‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes; (volume 2)Chapitre 20 sur 52 · TOME !.. 1 l · texte numérisé non relu

TOME !.. 1 l

,94 voyage

le commandant me montra , sur la rive gauche du fleuve , un endroit d’où la troupe du capitaine Jan~oe avait tiré sur un sergent de la division. Dans ce lieu même , nous vîmes une fumée obscure sortir du milieu des arbres, et un instant après, deux Indiens parurent sur le rivage. L’un des deux avait le corps barbouillé de noir , et de loin nous l’aurions pris pour un nègre , si une partie de son visage n’eût paru conserver sa couleur naturelle. Ces deux hommes nous crièrent qu’ils ne feraient point de mal aux Portugais, et nous engagèrent à aborder auprès d’eux. Le commandant, ne voulant pas se fier imprudemment à leur parole, nous fit longer la rive droite du fleuve, et bientôt nous arrivâmes à la Vigie.

Là sont ordinairement postés quelques soldats chargés de protéger la navigation du fleuve. La maison qu’ils occupent a ete bâtie sur une colline } elle est fort petite , mais elle suffit pour le nombre de militaires qui y sont cantonnés.

Peu d’instans après être sortis de notre pirogue, nous vîmes arriver par terre la troupe de Tujicarâma. Les naufragés nous racontèrent leur mésaventure avec beaucoup de gaîté, et paraissaient fort peu sensibles à la perte de leur maïs et de leurs flèches.

Cependant les deux Indiens que nous avions vus sur l’autre rive , et qui appartenaient à la troupe de Jan-oé , continuaient à demander avec instance que l’on vînt les chercher, et assuraient que leurs intentions étaient pacifiques. Cédant à des prières si persévérantes , le commandant envoya notre pirogue vers le

rivage opposé du fleuve, et fit monter un de ses gens avec plusieurs Indiens de la troupe de Tujicarania. Bientôt la pirogue se remplit d’hommes et de femmes de la tribu de Jan-oé, et ce chef y entra comme les autres. À peine débarquée, toute la troupe se mit à courir et monta la colline en se dirigeant vers le lieu où nous étions nous -mêmes. Là, ce Jan-oé, qui jusqu’alors avait inspiré tant de terreur dans tout le voisinage, se jeta dans les bras du commandant, le serra contre sa poitrine et me fit ensuite de semblables caresses, disant qu’il voyait bien que les Portugais n’étaient point des médians , et promettant de ne jamais leur faire aucun mal \ La troupe de Tujicarama, qui, alliée des Portugais , avait jusqu’alors regardé comme ennemie celle de Jan-oé, se mêla avec elle. Sans parler du passé , le commandant engagea tout le monde à vivre en bonne intelligence, et promit des haches et des couteaux aux hommes qui voudraient travailler. Tous ces bons Indiens exprimaient la joie la plus vive ; ils nous serraient dans leurs bras , nous

1 Jan-oé est probablement le même que ce Jonué dont parle M. le prince de Neuwied. « Celui-ci, dit — il, erre « ordinairement sur la rive septentrionale du Rio de Bel—

« monte , à peu près à huit jours de route au-dessus de File « Cachoeirinha. Il n’a jamais voulu écouter aucune propo- « sition de paix. Ses compatriotes Font nommé Jakiiam « (belliqueux), à cause de son caractère vaillant. Ses gens « ont quelquefois fait signe aux canots qui passaient d’ap- « procher, puis les ont accueillis à coups de flèches. » Le prince parle aussi d’un Jonué Coudgi , autre chef, fils du précédent.

pressaient contre leur sein , et se donnaient réciproquement les memes marques d’amitié. La femme de Jan-oé, qui pouvait avoir de 45 à 5o ans, allait de l’un à l’autre et nous serrait aussi entre ses bras , en répandant des larmes. Alors nous distribuâmes une bouteille d’eau-de-vie entre les deux troupes; mais les hommes de Tujicarâma , qui depuis long -temps

connaissaient cette boisson, en auraient voulu une

ration plus forte, tandis que ceux de Jan-oé , qui avaient eu jusqu’alors peu de communications avec les Portugais , paraissaient étonnés et presque honteux, après avoir avalé quelques gouttes de la liqueur eni¬

vrante.

