‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes; (volume 2)Chapitre 15 sur 52 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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s’offrit à mes regards -, mais ici j’observai un contraste plus sensible encore que celui qui m’avait tant frappe , avant que j’arrivasse au village de Sucuriü. Sur ce terrain desséché et environné d’arbres dépourvus de feuilles , s’élevaient isolés de grands cactus 1 d’un vert obscur -, leur tige offrait cinq côtes épineuses -, parfaitement droite, elle était en même temps égale dans toute sa longueur , et vers son milieu , elle portait un verticille de rameaux semblables à elle , courbés comme des candélabres. Ces formes , qui ont si peu de rapports avec celles de nos forêts d’Europe, produisaient l’effet le plus singulier dans un lieu qui rappelait si bien ce qu’on peut voir continuellement en France.

Comme tout le canton où elle est située , la petite fazenda où je fis halte emprunte son nom de la rivière de Setuba. Mon hôte était loin d’être riche-, cependant il me reçut avec cette hospitalité que je trou- * vais partout , et ne voulut rien accepter pour ma nourriture.

La maison du propriétaire de Setuba présentait une espèce de corps de logis étroit, compris entre deux ailes. Une seule toiture couvrait les trois parties du bâtiment , et le devant de l’intervalle était fermé par un simple mur d’appui. Ce mode de construction, trèsusité dans les environs de Rio de Janeiro, procure, sur le devant des maisons , une pièce ouverte où l’on peut respirer l’air, également à l’abri de la pluie et du soleil. Ces pièces portent le nom de varanda (galerie),

1 Cactus candelabriformis, N.

comme toutes celles qui sont ouvertes et garanties par un toit.

Ce fut dans la varanda de Se, tuba que je passai la nuit, et je n’y éprouvai qu’une température agréable. Au contraire , à Penha , S. Joâo et Alto dos Bois , où je couchais dans l’intérieur des maisons , le froid m’empêchait de dormir , et cependant alors le soleil était moins éloigné de l’hémisphère austral qu’à l’époque où je passai à Setuba. Ceci suffirait pour prouver combien le pays des car ras cos est plus élevé que celui des catingas.

Le blé a été cultivé avec succès près de Setuba , dans le lieu appelé Padre Mestre . Quant au riz, le terrain est trop sec pour pouvoir lui convenir.

Entre Setuba et Boa Kista da Barra do Calhao (belle vue du confluent du Calhao), je passai deux, rivières qui se jettent dans FArassuahy 5 le Setuba , qui , à l’endroit où je le traversai , peut avoir environ la largeur de nos rivières de troisième ordre , et le Gravatà, que je trouvai beaucoup moins large.

Je fis halte à l’habitation de Boa Yista , peut - être la plus agréablement située de toutes celles que j’avais vues jusqu’à ce moment. Elle est bâtie sur le sommet d’une colline isolée , au bas de laquelle coulent avec lenteur les eaux limpides de FArassuahy , rivière à peu près aussi large que le Loiret. La verdure extrêmement fraîche des végétaux qui bordaient la rivière contrastait alors avec les teintes grisâtres des bois voisins, dépouillés de leurs feuilles. Une petite île s’élève du milieu des eaux. De l’autre côté de la rivière est

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une grande plaine couverte de cotonniers 5 des collines entourent cette plantation , et quelques-unes d’entre elles sont dominées par la Serra de Piauhy , que termine un vaste plateau. Enfin, au pied dés mornes les plus éloignés de l’iiabitation de Boa Vista en est une autre cpii lui fait face , et qui , entourée de bananiers, jette dans îe paysage une variété agréable. Une graminée extrêmement pittoresque contribue à embellir les bords de la rivière : ses tiges, plus hautes qu’un homme, ne portent qu’au sommet des feuilles bien développées; celles-ci sont rapprochées à leur extrémité ; elles forment un large éventail ; et du milieu d’elles s’élève une longue panicule , dont les ramifications tournées du même côté sont tellement faibles, que le moindre vent suffit pour les agiter.

