‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes; (volume 2)Chapitre 16 sur 52 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

traverse de petites plaines, environnées de tous cotés par des montagnes. Ces plaines me parurent avoir été couvertes d’eau pendant la saison chaude-, elles n’offrent que quelques arbres épars çà et là 5 ceux-ci étaient entièrement dépourvus de feuilles, et les grandes herbes , qui se trouvaient entre eux , avaient été brûlées par l’ardeur du soleil.

Ailleurs le chemin passe sur des rochers larges, noirâtres , unis, bombés, semblables à ceux que j’avais vus avant d’arriver à Inhuma. Des arbrisseaux touffus, qui ne s’élèvent guère à plus de cinq à six pieds , en- ' vironnent ces rochers , et au milieu de ceux-ci cioissent plusieurs espèces de cactus de forme très- différente. Les uns , plus rapprochés des arbrisseaux, ont une tige glauque, droite , épineuse , à cinq côtes , haute de quatre à cinq pieds , dont les rameaux verticillés se courbent comme des candélabres. Une seconde espèce ressemble au cactus opuntia 1 -, mais les portions de tige ou de rameau qui se trouvent entre les articulations, n’ont pas autant d’épaisseur et sont plus ovales. D’autres cactus , moins épineux, atteignent à peine la hauteur d’un pied et forment un épais cylindie D’autres de la grosseur du petit doigt , rampent comme des serpens. Enfin une espece, plus lemaïquable encore , offre, entre les fentes des rochers, une demisphère de trois à neuf pouces de diamètre , relevée de dix côtes , lesquelles sont écartées et chargées d epines

1 Cactus opuntioïdes , N.

2 C. brevicaulis , N.

rayonnantes*, du sommet de cet hémisphère s’élève un cylindre, haut d’environ un demi-pied, qui porte des côtes épaisses et transversales , et qui est couvert d’une laine brune et serrée ; les fleurs naissent à l’extrémité très- obtuse du cylindre , et à cause de leur petitesse, elles se trouvent presque entièrement cachées au milieu des poils qui les entourent b

Les cactus sont également assez communs dans les bois qui avoisinent le plus le lieu où je fis halte ; mais les bromeliées y croissent avec plus d’abondance encore. Ces dernières plantes y vivent en société , et couvrent des espaces considérables de leurs feuilles linéaires , charnues et canalicuiées qui , suivant les espèces , sont plus ou moins longues, plus ou moins étroites. Au milieu des rochers , j’observai aussi un petit arbre chargé d’une immense quantité d’individus appartenant à cette espèce parasite de tillandsia , qui ressemble tant aux usnées barbues, et qui, suspendue aux branches des arbres, est agitée par le moindre zéphir.

Comme il n’y a qu’une seule habitation entre Estreito de S. Joâo et S. Miguel , qui en est à plus de douze lieues, les voyageurs qui mènent avec eux des mulets chargés , sont obligés de coucher en plein air. Il est quelques endroits qui sont plus généralement adoptés. Ce sont ceux qui avoisinent non -seulement la rivière, mais encore des marais, et où, par conséquent, l’on trouve à la fois l’eau dont on a besoin et une herbe toujours plus ou moins fraîche.

1 Cactus aphananthemum , N.

Des espaces battus par les pieds des hommes , des feux éteints, des branchages arrangés pour servir cl abri, des pots et des gourdes oubliés font assez reconnaître les lieux où s’arrêtent ordinairement les voyageurs.

Je vis aussi le long du chemin plusieurs huttes de Botocudos qui avaient été abandonnées. Elles étaient peut-être un peu moins soignées que celles des Macums *, mais c’étaient encore des especes de berceaux , à peine hauts de trois pieds, formés de branches courbées et couverts de feuilles de palmiers.

J’étais parti d’Estreito de S. Joâo, avec le projet de passer la nuit dans une île du Jiquitinhonha , où se trouve une petite maison ^ mais , trompe par de faux renseigneraens , je dépassai 1 île et je fus obligé de coucher dans les bois. Je m. établis sous de glands aibres à quelques centaines de pas de la riviere. L air était chaud et ne m’annonçait pas une mauvaise nuit, mais j’avais à peine dormi quelques heures , que la température changea , et devint froide et humide ; mon sommeil était sans cesse interrompu, et je me levai, ayant mal aux dents et aux neifs. G était une disposition fâcheuse pour parcourir encore de tristes catingas. Plus j’allais en avant, plus j’étais ennuyé de la vue de ces arbres dépouillés de verdure, et plus je regrettais les fleurs, les insectes et le chant des oiseaux. Je ne pouvais pas même espérer quelque distraction de mon domestique, qui, toujours plonge dans une mélancolie profonde , ne m’eût pas même répondu, si je lui avais adressé la parole.On se fatigue de vivre ainsi

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continuellement sur ses propres idées ^ la faculté de penser tombe dans une espèce de sommeil , quand elle n’est ranimée par aucun objet nouveau. Une sorte de langueur s’empara de moi -, je mesurai avec effroi la distance qu’il y avait du lieu où je me trouvais jusqu’à Rio de Janeiro ; je finis par me désespérer à force d’ennui, et je ne pus m’empêcher de maudire les voyages.

