VOTAGE DANS LES PRAIRIES
de se représenter .au-clelà quelque scène plus anrmée; mais sur les Prairies, l'œil se perd dans une immense étendue sans apercevoir un signe d'existence humaine. On se sent hors des limites des terres habitées ; on croit errer dans un monde dépeuplé. Tandis que mon cheval repassait lentement sur les sites de notre récente course , le délire de lâchasse étant dissipé, je sentis vivement l'impression de ces circonstances décourageantes» Le silence du désert était interrompu de temps en temps par les cris d'un grand nombre de pélicans, qui se promenaient comme des fantômes autour d'un étang très éloigné, ou par le croassement sinistre d'un corbeau. Souvent aussi un loup eiTronté détalait devant moi; puis, ayant atteint la distance nécessaire pour se mettre en sûreté, il s'asseyait, et se mettait à hurler sur un ton si lamentable que la solitude en recevait un nouveau degré de tristesse. Après avoir marché quelque temps , j'aperçus au loin un homme a cheval sur le bord d'une colline; c'était le comte; il n'avait pas été plus heureux que moi^ et tous deux nous rejoignîmes bientôt notre digne camarade le virtuose^ qui, les lunettes sur le nez, avait tiré deux ou trois coups infructueux.
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Nous nous décidâmes à ne point rentrer au camp avant d'avoir encore tenté la fortune.
Jetant les yeux sur l'immense prairie ^ nous vîmes à la distance d'environ deux milles un tix)upeau de buffles qui paissaient tranquillement auprès d'une ligne peu profonde d'arbres et de buissons. Il fallait un léger efibrt de l'imagination pour se figurer que c'étaient dès bestiaux sur un pré commun y et que sous le bosquet se trouvait une ferme solitaire.
Notre plan était de tourner les buffles , et , en les prenant du côté opposé^ de les chasser dans la direction où le camp était situé. £n agissant autrement ^ nous nous serions trop éloignés pour qu'il nous fût possible de revenir au gîte avant la nuit. Ainsi donc^ en prenant un long circuit, nous avançâmes lentement et avec circonspection , nous arrêtant chaque fois qu'un des buffles cessait de brouter; heureusement nous ~ avions le vent en face, car sans cela ils nous auraient sentis et auraient pris l'alarme. De cette manière nous parvînmes à les dépasser sans les déranger de leur repas. Ce troupeau se composait d'environ quarante têtes , taureaux , vaches et veaux. Nous nous séparâmes l'un de l'autre à quelque distance, puis nous nous approchâmes
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sui* une ligne parallèle^ espérant arriver près de ces animaux sans attirer leur attention. Cependant ils commençaient à se retirer tout doucement, s'arrétant presque à chaque pas pour prendre encore une bouchée d'herbe , quand un taureau que nous n'avions pas vu parce qu^il faisait la sieste sous un massif d'arbres à notre gauche, se leva brusquement et se hâta de re* joindre ses compagnons. Nous étions encore assez loin d'eux ; mais l'alarme était donnée , nous pressâmes le pas , ils se mirent au galop, et nous entrâmes en pleine chasse.
Le terrain étant plane , ils couraient à la file avec rapidité , deux ou trois taureaux foimant l'arrière -garde : le dernier, avec son corps énorme , son toupet et sa barbe vénérable , avait l'air du patriarche du troupeau d'un ancien monarque de la prairie.
L'apparence de ces grands animaux en fuite est en même temps grotesque et sublime quand ils déplacent leur lourde masse par l'abaissement et l'élévation alternatifs de leur cou raide et de leur grosse tête ; avec leurs queues retroussées h la Jeannot , dont la pointe bat l'air d'une manière formidable et pourtant ridicule, et leurs
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yeux enflammés , effarés ^ exprimant la colère et la frayeur.
Pendant quelque temps je courus en ligne parallèle avec eux^ sans pouvoir forcer mon cheval à les approcher à portée du pistolet y tant il avait été épouvanté de l'assaut du buffle dans la précédente rencontre; enfin je réussis; mais mes pistolets firent encore long feu. Mes compagnons, qui n'avaient pas d'aussi bons chevaux, ne purent regagner le troupeau ; cependant, M • L. . . tira son fusil de chasse : la balle atteignit un bufile audessus des lombes^ brisa l'épine du dos, et l'animal tomba. M. L... descendit de cheval pour achever sa proie; alors j'empruntai son fusil, qui contenait encore une charge , et , reprenant le galop, je rattrapai les fujrards, que poursuivait aussi le comte. Avec cette arme je n'avais plus besoin de pousser mon cheval aussi près de notre gibier formidable ; et lorsque je ftts à leur niveau , je choisis un des plus beaux buffles, et je l'abattis par un coup heureux. La balle avait porté sur une partie mortelle : il ne put faire • un seul pas , et resta par terre à se débattre dans les angoisses de l'agonie , -tandis que le reste de la troupe continuait à courir tête baissée à travei's la prairie avec un bruit égal au tonnerre.
Je mis pied à terre , je liai mon' cheval afin qu'il ne put s'égarer, et je m'avançai pour contempler ma victime. Je ne suis point du tout chasseur; j'avais été entraîné à cet acte inusité par la grandem^ de la proie et l'excitation d'une chasse aventureuse. Maintenant cette excitation était passée ^ et je regardais avec un sentiment de pitié ce pauvre animal luttant contré la mort et répandant son sang à mes pieds. Son énormité même, sa puissance, accroissaient mes regrets; il semblait que j'avais infligé une peine proportionnée à la dimension du patient, comme s'il y avait cent fois plus de vie détruite que s'il se fût agi d'un animal dû plus petit calibre.
Pour ajouter à ces tardifs remords de conscience, la malheureuse béte ne pouvait mourir ; sa blessure était mortelle y mais il était jie force à lutter encore long-temps. Il eût été cruel de le laisser là exposé à être déchiré vivant par . les loups , qui avaient déjà senti le sang , et rôdaient en hurlant à peu de distance^ attendant . mon départ ; ou bien par les corbeaux qui planaient au-dessus de nous^ et remplissaient l'air de leurs croassemens lugubres. C'était un acte, de miséricorde de lui donner le repos , de mettre fin à ses] douleurs. J'armai un des pistolets^ et je
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m'approchai du pauvre buffle. Infliger ainsi une blessure de sang-froid, ou bien tirer sur un animal dans la chaleur de la chasse y sont deux choses totalement différentes, et je sentais une extrême répugnance à exécuter cet acte de commisération réelle. Toutefois, je pris mon parti, et tirai juste derrière l'épaule. Cette fois mon pistolet ne manqua point : la balle atteignit probablement le cœur, le buffle fit un mouvement convulsif , et il expira.
Tandis que je restais méditant et moralisant sur la destruction que j'avais si légèrement produite, mon cheval paissant près de moi , mes compagnons me rejoignirent. Le virtuose^ homme d'une adresse universelle, d'une expérience encore plus grande , et surtout très versé dans la noble science de la vénerie , coupa la' langue du buffle, et me la donna pour la rapporter comme un trophée.