Robortson. Histoire de l'Amérique
des intérêts personnels et du territoire. L’habitude de discuter les droits, la connaissance des bénéfices considtrables que l'Angleterre tirait de ses colonies, un mécontentement excité par quelques restrictions, particulièrement nuisibles au commerce de Boston, jetèrent les premiers ferments de discorde entre la métropole et ses colonies.
La gucrre de sept ans avait entraîné l'Angleterre dans une longue suite d'expéditions dispendieuses qui avaient accru la dette de l'État. On avait envoyé en Amérique les troupes et les approvisionnements nécessités par les hostilités, sans réclamer des colonies, pendant la guerre, le remboursement de leur valeur. Mais au retour de la paix, le gouvernement espéra obtenir ce recouvrement par la voie des impôts, ct il proposa au parlement d'établir un droit de timbre en Amérique. Cette taxe devait s'appliquer aux actes de toutes sortes, civils et ecclésiastiques, et ses produits devaient ètre versés en Angleterre dans la caisse de l'échiquier.
Ce projet de bill proposé au parlement le 10 mars 176%, donna naissance à des discussions d'une extrème aigreur sur les droits respectifs de la métropole et des colonies. Les partisans de l'impôt attribuaient au parlement le droit d'étendre ses actes à toutes les possessions britanniques ; beaucoup des plus influents colons de l'Amérique soutenaient de leur côté, en principe, qu'ils ne devaient ètre soumis qu'aux impôts votés par eux. Le bill fut reproduit l'année suivante à la Chambre des communes et ne rencontra d'opposition que chez William Pil!, comte de Chatam, qui ne fut pas écouté. A cette nouvelle, les colonies firent éclater leur ressentiment; elles résolurent de suspendre le commerce avec leur métropole et de ne faire usage que des articles de leurs propres manufactures. Boston donna l'exemple en interdisant l'importation des laines; des réunions populaires se formérent dans les principales villes et irrittrent les mécontentements; une association d'hommes exaltés qui se donnèrent le nom d'Enfants de la Liberté, se déciara gardienne des franchises coloniales et promit de se porter sur tous les points où l'on voudrait exécuter la loi du timbre. L'assemblée législative de Virginie prit l'initiative de la résistance suverte et déclara que la sanction de la Chambre haute et l'approbation du roi étaient insuflisantes sans l'aveu des autorités locales, Le gouverneur général des colonies américaines, dévoué à la métropole, essaya de changer l'opinion de la législature en dissolvant la Chambre ; seuls les membres hostiles à la déclaration ne furent pas renommés , et la protestation devint unanime. La province des Massachusetts s’y associa et ses représentants convoquèrent, pour le {1° octobre 1765, un congrès des députés de toutes les colonies. Cette assemblée se tint à New-York, et proclama le droit des colonies de n'être imposées que par elles-mêmes; en même temps elle adressa des représentations au roi et aux deux Chambres, Une telle unanimite dans la résistance produisit assez d'impression en Angleterre pour faire retirer 1 loi «‘u timbre. En même temps, comme les embarras financiers qui l'avaient provoquée continuaient à subsister, le gouvernement crut pouvoir substituer des
taxes commerciales à l'impôt rejeté. Un nouveau bill fut présenté au parlement pour établir des droits d'entrée aux colonies sur le thé, sur le verre, le papier et les couleurs. Cette loi de douanes devait être mise en vigueur à dater du 20 octobre 1767, et pour en surveiller l'exécution , le gouvernement britannique créa une administration permanente qui avait son siège à Boston et répandait ses agents dans tous les ports. La colonie, enhardie par la concession qu’elle avait obtenue sur la loi du timbre, fit éclater contre les nouvelles mesures la plus vive opposition. Des lois somptuaires qui avaient proscrit deux ans auparavant l'usage des laines et des vêtements venus d'Angleterre, furent renouvelées, l'usage du thé fut interdit, la résistance devint universelle.
Depuis l'origine de ces contestations que des pamphlets et des journaux avaient répandues dans les dernières classes de la société américaine , les colonies entretenaient en Angleterre des agents chargés de défendre leurs intérêts et d'appuyer leurs remontrances. Au nombre de ces députés se trouvait Benjamin Franklin, Le grand citoyen, l'homme de bien qui allait devenir l’un des libérateurs de sa patrie, était déjà célèbre par une œuvre dont plus d'un siècle n'a pas vieilli Ja logique et l’admirable bon sens, l’'Almanach du bonhomme Richard ; le monde savant reconnaissait dans ses observations sur l'électricité atmosphérique ct sur les moyens de maîtriser la foudre, la plus belle découverte de celte période du siècle. Né à Boston en 1706, coutelier, imprimeur, poëte, fondateur des presses typographiques et de la bibliothèque de Phitadelphie, Franklin était surtout populaire par son.zèle à semer les bienfaits et à servir les intérêts de la colonie. Mandé à la barre de la Chambre des communes lors de l'agitation souwvée par les taxes nouvelles, il sut répondre aux partisans de l'impôt par un admirable plaidoyer en faveur de ses compatriotes.
