‹ Voyage dans les prairies à l'Ouest des États-UnisChapitre 42 sur 56 · VOTÀGE DANS LES PRAIRIES · texte numérisé non relu

VOTÀGE DANS LES PRAIRIES

il aui^ait pu passer sans être aperçu devant ce poste solitaire^ et aurait péri au milieu de ces vastes eaux. Ayant été signalé du fort, on envoya un canot à son secours ; il fut débarqué plus mort que vif: bn le guérit de sqs blessures ; mais il resta mutilé.

Notre chasseui^ Beatte était revenu de son combat avec Fours, exténué et découragé. Le changement de temps et l'humidité qu'il avait conservée sur son corps après avoir plongé à demi dans le ruisseau , avaient réveillé des douleurs rhumatismales auxquelles il était sujet; bien qu'il fut ordinaii'ement énergique et endurci a toutes les fatigues et à tous les travaux y on le voyait maintenant triste et dolent auprès du foyer , et se plaignant , peut-être pour la première fois de sa vie. En dépit de sa constitution de fer, et quoiqu'il n'eût pas encore atteint le raidi de la vie , il n'était plus , suivant lui , qu'une misérable ruine. C'était, en effet, un exemple vivant des maux de la vie sauvage des frontières. En découvrant son bras gauche , il nous montra' les contractions produites sur ce membre par une précédente attaqué de rhumatisme , maladie qui afflige souvent les Indiens; car en s'exposant constamment aux vicissitudes des saisons.

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ils u'accpiièrent pas une insensibilité aux changemens de l'atmosphère aussi complète que beaucoup de gens se l'imaginent. Il portait les mai:ques de différentes blessures reçues à la chasse ou dans, les guerres des sauvages; son bras droit avait été cassé en tombant de son cheval; une autre fois, son coursier s'étant abattu sous lui y avait brisé sa jambe gauche.

« Je suis tout en pièces , et plus bon à rien, disait-il ; maintenant je ne me soucie guère de ce qui pourra m'arriver. Cependant, ajoutait-il après une pause, il faudrait encore un homme d'une certaine force pour m'abattre. «

. Je tirai de lui diverses particularités de sa vie qui relevèrent dans mon esprit. Sa résidence était sur le Neosho, dans un hameau d'Osages placé sous la surintendance d'un digne missionnaire des bords dé l'Hudson, nommé Requa. Il tâchait d'enseigner aux sauvages l'agriculture, et d'en faire des laboureurs et des pasteurs. J'avais visité cette mission agricole dans ma dernière tournée de la frontière, et je l'avais considérée comme devant être un jour plus profitable aux pauvres Indiens que les autres missions, purement préchantes et priantes, de ces confins.

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Dans ce voisinage, Pierre Beatte avait sa petite ferme, sa femme indienne, et ses enfans^ aux trois quarts indiens. Il aidait M. Requa dans ses efforts pour civiliser les Osages et améliorer leur condition. Beatte avait été élevé dans la région catholique , et restait inébranlable dans sa foi. Il ne pouvait pas prier avec M. Requa , disait-il ; mais il pouvait travailler avec lui , et il montrait beaucoup de zèle pour ce qui devait tourner à l'avantage de ses parens et de ses voisins sauvages. En effet , bien que fils d'un Français et élevé parmi les blancs , il tenait beaucoup plus de l'Indien que de la race d'Europe , et ses affections penchaient vers la nation de sa mère. Quand il me parlait des insultes , des inji^stices souffertes par les malheureux Indiens dans leur commerce avec les grossiers planteurs de la frontière ; quand il me décrivait l'état précaire , dégradé de la tribu des Osages, diminuée de nombre , abattue d'esprit , vivant presque par grâce sur la terre où jadis elle jouait un rôle héroïque, je voyais ses veines se gonfler et ses narines se dilater d'indignation. Mais il réprimait ce sentiment avec cet empire sur soi-même commun aux Indiens , et le refoulait pour ainsi dire au fond de son cœur.

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tl n'hésita pas à me conter un exemple dans lequel il s'était joint à sa parenté osage pour tirer Vengeance d'un parti de blancs qui avait commis contre les premiers un outrage flagrant. Je trouvai que , dans la rencontre qui eut lieu , Beatte s'était montré tout-à-fait Indien.

Plus d'une fois il avait accompagné les Osages de sa famille dans leurs guerres contre les Pawnies ^ et il raconta une escarmouche qui eut lieu vers les confins des territoires de chasse sur lesquels nous étions alors y et dans laquelle un certain nombre de Pawnies furent tués. « Nous passerons peut-être près de cette place, dit-il , dans le cours de notre tournée, et nous pourrons y voir encore les os et les crânes de ces morts. »

A ces mots , le chirurgien de la troupe , qui se trouvaiJL présent , dressa les oreilles. Il donnait un peu dans la phrénologie , et il ofirit à Beatte tme honnête récompense s'il pouvait lui procurer un de ces crânes.

