité de l'établissement de Virginie ; il ne manquait plus que des lemmes pour que la colonisation fût complète. Le gouverneur fit venir d'Angleterre des jeunes filles pauvres et de bonnes mœurs, A la même époque aborda à James-Town un vaisseau hollandais chargé de nègres, les planteurs les achetèrent et leur abandonnèrent la culture du sol: ce fut en Amérique l'origine de l'esclavage. En cette année, 1619, Thomas Dale fut remplacé par sir Yeardley. Le nouveau gouverneur conyoqua une assemblée générale de Virginie; le nombre des habitants s'était tellement accru, que onze villages se firent représenter. Une telle mesure introduisait dans la colonie le système représentatif ; la compagnie de Londres donna sa sanction à cette forme de gouvernement et en fixa les bases. Le gouverneur était investi du pourvoir exécutif: un conseil nommé par la Compagnie tenait lieu de chambre haute; les députés des bourgs formaient la chambre des Communes. La Compagnie se réserva la révision et la suprème ratification des lois. Ainsi se trouva établie la constitution de Virginie; ses habitants, de serviteurs d’une association de marchands, devinrent des citoyens libres. Le résultat immédiat de ce changement fut l'extension de la colonie et l’accroissement de l'industrie ; des récoltes abondantes assuraient la subsistance des planteurs, le tabac était devenu un objet de commerce lucratif, de nombreux établissements s'étaient formés le long des rivières de la baie de Chesapeak , aucun obstacle ne semblait plus entraver la prospérité de l'établissement, lorsque les inimitiés des Indiens, longtemps contenues, se réveillèrent plus terribles que jamais et remirent en question le sort des Européens.
Powhatan, père de Pocahuntas, était mort en 1618, et avait eu pour successeur un guerrier d'un courage intrépide, d'une grande force de corps et d'une extrême dissimulation. Ce chef tourna ces qualités contre les Anglais; il résolut de les cxterminer et de reconquérir par un massacre général le sol qu'ils avaient usurpé. Pendant quatre années, les mesures de soulèvement furent concertécs avec un incroyable secret. Les blancs, sans défiance, vivaient en toute sécurité au milieu des Indiens, dont la conduite n'avait fait naître aucun soupçon, quand , le
22 mars 1622, toutes les plantations furent envahies à la fois, et en moins d'une heure, trois cent quarante-sept victimes tombèrent sous les coups des meurtriers, Le massacre eût été général si la veille un Indien n'eût révélé le complot à son naître Richard Pace, Celui-ci courut avertir le gouverneur de James-Town, la ville fut mise à l'abri d'un coup de main, et le mème avis fut communiqué aux plus voisines habitations.
Cette catastrophe eut des suites terribles pour la jeune colonie : tous les établissements furent abandonnés, les planteurs prirent les armes, se concentrèrent dans James-Town, et une guerre d’exlermination commença. Les Indiens furent poursuivis partout comme des bètes féroces : ils se réfugièrent dans leurs forêts inaccessibles à d'autres qu'à eux ; les Anglais eurent recours à la ruse pour les en faire sortir; ils firent à leur chef des offres de paix avec une si apparente sincérité, que celui-ci s'y laissa prendre et revint avec la plupart des siens occuper les villages qu'il avait abandonnés. Les blancs ne parurent pas d'abord les inquiéter, puis au moment de la récolte, ils tombèrent sur leurs ennemis, égorgèrent tout ce qu'ils purent atteindre et repoussèrent le reste dans les bois, où un si grand nombre périt de faim que quelques-unes des tribus voisines de James-Town furent entièrement détruites. Alors seulement les établissements purent se relever, et l'industrie se ranima, A cette même époque, les autres rivages de l'Amérique étaient progressivement envahis par l'émigration anglaise.
