‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 85 sur 112 · MONTAGNES PROCHEUSES. — OREGON. — UTAH. — MORMONE · texte numérisé non relu

MONTAGNES PROCHEUSES. — OREGON. — UTAH. — MORMONE

Au moment où la fièvre de l'or s'était le plus emparée des esprits eL'entrainait vers la Califoraie un grand nombre des Américains de l'est, un officier anglais au service des États-Unis, le colonel Fremont, depuis longtemps célèbre par la hardicsse de ses excursions dans les vastes plaines du Mississipi, tenta le passage en Californie par la voie de terre à travers les montagnes Rocheuses. L'aventureux voyageur devait en même temps étudier le tracé d'un chemin de fer destin® à relier New-York à San-Francisco. C'est à l'endroit où le Rio del Norte et l'Arkansas prennent leur source, que le colonel se proposa, en remontant le Rio del Norte, de franchir les montagnes. I recruta le long de l'Arkansas ses compagnons, trappeurs exercés aux plus rudes fatigues, et bien qu'on fit alors en décembre, il se résolut à exécuter son dessein. La rigueur de la saison , la difficulté de se procurer des vivres dans une région déserte et couverte de neige, ct surtout l'inexpérience du guide qui se présenta pour conduire les voyageur, entraînèrent l'expédition dans les plus grands désastres. Beaucoup de ceux qui étaient partis périrent de froid et de fatigue ; le colonel franchit presque seul, au plus fort de l'hiver, dans la journée de Noël, les montagnes, à 12,000 pieds au-dessus de la mer, par le 38 degré et demi de latitude, 11 a retracé ses soutfrances et celles de ses compagnons dans plusieurs lettres publiées à Washington par le National intelligencer. On parlait beaucoup de cette expédition quan nous visitämes les États-Unis ; peut-être ne sera-t-il pas sans intérèt d'en extraire les détails propres à donner quelques notions sur ces régions inaccessibles au voyageur vulgaire,

«..… Nous quittâmes le Haut-Pucblo, à la source même de l'Arkansas, le 29 novembre 1848, avec plus de cent bonnes mules et avee cent trente boisseaux de blé destinés à nourrir nos attelages quand nous serions dans les hautes montagnes, A Pueblo j'avais engagé pour guide un vieux trappeur, Bill William, qui a passé vingt-cinq ans de sa vie à chasser dans les montagnes Rocheuses.

« L'enrôlement de cet homme fut la grande faute de l'expédition; il n'avait jamais connu ou il avait entièrement oublié les lieux par lesquels nous devions

passer. Entrés dans les montagnes, nous employâmes deux semaines à faire le trajet de quelques jours, suivant une ligne tortueuse à travers des neiges épaisses qui fermaient déjà les passes, et perdant le temps à chercher notre chemin, Le 11 décembre, nous nous trouvàmes à la source du Rio del Norte, à l'endroit môme où cette rivière sort de la Sierra San-Juan, un des points les plus élevés et les plus impraticables des montagnes Rocheuses, et que ne franchissent pas les trappeurs et les chasseurs, même en été, C’est à travers cette chaine escarpée que notre guide nous conduisait, et pleins encore de confiance dans les connaissances de cet homme, nous allions en avant avec une fatale résolution, Déjà la neige, même sur les bords de la rivière, arrivait à la poitrine des mules: elle tombait fréquemment dans la vallée, et sans interraption sur les montagnes. |

