‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes; (volume 2)Chapitre 43 sur 52 · TOME n · texte numérisé non relu

TOME n

ment la mimose odorante et le hauhinia inunclata , commencent des catingas qui s’étendent jusqu aux plateaux, La terre qui leur donne naissance est grise , un peu sablonneuse, légère, absolument semblable a celle des catingas de la 7e division. Échauffée par un soleil ardent, elle convient parfaitement a la culture du cotonnier, et tous ceux qui ont essayé cette culture ont été récompensés de leur travail par les plus heureux succès. Il est seulement nécessaire de prendre des précautions contre les bestiaux très -nombreux sur les bords du Rio de S. Francisco 2. Le sol des catingas, voisines de ce fleuve, est encore propice au maïs et aux haricots , lorsque la sécheresse n’est pas trop forte. Dans les lieux qui ne sont point inondes pendant la saison des eaux , on sème le maïs , comme ailleurs , au mois de septembre -, mais dans les terrains inondés , les semailles se font quand les eaux se sont retirées. Les haricots peuvent se planter vers la fin de septembre, lorsqu’on choisit unlieu que les eaux ne couvrent jamais, et alors on fait la récolte en janvier : ces haricots s’appellent feijôes de janeiro.il est, m’a-ton assuré, quelques endroits arrosés par des ruisseaux où l’on peut planter des haricots toute l’annee. Nonseulement ce pays est favorable à l’agriculture^ mais il

* J’ignore quelles sont les limites australes et septentrionales de ces plantes.

, Ceci est probablement^ applicable à toutes les catingas du Sertâo. Voyez ce que je dis sur le même sujet aux chapitres XIII et XVI de ce volume.

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en existe peu qui soient plus avantageusement placés pour le débit de toutes les denrées. En effet le coton peut s’expédier pour Fernambouc et Babia par le Rio de S. Francisco , et les haricots, ainsi que le maïs , peuvent être échangés contre le sel qu’on apporte du pays des salines, situé sur le bord du fleuve, et où la sécheresse excessive s’oppose à la culture des grains. Cependant la paresse est telle dans le canton de Capâo que les terres en culture y sont fort rares \ il est très-peu de personnes qui plantent à la fois un alqueire de maïs, et pendant les cinq lieues qu’il faut faire pour se rendre de chez le capitaine Cleto à Pedras de baixo , je ne vis ni un champ ni une seule habitation.

Pedras de baixo 1 , où je fis halte , n’est composé que d’une douzaine de chaumières qui tombent en ruine et sont assez écartées les unes des autres ; mais depuis que je voyageais dans la province des Mines, je n’avais encore vu aucun lieu situé plus agréablement. Le S. Francisco coule majestueusement au-dessous du village -, il a ici la même largeur qu’à Capâo, mais dans le lointain il paraît prendre une étendue plus considérable. En face du village , la rive gauche du fleuve , beaucoup plus basse que la rive droite, et inondée dans la saison des pluies, est couverte à'esponjeiras , qui, de loin , ressemblent à nos oseraies. Derrière ces terrains bas s’élève une chaîne de petites montagnes,

1 M. Pizarro écrit JVossa Senhora da Conceicâo das Pedras

de Maria da Cruz ; mais ce 110m n’est pas celui que j’ai enrtendu employer dans l’usage habituel.

et les pirogues qui

i suivent le cours du fleuve, celles

qui le remontent lentement, répandent dans le paysage le mouvement et la vie 1 .

La plupart des maisons de Pedras ont un enclos fait avec des cactus , qui sont plantés les uns à côté des autres , et présentent un aspect remarquable. Au milieu du village et sur une petite plate-forme soutenue par un mur en briques, est une fort jolie église , bâtie également en briques et très-bien construite. D’un côté de l’église , sont deux anones antiques (Vu! g. fruta de coude , annona reticulata, L.) qui entrelacent leurs branches, et autour desquels on a disposé les briques de la plate-forme , de manière qu’ils puissent être plus facilement arrosés par les eaux

pluviales.