L’Àrassuahy est la seule rivière un peu considérable que j’eusse vue depuis que j’avais passé le Parahyba et le Parahybuna. On a autrefois tiré de l’or de son lit ; mais, comme ses eaux sont profondes et qu’on n’a point d’esclaves, on a renoncé à ce genre de travail, depuis surtout qu’on s’est autant livré à la culture des cotonniers. On assure également qu’il existe dans cette rivière des chrysolithes et d’autres pierres précieuses ; mais leur extraction présente les mêmes difficultés que celle de l’or. Au reste, l’Arassuahy offre aux habitans de ce canton d’autres avantages bien plus importans que ne serait la découverte passagère d’un peu d’or et de quelques pierreries ; car, réunissant ses eaux à celles du Jiquitinhonha , il établit une communication entre ce canton et la mer ; et , pourvu qu’on se donne

AU BPyÉSIL.

la peine de décharger les pirogues dans quelques endroits difficiles, on peut remonter non -seulement jusqu’à Boa Yista , mais encore jusqu’au village d’Agua Suja, situé à neuf lieues de cette habitation.

Boa Yista était la demeure d’une vieille mulâtresse appelée Luciànà Teixeirà. Ayant appris que je voyageais avec des passe-ports du gouvernement, cette bonne femme me combla d’honnêtetés , et, se mettant presque à genoux, elle voulut m’embrasser les cuisses-, mais l’on pense bien que je me refusai à cette politesse.

Je passai à Boa Vista le jour de la Pentecôte. Un prêtre y était venu de neuf lieues , et tous les colons du voisinage s’étaient réunis à l’habitation avec les en-

fans et les petits-enfans de mon hôtesse, pour assister au service divin. Ces braves gens dînèrent chez mon hôtesse : la même table fut servie et desservie plusieurs fois, et ceux qui ensuite se trouvèrent n’avoir rien pris dînèrent pêle-mêle. Les habitans des Mines mangent énormément } mais , si l’on jugeait de la quantité d’ali mens dont ils se nourrissent par le peu de temps qu’ils passent à table, on s’imaginerait qu’ils vivent de rien-, et les plats, qui, servis enfaites, sont presque toujours retirés vides, attestent seuls la vigueur de l’appétit des convives. 11 est vrai que l’on ne perd point son temps en discours inutiles ; à peine se dit - on quelques paroles à la dérobée \ on est tout entier à ce que l’on fait, et il serait à désirer, comme je lai dit ailleurs , que ce peuple montrât dans ses travaux autant d’activité qu’il en met à manger.

Suivant la coutume du pays , les bous campagnards

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réunis à Boa Vista portaient généralement des vestes rondes de drap bleu, un pantalon de toile de coton blanche assez grossière, des bottes à retroussis, et une chemise de coton parfaitement blanche 5 ils n’avaient point de cravate ; et enfin leurs cheveux, coupés presc[ue ras sur le derrière de la tête, étaient plus longs sur le sommet ou seulement autour du front.

Jusqu’à Minas Novas, j’avais trouvé aux cultivateurs de la province des Mines, des manières qui sont celles des habitans des villes. Le moindr efazendeiro des environs de S. Miguel de Mato dentro, a un air aisé , qui ne se remarque point chez les paysans français. Les colons que je vis à Boa Vista et dans d’autres parties des Minas Novas, me montraient autant de politesse et de bienveillance que ceux des autres termos que j’avais parcourus jusqu’alors ; ils ne sont ni moins obligeans, ni moins hospitaliers $ mais ils ont bien davantage la tournure d’hommes de la campagne ; ils paraissent plus embarrassés, plus gauches, et laissent apercevoir clans les mouvemens de leurs bras quelque chose de cette gêne qui caractérise nos paysans. Cependant, sous ce rapport, la grossièreté de ceux-ci les laisse encore, il faut en convenir, à une très -grande distance des colons de Minas Novas.

Les habitans de ce termo croient beaucoup aux sorciers , et ils ont une grande confiance dans les remèdes sympathiques. Mais cela n’étonnera pas ceux qui savent combien , au sein d’un pays aussi éclairé que la France, il se trouve dans les campagnes d’hommes qui sont imbus de semblables idées.

Mon hôtesse de Boa Yista ne voulut rien me prendre pour ma nourriture , ni meme pour celle de mes mulets. Elle se contenta de me demander un peu de papier, et encore offrait - elle de me le payer.

Après avoir quitté sa maison , je passai bientôt le ruisseau de Ccilhcio ? ou 1 on trouve des pienes pitcieuses, et qui se jette dans 1 Arassuahy.