Beatte le regarda pendant un moment avec un air de-grave surprise :

« Non ! dit-il enfin ; ça être mal- J'ai le coeur assez ferme; tuer n'est rien pour moi; mais laissons les morts en paix ! » Il ajouta qu'une fois , en voyageant avec des blancs, il avait couché

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SOUS la même tente avec un docteur, et s'ëlall'^ aperçu que ce docteur avait dans son bagage «ii ci-àue de Pawnie. Il abandonna sur-le-champ le docteui", la tente et toute la cumpaguie. « II tâcha de me flagorner, de me séduire, disait Beatte ; mais je dis : Non! il faut nous séparer; je ne reste pas en pareille société. »

Dans son abattement momentané, Beatte se livrait aux idées superstitieuses de présages, si communes parmi les Indiens. Il était resté qnirl- ([ue temps assis , la joue appujée sur sa main , regardant le feu. Je l'inten-ogeai , et je trouvai que ses pensées se reportaient à son humble demeure, sur les rives du Neosho. Il était sur, disait-il, qu'il trouverait quelqu'un de sa famille malade ou mort à son retoui- ; depuis deux jours son œil gaucJie éprouvait un picotement , et c'était le signe de quelque malheur de ce gem-e.

Telles sont les circonstances triviales qui, décorées de la dignité de présages, ébranlent les âmes de ces hommes de fer. Le moindre de ces signes d'augui'e sinistre suffit pour détourner un chasseur ou un guerrier de son chemin , et remplit son esprit d'appréhensions. C'est ce penchant à la superstition , commun :i tous les sauvages et solitaires habitans des déserts, {[ui donne une si

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puissante inlluence à leurs prophètes et à leurs rêveurs.

Les Osages, avec lesquels Beatte avait passé une grande partie de sa vie, consenent dans toute leur intégiité primitive la plupart de leurs idées et de leurs rites superstitieux; ils ci-oient tous à l'cxisteuce de râiue après sa sépaiatlon du corps , et supposent qu'elle emporte les goûts et les habitudes de sa \ie mortelle. Sans un village osage voisin de celui de Beatte, l'un des chefs perdît une enfant unique, belle petite fille d'un âge encore très tendi-e. On enterra tous ses jouets avec elle, et son petit cheval favori fut tué, et mis également dans la fosse, alin qu'elle put le monter quand elle serait dans la terre des esprits.

J'ajouterai ici une petite histoire qui me fut contée pendant ma tournée dans le pays de Beatte, et qui montre les superstitions de sa tribu. Un parti d'Osages assez nombreux était campé depuis quelque temps sur les bords d'un beau ruisseau, nommé le Nick-a-Nanse. Parmi ces sauvages se trouvait un jeune chasseur, le plus vaillant, le plus gracieux de la tribu. Il était fiancé il une iîlle surnommée , a cause de sa beauté, la Ileurdes Pniiries. Le jeune chasseur lu laissa avec

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ses pareils au campement y tandis qu'il allait à Saint-Louis 9 disposer des produits de sa chasse et acheter des ornemens pour sa jeune épouse.

Après une absence de quelques semaines , i!

revint sur les bords du Nick-a-Nanse : mais le camp était levé. Les cadres des loges et les tisons des feux éteints marquaient seuls la place où il avait existé.

A quelque distance , il vit une femme qui semblait pleurer, assise près du ruisseau. C'était sa fiancée. Il courut l'embrasser; mais elle détourna la tète tristement. Il craignit alors que cjîielque malheur ne fût arrivé au camp.

(c Où est notre peuple? s'écria-t-il.

-— Ils sont allés sur les bords de la Wagi'ushka .

— Et que faisais-tu là , toute seule ?

— Je t'attendais.

■. — Alors hâtons-nous de rejoindre notre peuple sur les bords de la Wagrushka. »

Il lui donna son paquet à porter, et marcha en avant, suivant la coutume indienne.

Ils arrivèrent à une place d'où l'on voyait la fumée du camp s'élever, dans le lointain , des bords couverts de bois d'un ruisseau.

La jeune fille s'assit au pied d'un arbre. « Il

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n'est pas convenable que nous i^tournions ensemble , dit-elle; j'attendrai ici. »

Le jeune chasseur poursuivit seul sa route vers le camp , et fut reçu par ses parens avec des visages sombres.

(( Qu'est-il donc arrivé? dit-il; pourquoi êtesvous si tristes ? »

Personne ne répliqua.

.11 se tourna vers sa sœur bien aimée , et la pria d'aller chercher sa fiancée , et de la ramener au camp.

« Hélas ! s'écria la jeune fille, comment pourrais-je la ramener? Elle est morte , il y a déjà plusieurs jours, m

Alors les parens de la défunte l'entourèrent en pleurant et en gémissant; mais il ne voulait pas croire à ces nouvelles funestes.

«Tout à l'heure encore, disait -il, je l'ai laissée vivante et en santé. Venez avec moi ; je vous conduirai près d'elle, »

Il les conduisit à l'arbre sous lequel elle s'était assise; mais elle n'y était plus, et son paquet gisait à terre. La fatale vérité le frappa au cœur; il tomba mort sur la place.

Je donne cette simple histoire presque dans

UUH VOVAGT. DABTS LES PRAIRIES, CtC.

lits rnémcs termes avec lesquels on me Fa i-acoiilAity auprès d'un feu, dans un campement du HOÏVy sur les bords du même ruisseau mystique oiJ Ton dit c|u'elle s'est passée.

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