Ce ne sont point les habitans actuels du village de Pedras qui auraient pu construire leur église , eux qui sont trop pauvres ou trop négligens pour entretenir leurs misérables chaumières. Ce joli temple fut bâti il y a 92 ans (écrit en 1817) , par ces Paulistes qui , les piemiers, vinrent s’établir dans ce canton. Il parait que , dans l’origine, le village de Pedras fut plus îiche et beaucoup plus peuplé qu’aujourd hui. Comme il est un peu élevé au-dessus du fleuve, il n’est point inondé pendant la saison des eaux , et probablement les fièvres n’y sont pas très-communes3”, sa position est extrême-

* Entre autres bois avec lesquels se font les pirogues, je

citerai le vinhatico et le tamburi .

a Pizarro dit positivement que ce lieu est sain.

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ment favorable pour le commerce-, les terres du voisinage sont, comme je l’ai dit, très-propres à la culture; la rivière abonde en poissons délicats ; enfin la campagne offre aux bestiaux de gras pâturages, et elle est couverte de cerfs et d’un grand nombre de gallinacées excellentes à manger. Comment est -il possible qu’on ait abandonné ce lieu charmant? Cela ne peut s’expliquer que par l’inconstance naturelle à l’homme ; il n’est jamais content sur la terre ; et s’il ne change pas sans cesse, c’est peut-être parce qu’il lui est impossible de changer.

Entre Pedras de baixo et le Porto do Salgado , qui en est éloigné de deux lieues et demie , la sécheresse me parut encore plus grande que les jours précédons, et je trouvai les esponjeiras elles -mêmes dépouillées de feuilles.

Dans plusieurs endroits, on avait mis tout récemment le feu aux herbes des catmgas. C’est, comme je l’ai dit, un usage assez général dans les parties de la province qui offrent des campos naturels , de brûler les pâturages vers la fin d’août ou le commencement de septembre. Le feu consume rapidement les herbes desséchées, mais il n’attaque pas leurs racines ; les gemmes cachées sous la terre trouvent un engrais dans les cendres des anciennes tiges , et ne sont point gênées dans leur croissance par des amas de feuilles. Il est à remarquer que s’il arrive, par quelque accident, que le feu prenne aux campos avant le mois de septembre, les plantes ne repoussent point.

Je fis halte sur le bord du Rio de S. Francisco, à

l’espace du hameau où l’on traverse le fleuve pour se rendre à Salgado. Ce hameau se compose d une demidouzaine de cabanes qui tombent en ruines et dont la plupart sont abandonnées. Le Porto do Salgado, que j’apercevais de l’autre côté de la rivière , ne se présente pas non plus avec l'apparence de la richesse. Cependant l’ensemble du paysage offre un aspect très-agréable. En cet endroit le fleuve coule avec une extrême lenteur et ressemble à un beau lac -, les chaumières du Porto , éparses sur la rive gauche , sont entremêlées d’arbrisseaux qui avaient conservé leur feuillage, et enfin l’horizon est borné par des collines. Le coucher du soleil fut admirable -, du côté de l’occident, le ciel était du plus beau pourpre que j’eusse jamais vu; la rivière réfléchissait cette brillante couleur ; un calme profond régnait dans la nature ; quelques pirogues semblaient voler sur les eaux et n’en ridaient pas même la surface.

je passai la nuit couché sur mes malles auprès d’une de ces cabanes abandonnées dont j ai parle plus haut. Je 11e m’étais établi dans aucune d’elles , parce que les puces pénétrantes sont en général très - nombreuses dans les maisons qui ne sont point habitées ; mais si j’évitai ces animaux désagréables , je fus fort contrarié par la poussière dont la terre était couverte.