Cependant l'Angleterre jugeant le mouvement des colonies une insubordination sans consistance et sans danger sérieux, espéra l'arrêter dans son foyer même, en envoyant des troupes à Boston ; le général Gage, qui se trouvait à New-York, se transporta à la tête de quelques r'giments dans la ville rebelle, au commercement d'octobre 1768. Les esprits furent vivement exaspérés par cetle occupation militaire ; ils le furent plus encore, lorsque le parlement, approuvant ces mesures, déclara que les infracteurs des dernières lois seraient jugés en Angleterre, L'assemblée de Virginie se hâta d'adresser au gouvernement britannique des remontrances contre une décision qui prétendait arracher des citoyens à leurs juges naturels. Sa démarche n'eut aucun succès ; alors les associations se réorganisèrent et s'étendirent de proche en proche. L'assemblée du Massachusetts déclara ne pouvoir délibérer librement tant qu'une garnison anglaise occuperait la ville; elle se refusa à fournir les subsides demandés pour l'entretien de ces troupes, et cette résistance fut aprouvée dans New-York, le Maryland et la Delaware.
Le gouvernement anglais fit une demi-concession. Révoquant les taxes sur le verre, le papier, les couleurs, il ne laissa subsister que les droits sur le thé. Les colonies ne tinrent aucun compte de cet acte, qui semblait arraché par la résistance,
et se plaignirent avec la même amertume de la taxe qui était maintenue, La fermentation, plus vive à Boston que partout ailleurs, avait amené plusieurs rives singlantes ; quelques citoyens périrent, en 1770, dans un émeute, et la garnison fut contrainte de se retirer au fort William.
Deux années se passèrent en demi-mesures et en inutiles essais de rapprochement entre les deux partis. Le commerce de la métropole avec les colonies se trouvait arrèté ; l'administration des douanes entravait à son tour les relations des colonies avec les autres pays, et cet état de gène ne laissait subsister qu’un trafic de contrebande également funeste à tous les intérêts. De nouveaux désordres ne tardèrent pas à éclater : un des agents de l'administration des douanes ayant voulu faire exécuter avec rigueur un règlement sur la contrebande, fut enduit de soudron, couvert de plumes et exposé sur un tombereau aux huées de la populace. Peu après arrivèrent à Boston plusieurs cargaisons de thé expédiées de Londres par la Compagnie anglaise des Indes orientales. Le peuple ne voulut pas en permettre le débarquement; puis, comme les navires ne s’éloignaient pas, une vingtaine de matelots travestis en Indiens les envahirent, et jetèrent à la mer les caisses de thé, D'autres envois avaient été refusés à New-York, à Philadelphie et à Charlestown.
Le ministre anglais, lord North, crut qu'il suffisait, pour comprimer ces résistances, de traiter avec rigueur Boston, qui avait continuellement donné le sisnal du désordre, Il proposa aux Chambres de fermer au commerce le port de cette vilte et de transporter ses privilèges au port de Salem; un second bill enlevait à la colonie du Massachusetts la nomination de ses juges et de ses magistrats. À la nouvelle de ces mesures violentes, toutes les provinces américaines firent éclater leur indignation, Les lois devaient être mises à exécution le {°° juin 177%: l'as: semblée de Virginie déclara que ce jour serait consacré au deuil, au jeûne et à la prière, Les principaux citoyens du Massachusetts demandèrent la formation d'un congrès général : toutes les autres provinces émirent le même vœu, elles nommèrent leurs députés , et l'ouverture de la session fut fixée au * septembre, dans la ville de Philadelphie,
Cependant le général Gage avait fermé le port de Boston, ct interdit les arrivages et la sortie des bâtiments, Cette mesure, qui avait pour but de ruiner une ville commerçante, et qui menaçait de la misère une classe nombreuse de commerçants, d'artisans et de navigateurs, eut pour résultat de faire éclater lenthousiasme des villes pour l'intérêt commun et de révéler le sentiment de patriotisue dont les Étais furent animés dés le premier jour, Philadelphie , New-York, Charlestown, ouvrirent des souscriptions en faveur de Boston; Salem, où l’on voulait transporter son commerce offrit à ses négociants et à ses armateurs l'usage libre et gratuit de son port et de ses magasins aussi longtemps que dureraient les mesures de rigueur,
Les Bostoniens enhardis par ces témoignages de la sympathie générale se préparèrent ouvertement à la résistance, et lorsque le gouverneur fit occuper et
fortifier par les troupes l'isthme qui sépare la ville du continent, pour intercepter tous secours extérieurs, trente mille hommes se levèrent dans le Massachusetts, dans le New-Hampshire et le Rhode-Island. On exerça les milices, et partout, excepté dans le Canada et les Florides acquises récemment par l'Angleterre, l'insurrection fut prête.
