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un petit instrument nommé béleur, et l'on attire ainsi les mères à la portée du fusil. On a de ces instrumens de différentes sortes, appropriés au temps calme, au temps d'orage, à l’âge des faons. La rauvre biche, trompée par eux, dans son inquiétude pour son petit , s’avance quelquefois tout près du chasseur. « Une fois, dit un des jeunes gens, j’ai fait arriver, en bélant, une biche à vingt pas de moi; je pouvais la viser à coup sûr : trois fois je mis en joue, et trois fois je n’eus pas le cœur de tirer. La pauvre bête regardait d’un air si triste que j'eu étais tout attendri. Je pensais à ma mère, je me rappelais combien elle s'alarmait pour moi quand j'étais petit; cela me décida tout d’un coup: je criai, et en un moment, la biche effarouchée fut hors de la portée de mon fusil.
— Et vous fites bien , s’écria l’hounête R yan ; pour ma part, je n'ai jamais pu me résoudre à béler les daims. Je me suis trouvé avec des chasseurs qui avaient des béleurs , et je les ai obligés à les jeter. Prendre avantage de l'amour d’une mère pour ses “nfans, est une vraie manœuvre
de coquin. »
Sur le soir, nos trois héros revinrent de leur mystérieuse course. La langue de Tony annonça
leur approche long-temps avant que l'on püt les apercevoir : il criait de toute la force de ses poumons, et attira l’attention du camp entier. La marche pesante de leurs chevaux et leurs flancs haletans donnaient des témoignages d’un rude exercice; et lorsqu'ils furent tout-à-fait en vue, nous trouvâmes qu'ils étaient chargés de viande comme l’étal d’un boucher. Dans le fait, ils avaient parcouru une immense prairie qui s'étendait au-delà de la forêt, et qui était couverte de troupeaux de buffles. Dans sa conve :-tion avec les Osages que nous avions dernièrement rencontrés, Beatte avait été informé de l'existence de cette prairie dans le voisinage , et de l'abondance de gibier qu'elle contenait; mais il en avait fait un secret aux cavaliers rôdeurs, afin d’avoir, lui et ses camarades, le plaisir d’explorer les premiers cette chasse. Ils s’étaient contentés de tuer quatre buffies , bien qu’ils eussent pu, au dire de Tony, en tuer par vingtaines.
Ces nouvelles, et la chair de buffle apportée comme pièces de conviction, répandirent la joie dans le camp; chacun espérait une heureuse chasse sur les Prairies. Tony devint encore l’oracle des cavaliers, et il entretint pendant des heures un groupe d’auditeurs attentifs, assis sur
leurs talons autour du feu, leurs épaules remontant jusqu'à leurs oreilles. Il était plus glorieux que jamais de son adresse comme tireur ; il attribuait les coups mañqués de la première partie de notre marche à la mauvaise fortune, peut-être même à l’enchantement; et voyant qu’il était écouté avec une crédulité apparente , il donna un exemple de ce dernier cas, en aflirmant que la chose lui était arrivée à lui-même ; mais c'était évidemment un conte recueilli chez les Osages, ses voisins et alliés.
Suivant ce récit, Tony, à l'âge de quatorze ans , étant un jour à la chasse , vit un daim blanc sortir d’un ravin; il se glissait dans les buissons pour l’ajuster, lorsqu'il en vit un autre, puis un autre encore, et jusqu'à sept, tous aussi blancs que la neige. Arrivé à leur portée, il en distingua un , et tira sur lui sans effet ; il rechargea , tira de nouveau, et manqua son coup; il continua ainsi de tirer et de manquer, jusqu'à ce qu’il eût épuisé ses munitions, et les daims restèrent parfaitement intacts. Il rentra, désespérant de son adresse; mais il fut consolé par un vieux chasseur osage. « Ces daims blanes, disaitil, sont enchantés; ils ne peuvent être tués que par des balles d’une espèce particulière. »
Le vieil Indien fondit quelques balles porn:
Tony; mais il ne voulut pas qu'il fàt présent à ses opérations, et ne lui dit point de quels ingrédiens et de quelles cérémonies mystérieuses il faisait usage pour ce charme.
Pourvu de ces balles, Tony retourna à la quête des daims blancs, et les retrouva. Il essaya d’abord de les tirer avec des balles ordinaires, et les manqua; mais la première balle enchantée fit tomber un daim superbe ; tous les autres prirent la fuite , et on ne les revit plus.
Le 29 octobre, le temps était couvert et meuaçant au coramencement de la matinée; mais sur les huit heures, le soleil perça les nuages, éclaira la forêt, et les sons du cor donuéren! le signal du départ. Alors les divers mouvemen les clameurs, la gaité, animèrent la scène; ici l'on courait, on criait après les chevaux, quelques jeunes gens les montaient à poil, et chassaient devant eux les montures de leurs camarades; là on enlevait les couvertures humides qui avaient servi de tentes; plus loin on se hâtait de faire les paquets et de les charger sur les bêtes de somme aussitôt qu’elles arrivaient ; plusieurs nettoyaient leurs fusils mouillés, et les rechargaient afin d'être prêts pour la chasse,
À dix heures nous commençàmes notre marche : je restai le plus long-temps possible à la
queue de la colonne, tandis qu’elle passait le ruisseau-torrent et défilait parmi les labyrinthes de la forêt. J'aimais à rester ainsi en arrière, jusqu'à ce que j’eusse vu disparaitre le dernier homme et que les dernières notes du cor se fussent perdues dans les airs; j'aimais à voir les agrestes paysages retomber dans le silence et la solitude. Cette fois, le site abandonné par notre camp bruyant offrait une scène de complète désolation. En plusieurs places les bois environnans transformés en marais fangeux ; des arbres, tombés sous la hache et partiellement dépecés , épars en fragmeus énormes ; des feux mourans, devant lesquels des quartiers de venaison et de chair de buffle rôtis, posés sur des broches de bois, portaient les marques du couteau des chasseurs affamés ; le sol jonché d'os, de cornes, d’andouillers, même de morceaux de viande crue et de dindons avec leurs plumes, que les jeunes chasseurs n'avaient pas daigné ramasser, dans leur imprévoyante prodigalité ; enfin , pour compléter le tableau, une volée de busards ou vautours, qui décrivaient en l'air
des cercles majestueux, et se préparaient à fondre sur le campement aussitôt que nous serions hors de vue.