Peu après mon arrivée sur le bord du S. Francisco , j’avais fait porter au capitaine Jozé Antonio Serra o , l’un des principaux habitans de Salgado , une lettre de recommandation que le curé de Contendas m’avait donnée pour lui. Le lendemain au matin, le capitaine

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m’envoya chercher par Fun de ses amis. Je laissai sur la rive droite du fleuve mes mulets et Joâo Moreira , et je passai la rivière avec Silva, Prégent, le Botocudo et tout mon bagage.

Le Porto do Salgado n’est qu’un faible hameau où l’on aborde pour se rendre au village , et où l’on embarque les marchandises qui s’expédient par le fleuve \ Le capitaine Serrâo avait envoyé des chevaux pour moi et pour Prégent, et un chariot pour transporter mes malles. Nous montâmes à cheval 5 nous traversâmes un campo formé d’arbres rabougris, d’arbrisseaux et d’herbes épaisses , qui doit être charmant pendant la saison des pluies \ et après avoir fait une lieue , nous arrivâmes au village de Salgado.

Salgado ou Brejo do Salgado* est le chef -lieu d’une paroisse qui a quarante lieues de longueur, sur vingt3 de large, dont la population se monte à huit mille âmes, et qui s’étend sur le bord du S. Francisco^ jusqu’à la rivière de Caruiihanha limite des pro-

1 Je crois que le hameau où j’avais couche , et qui est situé sur la rive droite, a aussi le nom de Porto do Salgado ; ou , pour mieux dire peut-être, le Porto se compose de l’un et Fautre hameau. C’est ce qui semble résulter d’uu passage de Fauteur des Memorias historicas.

a Nossa Senhora do Brejo do Salgado , Piz.

3 Trente-huit lieues, selon Pizarro.

4 Cette rivière prend sa source dans les déserts de Goyaz. ôu a aussi écrit Carynhanha , et l’on trouve tout à la fois dans Pizarro Carunhanha , Carynhanha et Cannhanha. Cela prouve combien l’orthographe des noms propres brésiliens a

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vinces de Minas Geraes et de Femambouc. Celle paroisse comprend deux succursales, S. Joâo dos Indios, dont j’ai déjà parlé, et S. Caetano de Jctporé; elle appartient à l’évêché de Fernambouc, et se trouve par conséquent située à cinq cents lieues de la résidence épiscopale. Pour ce qui regarde le civil, Salgado a long- temps dépendu de Sabarà qui en est éloigné de cent cinquante lieues -, mais à présent ce village fait partie de la nouvelle comarca de Paracatü créée en i8i5 *. Salgado n’est point un chef-lieu de termo , cependant on y a établi deux juges ordinaires % ce qui a valu à cette

peu de fixité , et doit rendre indulgent pour les fautes dans lesquelles peuvent, à cet égard, tomber les étrangers.

x Voyez Pizarro.

» Ayant à présent sous les yeux des notes que j’ai prises au Brésil , mais qui n’étaient point entre mes mains lors de la rédaction de mon premier volume, je crois devoir rectifier ou éclaircir ici ce que j’ai dit dans ce premier volume sur la nomination des juizes urdinarios. — Les juges ordinaires se changent chaque année, mais les nominations ne se font que tous les trois ans; ainsi, il faut qu’à chaque élection on nomme les magistrats qui doivent être successivement en fonction pendant trois ans. A l’époque de l’élection , ceux des citoyens qui ont le droit de voter vont tour à tour donner, de vive voix, leur vote à Vouvidor , et nomment de cette manière six électeurs. Ceux-ci se réunissent deux par deux, et chaque réunion (pauta) remet à Youvidor une liste qui désigne pour chaque année deux juges et les membres de la camara (i camaristas ). Dans les trois listes, Yowvidor choisit les individus qu’il préfère; il écrit sur trois morceaux de papier séparés le nom de deux juges et des camaristas ; il renferme chaque morceau de papier dans une boule de cire ; on met ensuite les trois boules de cire dans un coffre à trois clés avec les

bourgade la qualification de julgado (justice) qu’on donne encore à d’autres villages tels que S. Rumào et Barra, qui jouissent du même avantage que le Brejo do Salgado. C’est une mesure sage que d’établir des justices dans les lieux très-éloignés des villes , et qui sont trop peu importans pour mériter un autre nom que celui de village, mais où l’on peut espérer de trouver des hommes capables d’exercer les fonctions de juges. Cependant le Brésil a été gouverné jusqu’à présent d’une manière si peu fixe et si peu homogène, que , tandis qu’011 a refusé le titre de ville à Salgado, on a été jusqu’à l’accorder dans la province de S. Paul , à une réunion misérable de vingt-deux maisons.

