‹ Voyage dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et dans le Haut et Bas-Canada [microforme]Chapitre 25 sur 52 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

York, capitale du Haut-Canada. — Le chef sauvage, — L'Ontario. — Scène de féérie,

Le 16 juillet 1827, après deux jours de repos , qui m'étaient devenus indispensables, nous nous mîmes en route, ma femme et moi, pour faire une excursion de peu d’étendue, à ce que nous pensions du moins, du côté de Burlington-Bay, à l'extrémité occidentale du lac Ontario.

L'intérêt de notre promenade s’accroissait à chaque pas : il faisait un temps superbe , et les points de vue s’offraient sous des effets nouveaux et admirables ; au lieu d'une excursion de quarante-huit heures, nous fûmes entraïnés à parcourir, à travers les bois, toute la distance du Niagara jusqu'à Kingston. Nous avions fait quatre cent soixante-trois milles. Ce fut assez d'un tel voyage par terre, et nous nous empressâmes de prendre le bateau à vapeur qui retournait aux chutes. Notre promenade avait duré onze jours et demi.

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tion, la digue naturelle située à l'embouchure de Burlington-Bay. Ce banc a six milles de longueur, il est presque droit, et s'élève de douze à quinze pieds au-dessus du niveau du lac; sa largeur varie de quarante à cent toises ; il est formé entièrement de sable et couvert de chênes. Cette grande jetée, ou digue, se nomme T'he Beach : c'est la chose la plus extraordinaire que j'aie jamais vue.

Le jour suivant nous fimes la connaissance du chef d'une tribu indienne; mais notre ami, s’il nous est permis de lui donner ce nom, n'était point ce que notre imagination nous l'avait peint. Dans ses discours, dans son costume , dans ses manières , dans sa conduite , dans ses goûts et dans ses opinions, c'était un véritable Anglais. Il est propriétaire d'une ferme qu’il cultive; mais j'ignore la nature des relations qu’il a conservées avec la tribu qui lui a donné naissance. Je pense toutefois qu'une personne comme lui, qui a voyagé en Angleterre et dans d’autres pays, et qui certes a assez d'intelligence pour profiter des choses qu’il a observées, pourrait offrir les moyens d'améliorer une race bien digne d'intérêt.

À défaut d'un meilleur moyen de transport, nous fümes obligés de voyager dans un véhicule honoré du nom de chariot : c'était une bonne, honnête et douce charrette; bien que nous eussions l'honneur de, quatre roues , l'élasticité des morceaux de bois qui servaient de supports à nos siéges n'était pas de nature à nous les faire préférer à des ressorts.

Au moment où le soleil se couchait, et à moitié

chemin entre les deux relais , un de nos essieux cassa, et nous tombämes les uns sur les autres. Nous étions près d’une habitation; mais ce fut en vain que nous frappèmes aux portes ou que nous essayâmes de les ouvrir, aucun signe de vie ne s'y manifesta.

Je conseillai au voiturier, qui ne savait quel parti prendre, de monter à cheval et d'aller chercher une autre charrelte; ce qu'il fit. Nous nous trouvâmes , à l'approche de la nuit, au milieu d'une forêt du Canada, entourés de marais qui retentissaient du croassement des grenouilles, et, par-dessus le marché, assaillis de moustiques.

Nous nous étions moqués du chariot à quatre roues, et nous avions maudit la dureté de ses ressorts de bois ; cependant nous fûmes fort aises, au bout d’une heure d'attente, de nous trouver de nouveau en mouvement, quoique dans un équipage plus modeste encore, c'est-à-dire dans une mauvaise charrette roulant sur deux roues, où nous n'avions qu'une botte de paille pour nous protéger contre les cahots qui, se répétant d’échos en échos, allaient se perdre dans les profondeurs inconnues de ces horribles marais.

Le lendemain malin, à six heures, nous auittâmes notre logement de la nuit, que nous n'avions atteint qu’à dix heures le soir précédent, et nous déjeunâmes dans une espèce d'auberge d'assez bonne apparence. La matinée était fraîche, et nous ne nous sentions point incommodés par le soleil, quoiqu'il parût alors dans tout son éclat; sa présence animait le paysage d'une vie et d’un éclat admirables,

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Sur notre route, en nous dirigeant vers York, capitale du Haut-Canada, sur la rive septentrionale du lac Ontario , nous nous détournâmes un peu de notre chemin pour visiter un village de nouvelle création, sur les bords de la rivière Crédit, habité par la tribu des Mississaguas.

