‹ Voyage dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et dans le Haut et Bas-Canada [microforme]Chapitre 26 sur 52 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Cobourg. — Otanabée. — Colonistes. — Le chène du capitaine Hall.

Il était tard lorsque nous entrâmes dans la ville de Cobourg. Fort heureusement nous tombâmes entre bonnes mains : on nous laissa nous mettre au lit sans nous accabler de questions incommodes ; ce qui était d'autant plus nécessaire, que nous avions l'intention d'aller le jour suivant visiter un endroit nouvellement colonisé, au nord de Cobourg, un peu en remontant l'Otanabée ; les émigrés irlandais, qui l’habitaient, avaient élé envoyés au Canada, par le gouvernement, en 1825. Nous désirions voir par nous-mêmes si cette expérience, car on l'avait indiquée comme telle , avait réussi.

En conséquence , nous nous levämes à trois heures du matin, le 25 juillet 1827, et nous arrivâmes au village nouvellement bâti de Péterborough , à trente milles nord de Cobourg : il était sept heures et demie du soir, nous étions morts de fatigue.

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Le gouvernement avait envoyé deux mille vingtquatre colons , en dépensant pour chacun d'eux 21 liv. st. 5 8. À d. (552 francs). Chaque famille reçut des provisions pour quinze mois, cent acres de terre (40 hectares et demi), une vache et quelques objets indispensables. Ces émigrans avaient été choisis parmi les gens les plus dénués de ressources et les moins capables de soutenir leur famille dans leur pays. On voulut prouver par cet essai que les êtres les plus inutiles et les plus misérables pouvaient s’utiliser. 1l s'agissait de comparer la somme nécessaire à leur transport et à leur subsistance au Canada, avec celle qu'ils coùûtaient à leur pays natal, en y vivant misérablement.

Je pensai que le meilleur mode à employer pour obtenir des renseignemens exacts, était de ne pas avoir l'air d'y attacher une trop grande importance , de battre les buissons , si je puis me servir de cette expression , et de recueillir çà et là les détails que je désirais obtenir.

L'agent principal de la colonie , m'accompagnant un jour, rencontra un habitant du village, vieillard intelligent et au fait de ce qui s'y passait. 11 dit au colon qu’un monsieur (me désignant), qui visitait le village , désirait lui demander quelques renseignemens. Cet homme prit soudain l'alarme ; il craignait, dit-il, que je ne fusse venu pour faire des changemens dans sa propriété , ou pour lui causer un préjudice quelconque.

« Que faut-il que je dise à ce monsieur ? demandat-il.

— « Cornelius, dit l'agent, il ne s’agit que de dire « la vérité!

Le

— « Oh! oui, oui, répartit le vieillard, je sais bien « que nous devons toujours dire la vérité ; mais si je « savais ce que ce monsieur désire qu'on lui réponde, u je serais plus à mon aise,

— « Expliquez-vous mieux, je ne vous comprends « pas.

— « Oh! je m’entends très-bien, moi. Faut-il que « j'embellisse ou que j'enlaidisse les choses ? »

Il ne put jamais arracher à l'agent la règle de conduite qu’il devait suivre; mais comme il désirait à son tour savoir ce que cette enquête signifiait, il vint à moi , bien décidé à se tenir sur ses gardes.

Pendant quelque temps il éluda mes questions fort adroitement. Il ne pouvait pas dire qu'il fût mieux ou plus mal que dans son pays, quoiqu'il convint qu'ici il possédait une grande propriélé exempte d'impôts, tandis qu’en Irlande il ne dirigeait qu'une toute petite ferme dont il n'avait jamais pu payer le loyer.

« Eh bien! monsieur Cornelius, seriez-vous bien aise d'être replacé en Irlande dans la position que vous y occupiez ?

— « Certainement, monsieur.

— « Pourquoi n’y relournez-vous pas , qui vous en « empêche ?

— « Ce sont les garçons.

— « Quéls garçons?

— « Mes deux fils, qui aiment tant ce pays! ils ont « éfriché vingt acres de terre, et nous avons récolté « du b'é et de l’avoine, des pommes-de-terre, du blé « de Turquie rt des navets; nous avons encore six

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« acresdedéfrichés que nous allons bientôtensemencer. « D'ailleurs, ces garçons aiment leur indépendance. « Bref, monsieur, c'est un beau pays pous un pauvre « homme, s’il cest industrieux: et sans la fièvre, les « mauvaises routes , la rigueur de l'hiver et l’éloigne- « ment de tout endroit habité, on n'aurait pas trop à « se plaindre : il y a toujours des vivres en abondance « et de l'ouvrage bien payé pour ceux qui aiment le «travail. »

I} continua ainsi quelque temps, louant et blämant par antithèses ; tantôt craignant de dire trop, tantôt de dire trop peu; et cherchant à s'assurer de Pimpression que son éloquence faisait sur un voyageur , espèce d'animal qu'il n'avait pas encore vu dans ses forèts.

Je désirais savoir s’il était reconnaissant envers le gouvernement qui l'avait envoyé dans ce pays, lui et sa famille, sans qu'il leur en coûtât rien, et qui leu: avait donné gratis tant de terrain et de provisions. Il fut complètement pris au dépourvu par cet appel direct , et s'écria vivement :

« Oh ! bien sûr que je suis reconnaissant ! nous de- « vons tout au gouvernement. c'est-à-dire à sa ma- « jesté, puisse-t-elle vivre long-temps! »

Mais, effrayé bientôt que cette déclaration franche ne me donnât trop beau jeu , il ajouta avec gravité :

« Malgré tout, j'aurais très-bien vécu en Irlande.

— « Pourquoi diable alors êtes-vous venu en Amé- « rique? mM'écriai-je.

— « Oh! monsieur, répondit-il, ce sont les gar-

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