Le congrès réuni à Philadelphie, à la fin de 177%, sut dès l’origine s’entourer d'une autorité et d'une force d'opinion propres à vaincre toutes les résistances particulières. Il se composait de cinquante-cinq membres représentants de toutes les provinces, excepté de la Georgie, qui n'envoya ses députés que l'année suivante. Les droits des colons, la vie, la liberté, la propriété, furent solennellement déclarés, on approuva la résistance du Massachusetts, toutes relations furent déclarées suspendues entre l'Amérique et l'Angleterre jusqu'au moment où les infractions faites aux libertés auraient été réparées. Des représentations furent adressées au général Gage sur l'illégalité de ses mesures d'occupation à Boston ; en même temps une supplique fut adressée à Georges HT et à la nation anglaise. Enfin des proclamations rappelèrent les infractions faites aux priviléges coloniaux, et engagèrent les citoyens américains à la résistance au nom de leurs droits et de la religion.
Le gouvernement anglais tint peu de compte de l'adresse du Congrès. Lord North espérant isoler le Massachusetts et faire abandonner sa cause du reste des colonies, proposa au Parlement de déclarer cette province en rébellion, de sévir contre elle, et de ménager les autres, notamment New-York et la Caroline du Nord, qui ne s'étaient pas ouvertement prononcées contre la juridiction du gouvernement britannique. L'envoi d’un corps de dix mille hommes en Amérique fut en même temps décidé. Les Américains n’attendirent pas l'exécution de ces mesures rigoureuses, le peuple pilla dans le Rhode-fsland les arsenaux ; l'assembiée du New-Hampshire fit occuper le fori de Guillaume et Marie: des manufactures d'armes furent établies dans le Massachusetts, la Pensylvanie et le Maryland; de toutes parts on leya et on organisa des milices; la gucrre allait commencer,
Un premier conflit eut licu à Salem entre le peuple et les soidats; il fut suivi d'un engagement des milices à Leæinglon, près de Concord, contre les troupes anglaises que le général Gage envoyait détruire quelques magasins militaires, 18 avril 1775. Les Américains assaillirent les Anglais, les harcelèrent, et leur tuérent (rois cents hommes. Ce fut le signal des hostilités générales ; en quelques jours, une armée de trente mille hommes bloqua dans Boston la garnison anglaise et coupa toutes les communications de la ville avec le continent. Sur ces entrefaites, trois généraux Howe, Clinton et Burgoyne amenèrent d'Angleterre au gouverneur Gage un renfort de douze mille hommes. Celui-ci voulut en profiter pour occuper la presqu'ile de Charlestown qui domine Boston vers le nord. Le général Putnam, chef de l'armée américaine, pénétra ce dessein et envoya le colonel Prescott sur les hauteurs de Bunker’s Hill à l'entrée de la presqu'ile. Les
Américains employèrent la nuit à s'y fortifier, et le lendemain la surprise de leurs ennemis fut extrême lorsqu'ils virent la batterie qui menaçait Boston. Gage résolut une attaque générale pour déloger ses adversaires de la hauteur; ses colonnes montèrent deux fois à l'assaut et furent deux fois repoussées, Enfin, après une défense héroïque, les patriotes furent contraints de céder faute de munitions ; ils se replièrent sur leurs premières positions. Les Anglais avaient cu mille hommes tués ou blessés, la perte des Américains ne s'élevait pas à plus de moitié, Telle fut la bataille de Bunker’s Hill, qui donna aux fédérés la mesure de leur courage et de leur force.
La lutte se trouvant définitivement engagée, l'Angleterre fit des préparatifs formidables, et, de son côté, le Congrès ouvrit sa deuxième session, 10 mai 1775. Ses membres s'occupèrent d'abord de centraliser les opérations en choisissant un général en chef qui, par ses qualités militaires et ses vertus civiques, inspirât une complète confiance, plût à l'armée et à la nation et conciliât les partis. L'opinion générale dési3na pour remplir ce haut poste un homme qui s'était déjà distingué dans les guerres contre les Français et que signalaient son énergie et la modération de son caractère, George Washington, né à Bridge-Creek en Virginie, le 22 février 1732, Le général se rendit de suite à son poste, et prit à Cambridge, près Boston, le 2 juillet, le commandement de l'armée américaine. Ce fut à ce moment que la Georgie envoya ses députés à Philadelphie; l'union fédérale se trouvait par ce fait composée de treize provinces, le Congrès s'occupa d'établir d'une manière formelle les clauses de leur association. Chaque colonie conservait le droit de faire ses lois particulitres et de les modifier à son gré; l'assemblée générale aurait le pouvoir de déterminer la guerre ou la paix , de négocier une réconciliation avec la Grande-Bretagne, de s'occuper de tous les intérêts généraux. Les charges de la guerre ct toute autre dépense de la confédération seraient acquittées par un trésor commun. Un conseil de douze membres exécuterait les mesures ordonnées par le Congrès et serait chargé, dans l'intervalle des sessions, de tous les soins du gouvernement.