«Le froid était intense; nous continues avec ardeur à nous diriger vers le sommet des montagnes; la neige était plus épaisse à mesure que nous avancions, et après quatre où cinq jours de labeurs et de fatigues, marchant et grimpant tous à pied, nous atteignimes les crêtes entièrement nues placées au-dessus de la région où croissent les arbres, et qui forment le point de partage entre les caux Uributaires de l'Atlantique cet celles qui descendent vers l'Océan Pacifique, Sur ces hauteurs les tempêtes règnent tout l'hiver, etun vent furieux gronde avec une incessante furie. À notre première tentative pour franchir le sommet, nous fûmes assaillis par une pouderie, c'est-à-dire un tourbillon de neige épaisse chassée par le vent, et permettant à peine de voir à quelques pas devant soi, Nous fûmes obligés de battre en retraite, plusieurs d'entre nous étaient gelés au visage et aux mains, et nous avions perdu un grand nombre de mules. Il neigeait abondamment, Le lendemain nous renouvelâmes notre tentative ; nous traçàmes une route, ou mieux, une tranchée à travers la neige, et malgré la pouderie, nous arrivâämes au haut de la montagne, Nous en franchimes la crête, et, redescendant un peu, nous campämes immédiatement au-dessous, à l'entrée de la région boisée, Notre trace ressemblait à un chemin qu'aurait suivi une armée en déroute ; elle était jonchée de ballots abanilonrés, de selles, de vêtements épars et de cadavres de mules. Nous campämes * «ntiron douze mille pieds au-dessus du uiveau de la mer. Devant nous, le pays tout entier était enseveli sous la neige, La tempête continuait, tout mouvement fut paralysé ; marcher en avant était impossible , revenir sur nos pas également impossible.

«Une ruine inévitable fondait sur nous. Nos pauvres animaux périrent les premicrs. Plus bas, dans la région boisée, la neige était si épaisse qu'ils ne pouvaient trouver à se nourrir. Quelques jours suffirent pour détruire notre magnifique équipage de mules ; elles se tenaient serrées les unes contre les autres, et à mesure qu'elles gelaient, on les voyait s'abattre et disparaître sous la neige bientôt accumulée, Quelquefois elles s'échappaient, et, descendant la montagne, prenaicnt leur course vers les bois, jusqu'à ce qu'elles fussent arrêtées par des neiges trop profondes, au sein desquelles la pouderie ne tardait pas à les ensevelir, Le courage commença à manquer à quelques-uns d'entre nous,

«Nous nous trainämes, en portant à dos les bagages, jusque dans la vallée du Rio del Norte ; je me déterminai à détacher de cet endroit quelques hommes vers les établissements espagnols du Nouveau-Mexique, afin d'en ramener des provisions et des mules pour transporter notre bagage. Nous avions pour quinze jours de vivres ; je fis choix du guide William et de trois de mes hommes les plus déterminés, Cette petite bande fut placée sous les ordres de King et nous quitta le lendemain de Noël.

« Nos camarades partis, nous organisimes un campement où furent transportés les bagages, puis nous attendimes le retour des absents. Mais les jours se succédaicnt sans apporter de nouvelles, la neige ne cessait de tomber, les courages commençaient à faiblir, l'un de nos compagnons s'écarta du retranchement, jeta sa couverture en travers de la route que nous avions suivie, se coucha dessus et attendit que la gelée Je frappât de mort.

‘seize jours se passèrent sans aucune nouvelle de ceux que nous avions emoyés en avant; l'inquiétude m'accablait. Je me déterminai à partir moi-même, à la fois pour aller à la recherche de nos camarades, et pour ramener du secours des établissements mexicains. Je laissai le camp avec tous les bagages sous le commandement de Vincent Haler, avec ordre de me suivre au bout de quelques jours, et je descendis de la rivière avec trois compagnons; nous portions nos armes et des provisions pour deux ou trois jours. Si je ne rencontrais pas King, mon intention était de pousser jusqu'à la plantation mexicaine de Celorado, petit aMuent du Rio del Norte, d'où j'expédicrais le secours le plus premapt possible à Vincent Haler et aux siens.