Nous examinämes avec attention ce village , et nous nous entrelinmes sur ce sujet avec ie maître d'école, frère de M. Jones, aux efforts duquel on doit le suceès de cette tentative.

Le nombre des Indiens établis dans ce village n’est que de deux cent quinze; mais on a obtenu un grand point : on s'est assuré qu'il y a moyen de les civiliser. Le même désir de civilisation se propage rapidement parmi les autres tribus alliées aux Mississaguas , et principalement parmi les Chippewas du lac Simcoe et du Rice-Lake.

En nous éloiïgnant du Mississaguas, au lieu de reprendre directement notre route, nous préférâmes suivre les bords de la rivière jusqu’à sa jonction avec le lac Ontario, après quoi nous tournâmes à l'est et suivimes la côte jusqu’à York. Une imagination européenne se ferait difficilement une idée des horribles cahotemens que nous faisait souffrir une route tapissée de troncs d'arbres horizontalement couchés, et dont les inégalités ne se trouvent effacées ni par des pierres ni par de la terre.

Le souvenir de pareilles tribulations , fussent-elles encore vingt lois plus grandes, disparait sous le charme d'une société agréable. À notre arrivée à York, siége

du gouvernement du Haut-Canada, plusieurs de nos compatriotes, que nous n'avions jamais vus, nous firent l'accueil réservé aux meilleurs amis.

Le 19 juillet, au lieu de suivre, comme nous en avions le projet, la route directe qui se dirige vers l'est, nous tournämes vers la gauche, et nous fimes trente milles au nord , du côté du lac Simcoe, l’une des grandes nappes d'eau dont le Haut-Canada est couvert. Notre but était d’assister à la distribution annuelle des présens que le gouvernement fait aux Indiens. Ces dons représentent le paiement régulier des pensions, en considération desquelles les Indiens renoncent à leurs droits sur certaines portions du pays.

Nous passämes Ja nuit au village de New-Market, qui est le point le plus rapproché de Holland's-Landing, où les Indiens étaient campés. Nous y fûmes très-cordialement reçus par quelques amis qui, bien qu'ils ne fussent jamais sortis du Canada, avaientappris à estimer les jouissances de la civilisation.

Je saisirai cette occasion pour faire remarquer que, dans toules les parties du Canada, les habitans parlent anglais, et que leur apparence et leur manière d'agir n'offrent aucune différence sensible avec celles de mes compatriotes. Leur costume même n’a rien qui le distingue de celui que portent les Anglais dans les diverses positions sociales. Aux “États-Unis > au contraire , le langage, les pensées et jusqu'au son de voix, sont toui-à-fait étrangers, et n’offrent aucun rapport avec la mère-patrie.

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amusa beauconr: là étaient réunis les Indiens avec leurs squaws et : :urs papouses : c'est ainsi qu’ils nomment leurs femmes et leurs enfans. Une partie de la troupe était campée au milieu des broussailles, dans des wigwams ou hultes en écorce de bouleau ; mais le plus grand nombre ayant descendu. le lac Simcoe dans la matinée , s'élaient contentés de tirer leurs canots sur l'herbe, afin d'être prêts à partir aussitôt que les cérémonies du jour seraient achevées. L’Indien qui remplissait le rôle de maître des cérémonies, paraissait avoir beaucoup de peine à disposer sa troupe comme il le jugeait convenable ; à la fin, cependant, il parvint à former deux lignes composées, l'une des hommes, l’autre des femmes ; dans le milieu restaient les enfans qu’on laissa gambader à leur aise. Plusieurs d’entre eux portaient à leurs oreilles d'énormes anneaux, jen ai mesuré qui avaient plus de six pouces de long ; d’autres avaient à leur cou des ornemens en argent, dont la grosseur variait depuis celle d’une montre jusqu'à celle d'une soupière. Quelques femmes étaient parées des mêmes ornemens. Plusieurs demoiselles, sans doute les coryphées de la mode, portaient une douzaine de colliers de grains de verre, de différentes couleurs, posés les vns sur les autres. Je vis un Indien orné d’une garniture d’ossemens : c’est ce qu'on appelle le célèbre wampum; ce personnage, ainsi que cinq ou six autres, portait à ses narines, percées à cet effet, des anneaux qui lui retombaient sur la bouche. eur manière de soigner les enfans aura de la peine à pénétrer dans nos usages d'Europe :

tant qu'ils ne sont pas assez grands pour se passer de secours étrangers, on les fourre dans une boîte , d’où ne sortent que leurs pieds et leur tête ; puis on les accroche à un arbre ou à un clou, ou bien on les pose contre un mur, comme nous faisons d'une cage ou d'une paire de bottes, et on les laisse.là crier et s’égosiller tout à leur aise.