L'acte d'union fédérale proposé aux provinces semblait apporter tant d'obstacles à une réconciliation, qu'un grand nombre d’Américains qui la désiraien! sinctrement s’effrayérent à la perspective d'une révolution et d'une rupture complète avec la métropole, Les agents et les fonctionnaires dévoués à Angleterre profitèrent habilement de ces craintes pour faire naître entre les citoyens des colonics un commencement de mésintelligence. Un complot en faveur de la métropole, tenté en Virginie par l'ancien gouverneur lord Dunmore et par un nommé Conelly, fut découvert et puni. Dans les deux Carolines et en Georgie les esprits étaient très-divisés, Il n’en était pas de même dans les provinces du nerd où, à l'exception de New-York, que ses intérêts commerciaux rattachaient plus particulièrement à l'Angleterre, le dévouement à la cause républicaine était absolu, Les deux partis se disputèrent l'alliance des Indiens, L'acte d'union consacrait plusieurs articles à fixer avec ces voisins'encore redoutables, les relations de la
colonie, à prévenir les fraudes, les injustices, les empiétements de territoire, enfin à poser les bases d'un pacte d'alliance offensive et défensive avec les six nations iroquoises. Les colons canadiens avaient déclaré qu'ils conserveraient la neutralité dans la guerre de l'Angleterre ct de ses colonies ; le gouverneur de cette nouvelle possession anglaise, Carleton, envoya des émissaires chez les Indiens pour les exciter à prendre les armes et chercher par tous les moyens à se concilier l'amitié des tribus iroquoises, Il y réussit, grâce à l'influence d'un Anglais, le colonel Johnson, qui depuis de longues années s'était fixé au milieu de ces sauvages, Avec les renforts que ceux-ci lui promirent, Carleton résolut de faire une diversion sur les bords de l'Hudson pour délivrer Boston.
Le Congrès prévint ce dessein en envoyant sur le lac Champlain le major général Montgomery, qui prit Montréal ; de cette ville, où il laissa une garnison, le courageux général voulut poursuivre sa marche malgré les rigueurs de l'hiver, La plupart de ses soldats, volontaires des milices, accoutumés à s'enrôler pour une campagne et à passer l'hiver dans leurs foyers, se débandèrent. Washington, qui de son camp surveillait toutes les opérations de la guerre, envoya le colon:l Arnold avec un renfort de onze cents hommes à Montgomery. Les deux officiers se rejoignirent non loin de Québec et vinrent assiéger la place ; un fort qui couvrait les approches de la ville basse fut emporté; la troupe guidée par Montgomery, menaçait la batterie même qui défendait les murailles, lorsque le géntral fut tué d'un coup de canon. Sa mort entraina la ruine de ‘expédition : Arnold fut blessé; le capitaine Morgan et une partie des troupes furent faits prisons nicrs après avoir déployé une extrème valeur.
Cependant Washington pressait dans Boston le général Howe, qui avait succédé à Gage dans le commandement. Pendant la nuit du # mars, il fit occuper par deux mille hommes la presqu'ile de Dorchester, qui domine Boston au sud comme Charlestown la domine au nord; et, maitre de ce point important, il s'apprétait à donner un assaut général à la ville, lorsque Howe, reconnaissant le péril de sa situation et désespérant de sauver la place, demanda et obtint de sortir librement, Les milices libérales entrèrent dans Boston le 20 mars 1776. Le parti des patriotes accueillit avec des transports de joie la nouvelle de ce succès, qui semblait pour la cause américaine le gage d'un triomphe certain.
En ce moment le Congrès préparait un acte qui interdisait toute réconciliation entre la métropole et la colonie rebelle : un comité composé de Jefferson, John Adams, Franklin, Sherman et Levingston, rédigeait une déclaration d’indépendance. Les abus, les usurpations, les injures du gouvernement britannique, la longue patience des colons, y étaient rappelés; les Anglais, frères d’origine, avertis des injustices du pouvoir, avaient été sourds à la voix de la justice et du sang ; la nécessité amenait une séparation... « En conséquence, représentants des États-Unis d'Amérique, assemblés en Congrès général, attestant devant le juge suprême du monde la droiture de leurs intentions, au nom et par l'autorité du peuple des colonies, ils déclaraient solennellement : que ces colonies devenaient
de droit États libres et indépendantes, qu'elles étaient affranchies de toute allé. geance envers le gouvernement britannique , qu'elles pouvaient déclarer la guerre, conclure la paix, contracter des alliances, rég'er leur commerce, accomplir tous les actes des États libres. A l'appui de cette déclaration, pleins de confiance dans la protection divine, ils engageaient les uns envers les autres leur vie, leur fortune, leur honneur. »
La déclaration d'indépendance fut signée de tous les membres du Congrès, solennellement proclamée et consacrée par des réjouissances publiques dans les grandes villes, # juillet.