« Le lendemain de notre départ, nous tombämes sur une piste toute fraiche d'Endiens; nous la suivimes : elle aboutissait à la rivière et descendait le long de ses bords. Le cinquième jour, nous surprimes un Indien sur la glace de la riière, [se trouva être un utah, fils d'un chef de la Grande-Rivière que nous avions connu, et il se comporta amicalement avec nous. Nous campämes cette nuit près des Indiens. Par le don d'un fusil et de mes couvertures, je détermwinai l'Utah à nous conduire comme guide à la plantation da Petit-Colorado et à prendre ave: lui quatre de ses chevaux pour porter notre petit bagage, Ces chevaux étaient tout à fait misérables et ne marchaient qu'au pas. Nous avançämes l'espace de six ou sept milles. Vers le soir, nous aperçümes un peu de fumée au-dessus d'un bouquet de bois à quelque distance de la rivière; nous y allâmes avec le pressentiment que ce devaient ètre nos envoyés. Nous ne nous trompions pas. Is n'étaient plus que trois, les trois plus affreux spectres que j'aie jamais aperçus. Ts avaient cruellement souffert de la faim; King en était mort quelques jours auparavant. À l'aide des chevaux indiens, nous transportämes ces malheureux jusqu'à la plantation du Petit-Colorado, que nous atteignimes quatre jours plus tard, après avoir fait dans la neige et à pied cent soixante milles,

«Nous ne trouvâmes au Petit-Colorado ni chevaux, ni secours. Le lendemain matin, je me rendis à cheval au Rio-Mondo , et de là à Taos, vingt-cinq milles

pus loin, et, la matinée suivante, Godey partit avec quatre Mexicains, trente mules et des provisions pour aller au secours de Vincent Haler et de ses compagnons.

« Plusieurs jours s'écoulèrent sans que j'eusse aucune nouvelle des uns ni des autres ; la grèle, la pluie, la neige, ne cessaient de tomber, Mon inquiétude était vive, et j'allais retourner sur mes pas, quand enfin Haler arriva, mais presque seul. I était parti du camp le septième joar après moi, sans provisions, laissant toutes les mules enterrées sous la neige. Le découragement prit un à un ses compagnons. Manuel, un Indien chrétien de la tribu de Cosumné, dans la vallée du San-Joaquin , se laissa aller au désespoir après avoir fait quelques milles ; il pria Vincent de lui brüler la cervelle; sur le refus de celui-ci, il se coucha dans la neige pour attendre la mort, |

« La marche continua ; Wise perdit courage, jeta son fusil et sa couverture, se coucha dans la neige et mourut, Cinq autres encore Ss'endormirent un à un sur le sol glacé. La situation de la bande devenait désespérée ; Vincent se résolut à la dissoudre. I dit à ses compagnons qu'il avait fait pour eux tout ce qui était en son pouvoir; que leur dernier espoir était dans le secours tant attendu; que le mieux était de se disperser et de descendre le plus promptement possible, chacun selon ses forces, le cours de la rivière ; qu'il fallait prendre bon courage et marcher ; que pour lui, s'il devait mourir, la mort le trouverait debout. La séparation s’accomplit. Sept hommes continuèrent à accompagner Faler ; trois d'entre eux périrent encore, et lorsque le secours de Godey rejoiguit les survivants, ils étaient accablés de fatigue, épuisés par la faim, et tous se mirent à pleurer comme des enfants. Les nouveaux venus, Godey et les siens, recucillirent uue dizaine d'hommes épars et les sauvèrent; ils ne purent rien rapporter de nos bagages et de os équipements ; la neige recouvrait tout, L'expédition avait perda onze hommes et son matériel !, »

Telie fut la triste issue de cette courageuse entreprise, à laquc!+ on peut faire le reproche d'imprudence , car ilsemble étrange qu'elle ait été tentée au cœur de l'hiver et avec un guide inexpérimenté.Elle témoigne des difficultés immenses que présentent les montagnes Rocheuses à qui veut les franchir; elle témoigue aussi de l'audace des Américains et de leur ferme volonté à vaincre les obstacles jetés par la nature entre les États industricux de Pest et les riches contrées récemment acquises au bord de l'Océan Pacifique.