En vertu du partage de 1606, la Compagnie de Plymouth avait acquis le droit de fonder des établissements dans la partie nord de l'Amérique, mais cette Compagnie resta bien au-dessous de celle de Londres, dont la prépondérance était assurée par d'immenses capitaux et d'actives relations. En 1607 fut formé à Sagahadoc un faible établissement que la rigueur da climat ne tarda pas à faire abandonner. Le capitaine Smith, ce zélé colonisateur, reconnut par mer la plus grande partie de la côte, il en traça un tableau séduisant, lui fit donner le nom de Nouvelle-Angleterre, mais il ne put, malgré tous ses efforts, engager la Compaguie à faire de nouvelles tentatives. Les commencements de la Virginie n'étaient pas de nature à encourager les aventuriers ; il faut un motif puissant pour décider des hommes à quitter le sol qui les a vus naître et les contraindre à de rudes travaux. Les dissensions religieuses auxquelles l'Angleterre était en proie produisirent ces hommes, et leur donnèrent le courage de surmonter les obstacles qui avaient fait échouer les premiers établissements.
Parmi les partisans de la réforme anglaise persécutés sous le règne de Jacques LE‘ se trouvait un nommé Brown, qui chercha un refuge en Hollande, Désespérant de rentrer en Angleterre, Brown se tourna vers l'Amérique. Il obtint facilement de la Compagnie de Londres une concession de terrains, et en 1629 il s’embarqua avec cent vingt proscrits comme lui pour aller s'établir sur le fleuve Hudson. Le capitaine chargé de conduire ces émigrants se laissa gagner par les Hollandais, qui avaient le dessein de se fixer dans les mêmes lieux, les mena au cap Cod, tout à fait en dehors des limites de la Compagnie anglaise : la sa:son
était trop avancée pour risquer les fatigues d'un nouveau voyage : les Brownistes se fixèrent sur un point de la province de Massachusetts, qu'ils appelèrent la Nouvelle-Plymouth.
La rigueur du climat, les maladies et les attaques des Indiens furent autant de causes de destruction pour cette colonie mal pourvue des objets nécessaires à la vie, La moitié des émigrants périt avant le printemps; ils n'étaient soutenus dans leur misérable existence que par la consolation de professer sans crainte leurs opinions religieuses sous l'empire d’un système de gouvernement institué par eux, Si peu de secours leur vinrent d'Europe, que deux ans après ils n'étaient encore que trois cents, vivant misérablement dans une ville qu'ils avaient bâtie sur un terrain qui ne leur appartenait même pas. Ce fut en 1630 que la Compagnie de Plymouth leur en fit la cession. Jamais ils n'obtinrent de charte ravale, et ce fut en Amérique le seul exemple d'une association libre dont les membres reconnaissaient l'autorité de magistrats nommés par eux; ce chétif établissement végéta jusqu'au jour où il fut réuni à une Compagnie plus puissante, celle de la baie de Massachusetts.
La Compagnie de Plymouth n'avait pu réussir à coloniser la moindre partie du territoire qui lui était cédé. En 1620, une nouvelle charte plus étendue fut accordée à une autre Compagnie; elle ne réussit pas mieux que l'ancienne. La Nouvelle-Angleterre serait restée déserte longtemps encore si les causes qui avaient forcé les Brownistes à s'expatrier ne se fussent renouvelées. Un grand nombre de puritains achetèrent du congrès de Plymouth les terres comprises entre le Merrimack et la rivière Charles ; ils obtinrent une charte basée sur celles que les deux Compagnies avaient reçues à leur formation, et, presque certains de ne pouvoir être inquiétés sur l'exercice de leur religion, ils équipèrent cinq vaisseaux et partirent au nombre de trois cent cinquante. Ils abordèrent au cap Anne et fon dèrent un premier établissement auquel ils donnèrent ie nom de Salem. La colonie perdit cent hommes dans les rigucurs du premier hiver; mais l'année suivante il en arriva quinze cents autres, et la plupart des colons voulurent choisir un emplacement plus favorable ; ils se dirigèrent vers la rivière Charles, et fondèrent sur ses bords la ville de Charlestown ; d’autres s’avancèrent jusqu'au fond de la baie de Massachusetts, où ils fondèrent Boston, qui ne tarda pas à devenir la ville principale de la Nouvelle-Angleterre, et dont l'industrie, le commicree et la navigation prirent un rapide essor,
Les colonies de cette partie de l'Amérique durent leurs progrès aux principes de gouvernement qui ieur furent appliqués dès l’origine, Elles cessèrent d'être dans la dépendance de la compagnie sous les auspices àe laquelle elles avaient été fondées ; elles acquirent l'exercice du pouvoir législatif, et chacune des villes qui s'établirent successivement obtint le droit de représentation. En même temps des lois salutaires encouragèrent l'industrie, réprimèrent la paresse, donnèrent un grand essor à l'agriculture et organisèrent un service militaire destiné à prévenir la pertidie et les insurrections des Indiens.