Cet acte décisif eut cependant un résultat désavantageux : beaucoup de citoyens, tout en blâmant la conduite de la métropole, refusèrent de rompre avec elle sans retour, et les partisans de l'Angleterre mirent à profit ce désaccord pour afficher hautement leur opinion et prendre le nom de torys ou loyalistes. New- York accueillit avec faveur le parti anglais : aussi fut-ce vers cette ville que le général Howe dirigea les forces considérables que son frère amenait d'Angleterre. De son côté, Washington fit passer à Brooklyn, dans Long-lsland, douze coats hommes sous les ordres du général Putnam. Les hostilités s’engagèrent immédiatement sur ce point ; l'armée anglaise débarqua le 22 août, son général tourna les positions des Américains, enveloppa leurs corps d'armée par une série de manœuvres habiles ct les tailla en pièces. Vainement Washington accourut, en personne, à Brooklyn; la position n’était plus tenoble, il fallut l'abandonner, puis un mois après évacuer New-York; l'armée avait perdu trois mille hommes dans la bataille de Brooklyn ou de Long-Island.
Washington, forcé à la retraite devant un ennemi vainqueur et supérieur en nombre, s'établit dans de fortes positions près de New-Vork; partout les Anglais le rencontraient entravant teur marche, déconcertant leurs plans sans jamais pouvoir l'amencr à une bataille ; à ce moment il mérita le nom de Cunctalor. Toute son habileté et son patriotisme étaient nécessaires dans les circonstances difficiles où il se trouvait : l'armée était faible, le trésor pauvre, la flotte presque nulle; une flottille venait d'être détruite sur le lic Champlain par Carleton, vainqueur de trois généraux Vooster, Thomas et Sulliyan, envoyés dans le Canada au secours d'Arnold, «Notre position est vraiment effrayante, écrivait le généralissime au Congrès; nos troupes se découragent; la milice est déconcertée, indocile et impatiente de rentrer dans ses foyers. Un grand nombre de ceux qui la composent sont déjà partis. Des compagnies, des régiments presque enticrs se sont retirés, ce qui reste est sans discipline. Je l'ai déclaré plus d'une fois, on ne peut pas compter sur la milice et sur des troupes engagées pour aussi peu de temps: notre cause est perdue si sa défense n'est pas confiée à une armée permanente.» Le Congrès décréta pour la campagne suivante la formation d'une armée de quatre-vingt-huit bataillons composés d'hommes enrôlés, à leur choix, pour trois ans ou pour toute la durée de la guerre.
Cette mesure était excellente, mais elle présentait d'extrèmes difficultés : le
New-York, le New-Jersey et le Maryland, de plus en plus dévoués au parti anglais, se refusèrent aux enrôlements. Le recrutement ne s'opéra qu'avec lenteur dans les États de la Nouvelle-Angleterre et de Virginie, bien que leurs habitants fussent unanimes pour la cause de l'indépendance; les soldats avaient tant souffert dans les deux campagnes d'hiver du froid, de la famine et des maladies, que le découragement exprimé par un grand nombre nuisait aux engagements volontaires. Enfin les finances étaient dans un état déplorable, Le Congrès avait eu recours au crédit dès le début de la guerre, et créé, faute de revenus pour la soutenir, un papier-monnaie que le patriotisme de la majorité des citoyens maintint d'abord au pair avec l'or et l'argent. Bientôt des émissions fréquentes commencèrent à discréditer ce papier; vainement l'assemblée usa de rigueur et déclara traître quiconque établirait une différence entre le papier et les espèces d'or et d'argent, elle ne put empècher une baisse qui anéantit presque cette unique ressource,
A la fin de 1776, la situation des Américains semblait désespérée. L'armée du cénéral Howe, campée sur les bords de la Delaware, n'attendait que la saison des glaces pour franchir cette barrière, et le Congrès était menacé dans Philadelyhie, Au milicu de si rudes épreuves, le général et les représentants de la nation déployèrent une vertu antique. Retirés à Baltimore, les premiers se refusèrent à toute transaction avec la métropole, et ils envoyèrent aux nrincipales puissances européennes des députés pour exposer leurs griefs contre l'Angleterre et solliciter des secours. Franklin fut chargé de cette mission en France; il sut se concilier l'amitié de la nation. Tout Paris admirait ce vieillard aimable et simple, le front ombragé de cheveux blancs, qui venait, un bâton à la main, sans pompe, sans faste, raconter les misères de sa patrie. Quel est, disaient ceux qui ne le connaissaient pas, ce vieux paysan qui à l'air si noble? Son illustration scientifique ajoutail au prestige; la cour et là ville laccueillirent avec enthousiasme, et, s’il n'oblint pas de suite l'appui de la France, du moins il conquit toutes ses s\mpathies, Un jeune homme de vingt ans, le marquis de Lafayette, donna à la noblesse l'exemple du dévouement à la cause américaine; sourd aux représentations de ses amis, surmontant tous les obstacles, le gentilhomme chevaleresque s'échappa de Versailles pour porter son ép'e et sa fortune aux planteurs d'Amcrique.