Entre les montagnes Rocheuses et la mer, outre la Californie, s'étendent les vastes territoires d'Utah et de l'Oregon. Ce dernier, situé au nord de la Californie, tive son nom du grand cours d'eau qui prend sa source dans les montagnes Rocheuses, à une faible distance du Missouri. Cette région n'est habitée que par des tribus indiennes : les Têtes-Plates, les Nez-Pervcés, les Modèles , les Umquas, dont quelques-uns, errants dans les plaines ou à travers les forêts de chênes, de

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sapins et de cèdres, possèdent de grandes troupes de chevaux; les autres vivent au bord de la mer; leurs ressources consistent dans la pêche, dans la chasse et dans leurs échanges de pelleteries et de fourrures contre des fusils et de la poudre, Quelques milliers d'Américains se sont établis au milieu d'eux, font le commerce ou bâtissent des métairies et cultivent le sol. Chaque année des émigrants peuplent cette région et y tentent des colonisations individuelles avec plus de succès que ne le fit, il y a quarante ans, la compagnie fondée dans ce but par le riche négociant allemand Astor, Cette tentative a été rendue célèbre par le littérateur américain Washington Irving. Aujourd'hui il ne reste plus aucun vestige de l’ancien fort Astoria, et sur son emplacement s'élève une pauvre maison habitée par une seule famille.

Les misères de toute sorte et les déceptions avaient assailli dès le premier jour l'expédition astorienne, Les émigrants mirent à la voile sur le vaisseau /e Tonguin, commandé par un homme dont la violence et la cruauté étaient extrêmes: la société, dont le but était le commerce des fourrures, se composait de matelots européens, de quelques Indiens, de commerçants allemands, de marchands de New-York, M, Alexandre Ross était de ce nombre, À peine partis, le despotisme du capitaine révolta tout l'équipage. Mécontent d’un matelot, il le jeta par-dessus le bord; voulant se défaire de huit de ses hommes, il leur fit passer la barre du fleuve sur une barque, et ils périrent tous; enfin il abandonna plusieurs passagers dans une île déserte. Après avoir ainsi assuré son autorité par la terreur, il débarqua son monde sur les bords de l'Orégon. C'était là que l'attendait une mort afreuse, prélude des drames sanglants dont la colonie astorienne allait être victime,

On faisait le commerce avec les indigènes, qui apporta ont à bord des pelleteries et recevaient en échange des grains de verre et des couteaux. Un de ces sauvages azant endommagé, par mégarde, le treillis qui entourait le bâtiment et 3 étant enfui, le capitaine exigea que le coupable lui fût amené.—Ses compagnons jugérent que l'offense était trop légère et n’y consentirent pas; ils furent retenus p isonniers. L'Indien vint le lendemain se livrer lui-même, il fat mis à mort, Le surlendemain, aucun des hommes de sa tribu ne se présenta, mais le jour d'après ils firent demander deux passagers qui les avaient toujours bien traités, — « Le capitaine est-il encore irrité? » demandèrent-ils, — « Non, et vous pouvez revenir à bord en toute liberté, » Le lendemain ils arrivèrent en grand nombre et avec des intentions qui semblaient pacifiques.

Le capitaine, selon l'habitude de ces natures féroces qui passent d'un excès de fureur aux protestations cordiales, crut les apaiser en les aceucillant à bras ouverts, —- « Vous avez tort, lui dit M. Ross, de ne prendre aucune précaution ; je connais les Indiens, leur confiance apparente cache quelque trahison, » Le capitaine répondit : — «Je leur ai donné une leçon, ils n’oseraient bouger. » Vainen l'autre lui représenta que les actes de la olus cruelle vengeance se cachaient sous un calme apparent, Le commerce continuait, Les Indiens ache-

