‹ Voyage dans les prairies à l'Ouest des États-UnisChapitre 54 sur 56 · VOYAGE DANS LKS PRAIRIES · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS LKS PRAIRIES

souvent ils avaient de l'eau jusqu'aux sangles pendant un assez long trajet. D'autres fois il nous fallait forcer le passage à travers des îburrés de ronces et de vignes sauvages^ qui à tous momens nous jetaient presque hors des arçons. Un de nos chevaux de bât s'embourba, tomba sur le côte , et Ton eut beaucoup de peine à le dégager. Sur toutes les places 01 le sol était stérile , ou sur les bancs de sable, des traces innombrables d'ours , de loups , de buffles , de chevaux sauvages , de dindons et d'oiseaux aquatiques nous montraient l'abondance de gibier offerte au chasseur en cette contrée : mais nos gens étaient rassasiés de chasse, et trop fatigués pour être excités par ces signes qui auraient suffi, au début de notre voyage , pour leur causer une fièvre d'espérance et de joie. Maintenant leur unique désir était d'arriver au fort le plus tôt possible.

Enfin nous trouvâmes un gué où nous traversâmes la Petite Rivière ; nous avions de l'eau jusqu'aux sangles de nos selles, et nous fiïimes obligés de faire une halte d'une ou deux heures après le passage, pour laisser sécher les bagages mouillés et reposer les bêtes.

En reprenant notr^ marche , nous arrivâmes bientôt à une jolie petite prairie entourée d'orm«s

A. l'ouest des lÉTATS-DNIS. ^77

et de cotonniers, au milieu de laquelle paissait un beau cheval noir. Beatte, qui allait toujours en avant, nous fit signe de nous arrêter, et comme il montait une jument , il s'avança pas à pas du côte du cheval, en imitant le cri de cet animal avec une exactitude surprenante. Le noble coursier des .Prairies tourna la tête, regarda un instant Beatte et sa jument, souffla , hennit , dressa les oreilles, puis se mit à caracoler en demi-cercle devant la jument d'un air galant , en se tenant toutefois à une assez grande distance pour que Beatte ne pût lui jeter le lariat. C'était une créature magnifique , dans tout l'orgueil , toute la beauté de sa nature ; rien ne pouvait surpasser la grâce, la fierté de son encolure, de tous ses mouvemens, l'élasticité de ^a course et de ses courbettes sur la pelouse. Voyant l'impossibilité de l'aborder, et s'apercevant qu'il était prêt à prendre l'alarme et reculait toujours de plus en plus , Beatte descendit , posa son fusil sur le dos de sa jument, et l'ajusta dans le but évident d'effleurer le beau coursier. Je sentis un mouvement d'anxiété pour ce superbe animal: j'appelai Beatte, et lui criai de ne point tirer f il était trop tard, il pressait la détente au moment où je parlais: heureusement il ne visa point avec sa

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justesse accoutumée^ et j'eus la satisfaction de Toir le destrier^ noir de jais, se réfugier sain et sauf dans la forêt.

En sortant de cette vallée y nous montâmes encore des collines brisées et ix)cailleuses , couvertes de bois arides , également fatigantes pour les chevaux et pour les cavaliers. De plus, les ravins étaient creusés dans des fonds d'argile rouge^ et souvent si escarpés que nos bêtes les descendaient en glissant du haut en bas, et grimpaient ensuite l'autre côté comme des chats. Ça et là parmi les taillis des vallées, nous vîmes des prunelles sauvages, et l'avidité avec laquelle nos hommes rompaient leurs rangs pour aller cueillir ces misérables fruits montrait combien ils aspiraient à la nourt'iture végétale , après avoir si long-temps exclusivement vécu de viande.

A trois heures passées nous campâmes à coté d'un ruisseau, dans une prairie où il restait encore un peu d'herbages pour nos chevaux à demi ailàmés. Beatte avait tué un faon pendant la journée ; un autre avait tué un dindon , en sorte que nous ne manquions pas de provisions.

C'était une splendide soirée d'automne. L'horizon , après le coucher du soleil ,^ était d'un vert dair et doux , qui se fondait graduellement dans.

A l'ouest i>iis i£TA.TS-urcis. ^yg

une teinte rosée, et à celle-ci succédait une raie d'un beau violet foncé; une ligne étroite de nuages» bruns , dont les boixls étaient cotdeur d'or et d'ambre , flottait k l'occident ; et juste au-dessus (le ces nuages , l'étoile du soir brillait avec le pur éclat d'un diamant.

Le concert du soir des divers insectes était en harmonie avec la scène ; et tous ensemble for-» maient ce son doux et un peu mélancolique, toujours si agréable k un esprit disposé à la rèverie tranquille.

Nous eûmes encoi'e une belle nuit. Nos hommes, fatigués, après un peu de conversation à demi-voix autour de leurs feux, tombèrent bientôt dans un profond repos. La lune, alors dans son premier quartier, éclairait faiblement; mais lorsqu'elle fut couchée ^ des étoiles et des météores brillans répandaient encore une douce lumière. U est délicieux de bivouaquer îunsi sur les Prairies , de contempler, étendu sur la couche du chasseur, les étoiles du ciel, comme on les contemple du pont d'un vaisseau. Dans ces solitudes, on sent la réalité de cette sjmpathie avec les astres, qui fit des astronomes des bergers de l'Orient, lorsqu'ils veillaient la nuit sur leurs troupeaux. Combien de fois ne m€ suis-je pas rap-

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pelé y en admirant la douce et bénigne clarté de ces beaux luminaires , ce passage sublime du livre de Job : Peux-tu enchaîner les secrètes influences des Pléiades^ ou déchaîner les tempêtes dJOrionï Je ne saurais dire pourquoi, mais je me sentais, cette nuit-là, plus affecté que de coutume par la solennelle magnificence du firmament. U me semblait que j'étais ainsi couché sous la voûte des cieux pour aspirer, avec l'air pur, une vie nouvelle , une active énergie , et en même temps une délicieuse tranquillité d'esprit. Je dormais et veillais akemativement \ et , quand je dormais, mes rêves participaient du caractère serein des pensées de mes veilles. Sur le matin, une des sentinelles, le doyen de la troupe, vint s'asseoir près de moi : il était assoupi , fatigué et très impatient d'être relevé de son poste.

Il me paraît qu'il avait, comme moi, regardé le ciel,, mais avec des sentimens différens.

(c Si les étoiles ne me trompent pas, dit^-il, le jour va bientôt paraître.

— On ne peut en douter , dit Beatte , qui était couché tout près de moi \ je viens d'entendre un iiibou.

— Le hibou a donc coutume de se faire entendre au point du jour? demandai-je.

A l'ouest des iStats-ujvis.

— Oui , monsieur , justement comme le coq. »

C'était une habitude de l'oiseau de la sagesse qui m'était inconnue'. Au reste ^ ni les étoiles ni le hibou ne trompèrent la confiance de nos deux observateurs; un moment après, une lueur blanche et faible se montrait à l'orient.

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