Lorsque Lafayette débarqua à George-Town, avril 1777, Washington venait de rendre un peu de confiance à ses soldats. Avec ses trois ou quatre mille hommes, il avait, par une suite de mouvements habiles, resserré dans des limites étroites et dans une position défensive l'armée anglaise, puis il avait surpris et désarmé trois régiments hessois. Cependant sa position était encore bien difficile, « On attend beaucoup de moi, écrivait-il, je le sais; et cependant, sans armes, sans munitions, sans rien de ce qu'il faut à un soldat, que puis-je faire ? Ce qui est bien mortifiant, c'est que je ne saurais me justifier aux yeux du monde qu'en déclarant mes besoins, divulguant ma faiblesse et faisant tort à
la cause que je soutiens. Je suis décidé à ne pas le faire... Ma situation m'est quelquefois amère à ce point, que si je ne consuitais le bien public plutôt que mon propre repos, j'aurais depuis longtemps tout mis sur un coup de de. » Er même temps que l'entraînement irréfléchi de quelques officiers et l'impatience des soldats reprochaient au général sa circonspection et ses leuteurs, Howe, fortifié par un renfort de troupes hessoises et de nombreuscs recrues, s'eforcait de l'attirer à une bataille, L’Anglais attaqua enfin Washington, 11 septembre, près de la rivière de Brandywine; le général Cornwallis enveloppa l'aile droite de l'armée américaine, qui perdit quatorze cents hommes. Lafayette fut blessé d'un coup de feu dans la bataille ; cette défaite entraîna la perte de Philadelphie,
A l'annonce de ce revers, le Congrès déploya toute sa fermeté; il confirma le
pouvoir dictalorial du généralissime, et l'invita à prendre Loutes les mesures que son patriotisme jugerait convenable pour le salut publie. Washington fut à la hauteur de sa tâche; cinq jours après sa défaite, il se trouvait en présence de l'ennemi, surveillant toutes ses manœuvres, prèt à saisir la première occasion de succès. Cette occasion ,‘il crut l'avoir trouvée à Germanlown, en attaquant de nuit les retranchements anglais, # octobre; mais les ennemis avaient été prévenus ; la lutte fut vive, la perte à peu près égale de part et d'autre, et le résultit douteux. Vingt jours après, les Hessois éprouvèrent un échec à Red-Baunck. Mais le fait glorieux qui rétablit l’équilibre entre les adversaires fut le succès complet du général américain Gates dans le nord.
" Les Anglais avaient envoyé au commencement de cette campagne le général Burgoyne au Canada avec un corps d'armée, pour reprendre les forts dont les Américains s'étaient emparés dès le début de la guerre, puis rejoindre le général Howe par l'Hudson et les lacs. Burgoyne réunit dix-huit mille hommes et engagea des corps nombreux de sauvages: il obtint d'abord des succès rapides, et chassa devant lui, jusqu’à Suratoga, les colons frappés de terreur, Mais des pluies abondantes, le mauvais état des chemins et la difficulté de trainer l'artillerie dans un pays presque impraticable, arrêta les Anglais et permit aux milices de se rallier. Quelques succès relevèrent leur courage, elles firent lever le siége du fort de Stanwick. Le 19 septembre, Gates, attaqué par toutes les forces de Burgoynr, balança la victoire, força son ennemi à se replier dans son camp de Saratoga et parvint à l'y enfermer, Le général anglais espéra vainement que ses lieutenauts lui améneraient du secours; réduit à ses seules ressources, il voulut tenter une retraite vers le Canada. Mais la prévoyance de ses ennemis avait accumulé les obstacles sur sa route. Enfin, abandonné des Indiens, affaibli par les désertions, réduit à cinq mille hommes exténués de fatigues, en présence d'une armée trois fois plus nombreuse, il capitula. Le 17 octobre, toute son armée mit bas les armes et ne fut libre qu'à la condition de s'embarquer pour l'Angleterre, avec serment de ne plus servir en Amérique pendant le reste de la guerre.