On attribue à Salgado plus de cent ans d’existence, et ce furent encore des Paulistes qui jetèrent les fondemens de cette bourgade. Elle doit son nom à l’un de ses premiers habitans, et non, comme on pourrait le croire, à la qualité un peu saumâtre de ses eaux1, ou au commerce de sel qui s’y fait aujourd’hui.

listes fournies par les électeurs , et, pour chaque année, on fait tirer au sort une des boules par un enfant. Les électeurs gomment le juge des orphelins en meme temps que les juges ordinaires et les camaristas ; mais comme le premier reste en fonction pendant trois ans, il n’est pas nécessaire de prendre pour sa nomination des précautions aussi minutieuses. Les seuls citoyens qui aient le droit de voter, sont ceux qui ont été eux — mêmes juges ordinaires ou camaristas , ou bien qui comptent parmi leurs ascendans ou ceux de leurs femmes quelqu’un qui ait occupé une de ces places.

1 Telle est cependant, je ne dois pas le dissimuler, l’opinion d’un écrivain extrêmement estimable , M. Jozé de

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Quatre-vingts maisons écartées les unes des autres la composent tout entière. Les plus jolies, qui appartiennent à des cultivateurs aisés du voisinage , sont construites autour d’une petite place à peu près carrée 5 et , au milieu de celle-ci, l’on voit le poteau surmonté d’une sphère qui indique l’existence d’une justice. Sur « un des côtés de la place , a été bâtie l’église , qui est jolie et assez grande. L’on découvre derrière le village un campo très-étroit entremêlé de marais, et au-delà s’élèvent de petites montagnes presque entièrement formées de couches de pierres horizontales et souvent à pic, au milieu desquelles croissent des arbres. De tout cet ensemble il résulte un paysage très-agréable.

Les montagnes contre lesquelles Salgado est, pour ainsi dire, adossé, sont celles qui dessinent la vallée du Rio de S. Francisco. Au-delà du village, la plaine s avançant au milieu d elles, forme une espece d anse où le terrain est entièrement cultivé , et où l’on voit de tous les côtés des habitations qui , la plupart , possèdent des sucreries. Depuis Rio de Janeiro , je 11’avais pas encore vu une etendue aussi consideiable de terrain en culture.

Les terres des environs de Salgado, ou se font les

Souza AzevetLo Pizarro e Aranio. Il dit positivement que le pays a été nommé Brejo do Salgado, parce qu’il est arrosé par un ruisseau dont les eaux sont saumâtres. 11 ajoute que ces eaux revêtent d’une couche pierreuse les objets qu’011 y laisse plongés, quelles sont stomachiques, désobstruantes, digestives, et quelles guérissent ou diminuent les goitres.

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pîmitci lions , sont les plus basses et les plus humides. On ne les laisse pas reposer plus d’une année ; il y pousse de l’herbe, on la brûle , et sans employer d’engrais on recommence à planter. Les propriétés de ce pays sont tellement estimées, que, tandis qu’une lieue carree de terrain sur les bords du S. Francisco ne vaut que cent ou deux cent mille reis (625 ou iaSofr.), un quart de lieue de bonne terre situé près de Salgado ne se vend pas moins de cinq cent mille reis (3 125 fr.)1.