Cependant, après avoir fait quatre lieues, j’arrivai à l’habitation de Bom Jardim , où je passai la nuit. Cette habitation, située presque sur le bord du chemin, se compose de quelques misérables huttes rangées sans ordre les unes auprès des autres , dans une vaste plaine. Celle-ci est entourée d’un côté par des bois dépouillés de feuilles , et de l’autre par le Jiquitinhonha 5 mais comme on n’aperçoit cette rivière que lorsqu’on est tout - à -fait sur ses bords , les montagnes qui s’élèvent sur sa rive gauche semblent former la limite de la plaine.

Lors de mon voyage, l’habitation de Bom Jardim ne datait que de quatre ans, et néanmoins le propriétaire était compté parmi les colons les plus anciens de ce pays. A l’exception d’un marais , toute la plaine , au milieu de laquelle est aujourd’hui l’habitation, se trouvait couverte de bois lorsque le propriétaire s’y établit -, il coupa et brûla les arbres , la terre d’abord fut cultivée , et à présent elle offre un pâturage excellent pour les bêtes de sommes. Les environs de Bom Jardim produisent du coton en abondance. Le maïs y réussit assez bien, mais il n’en est pas de

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meme des haricots. On a soin de semer le riz dans les marais , et il fournit d’abondantes récoltes.

Dans les commencemens, les visites très-fréquentes des Botocudos étaient fort incommodes pour le propriétaire de Boni Jardim. Il fallait leur donner de la farine et du fer, et ils se montraient fort disposés à enlever ce qu’on leur refusait. Aujourd’hui ils ne demandent plus autant et surtout ils prennent beaucoup moins.

Mon hôte me logea dans une maisonnette nouvellement construite qui faisait peu d’honneur à l’architecte. Elle se composait de deux petites chambres entre lesquelles en était une troisième par où l’on entrait , en venant du dehors. Les deux premières étaient sans fenêtres , et elles avaient des portes tellement étroites que l’homme le plus mince aurait eu de la peine à y entrer. Il est extraordinaire sans doute que, dans un pays où les matériaux ne coûtent rien , on ne donne pas aux cabanes un peu plus de largeur -, mais la paresse des habitans explique assez la gêne à laquelle ils se condamnent.

Je terminerai ce chapitre par quelques détails relatifs à la contrée que je viens de faire connaître et qui n’ont pu trouver place ailleurs.

Les chasseurs du pays des catingas emploient un moyen assez singulier pour surprendre et tuer les cerfs ( veados ). Sur le bord des chemins qui mènent à des ruisseaux , ils construisent , dans les arbres , des espèces de sièges; ils s’y mettent à l’affût, et ils tirent sur l’animal , quand il passe pour aller se désalté-

rer *. Lorsqu’on chasse le cerf avec des chiens , la bête poursuivie se jette souvent à la nage, et l’on a pour la prendre vivante des pirogues extrêmement courtes, étroites et très -plates qui ne pourraient servir pour une navigation ordinaire.

Dans une des maisons où j’avais séjourné depuis que je voyageais dans le termo de Minas Novas, j avais ete accueilli avec l’hospitalité la plus généreuse -, j’y vivais très-bien , j’y buvais d’excellent vin de Porto, mais j’y éprouvais un désagrément qui compensait tous ces avantages. Affligés d’une maladie de peau qui se communique facilement et que les Français cachent avec beaucoup de soin , mes hôtes ne prenaient aucune peine pour la dissimuler , et ils furent les premiers à m’apprendre qu’ils en étaient atteints. À table comme ailleurs, ils se grattaient, sans aucune cérémonie, entre les doigts et les aisselles, et , après cela , ils coupaient le pain , ou prenaient la main de leurs amis , que cette politesse ne paraissait nullement affliger. J avais déjà remarqué, dans les différentes parties du Brésil où j’avais été jusqu’alors , que l’on parlait de la gale comme chez nous l’on parle de la fievre , et que , loisqu’on était attaqué de la première de ces maladies , on ne cramnait nullement de la laisser apercevon . Il n est

pas nécessaire de fournir d’autres preuves pour montrer combien elle est commune parmi les Liesiliens.

Si l’on est peu discret pour la gale, on ne 1 est pas

» Comme on le verra plus tard, ce genre de chasse est également en usage dans le Sertao , ou Uesert.

davantage au reste pour d’autres maladies dont on devrait pourtant être plus honteux. Elles sont si répandues, que l’on en cause comme d’un rhume, ou d un mal de tête ; et l’on ne se gêne même pas en présence des femmes et des enfans. Pendant que je voyageais au milieu des catmgas , mon domestique prepaia un tatou dans une fcizenda où je m’étais arrête. Une des filles de la maison vint réclamer le sang de 1 animal, et elle nous dit, sans aucune précaution oratoire , qu elle voulait en faire un remède poui une maladie syphilitique. Les assistans trouvèrent cela tout simple, et si quelqu’un se mit à rire, ce fut uniquement de la bizarrerie du remède.

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