Ce succès détermina la cour de Versailles à se déclarer ouvertement pour
les Américains, Le 6 février 1778, un traité d'amitié et de commerce fut conclu entre le roi de France et les États-Unis d'Amérique, dont l'indépendance était reconnue, On y joignit un traité éventuel d'alliance offensive et défensive pour le cas où la guerre éclaterait entre la France et l'Angleterre.
Cette circonstance, jointe au désastre de Burgoyne et à l'opiniätreté que déployaient les colonies dans la résistance, détermina le gouvernement anglais à essayer une transaction. Le ministre, lord North , fit de nouveaux armements de terre et de mer, mais en même temps il envoya trois commissaires pour rétablir la concorde; de plus, le chevalier Clinton qui, en 1777, succéda au général Howe, joignit à la qualité de général en chef celle de commissaire pour la paix. Les Anglais offraient beaucoup plus dans le bill concilialoire que les Américains n'ayaicnt demandé au commencement des troubles. Hs consentaient à suspendre les hostilités, à donner au commerce la liberté et des garanties, à ne tenir des troupes dans les colonies que de l'aveu du Congrès, à concourir à l'acquittement des dettes de la guerre, à admettre des députés américains dans le Parlement, enfin à accorder tous les priviléges qui n'auraient pas pour résultat le démembrement.
Mais ces tardives concessions furent inutiles, et le Congrès déclara que si le roi d'Angleterre voulait la paix, il devait reconnaitre l'indépendance des États-Unis et rappeler sa flotte et son armée. La guerre continua,
Clinton, pressé par une armée supérieure en forces, abandonna Philadelphie, où le Congrès vint reprendre ses séances. Le commandant anglais fut battu dans sa retraite à Wontmouth, et repoussé jusqu'à Sandyÿ-Hook, d'où l'amiral Howe conduisit les troupes à New-York. Quelques jours après, août 1778 le comte d'Estaing, envoyé par la France au secours des Américains avec une escadre de douze vaisseaux de ligne, parut à la hauteur de Sandy-Hook , puis se dirigea sur Rhode-fsland , et une grande bataille navale était imminente sans une tempête qui sépara les deux flottes. Après quelques tentatives sans résultats importants dans les provinces septentrionales, Clinton, sur la fin de la campagne, porta ses opérations vers le midi, et envoya en Georgie, sous la conduite du colonel Campbell, un corps de troupes qui obtint quelques succès.
La campagne de 1779 fut peu active : Clinton et Washington s'observaient ; le premier, trop faible pour attaquer les Américains; le second, retranché dans de fortes positions, attendant ses alliés les Français, et occupé à ranimer la vigueur de ses concitoyens et à combattre l'apathie qui s'était emparée d'eux depuis que icurs victoires et l'alliance française semblaient assurer le succès de la cause républicaine. Malheureusement l'intérêt avait prévalu sur le patriotisme chez un grand nombre d'hommes; des agioteurs spéculaient sur les variations du papiermonnaie; la confusion se répandait des finances de l'État dans les fortunes privées, les hommes méprisables s'enrichissaient, les honnètes gens tombaient dans l'indigence |
Les hostilités avaient presque cessé en Amérique ; elles semblaient transportées
ÉTATS-UNIS, dé
entre la France et l'Angleterre dans leurs colonies respectives, aux Indes, au Sénégal, aux Antilles. Le comte d'Estaing, vainqueur dans plusieurs combats navals, fit voile pour l'Amérique et vint mettre le siège devant Savannah en Goorgie, mais il fut blessé dans l'assaut meurtrier qu'il livra sans succès à celte place, et retourna en Europe avec presque toute sa flotte, Au mois de mars 1780, Clinton, enhardi par le départ du comte d'Estaing, s'embarqua à New-York avec une partie de son armée pour une expédition dans la Caroline du Sud ; il assiégea et prit Charlestown, où il laissa, en retournant à New-York, le général Cornwallis qui remporta deux victoires signalées sur les généraux Gates et Green, commandants de l'armée américaine du midi, Des faits encore plus fâcheux, la trahison d'Arnold et l'insubordination des soldats, jetèrent l'inquiétude chez les vrais patriotes, Arnold, accusé de déprédations et condamné par Washington à la réprimande publique, renia la cause de l'indépendance et se donna aux Anglais, 1780; au commencement de l'année suivante, les troupes de Pensyhanie, mal payées, mirent aux arrèts leurs généraux et leurs officiers ; elles marchèrent sur Philadelphie, commandées par un sergent-major, pour demander leur solde au Congrès ; il fallut toute la prudente fermeté de Washington pour les faire rentrer dans le devoir et arrêter la contagion.