Autrefois 1 011 cultivait le coton dans le voisinage de Salgado. Les marchands venaient le chercher filé ou tissu en toiles grossières, et ils apportaient en échange les objets dont les habitans avaient besoin. Aujourd'hui les cotonniers ne se plantent plus aux alentours de Salgado, mais un autre genre de commerce a pris la place de celui du coton. A environ

Je pense qu’il n’est pas absolument sans intérêt de compaier ces prix avec ceux de quelques-unes de nos terres en I rance. On peut évaluer a 60 fr. l’hectare des plus mauvaises terres de la Sologne, pays renommé pour sa stérilité; par conséquent , il suffirait de 52 hectares de ces terres pour acquérir un quart de lieue carrée h Salgado , le pays le plus cultivé peut-être de la province des Mines, et, pour ces 62 hectares , on aurait environ de 3 à 5 lieues carrées sur les bords du S. Francisco. En vendant un seul arpent des bonnes terres de la Beauce , évalué a 1200 fr. , on pourrait devenir propriétaire d’une ou deux lieues sur les bords du S. Francisco. Enfin, l’on acquerrait plus de deux à quatre lieues carrées sur le meine fleuve, avec un hectare planté en muscat dans le canton de Lunel ou celui de Frontignan.

cent trente lieues du village, les deux rives du. Rio de S. Francisco présententde vastes terrains imprégnés de sel. Les hommes de ces contrées savent 1 extraite, et en font un objet important de négoce1. Leurs terres, sablonneuses et très-sèches, ne produisent presque aucune des denrées les plus nécessaires à la vie -, ils manquent également de maïs, de haricots , de sucre , etc.-, mais ils chargent sur des barques et des pirogues la substance qui fait leur richesse -, ils remontent le fleuve, laissent leur sel dans les villages situés sur les rives du Rio de S. Francisco, prennent en échange les denrées dont ils ont besoin , et vont ainsi jusqu’au confluent du Rio das Velhas. Il paraît même que la valeur du sel vendu de cette manière sur les bords du fleuve par les marchands des salines , est plus considérable que celle des objets de retour, et qu’ils emportent encore de l’argent. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas seulement pour leur propre consommation que les habitans de Salgado et de S. Rumâo achètent le sel-, chaque année l’on va de Formigas, de Contendas, etc., faire sa provision de sel dans ces bourgades , et c’est egalement là que sefouinit une grande partie de la province de Goyaz. Le sucre et i’eau -de-vie sont les principaux objets que Salgado donne en échange aux marchands de sel , et il est facile de sentir quels avantages doit retirer de ce commerce un lieu qui, pour la culture , forme dans

le Désert une sorte d’oasis.

L’aisance règne parmi les habitans de Salgado. Il

* M. cTEsclnvege (. Journ . I, p. 222) et M. Martius (ReU ,

parait que plusieurs d’entre eux ont un assez grand nombre d’esclaves , et mon hôte en particulier en possédait soixante et dix. Le bien-être porte naturellement à la joie , aussi remarquai -je beaucoup plus de gaîté à Salgado qu’ ailleurs. On s’y rassemblait le soir pour jouer aux cartes ou au gamào \ On faisait de la musique qui n’était point mauvaise, et l’on répétait meme, lors de mon passage, une pièce de théâtre qui devait être bientôt représentée.

L’aisance est accompagnée chez nous de jouissances multipliées , et se manifeste par une foule de signes extérieurs ; mais il n’en est pas de même de ces contrées lointaines, où le défaut d’industrie et la difficulté des communications ont empêché le luxe de pénétrer 5 et la maison d’un propriétaire riche du Désert de Minas , transportée en France, y serait prise pour la demeure d’un homme de la condition la plus médiocre. J’ai déjà décrit l’humble ameublement d’une habitation à laquelle se rattachait un revenu de huit à dix mille cruzades; je ne puis guère supposer au capitaine Serrâo un capital de moins de 200 mille francs, et l’on va voir combien l’intérieur de sa maison était modeste. C’était l’une des principales du village de Salgado*, cependant elle n’avait qu’un rez-de-chaussée , et le toit servait de plafond. Dans la principale pièce qui formait la salle , 011 ne voyait d’autres meubles que

p. 557 et suiv.) ont donné des détails curieux sur les salines du S. Francisco.

