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A peine a-t-on dépassé Sillinen , qu ou rentre déjà dans la région où végète le noyer ; les pentes de la montagne deviennent en même temps plus douces , et la teinte des bois et des prairies plus animée. Des hêtres de toute beauté se nuancent agréablement avec de noirs sapins , et le fond de la vallée , semblable à un vaste jardin , s*étend jusqu'aux bords du beau lac. Les brillans glaciers de Surennen et de Rothstock couronnent la montagne, et les former arrondies de verts pâturages se dessinent au-dessous des forêts. Nous gravîmes une pente pour jouir plus complètement du beau coup d'oeil qu'offre la vallée. Burglen, Âttinghausen, Altorf et TAxenberg, tous baignés par les eaux resplendissantes du lac , fixèrent successivement nos regards , et Ion nous cita des noms révérés et chéris, qu'un cœur vraiment suisse accueille toujours avec enthousiasme.
Dans le canton d'Uri , toute culture artificielle est plus rare encore que dans les cantons d'Unterwald , de Schwy tz et de Glaris. Le fonds de prairie n'y change jamais de face , et. le mode d'exploitation y demeure tel qu'il existe de temps immémorial. La grande vallée de la Reuss n'occupe que deux charrues; le vaste plan même qui existe prcs d' Altorf, et qui paraît susceptible de toute autre culture plus profitable, ne
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constitue qu un pâturage commun , où les habitans d*Urseren et des hautes régions de la vallée ont droit de faire descendre leur bétail , dans les années d'un printemps tardif. De tous les cantons démocratiques , Uri est sans doute celui dont les habitans sont restés le plus fidèlement attachés à la vie pastorale. Le pays , tout-à-fait dépourvu de fabriques , paraît aussi moins peuplé. Les vastes régions forestières de ce canton sont une propriété commune : tout campagnard a droit, hormis dans les forêts interdites par mesures de sûreté , de couper chaque année dix arbres pour sa provision de bois à brûler, et en outre le bois de charpente dont il peut avoir besoin. Des gardes sont préposés pour faire observer le règlement; cest Tunique disposition qui existe en faveur de l'économie forestière. Une petite plantation de pommes de terre, occupant un fragment de rocher détaché de la montagne , et dont la terre végétale n'a pu être apportée qu'au moyen d'une échelle , puis les jardins à terrasses que les pères capucins ont établis près d'Altorf ; tels sont les seuls essais d'industrie rurale que
nous ayons aperçus en traversant cette vaUée. Le campagnard qui a eu l'idée d'utiliser un rocher aride , a prouvé d'une manière pratique la possibilité de cultiver et de rendre habitable une partie des déserts que renferment nos Alpes; et
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les pères capucins ont rappelé ces temps reculés oJL les premiers fondateurs des maisons pieuses adoptaient pour devise : Prie et iraçaille^ et où , sans déroger à la sainteté de leur vocation , ils édaircissaient les forêts , métamorphosaient les déserts en jardins, tandis que du sein même de kurs cellules , où la science s'était réfugiée , ils en faisaient briller le flambeau parmi les peuples , et propageaient les principes de l'Évangile par Texemple d'actions vraiment chrétiennes.
Comme nous devions nous embarquer à Fluelen, nous partîmes d'Âltorf de grand matin; mais avant de quitter cet endroit, nous donnâmes un libre cours aux sentimens qu'éveill^ent , dans le cœur du patriote suisse , l'aspect de la vénérable tour où l'histoire de Tell est représentée , et celui de la fontaine qui décore la place où l'intrépide arbalétrier était posté. L'incendie qui a dévoré le bourg , * celui que les Français ont porté en Suisse , et le terrible incendie même que Napoléon a répandu sur la surface du globe , ont également épargné et la peinture de la tour et la sainte image du héros d'Uri avec la chapelle qui lui a été dédiée ; ces monumens , aussi bien que le Griitli, sont tous restés intacts. Si les Français républicains les ont respectés , c'était
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peut-être en considération des principes qu'ils affichaient à cette époque; et quant à Napoléon , il comprenait sans doute qu* il est bien plus facile de détruire des monumens historiques que de réduire Thistoire au silence, ou de bannir l'esprit qu elle engendre parmi les peuples.
Nous soupirions après une bonne bourrasque; il nous eût été agréable d'en considérer les effets, de nous représenter, au milieu des ondes agitées, l'esquif de Gessler jouet des vagues; les mortelles angoisses du tyran , le puissant coup d'aviron et l'élan prodigieux de Tell ; mais , en dépit de nos vœux, et comme pour aiguillonner notre impatience, le lac resta uni comme une glace, et nous n'avançâmes que bien lentement vers le rivage que forme l'Axenberg. Arrivés à la plateforme dite de Tell, nous nous empressâmes d'en visiter la chapelle; et, après avoir joui à notre aise de la vue des tableaux intéressans qui la décorent , nous nous reposâmes sur les marches de ce petit édifice , contemplant ce lac unique dont les eaux limpides réfléchissent à la fois des qua-^ tre cantons les monts altiers , les rochers menaçans, les florissantes prairies et les paisibles villages ; ce lac qui , entouré de monumens de glorieuse souvenance, présente un miroir non moins fidèle à la patrie qu'à la belle nature dont il double l'image.
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Ce fut avec recueillement et dévotion que nous abordâmes dans la contrée du saint Grûtli. Nous n'y trouvâmes point de chapelle, mais on dit que le sanctuaire est édifié dans le cœur du peuple. Nous le désirons de grand cœur , étant d'ailleurs peu portés à croire que l'érection des plus somptueux monumens à la gloire des devanciers , suffise pour acquitter la postérité des dettes qu'elle a contractées.
Il nous semble pourtant que les lieux en quel* que sorte sanctifiés par les souvenirs qui s'y rattachent, ne devraient point être profanés par les calculs d'une basse avarice. D'après la tradition populaire , la place où les trois héros libérateurs se liguèrent par un auguste serment, vit jaillir trois belles sources à leurs pieds. H y a toujours un fond de vérité dans la croyance du peuple ; si ce n'est dans les faits mêmes qu'elle adopte , c'est du moins dans le sentiment qui en invente le fictif; cette croyance ne doit pas être implicite, mais elle a droit d'être respectée, surtout si le caractère du beau ennoblît les images quelle présente à l'esprit. Cinq siècles se sont écoulés depuis que le serment fédéral a eu lieu , et depuis cinq siècles les sources ont coulé, et la croyance en leur origine s est transmise de génération en génération, sans qu'il fut besoin dau-