Le 21 juillet, nous quittâmes York après avoir eu beaucoup de peine à nous procurer une voiture ; tous les chevaux avaient été retenus pour l'espèce de foire d'où nous venions. Ce retard nous eût peu inquiétés, si nous n'avions pas craint d'être surpris par la nuit sur des routes dont on ne nous avait point fait un tableau agréable. D'abord nous fûmes les premiers à rire de nos craintes , tant nous élions persuadés qu'après notre voyage de la rivière Crédit rien n'avait plus droit de nous effrayer ; cependant peu à peu le jour baissait et avec lui notre eourage. Au lieu d’un pays ouvert, nous trouvämes des bois épais du plus horrible aspect ; nos infernales routes reparurent plus épouvantables encore, grâce à des ornières noires et profondes où s’enfonçaient jusqu'aux moyeux nos roues de devant, et qui baignaient l'essieu de derr'ère.

Un peu avant le coucher du soleil, à six ou huit milles de notre couchée, nous sortîimes enfin de la forêt : une petite vallée, l’une des plus jolies d'Amérique, s'ouvrit devant nous. Un ruisseau dormant, de couleur sombre , nommé la rivière Rouge , serpentait à travers une prairie encaissée dans des bancs de terre

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Arrivés à l'endroit où existait jadis un port, nous vimes un petit garçon , placé dans un canot qui n'était pas deux fois grand eomme lui , et ramant de toutes ses forces pour transporter un cheval sur Fautre rive. Nous étions quelque peu intéressés dans le résultat de cette opéralion, et nous le suivimes attentivement des yeux. Ii commença d’abord par passer le eavalier et la selle dans sa coquille de noix ; puis il attachaune corde au cou du cheval et se replaça dans son canot, tandis qu'un autre marmot, faisant l’arrière-garde, poussait le cheval pour le forcer à entrer dans l'eau.

J'avouerai que cette sorte de navigation ne m'inspirait pas une grande confiance; maïs nous n'avions pas à choisir, et, rassemblant tout notre courage, nous nous risquâmes l'un après l'autre dans le vaissean de cet amiral , et nous atleignimes l'autre bord sans encombre. La seconde opération l'ut de passer le bagage; la troisième de remorquer le cheval , secundum artem, c'est-à-dire par le nez; la dernière fut le transport de la voiture. Tonte ma science de marin ne me servit qu'à prévoir le malheur qui nous arriverait, si une corde d'un pouce et demi qui retenait la voiture venait à casser ; elle serait allée au fond de l'eau, et nous aurions été obligés de bivouaquer sur la rive gauche de la rivière Rouge qui, toute pittoresque qu'elle est, ne nous aurait pas semblé un gite fort agréable. Heureusement nous parvinmes à passer la voiture , et lorsque les roues de devant eurent touché

le rivage, nous crûmes étre au bout de tous nos embarras. Mais la force réunie de toute notre troupe, hommes , femmes, jeunes et vieux , ne put faire bouger d'un pouce la voiture. Je ne sais comment nous serions sortis de là si nous n’eussions pas aperçu trois à quatre toises de chaînes en fer, que notre petit commandant attacha au chariot d’un côté et au cheval de l’autre; par ce moyen nous eûmes bientôt atteint en triomphe le haut de la berge, et nous poussämes un cri de joie que répétèrent successivement tous les échos de la forèt.

Le reste de notre trajet se fit pendant la nuit, et ‘nous arrivâmes à la eouchée, fatigués à l'excès.

Le lendemain matin, 22 juillet, nous nous miîmes en route de bonne heure, dans l'espoir d'arriver à Cobourg assez tôt pour diner. Vain espoir ! quoique la distance ne soit que de quarante-trois milles, il nous fallut treize heures pour l’accomplir.

