CHAPITRE VIII
La Grande-Rivière, — Une promenade,
Le 12 juillet 1827 je fis une excursion à cheval, depuis les environs du Niagara jnsqu’'à l'emboucliure de la grande rivière dans le lac Érié : situtation d’au-
tant plus intéressante qu'on l'a choisie pour y ouvrir un port, au point qui touche au canal Welland. J'accompagnai deux gentlemen qui, heureusement pour moi, connaissaient parfaitement le pays.
Nous allâmesainsi, Llantôt à pied, tantôLà cheval, pendant dix-huit milles, le long de la côte ; nous arrivämes dans un canton assez étendu, qui semblait avoir été sub-
mergé pendant plusieurs années. Les arbres ,les buissons, l'herbe, étaient morts, et jamais il ne s'est offert
à ma’vue une plus triste scène de désolation, Plusieurs
arbres avaient été dépouillés de leurs cimes , et sur les
sommets de leurs troncs des aigles avaient bati leurs
nids , ce qui ne ressemblait pas mal à de grandes perruques posées sur des mâts de cocagne. Nous apercevions les têtes des jeunes aiglons, qui sortaient du nid,
et au-dessus de ces têtes les longs cols chauves de leurs grands parens.
Cependant notre appétit commençait à se faire vivement sentir, et dans ce moment je réfléchissais que tout ce qui pourrait frapper le plus agréablement ma vue serait une enseigne d’auberge ; je faisais part de ma pensée à mes compagnons, quand , au détour du chemin, nous apparut la bienheureuse auberge. Nous nous empressâämes d'y entrer, mais elle était déserte ; nous enragions : cependant la présence d'une jeune femme assez avenante fut pour nous un symptôme d'espoir. Elle nous parla d'œufs, de lard et d'une poule qui allaient composer notre repas : nous nous prètâmes de bonne grâce à tout ce qui pouvait en hâter les apprèts, et bientôt nous reprimes gaiement notre route , dont nous n'eûmes plus à maudire la longueur quand nous nous trouvâmes en présence du tranquille établissement naval, à l'embouchure de la grande rivière.
Le pavillon avait été enlevé, les travaux avaient diminué , les magasins étaient presque vides. Tout offrait à nos yeux la solitude la plus paisible. Nous y trouvâmes une petite troupe en garnison, sous le commandement d'un officier, dont l'infortune actuelle nous émut beaucoup. On juge de tout, dit-on, par comparaison ; cependant il fallait un grand effort d'imagination pour trouver qu'il y eût quelque chose à regretter dans un misérable poste comme celui qui était établi pour la Grande-Rivière. Tel était cependant le motif de la tristesse de l'officier , notre hôte,
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qui se voyait forcé de quitter son commandement. Il ne nous en fit pas moins , de la meilleure grâce , les honneurs de son logement , où il nous offrit de nous donner l'hospitalité pour la nuit , ce que nous refusâmes.
Aprèsune nuit que nous passâmes, sans pouvoir dormir , dans une petite auberge au-delà de la rivière, où nous avions espéré nous trouver plus commodément, mais où nous fûmes livrés à toute l’avidité dévorante de myriades d'insectes, nous saluâmes avec joie le point du jour , et à quatre heures'nous étions debout, mettant tout en désordre dans la maison. Notre hôtesse, femme d’un ancien matelot, avec la régularité et la propreté familières à l'habitante d'un vaisseau de ligne, nous servit un excellent déjeuner de poisson qui venait d'être pris avecla seine par trois ou quatre soldats de la garnison. Notre tableétait en plein air , et faisait face au soleil levant ; le lac Érié était calme et immo- Lbile à nos pieds, et ressemblait assez, que l'on me pardonne cette comparaison , à un immense étang. Les hautes terres de la Pensylvanie apparaissaient plus loin à notre vue, et la Grande-Rivière roulait nor:chalamment ses eaux limoneuses, qui ressemblaient plutôt à des flots d’huile de couleur sombre qu'aux eaux d’une rivière. Cette couleur, du reste , lui vient des marais de Carnborough et de Wainfleet, qu'elle balaie de ses eaux.
Nous nous mimes en route vers sept heures, à travers des cantons à demi-inondés, dont j'oublie les noms. Les deux premiers milles se passèrent assez bien, à
une ou deux fondrières près, qui rappelèrent à ma mémoire les affreuses Kantanas , ou trônes de boue , qui engloutissent une diligence. Mais plus nous allions en avant, plus la nature du sol devenait mauvaise, et bientôt je me rappelai avec horreur l'histoire du mai. tre de Raverswood , et je prévis le moment où nous allivns douner pour écurie à nos chevaux l'abime sans fond de quelque Kelpie,
Dans cet instant où notre aventureuse démarche se présentait à nous dans toutes ses horribles conséquences, et où chacun de nous n'aurait demandé qu’un prétexte pour revenir de celte détermination hasardeuse, et retourner sur nos pas, nous aperçumes un cavalier de fort bonne mine el suivant la direction contraire à la nôtre. En réponse à la question que nous lui adressâmes sur l’état de la route qui nous restait à
faire , il secoua la tête , et nous assura qu’elle était pire qu'aucune de celles que nous avions parcourues.
« En vérité, ajouta-t-il avec un air de triomphe, « je me suis trouvé un moment avec de l’eau jusqu'audessus du genou. »
À ces mots nous jetämes les yeux sur la partie de son costume , que ce mode de voyage devait avoir plus spécialement affectée, et nous la trouvâmes dans l'état le plus propre et le plus sec.
« Oh! s'écria-t-il, devinant notre pensée et frappant « sa cuisse. j'ai eu soin d'ôter ma culotte et de la por- « ter sur mes épaules : vous voyez que bien m'en a « pris. »
Nous voyions très-bien en effet ; mais l’idée de notre
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AUX ÉTAZS-UNIS. 101
gros interlocuteur , chevauchant les cuisses nues dans une mare de boue, avec ses inexprimables accrochées à un bâton sur son épaule , en guise de signal de détresse, se présentait à nous de la façon la plus grotesque ; après avoir ri de lui et avec lui, nous nous décidâmes à virer de bord et à marcher de conserve avec lui.
Nous revinmes ainsi sur nos pas, et, après avoir suivi le rivage du lac pendant vingt-quatre milles, nous nous enfoncämes de nouveau dans les profondeurs de la forêt ; après une journée de marche , nous nous trouvâmes sur la Chippewa , ourivière Welland. Après avoir suivi son cours pendant cinq milles , nous alteignîimes l’'éminence remarquable qu'on appelle Short- Hills et qui s'élève à-peu-près au centre de la péninsule du Niagara. De cetendroit, qui est à douze milles de la frontière américaine, on a une vue complète des lacs Érié et Ontario, et de toute la contrée intermédiaire, tant américaine que canadienne, aux environs des chutes.
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