‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes; (volume 2)Chapitre 30 sur 52 · TABLEAU GÉNÉRAL DU SERTAO · texte numérisé non relu

TABLEAU GÉNÉRAL DU SERTAO

- ^p»rrn*. — -

Étendue et limites du Sertâo. — Végétation; aspect du pays; chaleur, sécheresse. — Par qui le Sertâo fut peuplé. — Paresse de ses habitans; leur indigence ; ils croient aux sorciers ; moyens d’améliorer leurs mœurs ; leur politesse; pureté de leur langage; leur facilité pour apprendre. — Culture ; ce que l’on pense dans le Sertâo sur l’usage de la farine de maïs. — Or. — Salpêtre. Grottes salpêtrées. Description de l’une d’entre elles. Dent de mastodonte. Manière de faire le salpêtre. Exportation de cette substance. Utilité des terres salpêtrées pour le bétail. — Education des bestiaux. Curral. — Vachers. Leur vêtement. Retiros. Nourriture des vachers. Fruits sauvages. — La sccheresse, les tatous et les chauve-souris, ennemis du bétail. - — Exportation des bestiaux; prix des bœufs. — Cuirs. — Éducation des chevaux. Détails singuliers sur les étalons et les jumens. Instinct de ces dernières. Maladie pédiculaire des chevaux. — Les habitans du Sertâo vont toujours à cheval. — Leur goût pour la chasse. Manières de chasser. — Tannage des peaux. — Commerce. Rareté de la monnaie. — Liste des quadrupèdes du Sertâo. — Le seriema , grand oiseau. — Insectes. — Conclusion.

Le nom de Sertâo 1 ou Désert ne désigne point une division politique de territoire-, il n’indique qu’une

1 C’est à tort que l’on a écrit en allemagne Certcio , et que j’ai moi -même admis cette orthographe dans mes ouvrages de botanique. On s’est trompé bien davantage lorsque, dans un savant ouvrage sur les végétaux , on a lait du Sertâo une

3oo VOYAGE

sorte de division vague et conventionnelle de'terminée par la nature particulière du pays et surtout par la faiblesse de sa population. Le Sertâo comprend, dans les Mines, le bassin du Rio de S. Francisco et celui de ses affluens 1 , et s’étend depuis la chaîne cpii continue la Serra da Mantiqueira ou du moins à peu près depuis cette chaîne jusqu’aux limites occidentales de la province. 11 embrasse, au sud, une petite partie de la comarca du Rio das Mortes, à l’est, une immense portion des comcircas de Sabara et du Serro do Frio , et enfin , à l’ouest, toute la comarca de Paracatu situee à 1 occident du S. Francisco. Cette immense contrée forme ainsi à peu près la moitié de la province des Mines, et s’étend environ depuis le i3e degré jusque vers le 21e lat. 3-, mais il ne faut pas croire que le Ser-

province sous le nom de Cartao. — Plusieurs provinces , ei toutes, peut-être, ont leur sertâo, qui en est la partie h plus deserte. Les sertôes de Minas, Bahia, Fernambouc sont des pays découverts, et le sertâo de la province d’Espirito Santo offre d’épaisses forêts. Il paraît même qu’une seule province peut avoir plusieurs sertôes , car, outre celui de Bahia , voisin du sertâo des Mines , les forêts désertes qui s’étendent à l’ouest du littoral du côté de Belmonte sont encore un sertâo. ( Voyez le Voyage de M. le prince \ de Ncuwied. )

Le commencement des rivières qui viennent de l’est n’est pas toujours compris dans le Sertâo : Sabara sur le Rio das V elhas ne fait point partie du Désert.

a Au midi, le village de Formiga, à 7 1. de la ville de Tarnanduâ , est considéré comme étant situé à l’entrée du

AU BRÉSIL. / 3oi

iâo soit borné à la seule province de Minas Geraes; il se prolonge dans celles de Bahia et de Fernambouc, et la province de Goyaz, à laquelle il se rattache, n’est elle-même qu’un immense désert.