Nous avions résolu de profiter de chaque minute de jour, et nous nous étions arrangés pour faire seize milles avant le déjeuner. De semblables projets sont plus aisés à former qu’à exécuter , et, après neuf milles de mauvais chemins , l’air frais du matin nous ouvrit tellement l'appétit, que , pour nous distraire un peu, nous fümes obligés de nous occuper exclusivement des beautés du paysage qui se déroulait devant nous. Par momens, nous nous prenions à réfléchir sur la position isolée où nous nous trouvions , nous, gens d'Europe , au milieu d’une épaisse forêt d'Amérique, éloignés de tout endroit habité; soudain , à notre

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grande surprise, une voix s’éleva du milieu des bois, et cria :

« Capitaine Hall ! capitaine Hall! »

Les contes des Mille et une Nuits ne nous semblèrent plus incroyables, quand nous entendimes une voix humaine prononcer mon nom dans cette vaste solitude.

« Oh! continua la voix, vous ne brûlerez pas ainsi « la politesse à ma chaumière ; il faut que vous y ve- «wniez déjeuner. Conducteur, tournez un peu à « droite, là, encore un peu : vous voici à la porte. »

Ce n'était point une vision : il y avait bien devant nous une petite habitation charmante, entourée de bosquets et de fleurs.

Je commençai à me rappeler que j'avais rencontré quelque temps auparavant, aux chutes, cet ami qui me tombait du ciel. Il nous expliqua qu'il nous avait reconnus, parce que nul voyageur canadien ne fait ce trajet par terre que lorsqu'elle est couverte de neige ; comme il savait que nous devions passer près de lui, il nous puettait depuis quelques jours , afin que nous ne pussions lui échapper.

Bientôt un excellent déjeuner fuma sur la table. Avant d'y prendre part, notre hôte mit ses lunettes et nous lit un chapitre de la Bible , puis il improvisa une prière comme font les presbytériens.

Lorsque notre appétit fut un peu apaisé, nous regardämes autour de nous, et nous aperçûmes avec surprise , d’un côté un piano, et de l’autre une bibliothèque remplie de livres élégamment reliés : ce

qui, joint à quelques tableaux et à divers autres objets de luxe, nous donna une idée avantageuse de la prospérité de notre hôte. Mais nous gardämes nos réflexions pour nous, nous primes le bien comme il nous était venu, et, après des souhaits mutuels de bonheur et de santé, nous nous séparâmes , sans doute pour ne plus nous revoir.

Nous nous trouvâmes bientôt dans un endroit découvert ; au loin, sous l'ombre projetée par quelques bouleaux, nous aperçûmes dans un chariot une s0ciété endimanchée , et près d'elle quatre ou cinq autres groupes d'hommes qui semblaient descendre de voiture; ils dételèrent leurs chevaux et ajustèrent leurs habits et leur chevelure , comme gens qui se préparent pour une cérémonie. Nous crûmes d'abord qu'il ‘s'agissait de quelque fête gastronomique; mais les chants solennels des psaumes, qui bientôt frappèrent nos oreilles, et qui partaient du milieu du bois, nous indiquèrent que les habitans des environs venaient de se réunir en assemblée religieuse.

Nous descendimes , et, suivant le chemin que nous indiquaient deux rangées de voitures de tout genre, nous arrivâmes à une immense grotte dans laquelle les fidèles étaient rassemblés. La chaire était une plateforme grossière, soutenue par quelques vieux troncs d'arbres. Le prédicateur , homme d’une grande taille, à la mine sévère , appartenant , nous dit-on, à la secte des Méthodistes, était revêtu d'un manteau flottant, de couleur pourpre, et sa tête élait entourée d’un mouchoir de soie jaune. Ce costume n'avait rien d’ec-

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clésiastique ; mais les paroles du ministre respiraient toute la dignité de son caractère. Trois personnes se trouvaient assises sur la plate-forme , à côté du prédicateur, qui seul était debout. La congrégation se composait d'environ deux cents personnes, séparées par bandes de vingt, assises sur des bancs de bois et de pierre ; les femmes étaient d’un côté et les hommes de l’autre. Nous remarquâmes à l'entrée quelques visiteurs qui, n'appartenant pas à la réunion, se tenaient comme nous à l'écart, sans oser pénétrer dans la nef verdoyante de cette cathédrale de la forêt.

Dans ces régions sauvages, où s'élèvent peu de villages et point de villes, il est difficile d'indiquer des lieux de réunion pour les exercices religieux; ainsi ces prédicateurs nomades, quoique souvent ridicules , sont de la plus grande utilité pour entretenir dans les cœurs la flamme chrétienne. Nous quittämes cette modeste église, pleins de respect pour le pasteur et pour ses ouailles.

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