Comme la tribu de Tujicarama avait déjà abandonné ses enfans aux Portugais , nous demandâmes a Jan - oe s’il consentirait à me laisser emmener un petit garçon de sa troupe. Il nous répondit que tous étaient allés chercher des cocos à quelque distance de la rivière , mais en même temps il nous offrit une petite fille. Le commandant accepta cette offre , et m assuia qu il serait très -facile d’échanger dans le voisinage la petite fille contre un enfant mâle. Jan-oé repassa la rivière, et , au bout de peu d instans , il amena une jeune Indienne, âgée d’environ douze ans, dont il nous apprit qu’il était le père. Il la remit, avec de grandes marques de joie , entre les mains du commandant ; et, accompagnant ses paroles de gestes fort indécens , il dit à ce dernier qu’il lui donnait sa fille pour qu’il la rendît mère. La petite Indienne était fort blanche ; elle avait des yeux très - spirituels , et montrait beaucoup de vi~

. AU BRÉSIL. i97

vacité et de gentillesse. Tonte la partie inférieure de son corps jusqu aux hanches, ses bras et ses côtés étaient barbouillés de noir , et il ne lui restait de blanc que la tête et deux larges bandes, l’une par- devant et l’autre par-derrière. Après avoir reçu cet enfant, nous lui donnâmes des confitures (doces)e t des bracelets ; nous fîmes quelques présens au père , et nous distribuâmes des couteaux et des colliers de verre à toute la troupe \

Lorsque nous avions donné del’eau-de-vieà la troupe de Jan-oé et à celle de Tujicarama, un jeune homme de cette dernière troupe, dont la figure annonçait beaucoup d’esprit et de vivacité, s’était déjà plaint, en chantant , de ce que sa portion n’était pas assez forte. Quand il nous vit faire des présens à Jan-oé, il se remit à chanter • sa figure était animée , ses yeux étaient pleins de feu , ses mouvemens vifs , et il promenait horizontalement de droite à gauche, et de gauche à droite, un paquet de flèches qu’il tenait des deux mains. Tout le monde l’écoutait en silence. Lorsque son chant , qui dura assez long-temps, fut terminé, j’en demandai l’explication, et l’on me dit qu’il avait reproché au commandant de ne rien donner à lui et a sa bande qui vivaient continuellement avec les Portugais et travaillaient pour eux, tandis que la troupe de Jan-oé, qui n'avait eu d’autre peine que de passer la riviere , avait été comblée de présens.

1 Ce fut M. Juliào qui eut l’honnêteté de se charger de tous les frais de ce petit voyage; et, quoique je parle ici collectivement , ce fut encore lui, je crois, qui îrt tous les présens, ou du moins qui les fit a peu près tous.

Parmi les Botocuclos qui nous environnaient , plusieurs étaient parés d’ornemens bizarres. L’un avait sort front garni d’une bande de peau de chat sauvage ; un autre portait sur la tête une sorte de diadème de plumes jaunes unies avec de la cire, et disposées en manière de rayons. Celui qui s’était montré sur l’autre rive, à notre arrivée à la Vigie, et dont j’ai déjà eu occasion de parler, était barbouillé de noir à peu près depuis le bas du mollet jusqu’à la lèvre, et il avait la partie inférieure de la jambe et le haut de la tête barbouillés de ronge. Ce jeune homme, âgé d’environ quinze à seize ans, était extrêmement affectueux -, il nous serrait continuellement dans ses bras, le commandant et moi, et il ne nous quitta pas un seul instant pendant tout le temps que nous passâmes à la Vigie.

Cependant les parens et les amis de notre petite Indienne s’en séparèrent bientôt. Le père la quitta fort content, sans lui faire la plus légère caresse, et il n’y eut que deux ou trois femmes qui lui adressèrent quelques mots, en lui passant la main sur la joue. Jusqu’au moment du départ, l’enfant avait paru très -satisfaite, et ne montrait aucun embarras ; mais lorsque ses parens la quittèrent, elle serra dans ses bras le commandant qui lui avait fait beaucoup de caresses ; quelques larmes lui vinrent dans les yeux, et elle cacha son visage sur la poitrine de celui quelle semblait s’être choisi pour protecteur. Cependant, au bout de quelques minutes , sa tristesse se dissipa 5 elle se remit à manger ses confitures et s’embarqua avec nous, en paraissant fort contente. Sa bonne humeur se soutint pendant quelque