En quelques années la prospérité de la colonie , la police de son Église, furent des sujets d'admiration pour les puritains de la métropole, Des troupes nombreuses de partisans des doctrines proscrites allèrent rejoindre leurs coreligionpaires. Parmi eux se trouvait un homme que ses talents ont rendu célèbre, Henri Vane, fils d'un membre du conseil privé du roi; arrivé dans la colonie en 1635, Vane fut bientôt jugé digne des plus hauts emplois, et, dès l'année suivante, il fut nommé gouverneur d'une voix unanime. Les premiers ‘emps de son admiuistration furent heureux ; mais bientôt il ne trouva plus dans les affaires de la colonie un champ assez vaste pour son activité et ses grands talents. Il se jeta dans les subtilités théologiques , et devint le chef d’une secte dont les dogmes bouleversèrent le pays. On fut obligé de réunir un synode où ces doctrines furent déclarées erronées, et Vane se vit contraint de quitter l'Amérique.
Ces querelles, qui troublaient le repos du Massachusetts, contribuèrent ceper:dant à répandre et à accroître la population dans l'Amérique anglaise. Un ministre anabaptiste, Roger Williars, banni de Salem en 1634, avait acquis des Indiens un terrain vers le sud, et s'y était fixé; rejoint par les partisans des doctrines de Vane, il obtint des indigènes la propritté d'une île fertile à laquelle il donna le nom de RAode-Island. La forme du gouvernement de cette nouvelle colonie fut la plus démocratique jusqu'en 1663. Les mêmes causes répandirent quelques “migrants anglais dans le Connecticut, déjà colonisé en partie par les Hollandais. Soixante individus, hommes, femmes, enfants, quittèrent en 1635 les villes voisines de Boston, et, chassant devant eux leurs troupeaux, leur unique bien, ils marchèrent à travers les forêts et les terres désertes jusqu'à ce qu'ils eus-cnt atteint le but de leur voyage.
Il en fut à peu près de mème pour le Maine et le New-Hampshire. Le territoire qui a formé ces deux États avait été cédé par la Compagnie de Plymouth à sir Fernando Georges et au capitaine Mason. Ceux-ci essayèrent inutilement de coloniser cette région, jusqu'au moment où les dissensions religieuses y conduisirent des habitants. Bientôt ce lieu devint le refuge des dissidents sortis des autres colonies; chacun se fixa où il voulut ; chaque canton se gouverna à sa manière : ce ne fut que longtemps après que ces provinces eurent une constitution régulière et permanente.
En étendant leurs établissements, les Anglais se trouvèrent exposés à de nouveaux dangers. Les Indiens des tribus voisines de la baie de Massachusetts étaient faibles et peu guerriers ; il n’y eut avec eux aucune hostilité, parce que d'ailleurs les premiers colons ne s'établirent que sur des terrains qu'ils avaient achetés. 11 n'en fut pas de même dans Rhode-lsland et le Connecticut. Là, les nouveaux colons se trouvèrent entourés de tribus puissantes et belliqueuses , les Naragansets et les Pequods. Heureusement ces nations étaient ennemies ; si elles s'étaient réunics contre les envahisseurs de leur territoire, c'en était fait d'eux; mais elles se divisèrent, et les Naragansets recoururent à l'alliance des blancs. Pendant quelque temps la guerre eut des résultats incertains; les Pequods ne cessaient
At VOYAGE EN AMÉRIQUE.
d'inquicter les Européens dans leurs établissements et dans leurs plantations, lorsque le capitaine Mason tomba sur eux à l'improviste, Une terrible mêlée s'engagoa sur les bords de la rivière Mystique; les blanes, accablés sous le nombre, commençaient à plier, lorsque l'un d'eux mit le feu à une cabane indienne ; l'incendie se propagea, et en un instant tout ie village fut la proie des flammes: six cents Indiens y périrent, hommes, femmes, enfants. On extermina à coups de fusil ceux qui se réfugièrent dans les bois, et ce ne fut qu'après cette cruelle extermination que la colonie put se développer sans obstacle.