taient grand nombre d'effets, qu'ils jetaient par-dessus le bord dans leurs pirogues. Tout semblait aller pour le mieux. Eofin, au bout d'une heure, les femmes quittent le navire, et tout à coup le long hurlement de guerre des Indiens retentit de la poupe à la proue; les pirogues prennent le large. Chaque matelot sans défense est essailli par un Indien qui l'égorge; le capitaine seul armé, en tue deux, est massacré et jeté à la mer. M. Ross s'y élance lui-même, il est recueilli par les fenimes, En quelques minutes tout était fini. Le seul blanc qui survécüt à bord était Étienne Wecks, armurier ; il avait saisi une hache et se défendait avec le courage du désespoir ; il se réfugia dans la soute aux poudres, Forcé dans ce dernier asile, il fit sauter le navire, et soixante-quinze Indiens périrent avec lui. Telle fut la terreur imprimée à la tribu par ce drame terrible, que les femmes n'osèrent pas toucher M. Ross et le déposèrent sur le rivage, où il alla retrouver, à travers les bois, d'antres aventuriers que le capitaine avait débarqués sur les bords de la Columbia.

Mais ici commencent de nouveaux désastres : l'expédition astorienne n'añait pas mesuré ses forces, Abattre un arbre, construire une maison, même une hutte, semer, recueillir, chacune de ces opérations si simples a coûté des siècles à l'éducation de l'humanité, qui n'est grande que par Île progrès, l’accumulation des connaissances et leur habile exploitation. Les arbres qui environ naient de toutes parts les aventuriers étaient tellement serrés et enlacés, que la hache ne savait où frapper. Parmi ces hommes hardis et forts, pas un bûcheron ; l'apprentissage qu'ils eurent à faire fut laborieux : on commença par abattre avec beaucoup de peine des rameaux et des branches dont on fit une espèce d'échafaud qui s'élevait à côté de l'arbre gigantesque qu'il s'agissait de renverser, Des haches, dont le manche avait de deux à cinq pieds, commencèrent à frapper dans la forèt; le bruit du fer tombant sur le (tronc noueux des vieux arbres retentissait au loin. A peine le tranchant faisait-il quelque impression sur ces ucants séculaires. À chaque nouveau coup, à chaque frémissement du feuillage , les colons regardaient autour d'eux; mais tantôt l'arbre s'arrêtait dans les branchages supérieurs des chênes voisins, tantôt il se précipitait écrasant l'échafaud et ceux qui occupaient; souvent aussi les Indiens, attirés par le bruit, se cachaient derrière les halliers et tuaient à coups de flèches les usurpateurs de leurs domaines. Après trois mois d’un labeur pénible et continuel, à peine un acre de terre était-il défriché, « Dans cet espace de temps, dit M. Ross, mes cheveux noirs étaient devenus blancs : j'avais vieilli dans la lutte. » En peu de mois, ces hardis et aventureux pionniers avaient disparu, tous étaient morts, à l'exception de M. Ross, qui a survécu pour raconter leurs misères et leur désastre !,

L'Orégon parcouru, il y a huit ans, par M. Duflot le Mofras , n’était jusqu'alors connu que par les explorations des voyageurs intrépides Lewis et Clarke, qui

1, Astoria os Anecdotes of Entreprise, beyond the Rocky Mountains. New-York, 1834,

ÉTATS-UNIS. #13 furent chargés de remonter le Missouri depuis son confluent avec le Mississipi jusqu'à sa source, puis après avoir gravi et traversé les montagnes Rocheuses, d'aller reconnaître s'il n'existait pas sur ce point une communication par eau entre les deux Océans. Cette mission se prolongea pendant neuf années de 180" à 1813. Lewis et Clarke, plus heureut que le colonel Fremont , se trouvèrent au pied des montagnes dans le milieu du mois d'août, et ils les franchirent à l'endroit où prend sa source un grand cours d'eau, affluent de la Columbia, auquel fut donné le nom du premier de ces voyageurs. A l'ouest des montagnes, ils se trouvérent au milieu des Indiens Chochonis et Tôtes-Plates. Les mœurs et les usages de ces tribus ne se sont guère modifiés depuis ce temps : l'homme s'occupe de chasse et de guerre, il soigne son cheval; les fatigues , les rudes travaux sont départis à la femme ; partout on retrouve l'hospitalité, la vertu du sauvage.