Le meme jour , je vis dans les ccitingcis des espaces nus et un peu bas , qui certainement doivent être couverts d’eau dans la saison des pluies. Auprès d’un de ces espaces, j’observai, dans une etendue assez considérable , des arbres dont le feuillage, de la plus belle verdure, formait un contraste frappant avec les bois voisins. Ces arbres fort petits, mais très- droits, étaient écartés les uns des autres , et l’intervalle qu’ils laissaient entre eux était uniquement occupé par des plantes herbacées , aussi vertes que le feuillage des arbres eux-mêmes. L’ensemble de cette végétation rappelait les vergers de l’Auvergne plantes dans des prai¬

ries.

Dans les catingas , on voit sur le tronc des arbres , ou quelquefois sur leurs grosses branches, des bosses rondes tirant sur la forme ovoïde. Ces bosses, faites en

terre, ne sont autre chose que des habitations ue teimès ou fourmis blanches \ Quand le tronc de l’arbre n’est pas fort gros, la bosse 1 entoure presque entièrement *, mais elle est simplement appliquée contie un

1 Les Brésiliens appellent, comme je lai dit ailleuis, les termes eu pim ; mais le véritable mot guarani est cupu.

côté de 3a tige, lorsque celle-ci a une circonférence d’une grandeur notable-, et, dans ce dernier cas, l’habita don n’est qu’hémisphérique. Les fourmis arrivent à leur demeure par un chemin couvert qui commence au pied de l’arbre ; ce chemin n’a guère qu’un pouce de large sur quelques lignes de hauteur, et la voûte dont il est abrité est construite en terre comme l’habitation elle- meme.

Le jour où je quittai Boa Vista , je fis halte à la fazenda de Piauhy 1 , située à quelque distance du chemin, sur les bords du ruisseau du meme nom, d’où l’on retire beaucoup de chrysolithes. Le maître de la maison était absent-, je couchai dans une case à nègre, et il fallut nous remettre à faire la cuisine : ce qui , grâces à l’hospitalité de mes hôtes, ne nous était pas arrivé depuis long- temps.

La journée du lendemain fut de cinq lieues. La chaleur était excessive-, la terre desséchée était couverte de feuilles mortes , et je n’apercevais ni une fleur , ni un oiseau , ni meme un seul insecte. Depuis que j’étais en voyage , je n’avais point encore éprouvé un tel ennui , et je 11’avais pas meme la faible consolation de pouvoir le dire. Le caractère de mon pauvre domestique avait éprouvé depuis quelque temps un changement remarquable; il remplissait toujours ses devoirs; mais sa santé commençait sans doute à s’altérer2 ; il

1 Rivière des poissons appelés piciu.

2 J’eus, comme on le verra dans ma troisième Relation,, le malheur de le perdre environ deux ans après.

éprouvait de longs accès d’une mélancolie profonde , et ce jour-là il ne parlait point et n’écoutait personne. La première fois cpie j’étais entré dans des catingas , leur ressemblance avec nos bois avait produit sur moi une impression que j’aurais peine à rendre ; pendant quelques instans je m’étais cru en France, et mes yeux s’étaient remplis de larmes ; mais une illusion si douce ne pouvait être de longue durée , et bientôt les catin - | gas ne m’avaient plus offert que le triste aspect de la morte saison avec les brûlantes chaleurs de l’été.

Que l’on juge du plaisir que j’éprouvai, lorsque, fatigué de tant de monotonie, j’aperçus un beau fleuve, le Jiquitinbonha , dont les eaux limpides coulent avec lenteur et majesté. Ses rives , couvertes de la plus fraîche verdure , contrastaient avec les bois voisins dépouillés de leurs feuilles , et ce qui peut-être n’a jamais eu lieu dans aucun autre pays du monde, j’avais tout à la fois sous les yeux l’image de l’hiver et celui des jours les plus délicieux du printemps. Dans le cours de cette journée, je revis encore le Jiquitinhonha, et peut-être me fit -il plus de plaisir que la première fois, parce qu’il y avait plus long-temps que je marchais et que je m’ennuyais davantage. Là, cependant, le fleuve était moins beau , et ses eaux , très - basses , laissaient voir une partie de son lit; mais ses rives étaient encore parées de la plus belle verdure, et une pirogue , qui voguait avec rapidité , animait agréablement le paysage.