En même temps la population était augmentée par les émigrations que l'oppression de Charles Er faisait croître chaque jour. Le nombre des émigrants devint si considérable, que le gouvernement défendit à tout capitaine de recevoir à son bord des passagers sans être munis d'une permission spéciale. Cette mesure, souvent éludée, fut exécutée dans une circonstance remarquable : John Hampden, Cromwell et d'autres puritains avaient frété des navires qui devaient les transporter dans la Nouvelle-Angleterre ; au moment de s'embarquer, ils furent arrêtés par un ordre supérieur : ce malheureux roi retenait par la force les honmes qui devaient briser son trône et le conduire à l'échafaud.
Les mesures du gouvernement pour entraver les émigrations furent regardées par presque toute la nation comme contraires aux droits des citoyens ; en 1638, trois mille personnes s'embarquèrent , bravant les rigucurs de la défense plutôt que de subir l'oppression religieuse. Charles, irrité de ce mépris de son autorité, lança contre la corporation de Massachusetts un guo warran!o ou ordre de com paraitre devant le conseil du Banc du roi pour usurpation des droits de la couronne. Son intention était de réorganiser la colonie sur un autre plan ; mais l’orage qui commençait à gronder sur l'Angleterre éclala avec tant de force, qu'il n'eut plus le temps de songer aux affaires d'Amérique.
Les émigrations cessèrent avec la révolution; les puritains, maîtres de l'Angleterre, n'eurent plus besoin d'aller chercher au loin le libre exercice de leur religion : cependant ils n’oubliérent pas leurs frères d'Amérique, Un acte de la chambre des Communes, en 1642, exempta de tous droi‘s les marchandises exportées d'Angleterre et celles venant des colonies qui seraient importées dans la métropole, Cette disposition fit faire de rapides progrès à l'industrie et au commerce. En récompense de ces preuves d'affection fraternelle, les puritains d'Amérique prirent des mesures énergiques pour empêcher toute tentative en faveur de la cause royale, La Virginie, étrangère aux querelles religicuses, resta seule attachée au roi et accueillit quelques années plus tard ses partisans proscrits.
& En 1643, les colons hasardèrent une mesure qui augmenta leur sécurité et leur pouvoir, et fut un grand pas vers l'indépendance. Sous prétexte des dangers auxquels les colonies étaient exposées de la part des Indiens, le Massachusetts, PIymouth, le Connecticut et New-Hayen formèrent une fédération offensive et défensive sous le nom de colonies unies de la Nouvelle-Angleterre, Chaque colonie demeurait séparée et conservait sa juridiction distincte; mais, en cas de guerre,
chacune d'elles devait fournir son contingent en hommes, en provisions et en argent, proportionné au nombre d'habitants, On décida qu'une assemblée formée de deux commissaires pour chaque province, munis de pleins pouvoirs dans les questions d'intérêt général, se réunirait annuellement, Par ce pacte fédératif, les colonie, se considéraient comme sociétés indépendantes, possédant tous les droits de souveraineté et affranchies de toute autorité. La gravité des événements qui se passaient en Angleterre empècha l'attention de se fixer sur cet acte ; peut-être mème les chefs du parlement ne virent-ils pas sans plaisir cette démonstration qui s'accordait avec leurs sentiments révolutionnaires.
Enhardis par cette approbation tacite, les colons déployèrent ouvertement leur esprit d'indépendance; le premier acte de leur assemblée fut d'ordonner l'établissement à Boston d'une Monnaie, où furent frappées des pièces d'argent portant d'un côté le nom de la colonie, et de l'autre un arbre, symbole de son accroissement et de sa vigueur. Plusieurs mesures d'intérêt public furent accompagnées d'actes injustes dictés par le fanatisme, Ainsi le Rhode-fsland ne put faire partie de la confédération, parce que toutes les sectes y élaient professées, et, dans le Massachusetts, on perséeuta les partisans de l'Église anglicane et les presbytériens, Ceux-ci s'adressèrent en vain au parlement : leurs plaintes ne furent pas écoutées.