C'est au sud de l'Orégrn et au nord de la Californie que s'étend l'Utah. Ancienne possession mexicaine , Utah tomba au pouvoir des États-Unis avec la Nouvelle- Californie, et obtint en 1850 un gouvernement territorial. Des montagnes et des déserts de sable, de riches pâturages et de grandes vallées où coule Le Colorado de l'ouest, tel est l'aspect varié que cette région présente. Le caractère particulicr qui la distingue est un grand lac d'une forme irrégulière et renfermant beaucoup d'îles. On suppose qu'il à environ trente lieues de longueur. IF est extrèmement salé et trop peu profond pour offrir beaucoup de facilités à Ia navigation. Le rivage occidental consiste en plaines unies d'une terre molle ct dépourvue de végétation, où coulent des ruisseaux d'eau salée et sulfureuse, Le sel recouvre la terre et brille au soleil; un vaste champ assez solide pour que les mules puissent passer dessus comme sur la glace, produit un mirage qui défigure les objets de la façon la plus bizarre. La rivière Utah, ou le Jourdain, conne l'appellent les Mormons, est un petit cours d'eau qui unit le lac Utah au grand Lac Salé. Le lac Utah a quinze licues de longueur et reçoit de nombreux courauts d'eau fraiche qui descendent des montagnes ; son eau reste douce, bien que l'on ait découvert sur sa limite méridionale un filon considérable de sel de roche engagé dans l'argile, Ces lacs sont à environ quatre mille pieds au-dessus de la mer. Pendant la saison sèche, tous les objets qui les entourent sont inerustés de sel.

Le territoire de l'Utah est habité par de petites bandes d'Indiens qui, pour la plupart, tirent de la chasse et de la pèche une pauvre subsistance, La principale ribu est celle qui à donné son nom au territoire. A ces habitants primitifs du sol se sont ajoutés quelques émigrants, et, depuis 188, les Mormons, sectaires bizarres, qui méritent quelques détails.

Vers 1830, un Américain de Palmÿre, dans l'État de New-York, Joe Smith, se déclara apôtre et fit appel aux populations des bords de l'Ohio pour leur prècher la foi véritable; bientôt un certain Sydney-Rigdon qui, après avoir essayé de tous les métiers, s'était affilié à l'une des mille associations religieuses des États-Unis, vint le trouver, armé d'un vieux roman inédit sur les tribus primitives de l'Amérique. Ils s'associèrent, Le Manuscrit retrouvé, c'était le titre de l'ou-

rage, fut modifié pour la circonstance, et ce roman devenu Évangile, publié sous le nom de Bible d’or, fut le code religieux des nouveaux croyants. Pour frapper plus puissamment l'esprit de la foule, Smith lui raconta comment le livre « écrit selon les connaissances du prophète en des caractères appelés l'égyptien réformé, » lui avait été transmis miraculeusement par des plaques d'or trouvées sous terre, et voici quelle était l'histoire du précieux volume : Après la dispersion des bommes à la tour de Babel, la famille de Jared vint, sur l’ordre de Dieu, se fixer au Nouveau-Monde, et donna naissance à un peuple dont le prophète Ether écrivit l'histoire, Nephi trouva ces annales et les continua. Ce saint personnage devint la souche d'une tribu considérable, les Nephites, race pieuse, amie de la paix et bien différente des Lamanites, peuple impie et pervers. Aussi Dieu, dans sa colère, rendit ces derniers noirs, de blancs qu'ils étaient : ce furent les premiers nègres. Ils se repentirent, et Dieu leur restitua leur couleur primitive. Bientôt les Nephites à leur tour abandonnèrent les voies du Seigneur, Is se fixèrent dans le nord, les Lamanites dans le sud, et les deux peuples rivaux et ennemis en vinrent aux mains, se livrèrent, près de l'isthme de Darien, un combat qui dura un nombre de jours considérable, et à la fin duquel le carnage avait été si grand, qu'il ne survéeut qu'un seul homme. Cet homme était le prophète Mormon, qui reprit l'ouvrage d'Ether et de Nephi, continua les précieuses annales, les enfouit sous terre, puis remonta au ciel. C'était au bienheureux Smith qu'il était réservé de retrouver dans le x1x° siècle, avec ces annales, les enseignements véritables de la foi. i