Tout ce qui précède , et ce que je dirai encore , prouve que si les catingas perdent leurs feuilles ch a-

que année, cela tient à ce que le sol où elles croissent est par sa nature plus susceptible de se dessécher que les terres où s’élèvent des bois vierges-, et où il n’y a point de sécheresse , comme dans les lieux bas et sur le bord des rivières, les arbres cessent d’être dépouillés et présentent le plus beau feuillage.

Je fis halte au poste militaire appelé Quartel de Teixeira. Comme le Jiquitinhonha est compté parmi les rivières diamantines, dont le gouvernement a prohibé l’exploitation , on a placé de distance à autre , depuis Tijuco jusqu’au Quartel de Teixeira , des détachemens de soldats chargés de s’opposer à la contrebande des diamans. Ils doivent empêcher qu’on en cherche dans le lit du fleuve et à l’embouchure des rivières qui sy jettent, arrêter ceux que l’on dénonce comme contrebandiers, visiter avec sévérité leur personne et leurs effets, et enfin faire de continuelles patrouilles. Ce service est ordinairement confié à des soldats du régiment de la province -, mais , lors de mon voyage , ces soldats se trouvaient remplacés par des hommes pris dans la milice ou garde nationale, parce que les troubles de Fernambouc avaient obligé le gouvernement de faire marcher les troupes de ligne. Les miliciens ( mi'licianos) que je trouvai au Quartel de Teixeira étaient au nombre de cinq , et devaient faire le service pendant deux mois. Ces hommes me parurent appartenir à la classe ouvrière , et cependant ils étaient obligés de se nourrir à leurs frais , sans avoir la possibilité de travailler. Il faut avouer qu’il n’y a pas beaucoup de peuples chez lesquels on puisse attendre, de la

part de citoyens indépendans, une obéissance aussi entière à des ordres qui exigent de tels sacrifices. Les miliciens cantonnés au Quartel de Teixeira se contentèrent de me demander des nouvelles de la révolte de Fernamboue 5 mais je ne leur entendis proférer aucune plainte.

La maison qui sert de logement au poste de Teixeira est environnée d’un côté par des catingas; et de l’autre elle s’élève au-dessus du Jiquitinhonha. Comme au lieu où je l’avais vu pour la première fois, ce fleuve est , à Teixeira, à peu près aussi large que le Loiret ; il coule avec lenteur , et aucun flot n’agite sa surface ; mais, un peu au-dessus de la caserne du détachement, des rochers d’un noir foncé se montrent au-dessus des eaux. Sur la rive gauche de la rivière opposée à celle ou je voyageais, se présente une colline, et celle-ci est en partie dominée par des montagnes qui appartiennent à la chaîne de S. Antonio y dont l’extrémité se prolonge jusqu’à la mer1. Comme les deux rives du fleuve sont élevées au-dessus de ses eaux, ces dernières ne sauraient communiquer aucune humidité aux arbres qui les bordent, et ils restent dépouillés de feuilles dans la saison où il ne tombe point de pluie. On n’aperçoit un peu de verdure qu’au tour d’une fazenda située sur la rive gauche de la rivière , et où le terrain est un peu plus incliné. Tout ceci achève de prouver que la sécheresse est, comme je l’ai dit plus

1 Ce ne peut être que la continuation de la grande chaîne occidentale , ou une de ses ramifications.

haut, la cause unique de la chute des feuilles dans les catingas.

La caserne du détachement est construite avec de la terre et des perches croisées. Le toit, qui est couvert en tuiles, se prolonge au-delà des murs , pour former une galerie, et la lumière arrive dans l’intérieur du batiment par de grandes ouvertures que Ton ne ferme ni la nuit ni le jour. Dans ce pays, il n’est pas nécessaire de prendre des précautions contre le froid; car, dans la saison la moins chaude , la chaleur est encore insupportable.

Après le coucher du soleil , je me mis à écrire mon journal sous la galerie. La température de l’air était délicieuse, et elle me reposait des fatigues de la journée. Un brillant clair de lune me permettait de distinguer tous les objets, et pourtant il n’obscurcissait point les étoiles, qui jetaient une lumière scintillante. Ma bougie était aussi peu agitée que si elle eût brûlé dans l’intérieur d’une maison; aucun insecte ne voltigeait autour d’elle ; la nature entière semblait plongée dans un profond sommeil, et je n’entendais d’autre bruit que les chants éloignés de la cigale et ceux des nègres de la fazenda voisine, qui remerciaient Dieu à la fin de la journée.