Cromwell, maître du pouvoir, continua de favoriser ouvertement la Nouvelle - Angleterre, dont il devint le protecteur spécial. La colonie obtint le privilége de commerecr même avec les nations ennemies de la métropole, et s'occupa de son organisation intérieure.
Lorsque vint la restauration des Sluarts, l'assemblée générale du Massachusetts sollicita de Charles EE le maintien de la forme du gouvernement existant et le libre exercice du culte puritain. Le roi, qui avait craint une déclaration d'indépendance, se contenta de cette soumission apparente, Ti confirma la charte du Massachuset{s, et en accorda une aux colonies de Connecticut et de Rhode-Island. Ce bon accord apparent ne tarda pas à être troublé par les mesures arbitraires qu'entrainait l'acte de navigation, qui, on le sait, interdisait l'importation ct Lexportalion des marchardises dans l'Angleterre et dans ses colonies par des vaisseaux et des équipages autres que ceux des Anglais. Le Massachusetts annula cet acte pour sa part, et commerça librement avec toutes les nations. En même temps cette province s'arrogea la suprématie sur le New-Hamsphire et le Maine, et les gouverna malgré la charte de propriété accordée à sir George et au capilaine Mason.
Cette prospérité croissante fut arrêtée par une agression des indigènes , la plus terrible que la Nouvelle-Angleterre eût encore éprouvée, Les tribus voisines avaient un chef courageux et habile, connu sous le nom de Philip; l'agrandissement des Européens lui semblait la ruine de sa nation ; il se procura des armes, réunit par une alliance des tribus longtemps hostiles, et, à la tôte de trois mille liommes, commença les hostilités, en 1675, avec une audace remarquable. La
guerre eut ses alternatives de succès et de revers, et fut signalée des deux côté par des cruautés épouvantables. L’assassinat de Philip y mit seul un terme. Six cents des plus braves colons avaient péri, et la plupart des villages avaient été détruits ou saccagés.
De nouvelles discordes avec les rois Charles IL et Jacques IF, au sujet de l'aëte de navigation et de la possession du Maine et du New-Hampshire, eussent amené peut-être de la part du Massachusetts une proclamation d'indépendance prématurée, sans la révolution de 1688. A cette nouvelle (avril 1689), un soulèvement instantané renversa le gouverneur et les auhtrents des Stuarts; la royauté de Guillaume fut acclamée dans la colonie.
En 1632, le Maryland avait été formé par Charles [+ d'un démembrement de la Virginie.
La Caroline avait été colonisée trente ans plus tard par des royalistes proscrits.
Un homme d'origine anglaise, sir Hudson, avait pris, dès 1609, possession des territoires de New-York et de New-Jersey au nom de la Hollande ; ces établissements, occupés par force et par surprise en 166% par les Anglais, reconquis par les Hollandais en 1673, avaient été définitivement cédés à la Grande-Bretagne l'année suivante. New-Amsterdam, la colonie hollandaise, prit à ce moment le nom de New-York; la partie voisine de la Nouvelle-Angleterre reçut le nom de New-Jersey, et la colonie de l'Hudson celui d’Albany.
Une partie du New-Jersey, achetée en 1676, par le quaker Guillaume Penn, pour servir d'asile à ses coreligionnaires persécutés, avait pris le nom de Pensylvanie, et déjà Philadelphie commençait à s'élever. Ainsi se trouvaient jetés sur le sol américain tous les fondements de la grande république future. Les cent ans qui séparent ces colonies isolées du jour où elles se réunirent pour proclamer l'indépendance, sont remplis par les guerres contre les Indiens, plus d’une fois soulevés, et contre les possessions françaises du Canada et de la Louisiane. C'est la période pendant laquelle elles deviennent vraiment fortes et passent de l’enfance à une puissante jeunesse. Nous avons assisté à leurs commencements longs et difficiles, nous allons les retrouver réclamant leur liberté et secouant le joug de la métropole !,