Pi

AU BRÉSIL. Igg

temps dans la pirogue ; mais ensuite elle s’endormit, et, à son réveil, nous la vîmes fondre en larmes. Elle s’adressait tantôt au commandant, tantôt à moi, tantôt à nos rameurs, et elle nous conjurait de la ramener à ses parens. Nous lui prodiguions les caresses, nous cherchions tous les moyens de la distraire ; mais à peine pouvions-nous réussir à faire trêve à sa douleur pour quelques instans. Enfin , prenant un air de gaîté , elle nous promit que si nous voulions la rendre à sa famille, en lui donnant des bracelets et un collier, ses parens la remplaceraient par un petit garçon. Voyant que son offre n’était point acceptée, elle recommença à pleurer; puis tout à coup, interrompant ses larmes, elle nous offrit de l’échanger contre deux petits garçons, puis contre trois, puis contre quatre. Dans le premier moment, enchanté de sa gentillesse, j’avais dit à Juliào que j’étais presque tenté de la garder, et celui-ci avait paru charmé de cette idée. Cependant les réflexions survinrent bientôt, et me firent voir une foule d’inconvéniens dans l’exécution de mon projet. Il était bien clair qu’au milieu de mes occupations et de lues voyages, je ne pouvais élever la petite Indienne d’une manière convenable. Mais en même temps, il me semblait que le ciel avait eu des vues sur cette enfant, puisqu’il avait permis qu’elle fût remise entre mes mains ; et je me demandais si je ne devais point me considérer comme étant chargé d’elle, et destiné à la rendre chrétienne. D’un autre côté, je ne pouvais croire que jamais nous rencontrassions ses parens, et je craignais qu’en l’échangeant chez un cultivateur contre un petit garçon ,

elle ne fût pas aussi bien traitée par ses nouveaux hôtes que je l’aurais désiré. Ces pensées contradictoires me tourmentèrent à peu près pendant tout le reste de notre navigation -, mais enfin nous nous arrêtâmes à quatre lieues de la Vigie , et par conséquent à quatorze lieues de S. Miguel, au lieu où alors on était occupé à travailler au chemin qui conduit à Belmonte.

Nous nous étions déjà arrêtés plusieurs fois dans le cours de notre navigation , pour visiter le chemin, et partout je l’avais trouvé bien nettoyé et assez large pour une voiture. Le travail consistait principalement à abattre les arbres dans la largeur de la route, à enlever les troncs et les branchages , et enfin à former des pentes pour rendre plus facile le passage des ruisseaux.

Au-delà de la Vigie, nous n’avions plus trouvé aux rivages du Jiquitinhonha l’élévation qu’ils avaient auparavant. C’est à droite et à gauche une immense plaine qui est couverte de bois , et qui serait propre à tous les genres de culture. Cette plaine , me dit le commandant, se continue jusqu’au Salto Grande , et dans cet espace, qui est de vingt - deux lieues, le terrain, lors de mon voyage , était encore sans habitans et sans propriétaires.

Nous couchâmes, comme la veille, au bord de la rivière, sous une de ces petites baraques faites par les militaires qui travaillaient au chemin. La petite Indienne, en se levant, se remit à pleurer et à faire les mêmes offres d’échange. Cependant on nous apporta mi de ces serpens appelés surucucü ( bothrops suru -

citcù, Spix), que Ton dit être extrêmement dangereux, et qui , à ce que Ton prétend , produisent un sifflement aigu. De temps en temps, l’Indienne prenait le serpent mort, elle courait sur l’un de nous, et, envoyant notre effroi , elle poussait de grands éclats de rire qui , pour quelques instans , interrompaient ses pleurs. Pendant que j’arrangeais des plantes , le commandant alla voir ses ouvriers , et l’enfant resta auprès de moi. Son chagrin devint alors un véritable désespoir-, elle arrachait le linge que nous lui avions donné pour la couvrir ; elle allait vers le rivage; elle revenait à moi, et me montrait la pirogue. Je faisais, pour la consoler, d’inutiles efforts, et j’étais véritablement désespéré de m’être chargé de cette enfant. Je m’avisai heureusement de la conduire dans l’intérieur de la forêt. A la vue des bois, toute sa gaîté reparut; elle marchait avec tant de promptitude que j’avais de la peine à la suivre ; et ayant remarqué que je ramassais des insectes , elle se mit à en chercher avec moi. Nous suivions ensemble le chemin qu’on venait de nettoyer. Jusqu’alors j’avais vu peu de bois vierges aussi beaux que ceux où nous nous promenions. Les lianes n’y sont pas trèsnombreuses, mais les arbres y montrent une vigueur surprenante ; leur tronc , parfaitement droit , s’élance h une très -grande hauteur, et la route s’étend sous un berceau élevé de branchages impénétrables aux rayons du soleil.

Jusqu’à cet endroit , nous avions fait moi et Juliâo quatorze lieues sur le Jiquitinhonha. Nous n’allâmes pas plus loin. Nous partîmes le lendemain de très-

bonne heure pour retourner à S. Miguel , et comme nous remontions le fleuve , nous mîmes un jour de plus dans notre navigation.