Entre le Quarte! de Teixeira et Inhuma , qui en est à quatre lieues et demie , je passai par quelques endroits un peu différens du pays que je parcourais depuis plusieurs jours. Des parties un peu humides m’offrirent une verdure assez fraîche et de très -beaux gazons. Dans des lieux où la terre était grise et ressemblait à

de la cendre, je revis des palmiers; et c’était cette espèce que j’avais déjà observée avant d’arriver àSucuriü (1 eguarirôba des Brésiliens, cocos oleracea Mart.). En certains endroits, le chemin passesurdelarges rochers noirs, unis, bombés, qui sont de niveau avec le reste du terrain et forment comme une espèce de chaussée. Au milieu de ces rochers s’élèvent seulement quelques cactus 9 et tout autour des espaces nus, l’on ne voit que des arbrisseaux de la taille des plus grands carrascos. Parmi ces arbrisseaux, dépourvus de feuilles comme les catmgas /je trouvai une mélastomée qui avait également perdu les siennes , la première de cette vaste famille qui se fût offerte à mes regards depuis que j’étais entré dans des bois dépouillés de verdure b Dans le nombre de ces memes arbrisseaux, il y en avait qui , sans offrir plus de feuilles que les autres, étaient cependant couverts de belles fleurs jaunes. J’ai déjà cité quelques exemples de ce phénomène ; et entre Piauhy et le Quartel de Teixeira, j’avais aussi observé une malvacée en arbre, qui, n’ayant pas une feuille, portait de larges fleurs de couleur purpurine.

Il n’y avait à Inhuma2 d’autre logis qu’une petite grange remplie de maïs. Ce fut là que je m’établis pour travailler et pour dormir , disputant le terrain à des poules très -importunes.

Le lendemain je trouvai la végétation plus vigoureuse que les jours précédens , ce qui déjà était un in-

1 Voyez le chapitre précédent.

3 J’ai déjà donné l’étymologie de ce mot, vol. I , p. 5o.

dice de l’approche des bois vierges. Tout ce canton , lorsque j’y passai, était encore désert et sauvage , et il y restait beaucoup de terres à distribuer-, mais, trois ans auparavant, il n’existait qu’un seul colon entre la fazenda de Piauhy et S. Miguel, et , comme on juge de tout par comparaison , on répétait sans cesse , lors de mon voyage, que les habitans de ce pays étaient fort nombreux. C’est ainsi qu’en d’autres parties de la province , on vous assure que l’on fait un grand nombre d’élèves de bestiaux, lorsque, dans un jour, le voyageur rencontre à peine une douzaine de vaches , dispersées au milieu d’immenses pâturages. C’est encore ainsi que les colons, habitués à parcourir de très-grandes étendues de pays sans rencontrer d’habitans, appellent de petites distances celles qu’ ailleurs on regarderait comme fort considérables, et qu’ils disent qu’on est tout près d’un lieu , quand on a encore plusieurs journées de chemin à faire avant d’y parvenir.

Après avoir fait quatre legoas et demie depuis Inhuma , je m’arrêtai , en m’écartant un peu du chemin , à l’habitation d’une famille qui paraissait jouir de quelque aisance. Cette habitation , appelée Estreito de S. JoâOy n’était pourtant qu’une simple chaumière -, mais elle avait l’avantage d’être agréablement située sur le bord du Jiquitinhonha, et le paysage agreste que l’on découvrait de la varanda , était empreint de ce calme délicieux qui caractérise les vues de cette partie de l’Amérique, et dont il est si difficile de donner une idée juste.

