CHAPITRE PREMIER
Départ. — New-York. — Transport de deux maisons de briques.
Nous nous embarquâmes, moi, ma femme et mon enfant à bord du bon navire /« Florida, commandé par le capitaine Tinkham. Le 17 avril 1827 nous mimes à la voile pour l’Amérique : la brise était légère et favorable. Le 15 mai de la même année, le soleil se couchait, quand, après vingt-huit jours seulement de traversée, nous doublämes le phare de Sandy-Hook , à l'entrée du havre de New- Fork. La nuit, qui survint avant que nous eussions pris notre mouillage devant la ville, nous priva de l'aspect charmant qu'elle présente à l'entrée du port. La description qu’en faisaient les passagers qui l'avaient déjà visitée venait irriter
encore notre curiosité ardente. Je cherchais à la comparer à mes souvenirs. Vingt-deux ou vingt-trois ans plus tôt j'avais visité New-York; simple aspirant de marine , jeune homme obscur, perdu dans l'équipage du vaisseau amiral de la station de Halifax.
Après un quart de siècle, ma mémoire et mes sensations ne se raltachaient que vaguement à ces images vieillies. Je venais revoir cette terre avec des sentimens nouveaux, et dans un but qui avait été étranger à ma première jeunesse. Devenu homme mûr, j'étais disposé à contempler sous le jour le plus favorable tout ce qui avait rapport à ce peuple, à ce pays, à leurs institutions. Je voulais pouvoir indiquer un jour à mes compatriotes les qualités de cette nation rivale, les convaincre que les Américains sont plus dignes de confiance, d'estime et d'amitié qu’on ne le pense généralement en Angleterre. Je comptais aussi convaincre les Américains que les Anglais n'attendaient , pour sympathiser avec eux, et se livrer à eux en toute confiance, que les preuves irréfragables de leur loyauté , et les premiers témoignages de leur sincérité et de leur bienveillance. Tels étaient mes désirs el mes espérances lorsque je touchai la terre d'Amérique.
Jamais , je le confesse humblement, !: souvenir de ce que j'éprouvai pendant mon premier ilionner à New-York ne s’effacera de ma pensée. Je n'oublierai point , dussé-je vivre mille ans, ce singulier repas et la sotisfaction gastronomique qu'il me fit éprouver.
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que je commande : mais j’avais passé , sur un vaisseau qui n'était pas le mien, quatre mortelles semaines ; dès huit heures du matin je m'élançai, je touchai le sol, plus joyeux peut-être quil me convient à un homme de mer.
Pendant la nuit, {a Florida, notre exeellent vais seau , avait pris position près du quai, de manière à nous permettre de franchir d'un seul bond l'espace qui nous séparait de la terre. Un fiacre nous reçut : voiture propre, de forme élégante , ouverte sur le devant et sur les côtés. Deux petits chevaux au poil lisse, au corps svelte, bien entrelenus , composaient son altelage ; ils étaient dirigés par un mulatre dont le langage me rappelait le jargon bizarre des Indes occidentales. À chaque instant, pendant la route, quelques détails semblaient me rappeler nos ports d'Angleterre : illusion qui se dissipait bientôt, Les enseignes des boutiques étaient écrites en anglais. Le langage, qui blessait nos oreilles de sons inaccoutumés , était encore de l'anglais. C'était un souvenir de la patrie, mais un souvenir modifié. Tout était à la fois anglais et américain. Nous remarquions autour de nous un air étranger, particulièrement dans le vêtement et l'allure des hommes. Les quais étaient couverts de nègres et de négresses. Les carrosses qui roulaient dans les rues étaient d’une forme étrange. Quelques voilures, bizarrement construites, étaient couvertes et portaient cette indication en grosses lettres : ICE (glace). De toutes parts l'image de la patrie s'offrait à nous, vague, légère, confuse , comme
un rêve, comme ces images à demi fidèles, à demi mensongères, que la nuit nous présente, et qui semblent voilées d'un nuage magique.