1 Espèce de jeu de trictrac.

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des bancs de bois , quelques tabourets recouverts de cuir , une longue table immobile sur laquelle on mangeait, et une grande cruche pleine d’eau, où chacun, lorsqu’il avait soif, allait puiser avec un coco de cuivre garni d’un long manche. Dans tout ce pays où la chaleur force de boire très-souvent, la grande cruche est d’un usage presque général ; mais on a si peu d’idée des commodités de la vie, que le coco en cuivre peut être considéré comme une marque d’opulence *, il ne se rencontre que dans la maison des gens un peu aisées-, ailleurs on se sert tout simplement du fruit même du cocotier. D’autres signes de richesse se voyaient encore , il faut pourtant l’avouer , dans la chambre où m’avait fait coucher le capitaine Serrâo : c’étaient un très-beau couvre-pied de soie et quelques chaises de canne qui pouvaient être considérées comme un très- grand luxe , car elles venaient probablement de Bahia-, et avant d’arriver à Salgado , elles avaient dû faire plus de 200 lieues \

Si le commerce de Salgado est ordinairement dans un état prospère , il n’en est pas moins vrai qu’à l’époque de mon voyage, il souffrait beaucoup d’un événement politique qui avait fait au Brésil une grande sensation , la révolte de Fernambouc. A la vérité, on

1 On ne doit pas s’étonner, au reste , du peu de magnificence qu’on voit dans le Désert , lorsqu’on sait ce qu’étaient à la même époque les maisons de la capitale du Brésil. Le lecteur peut consulter ce qu’a écrit , sur ce sujet, un célèbre navigateur, M. de Freycinet. (Voyez la Relation his~ torique du V oyage de V Uranie. )

permettait aux personnes munies de passe -ports de sortir de la province des Mines ; mais comme il était défendu d’y entrer , les habitans des salines ne quittaient plus leur pays 5 ils avaient cessé d’apporter du sel sur les bords du fleuve, et les propriétaires de Salgado et de S. Rumâo restaient embarrassés de leurs denrées. On avait établi sur les bords du Rio de S. Francisco un poste de gardes nationaux ( milicianos ) à cheval, et l’on avait formé une ligne qui correspondait de ce poste jusqu a Villa Rica. Lors de mon voyage, tous les chevaux du pays étaient déjà ruinés , et l’on se voyait obligé d’avoir recours aux mulets. Tout cela se faisait avec une régularité, avec une soumission que je ne me lassais point d’admirer. Puisse ce peuple porter le meme esprit dans la conservation des institutions libres qu’il a acquises depuis cette époque !

La position de Salgado n’est pas seulement avantageuse pour 1 agriculture et le commerce, elle est encore très-favorable à la santé. Comme les eaux du S. Francisco ne se répandent point dans les environs de ce village, ses habitans ne sont pas sujets aux fièvres qui font de si cruels ravages en d’autres endroits voisins du fleuve , et un auteur estimable assure que l’on trouve à Salgado beaucoup de centenaires. Ce sont sans doute ces avantages réunis qui ont attiré tant de blancs à Salgado : il ne m’était pas arrivé depuis longtemps d’en voir un aussi grand nombre.

Je profitai de mon séjour à Salgado pour faire quelques herborisations dans ses alentours. Entre le vil-

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lage et les mornes qui s’élèvent derrière lui , je trouvai plus de plantes en fleurs que je n’en avais vu depuis long-temps sur l’autre rive du S. Francisco } mais je fus moins heureux dans d’autres promenades, qui à la vérité furent très - courtes. Quoique la terre fut un peu moins sèche que de 1 autre cote du fleuve , a peine apercevais -je de loin en loin quelques plantes fleuries. Cependant il est à observer que, sans qu’il fût tombé une seule goutte de pluie , il y avait déjà dans les campos plusieurs arbres rabougris qui s’étaient revêtus de feuilles nouvelles, tels, par exemple, que le cagaiteira ( myrtus dysenterica Mart.), le iciiz de tiü? arbre laiteux et purgatif (jatropha opifera Mart.), Yunha de anta (légumineuse , etc.) Ceci prouve que si les pluies accélèrent le retour de la végétation chez les arbres qui perdent leur feuillage, elles ne sont pas indispensables pour amener ce retour* et qu’il peut être le résultat de causes qu’il nous est impossible de déterminer.