Les Mormons, ou Saints des derniers jours, ils s'appellent ainsi, attendent la réalisation du règne de mille ans prédit par saint Jean dans l’Apocalypse. Ils pensent, comme les Anabaptistes, qu’il y a impiété à baptiser les enfants, et que ce sacrement ne doit être administré qu'aux personnes adultes. Dieu est, dans leur religion, un être matériel, sujet aux passions, habitant une grande ville qui a ses maisons et ses rues comme les villes de notre globe. Jésus, son fils, à sa résidence particulière; il boit et mange comme un simple mortel; il a pour son service des domestiques en livrée et même des nègres, sans compter les innombrables légions d’anges et de séraphins. Tous ceux qui veulent participer à la félicité du règne prochain de mille ans, doivent se faire rebaptiser, s'associer à la communauté mormonne, ne reconnaître d'autre autorité ecclésiastique et civile que celle des prêtres de Melchisedech institués par J. Smith.

Quand il ÿ aura un nombre suffisant de fidèles, Dieu rappellera les dix tribus d'Israël, dont on a perdu la trace, et elles rebâtiront le temple de Jérusalem; À y aura de grandes batailles, mais Israël sera vainqueur; il n'y aura plus qu'un seul royaume en Europe et en Asie, et le règne de mille ans sera inauguré!

L'apôtre Joe Smith conduisit ses prosélytes de l'Ohio dans le Missouri, puis dans l'Hlinois, où il fut assassiné en juin 18%#, Repoussés de ce dernier État, ils ont franchi le désert et planté leurs tentes sur les bords du grand Lac, aux confins de la Californie, Là, ils ont fondé la ville de Deseret (ruche à miel), qui

aujourd'hui est en pleine voie de prospérité, et déjà commence à s'élever un temple qui, par sa richesse et sa splendeur, effacera ce que l'on raconte des merveilles du temple de Salomon. Une université, des écoles ont été établies, et des journaux propagent les nouvelles doctrines: enfin des missionnaires prèchent en Europe et en Asie l'évangile Mormon. Le nombre de leurs prosélytes, en en Angleterre et dans le Danemark, est, il paraît, considérable, Ils ont fait même, dit-on, quelques conversions en France, et rebaptisé aux environs du Havre une douzaine de néophytes.

Les rapports de ceux des voyageurs qui les ont visités sont assez contradictoires au sujet de leurs mœurs. Paul en avait vu quelques-uns et les trouvait parfaitement ridicules, mais il se rappelait avec quelle énergie leur chef avait contribué à la répression des Hounds à San-Francisco, Un voyageur qui a vécu au milieu d'eux, M. Stansbury, les présente comme des gens chastes, chez lesquels, au lieu de l'envie, des contestations et des jalousies mesquines qui flétrissent la plupart des autres sectes, on rencontre la paix, l'harmonie et l'enjouement!,

Cette étude lointaine de la nouvelle église complétait nos observations sur les États-Unis. Nous allions quitter cette région à laquelle la nature à prodigué les éléments de l'industrie et de la grandeur future, et qui semblerait destinée à accumuler les jouissances et le bonheur, si le bonheur, rare visiteur de toutes les sociétés et de tous les âges, se plaisait au milieu des passions humaines, ami du lourd bien-être, plus que de l'esprit et de ses paisibles voluptés 2

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