Quoique les diverses parties du Sertâo de Minas aient entre elles beaucoup d’analogie, on sent néanmoins qu’elles doivent offrir des différences suivant les latitudes, l’élévation du sol, etc. Je décrirai, dans mon troisième voyage, la partie du Sertâo qui s’étend à l’ouest du S. Francisco. Ici, je me contenterai de tracer le tableau de la partie orientale, celle que je parcourus lors de mon premier voyage ; me dirigeant d’abord au nord-nord-est, c’est-à-dire de Pé do Morro à Salgado , remontant ensuite le Rio de S. Francisco jusqu’à Pedras dos Angicos , et gagnant le District des Diamans par les villages de Corel çâo de Jésus et Curmatahy dans la direction du sudsud-est ou à peu près dans cette direction.

Cette partie du Sertâo présente , comme je l’ai dit ailleurs 1 , un terrain ondulé, peut-être coupé de quelques montagnes, et parsemé de marais. Des catingas

Sertâo; mais, ainsi que je l’ai dit, il est difficile qu’il n’y ait pas du vague dans cette division qui n’est le résultat d’aucun acte publie. Peut-être y a-t-il surtout du vague dans la limite tout-à-fait septentrionale. Pour faire du Sertâo des Mines une division aussi naturelle que possible, il faut, je crois, ïa faire commencer, du côté du sud, aux sources du S. Francisco , et, du côté de l’est, à la chaîne occidentale.

1 Voyez l’ Introduction à V Histoire des Plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay .

croissent en divers endroits et en particulier sur les bords du Rio de S. Francisco. Le majestueux palmier appelé bority embellit les marais. Enfin, sur une immense partie du soi , s’étendent des pâturages au milieu desquels sont épars çà et là des arbres tortueux et rabougris, à écorce fendillée et à feuilles assez ordinairement dures et cassantes qui ont le plus souvent la forme de celles de nos poiriers1.

Ceux qui parlent du Sertâo assurent qu’il ressemble à un jardin , et cette comparaison est même devenue une sorte de proverbe. Je conçois, en effet, que ce pays puisse avoir l’aspect qu’on lui attribue, lorsque les gazons ont toute leur verdure , et que ces arbres et ces arbustes si nombreux , si variés , sont couverts de fleurs souvent si brillantes ; cependant , quelque fleuri qu’il soit , un jardin planté à peu près sur le même modèle dans un espace de plusieurs centaines de lieues , fatiguerait enfin par sa monotonie. Mais quel ennui ne doit pas éprouver celui qui , comme moi , parcourt le Sertâo dans le temps des sécheresses , lorsque les pâturages ont perdu leur fraîcheur, et que la plupart des arbres sont dépouillés de leurs feuilles. Alors une chaleur irritante accable le voyageur-, une poussière incommode s’élève sous ses pas , et quelquefois même il ne trouve pas d’eau pour étancher sa soif. C’est toute la tristesse de nos hivers avec un ciel brillant et les feux de l’été.

Selon ce qui m’a été dit, les premiers habitans du

A oyez Y Introduction citée plus haut

AU BRÉSIL. 3o3

Sertâo oriental furent des Paulistes qui avaient pris la fuite après la défaite du Rio dcis Mortes \ Ils trouvèrent le pays habité par des tribus indiennes; ils les détruisirent, et quelques-uns se mélangèrent avec leurs faibles restes. Des chercheurs d’or, trompés dans les espérances qu’ils avaient conçues, s’arrêtèrent sans doute aussi dans le Sertâo pour n’avoir pas la fatigue de retourner sur leurs pas. Enfin , je suis persuadé que cette contrée déserte a souvent servi d’asile à des criminels poursuivis par la justice. On ne doit donc pas s’étonner si, dans l’origine, une telle population se montra peu soumise aux ordres du gouvernement. Il fut un temps OÙ les meurtres étaient, dit -on, très - fréquens dans le Sertâo ; mais la chaleur du climat, et surtout la mollesse qu elle amène avec elle , ont adouci les mœurs , et depuis une vingtaine d’années les assassinats sont devenus plus rares. Au reste, ce n’est jamais pour voler qu’on assassine; c’est pour satisfaire sa haine , sa vengeance ou bien sa jalousie.