Ces fâcheux événements eurent du moins pour résultat de réveiller l'ardeur des Américains et de les arracher à leur indolence., Un secours de cinq mille hommes leur arrivait de France sous la conduite du chevalier de Ternay et du comte de Rochambeau; leurs corsaires avaient fait sur la marine marchande anglaise des prises considérables ; enfin les Hollandais continuaient, malgre les plaintes de l'ambassadeur anglais, à fournir aux colonies insurgées des armes et des munitions. Les opérations militaires, 1781, furent plus heureuses que celles de l'année précédente, Le général Green accomplit, à la tête de l'armée du Midi, une série de manœuvres remarquables, et poussa devant lui son ennemi Cornvallis jusqu'à Forktown en Virginie, Washington s'avançait de son côté avec l'armée du Nord réunie au corps de troupes françaises. Cornwallis fut rapidement cerné par ces forces et par la flotte française sous les ordres du comte de Grasse. Ainsi environné de toutes parts, il se défendit courageusement, mais le 17 octobre, quatrième anniversaire de la capitulation de Purgoyue, ne pouvant se maintenir dans une place démantelée, ses deux dernières redoutes enlevées par Lafayette et Vioménil, la retraite impossible, il demanda à traiter, et deux jours après il se rendit avec son armée composée de sept mille hommes, En mémoire de cel événement qui allait terminer la guerre, le Congrès décida qu'une colonne Wiomphale serait érigée à Yorklown, et, comme témoignage de sa reconnaissance, il offrit à Washington deux drapeaux et aux comtes de Rochambeau et de Urasse deux canons pris sur les ennemis.
Les succès du général Green concoururent , plus au sud, avec ceux de l'armée combinée. Descendant des hautes montagnes de la Santee, il chassait l'ennemi de poste en poste jusqu'aux ligues de Charlestown, où il le força à se renfermer : de
sorte qu'à la fin de la campagne, les Anglais ne possédaient plus sur le continent américain que cette place, Savannah et New-York. »
Les Anglais avaient été plus heureux sur les autres théâtres de la gucrre; néanmoins l'opinion publique et même le Parlement se déclarèrent contre une guerre qui avait déjà coûté plus de 100,000,000 livres sterling, et dont chaque jour démontrait davantage l'inutilité, Le ministère de lord North fit place à un autre cabinet qui adopta en principe la nécessité de faire da paix avec l'Amérique, dit-on reconnaitre son indépendance. Le général Carleton remplaça Clinton ; il fut mis à la tête de forces considérables pour obtenir les conditions les plus avantageuses, mais il reçut en même temps l'ordre de traiter de la paix. On était au commencement -de 1782. Les Français, après quelques succès dans les Antilles, venaient d'être complétement battus sur mer, à la Jamaïque ; le comte de Grasse avait perdu sept vaisseaux de ligne et été fait prisonnier. Carleton, dans l'espoir de rendre plus profitable ce succès contre la France, s'empressa d'offrir au Congrès la reconnaissance immédiate et entière de l'indépendance américaine s’il voulait se détacher de l'alliance française. Les États déclarèrent unanimement qu'ils regarderaient comme ennemi publie quiconque proposerait de traiter sans le concours de la nation magnanime qui les avait assistés dans leur péril. Les hosilités se prolongèrent quelques mois encore sans but el sans utilité ; enfin des négociations ouvertes à Versailles amentrent, le 20 janvier 1783, les prélimipaires de paix convertis en traité définitif le 8 septembre de la même année : les colonies d'Amérique étaient reconnues nation libre, souveraine et indépendante.
Les tawnts et le patriotisme de Washington avaient puissamment contribué au salut de son pays pendant la guerre; il était réservé à ce grand homme de le sauver d'un péril intérieur, immédiatement après la paix. La solde des troupes était fort arriérée; l'empressement du Congrès à les licencier leur fit craindre de perdre la récompense de leurs services ; elles furent sur le point de se soulever et de marcher sur le Congrès. Washington se porta médiateur entre l'armée et l'assemblée, rétablit la concorde, et, après avoir sauvé sa patrie de la guerre civile, se démit du pouvoir qu'elle lui avait confié. Le 23 décembre, il se rendit à Aunapolis, où le Congrès général tenait ses séances, déclara que sa mission était accomplie, qu'il ne lui restait qu'à résigner les pouvoirs dont il avait plu à ses concitoyens de l’investir, et qu'à prier le Tout-Puissant de répandre ses bénédictions sur l'Amérique et sur les hommes chargés de veiller à ses destinées. I remit entre les mains du président sa démission, et peu de jours après, simple particulier, sur les bords du Potowmac, à l'ombre de sa vigne et de son figuier, le héros de l'indépendance était redevenu le modeste planteur virginien !,
A. Botta, Guerre d'Amérique. — Vie de Washington, par Jared Sparks, Introduct. par M, Guizot, — M, Roux de Rochelle, États-Unis d'Amérique,