Dans ce canton , un grand nombre de cultivateurs

avaient chez eux de petits Botocudos par lesquels ils se faisaient servir. J’en avais vu à Sucuriü, Setuba , Boa Yista, etc. Tous paraissaient gais , et l’on se louait beaucoup de leur intelligence et de leur docilité. Il me sembla qu’on les traitait avec une grande douceur* mais on verra bientôt à quel indigne conpnerce on devait lapossession de ces jeunes Indiens. Il y avait aussi , à Estreito de S. Joâo, un petit Botocudo, âgé de sept à huit ans, qui déjà rendait beaucoup de services. Sa ressemblance avec certains singes d’une grande taille était frappante*, son nez était aplati comme le leur ; sa tête , soutenue par un cou très- court , s’avançait sur sa poitrine*, quand il riait, les deux extrémités de sa bouche se retiraient comme par ressort, et tous ses mouvemens indiquaient une brusquerie qui est celle des quadrumanes. Cet enfant était fort gai, très - intelligent , dans une activité continuelle, et sa pétulance contrastait avec la tranquillité des petits Portugais parmi lesquels il passait sa vie. Ceux-ci paraissaient l’aimer beaucoup , et il était amusant de le voir au milieu d’eux : ils le traitaient avec douceur, mais comme des hommes faits ont coutume de traiter un enfant. U faut, au reste , se donner de garde de tirer de tout ce que je viens de dire aucune conséquence générale. J’ai vu un très -grand nombre d’autres Botocudos , et je doute qu’il y en eût un seul auquel pût convenir le portrait que je viens d’esquisser.

Auprès d’Estreito, se trouvait un homme qui avait été plusieurs fois au ^ Amevicanas > lieu célèbre par les améthystes et les topazes blanches qui en ont été tirées.

Je tiens de cet homme aventureux quelques renseignemens qui ne me paraissent pas indignes d’étre connus, et je les consignerai ici. Le canton des Àmericanas , ou Très Americanas , est situé à environ trente -cinq lieues de Sucuriü, et doit son nom à la rivière qui fournit les pierres précieuses. (V. plus haut chap. 1.) Pour arriver à ce désert , il faut traverser d’immenses Lois vierges sans trouver, dans un espace de vingt-cinq lieues, ni maisons, ni culture. Ceux donc qui se livraient à la recherche des améthystes emportaient avec eux des provisions pour plusieurs mois ; ils construisaient des baraques avec des branches d’arbres , et ils se retiraient quand leurs vivres étaient consommés. Dans les commencemens , on avait éprouvé de la difficulté pour nourrir les mulets-, mais on avait fini par former des pâturages artificiels en détruisant les bois. Les Loto eu dos s’étaient quelquefois montrés aux Americanas, mais ils n’y avaient fait aucun mal. Au reste, on a enlevé de ce lieu les pierres les plus faciles à extraire , et les mineurs trouvent qu aujourd’hui il n’y aurait plus d’avantage à s’enfoncer ainsi dans les forets.

Le propriétaire d’Estreito ne voulut rien recevoir pour ma nourriture, ni pour celle de mes gens , et se contenta de me demander le prix du maïs que mes mulets avaient consommé. Depuis Villa do Fanado , ce grain se vendait deux fois plus cher que du côté de Villa do Principe , Passanha, etc. , où il ne valait que 3oo reisl’alqueire, tandis que, dans les catingas, on le vendait 600. Les terres des catingas ne produisent pas le maïs en aussi grande quantité que les Minas Ge-

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raes proprement dites ; et , l’année où je voyageais la sécheresse , qui avait été fort nuisible au coton ’ avait fait manquer entièrement le maïs dans plusieurs parties du tenno de Villa do Fanado. J’observai aussi que, dans les catingas , les grains étaient moins gros que dans les terres fortes et plus humides des bois vierges ; mais on prétend qu’ils fournissent ici une nourriture plus substantielle, et, ce qu’il y a de certain , c’est que mes mulets paraissaient plus dispos.

Depuis la fazenda de Piauhy , le chemin suit, à une distance plus ou moins grande , le cours du Jiquitinhonha. Au-delà d’Estreito de S. Joào, j’aperçus plusieurs fois cette rivière, et je la côtoyai même pendant quelques centaines de pas.

Ce joui-là , je traversai encore des bois aussi dépouillés de feuilles que le sont ceux de l’Europe vers la fin

de 1 automne; cependant le chemin fut un peu moins uniforme.

Dans deux espaces de terrain un peu bas , les arbres , qui avaient à peu près la hauteur de nos taillis de dixhuit ans, étaient ornes de la plus belle verdure ; leurs blanches s arrondissaient en berceaux, et elles formaient au-dessus de la route, un ombrage frais et impénétrable aux rayons du soleil. Cependant ces espèces d’oasis ne se prolongèrent point au-delà d’une centaine de pas , et les tristes catingas , qui bientôt leur succédèrent, me firent mieux sentir encore le prix de la verdure charmante que j’avais eue sous les yeux pendant quelques instans.

En certains endroits , les bois disparaissent , et l’on

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