* U est bien clair que cette tradition ne saurait se rapporter à toute l étendue du Sertâo; car, suivant Southey ( Hist . of Braz. y vol. III , p. 84 ) , le combat de Rio das Mortes eut lieu en 1708, et Pizarro , après avoir dit expressément que le district d 'Itacambira fut découvert en 1698 par divers Paulistes, dont le capitaine s’appelait Miguel Domingos, ajoute qu’on donna connaissance des mines de ce district , 1 année 1 707, au gouvernement de Baliia, Luiz César de Menezes. O11 verra même plus bas que je regarde le vieux Fernando Lias Paes comme le premier qui forma un établissement à liacambira, et cet établissement peut avoir été fait vers 1670 i niais-tout semble prouver q;u’il n’eut absolument aucune suite.-

3o/f VOYAGE

La population actuelle du Sertâo est presque tout entière composée d’hommes de couleur. Il n’y avait, lors de mon voyage , que deux hommes blancs dans le village de Contendas , et je n’en aperçus qu’un seul pendant les quatre jours que je passai dans celui dé Coracâo de Jésus.

La paresse deshabitans du Sertâo est peut-être plus grande encore que celle des autres Mineiros. Leur physionomie décèle déjà leur indolence, et l’on retrouve l’expression de ce défaut dans tous les mouvemens de leur corps. Au reste, la chaleur du climat n’invite que trop les hommes de ce pays à s’abandonner à l’oisiveté. L’éducation des bestiaux, à laquelle ils se livrent, exigeant peu de travail, favorise leur penchant à la nonchalance, et la mauvaise nourriture qu’ils prennent trop souvent, doit contribuer encore à leur ôter leur-énergie. Ils font cuire , sans y mettre du lard, mais seulement avec quelques morceaux de vache salée , les haricots noirs qui sont l’aliment le plus ordinaire des Brésiliens de l’intérieur, et tous les propriétaires ne sont même pas assez riches pour joindre de la viande à leurs haricots. Pendant la saison où les vaches mettent bas , c’est-à-dire depuis la fin d’août jusqu’ ail mois de janvier, un grand nombre de Sertanejos 1 ne vivent guère que de lait mêlé avec de la farine de manioc, et souvent même leshabitans du Sertâo n’ont d’autre nourriture que des fruits sauvages. t L indigence est la compagne ordinaire de la paresse.

1 Nom qu’on donne aux habitans du Sertâo^

AU BRÉSIL. 3o5

Aussi, malgré les avantages que présente leur pays, les habitans du Désert sont -ils d’une pauvreté extrême1. Dans un espace d’environ vingt lieues, entre la fazenda de S. Eloi et celle appelée Riacho de S. Lourenço., je ne vis dans la campagne que des chaumières en partie ruinées. Des hommes natifs, ou de quelque autre partie du Brésil ou bien du Portugal, viennent quelquefois former, dans le Sertâo, des établissemens considérables, et profitent des nombreuses ressources qu’offre cette contrée -, mais leurs enfans sont élevés dans l’indolence , défaut que le désordre suit toujours ; ils ne calculent point ; ils dissipent l’héritage paternel; les plus belles fazendas tombent bientôt en ruines , et rarement on voit les fortunes passer à la troisième génération.

Il n’est pas étonnant que des hommes qui vivent dans la pauvreté et l’isolement, soient ignorans et superstitieux. On a, dans tout le Sertâo, une très -grande foi aux sortilèges , et cette croyance sert à enrichir des fripons que la police devrait punir, si dans ce pays il y avait une police. Celui des sorciers qui, lors de mon voyage, avait le plus de réputation, était un nègre libre qui habitait un village dépendant du termo de Minas Novas. Malgré le préjugé généralement établi contre sa couleur, on allait le consulter de très - loin , et le nègre rusé achetait des esclaves, et se formait une habitation excellente.

1 On sent que je ne parle ici qu’en général. On verra , par exemple, qu’à mon entrée dans le Sertâo, je passai par une fazenda qui rapportait de 5 à 8 mille cruzades.

Page 1