Arrivés à la Vigie , nous y vîmes reparaître une partie de la troupe de Tujicarama , et bientôt , à ma grande satisfaction, les hommes de Jan-oé nous appelèrent à grands cris de F autre côté du fleuve. Nous les envoyâmes chercher, et aussitôt qu’ils furent à terre, notre petite Indienne courut au-devant d’eux-, mais tous la repoussèrent. J’avais parlé au commandant des inconvéniens que je trouvais à emmener cette enfant -, je sentais parfaitement que , si je la rendais chrétienne par le baptême , je ne pouvais en faire une chrétienne vertueuse, et je désirais ardemment la remettre à sa famille. Rejetée par les siens , l’enfant prit la fuite du côté des bois-, mais le commandant la rattrapa bientôt, et voyant que je désirais ne pas la garder, il la pressa contre sa poitrine, la renvoya vers ses compatriotes, et depuis nous ne la revîmes plus. L’idée cfetre la cause du malheur de cette enfant m’était devenue insupportable ; son départ me rendit le repos.

Parmi les Botocudos de Jan-oé était revenu ce jeune homme barbouillé de noir, qui nous avait fait tant de caresses la première fois qu il nous avait vus. A notre retour, il ne fut pas moins affectueux-, il s’attacha à nos pas , et , sans cesse, il nous serrait contre sa poitrine. Je lui demandai s’il voulait s’en aller bien loin avec moi; il me répondit que oui , et, dès -lors , j’augmentai mes caresses , et le considérai comme un être dont je devais tâcher de faire le bonheur. Nous

lui donnâmes de vieux habits dont il fut enchanté, et nous le fîmes coucher auprès de nous.

Les autres Botocudos, lorsqu’ils arrivèrent, portaient des paquets d’une liane grosse à peu près comme un tuyau de plume qui avait été grillée sur le feu. Cette liane est un des alimens favoris de ces sauvages-, mais, avant de la manger, ils ont soin d’en enlever Fécorce. Je voulus y goûter, et je lui trouvai la saveur qu’ont les racines du manioc doux \

Plusieurs des sauvages que nous vîmes ce jour-là, portaient sur leurs bras les cicatrices d’entailles longues d’un ou deux pouces. Ces entailles leur avaient été faites par leurs femmes 5 et c’est là le châtiment que Chacup des époux inflige à l’autre , lorsqu’il le surprend en adultère. Pour guérir ces blessures et celles qu’ils reçoivent à la guerre, les Botocudos expriment sur elles le suc d’une plante laiteuse, qui leur est connue et qui leur procure une prompte guérison.

Quand nous quittâmes la Vigie , nous finies monter dans la pirogue notre jeune Botocudo, et un boiteux qui appartenait également à la troupe de Jan -oé. Tous les deux furent très-gais pendant notre navigation. Lorsque nous sortions de la pirogue , mon Botocudo

1 M. le prince de Neuwicd dit que les Botocudos appellent cette liane citcha, et il ajoute que c’est probablement une espèce de bégonia (V^oyage trad. Eyriès , II, p. 258). Cela, je l’avoue, 11e me paraît guère vraisemblable, car il n’existe pas , du moins à ma connaissance , de bégonia grimpante. Si je pouvais me fier à des souvenirs très-confus, je serais porte à considérer la plante dont il s’agit comme une aroïde.

2o4 voyage

prenait mon porte-feuille, et il ne cessait de me faire des caresses.

De temps en temps nous suivions le chemin pratiqué sur le bord du fleuve, et, dans une de ces promenades, je vis les huttes que construisent les indiens Machacu- 1/s , lorsqu’ils vont chasser dans les forêts. Ces huttes n’ont pas plus de quatre pieds -, mais elles sont faites beaucoup plus régulièrement que celles des Macums, et surtout des Botocudos , et elles forment de très-jolis berceaux.

Entre la Vigie et 1 Ile au Pain, nous vîmes accourir sur le rivage un homme de la troupe de Tujicarama, qui nous rapportait un sac de poudre et de plomb que nous avions oublié. En général , je ne pouvais m’empêcher d’admirer la probité des Botocudos , bien difïerens en cela de tant d’autres nations indiennes , qui ont pour le larcin un penchant si marque. On m’avait assuré, comme je l’ai déjà dit, que les Botocudos avaient montré jadis le même défaut , mais qu ils s’en étaient corrigés , depuis qu’ils avaient des rapports très - fréquens avec les Portugais. Cependant, quoique la troupe de Jan - oé se fût jusqu’alors peu rapprochée des blancs, elle ne nous avait rien enlevé, et pourtant il lui eût été bien facile de nous dérober quelque chose , puisque notre bagage était à la Vigie dispersé çà et là.

Page 1