CHAPITRE XXIX
La grande Prairie. — La chasse aux buffles.
Une marche d'environ deux heures , dans la direction du sud y nous conduisit hors de l'aride zone des forêts transversales, et nous vîmes, avec un délice infini, la gi^andê Prairie s'étendre devant nous à droite et à gauche. Nous pouvions suivre le cours sinueux de la grande Canadienne , et de plusieurs autres courans moins considérables, par les lignes vertes des bois qui bordent leurs rives. Le paysage' était d'une beauté frappante .-l'aspect de ces plaines sans bornes et d'une si riche végétation produit toujours une sorte de dilatation ; on croit respirer plus librement au milieu de cette vaste étendue de terres fertiles; mais j'éprouvais cette émotion avec une double intensité en sortant de notre clôture d^inrwmbrables rameaux.
Du haut d une petite éminence , Beatte nous montra la place où ses camarades et lui avaient tué lei> buffles ; il nous fil remiu^quer plusieurs
VOYAGE DANS LES PRAIRIES, CtC.
objets binins qui se mouvaient au loin ^ et nous dit qu'ils appartenaient au troupeau attaqué la veille. Le capitaine se détermina à marcher v^rs un fond boisé a un mille de distance , et à s'établir là une couple de jours afin d'avoir une chasse aux buffles régulière et de renouveler les provisions. Tandis que les cavaliers défilaient le long du penchant de la colline^ vers le campement désigné^ Beatte nous proposa de nous mettre sous sa conduite mes compagnons de table et moi, en nous promettant de nous mener sur un excellent terrain de chasse. Nous laissâmes donc la ligne de marche pour gagner la prairie , en traversant une petite vallée et un léger renflement du sol. Annvés au sommet de ce pli, nous vîmes une troupe de chevaux sauvages à un mille de nous; à l'instant Beatte oublia les buffles , et, monté sur son vigoureux cheval derai-sauvage , le lariat pendu à sa selle , il se mit à leur poursuite , pendant que nous restions sur la hauteur à contempler ses manoeuvres avec un vif intérêt. Profitant de l'avantage offert par une ligne de bois , il s'y glissa doucement , et parvint tout près dçs chevaux avant d'en être aperçu ; mais dès le moment où il se présenta à leur vue, ils décampèrent avec la rapidité du vent. Nous
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de ia fî^yeur, sentimens du reste parfaitement naturels. Parmi tous les animaux y le buffle y quand il est pressé par le chasseur^ a très certainement l'aspect le plus diabolique. Ses deux cornes noires et courtes se recourbant des deux côtés d'un large front hérissé, ses yeux semblables à des charbons ardens y sa bouche béante y sa langue d'un rouge vif tirée en demi-croissant , sa queue redi'essée dont le bout panaché flotte dans les airs , tout cela produit une image parfaite de rage mclée de terreur.
Avec infiniment de peine, je forçai cependant mon cheval à s'appiocher a la distance convenable, et je tirai; mais, à mon grand chagrin , les deux pistolets ratèrent. Les platines de ces vétérans étaient tellement usées que , pendant le gplop, l'amorce était tombée du bassinet. Quand le second pistolet manqua , j'étais tout près du buffle , qui , dans son désespoir, se retourna , et avec un. ronflement sourd se lança sur moi. Mon cheval tourna sur lui-même comme sur un pivot , prit un élan convulsif , et comme je me penchais de côté, le pistolet tendu, je faillis être jeté par terre , aux pieds du buffle.
Trois ou quatre. bonds de mon cheval nous mirent hors des atteintes de l'ennemi , et celui-<;i ,
À LOUEST DES ETA.TS-UWIS.
qui n'ayait attaqué que pressé par l'instinct de sa propre défense 9 reprit la fiiite promptement. Aussitôt que je fus venu à bout de calmer la terreur panique de mon cheval , je remis en état les pistolets 9 et tachai de regagner le buffle , qui avait ralenti sa course , afin de reprendre haleine. A mon approche , il recommença un galop pesant et précipité à travers les ravins et les marécages , et plusieurs daims et quelques loups, efirayés sous leur couvert par le tonnerre de sa course, s'enfuyaient pêle-mêle^ des deux côtés de la vallée.
Un galop , sur ces territoires de chasse , à la poursuite du gibier, n'est pas aussi doux que pourraient se l'imaginer ceux qui se représentent les Prairies comme des plaines parfaitement unies et découvertes. Celles où nous étions alors sont, il est vrai , moins encombrées de plantes à fleurs et de longues herbes que les basses Prairies , et sont principalement couvertes de cette herbe courte , nommée gazon de buffles ; mais elles sont entremêlées de collines et 4e vallons , et , dans les endroits les plus plats , coupées par de profondes rigoles , ou ravins , formés par des torrens après les pluies, et qui , s'ouvrant sur une surface plane, sont de vrais trébuchets sur
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le chemin du chasseur, l'arrêtent en pleine course, ou l'obligent à risquer sa vie et ses membres. De plus y les plaines sont sillonnées par les trous de petits animaux y dans lesquels les chevaux en« trent parfois jusqu'au jan^et et tombent alors ai^ec leur cavalier. Les dernières pluies avaient inondé une partie de la prairie où le sol était dur^ et recouvert d'une nappe d'eau y à travers laquelle il fallait marcher. En d'autres parties y on trouvait d'innombrables creux , peu profonds^ et de huit à dix pieds de diamètre^ faits par les buffles , qui aiment à se vautrer dans le sable et la bourbe , comme les pourceaux. Ces creux y remplis d'eau y brillent comme des miroirs y et les chevaux sautent continuellement par dessus y ou bien s'en éloignent en faisant un écart. Nous étions alors dans la partie la plus rude y la plus inégale de la prairie. Le buffle, qui courait pour sauver sa vie y ne choisissait pas ses chemins y et plongeait tète baissée dans les précipices , dont il fallait suivre les^ bords pour chercher une descente plus sûre. Enfin il arriva dans un endroit où un torrent d'hiver avait creusé un fossé profond à travers la prairie tout entière. Le fond de ce rav^in était formé de fragmens de rochers y et ses bords étaient deux côtes escarpées de cailloux roulans
A l'ouest des ÈTATS-XINrS. 243
€t de terre. Un de ces buffles s'y lança , moitié en sautant, moitié en roulant, et prit sa course au milieu des roches inégales. Voyant l'inutilité de le poursuiTre plus long-temps, je m'arrêtai, et le regardai s'éloigner, jusqu'à ce qu'il eût disparu dans les détours du ra^in.
Tout ce qu'il me restait à faire était de tourner bride , et de rejoindre mes compsrgnons. Ici quelque petite diflSculté se présentait. L'ardeur de la chasse m'dTait entraîné bien loin, et je me trouvais au milieu d'une vaste solitude , où là perspective était bornée par les mouvemens d'un terrain onduleux , uniforme , et sur lequel , faute de traits distincts et de points de reconnaissance , un voyageur inexpérimenté peut s'égarer aussi facilement qu'en pleine mer. Pour comble d'infortune, le t^nps était couvert, et je ne pouvais fne guider sur le soleiL Ma seule ressource était de retourner sur les traces de mon cheval , et bien souvent je lés perdais dans les lieux où les herbes desséchées étaient abondantes. Pour un homme non accoutumé k explorer ces solitudes , eUes ont ufi caractère d'abandon , d'ab* «ence de vie qui surpasse de beaucoup l'effet d'une forêt déserte. Dans celle-ci, la vue est bornée par les arbres , et l'imagination est libre