Mais j'allais oublier mon glorieux déjeuner. Nous avions demandé seulement une espèce d’alose fraîche (shad), poisson excellent que l'on ne pêche , je crois, que dans les eaux de l'Amérique. Le shad mérite que vous <atrepreniez ce voyage pour faire connaissance avec lui. Tout en nous apportant le skad américain,
on nous servit un énorme bifteck, fumant, succulent, flanqué de côtelettes de mouton. À ces mets vinrent se joindre une pyramide de petits pains blancs comme la neige , une montagne de rôties au beurre, un déluge de thé et de café. J'ai peu de titres à la réputation de gastronome ; mais ce jour-là je fus admirable : quel énorme repas ! quels gigantesques efforts! Comme je m'indemnisai de la maigre chère à laquelle m'avait de condamné la traversée, depuis mon départ de Liver-
pool, la ville aux bons repas! Notre vaisseau était Me merveilleusement approvisionné; mais qu'est-ce que l'e l'approvisionnement d'un vaisseau ? et La honte seule m'empêcha d'épuiser ia complaisance 8 des garçons essoufflés, en leur demandant encore des rôlies au beurre, des petits pains et du poisson. ai Puisse ce détail gastrologique ne pas donner de moi de mauvaise idée au lecteur ! Je me levai; ma grande du faim était un peu apaisée, mais non satisfaite. Cou- dr:
verts d'argent , porcelaines brillantes , linge damasse , appartement libre de cette saveur mêlée d'exhalai- . sons marines, de poix, de goudron et de biscuit; de
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l’espace, de l'air, d’excellens coussins, un sol ferme et non chancelant, toutes ces nouveautés me ravissaient. Était-ce l'effet du contraste ? Je l'ignore ; mais il me semblait que le paradis de Mahomet venait de s'ouvrir pour moi,
La seconde scène ne fut pas moins agréable. Dans les nombreux pays que j'ai visités, je ne me souviens pas d’avoir reçu d'injonctions plus respectueuses et plus polies, que celles qui me furent faites par les douaniers , pour que je présentasse mes malles à leur examen. Cette torture misérable est fort adoucie en Amérique. Sur la simple assertion de mon ami, qui affirma que mon voyage n'avait aucun but commercial, et que les malles spécifiées dans la liste ne contenaient que des objets de toilette, quelques caractères magiques furent tracés par le receveur des douanes; et il nous suffit de les présenter pour être affranchis de tout désagrément de cette nature. Ainsi, la main maladroite du douanier ne froissa aucun de mes habits, mon linge et mes effets ne furent point soumis à l'examen de son œil curieux. La même civilité, la même altention nous suivirent dans le cours d’un long voyage à travers les Etats-Unis.
Nous nous aperçûmes bientôt qu'il y avait des classifications, des nuances très-peu républicaines, et des citoyens attachés à diverses manières de vivre, dans les grands hôtels de New-York, Tous les jours, à trois heures, une immense table d'hôte était ouverte à ceux qui ne demeuraient pas dans la maison, et qui n'y venaient que pour leurs repas. J'ai vu soixante et
même cent personnes assises autour d'une de ces tables. Un second diner, dont les convives étaient moins nombreux, recevait les pensionnaires de la maison. Pour deux dollars , ou neuf schellings de plus par jour, on avait le droit de prendre son repas séparément.
Le 19 mai, pour la première fois depuis notre débarquement, nous assistämes à un déjeuner américain, qui a toujours lieu à huit heures du matin. Les pensionnaires, au nombre de douze ou quatorze, se trouvaient déjà réunis dans la salle à manger, quand nous nous y présentämes. Nous souhaitions faire connaissance avec quelque indigène, et, d'après notre expérience d'Italie et d'Espagne , nous ne pensions pas que notre désir püût rencontrer le plus léger obstacle. Hélas! nous nous trompions! Nos espérances tombèrent devant le grave et solennel maintien de ces messieurs et de ces dames. Au diner de trois heures, même ton, poli à la vérité, mais triste, froid, insociable. Toutes nos tentatives pour entamer une conversation échouèrent; les convives ne semblaient avoir d'attention que pour l'affaire importante qui les rassemblait. Dès qu’ils avaient , en toute hâte, et dans le silence le plus parfait, dépêché leur diner, ils se levaient et disparaissaient. On aurait cru, à voir cetle scène muelte, que nous nous étions réunis plutôt pour ensevelir le corps de quelque ami décédé, que pour procéder avec joie aux fonctions qui alimentent la vie matérielle.
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m'avait recommandé , et chez lequel je trouvai les ressources d’une liaison qui m'était agréable autant qu'utile , eut la bonté de m'accompagner, aprèsle déjeuner, jusqu’au Dock-Fard, ou, pour mieux dire, au Vavy- Fard, car il n'y a pas de Docks en Amérique : c’est à Brooklyn, dans Long-Island, que le Navy-Yard est
situé.
Nous primes les bateaux jumeaux (win boats), mus par la vapeur , et portant une roue au centre. Ce que je remarquai de plus curieux dans celle agréable pro-
menade, ce fut un quai flottant, construit en bois,
attaché d'un côté au rivage, par des gonds très-forts,
et s'appuyant de l’autre sur un grand bateau, qui s’é-
levait et s’abaissait avec la marée. En pleine marée, le quai se trouvait au niveau du rivage ; à la marée descendante il présentait une pente considérable, mais
. encore assez douce pour permettre aux voitures et aux
charrettes d'entrer dans le bac et d'en sortir dans tous les temps.
Rien ne pouvait surpasser l'empressement et la politesse des officiers et des commis de l'arsenal. Ils me montraient et m'expliquaient tout ce que je demandais à voir, avec une complaisance aimable qui me charmait. Aussi ne me fis-je point scrupule d'examiner tout l'établissement. Je ne manquai pas de visiter le Fulion, grande frégate à vapeur , destinée, à ce que je pense, à servir de batterie flottante pour la délense de New-York. C'est un navire très-singulier, de construction double, portant la roue au centre , et hors de la portée du canon. Le mécanisme est
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garanti par une espèce de cloison en bois de chène, rempart additionnel indépendant des bords du vaisseau, qui ont cinq pieds d'épaisseur, et sont formés de planches très-fortes disposées alternativement par couches verticales et horizontales. Cette muraille de $ f boisest impénétrable au boulet qui la frappe. Je visitai plusieurs vaisseaux de ligne et frégates, dont la con-