J’eus occasion de me promener avec un homme qui m’indiqua plusieurs plantes usuelles. Dans cette contrée où il n’y a point de médecins , on trouve dans un grand nombre de villages des vieillards qui s appliquent à connaître les végétaux utiles , qui recueillent les traditions de leurs devanciers , font quelquefois des expériences, et donnent des conseils aux malades.

Parmi les plantes médicinales que l’on me montia pendant mon séjour à Salgado , je citerai un sous-arbrisseau que l’on nomme dpi. On m’assura que sa racine était excellente contre les douleurs internes ,

I mais 11 me fut ‘^possible de savoir de quelles douleurs : il s agissait. Ce qu’il y a de certain , c’est que cette ra¬

cine a , comme la tige , le même goût que quelqu’une de nos crucifères l'es plus stimulantes 1 .

[ Dans une de mes herborisations , je m’étais arrêté, pour cueillir une plante , auprès d’une touffe épaisse ! de graminées desséchées ; et là , j’entendis un bruit : semWaWe à celui que ferait du sable jeté sur du pa-

piei . Ce lu uit cessait un instant , mais recommençait ensuite ; je m’avisai de remuer les herbes , en secouant avec la main les tiges les plus élevées, et chaque fois que je répétais ce mouvement , le même son se faisait entendre avec plus de vivacité. J’étais sur le point d’enfoncer la main dans la touffe de graminées ; mais la prudence m’arrêta. Je pris une branche sèche , et au premier coup que je donnai sur l’herbe , je distinguai très-bien , quoiqu’il commençât à faire un peu nuit , un animal grisâtre qui s’élevait au-dessus de la touffe par un mouvement d’ondulation. Je ne pus douter alors que ce ne fut un serpent à sonnettes , et il était évident que le bruit qui avait frappé mon oreille était celui qu avait fait le reptile en agitant sa queue.

* Pison (Iib. IV, p. n 5) fait aussi mention d’une plante médicinale appelée dpi, et dit que , de son écorce , on tire un | mucilage dont on frotte avec succès les membres des adultes qui éprouvent des douleurs vagues aux articulations. Pison ne

décrit point le dpi, et se contente de dire que c’est un arbnsseau,frutex arttprescens ; mais ces mots suffisent pour prouver que le dpi n'est point une aroïde sans feuilles, comme l’avait pensé le célèbre Jussieu. (Die. Mat., vol. LIV p 3, h ) tome II.

C’est ainsi que par un peu de prudence j’échappai a

une mort presque certaine.

Peu de jours avant mon arrivée a Salgado , mon hôte avait perdu un de ces oiseaux appelés urubu rer (le vautour-roi), dont on raconte tant de merveilles. Il était très-privé , et refusait la viande salee ou cuite. Quoique je n’aie pas vu cet animal , je ne saurais douter qu’il appartînt au roi des vautours ce Bulfon (sarcoramphus papa Du m .) . Quoi qu il en soi , on prétend dans les Mines que Y urubu rej s attac 1e à «ne troupe de grands vautours noirs, et que ceux-ci lui accordent une sorte de supériorité. On ajoute que ces derniers ne touchent jamais à une bête morte avant c,ue leur chef en ait goûté ; que le vautour-roi commence par manger les yeux, et que les autres vautours se mettent ensuite à dévorer le corps. Les naturalistes n’ont pas besoin d’être mis en garde contre ces tables, qui au Brésil, ont fait douter à quelques personnes L l’existence, pourtant bien certaine, de Y urubu rej.

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