CONTINUATION DU VOYAGE DANS LE SERTAO
Départ de Salgado - Caïmans - Un passereau. — Singes. — L’auteur
s’égare dans des catingas. — Riachào de Cana Brava , habitation. Fazendas de dons Ferdes. — Quadrupède appelé mocô. — Usage •pénible pour les voyageurs. — Pedras dos Angicos, village; sa situation et ses habitans. — Fourmilion. — L’auteur abrège son voyage dans le Sertâo. — Premières pluies. — Logrador, petite habitation.
Sucre. Coton. Hospitalité. Campos incendiés - Canoas , habitation.
Charrue. Macauba , habitation. Mangeurs de terre. — Rancharia, habitation. — Piauhy , rivière. Pont brûlé. — Santa Clara, habitation. — Observation sur la végétation des palmiers.
Salgado, où j’avais trouvé l’hospitalité la plus aimable, fut le terme de mon voyage dans la partie septentrionale du Sertâo. Je quittai ce village le 29 août ï8iy poui me tendre dans le District des Diamans 1 ,
' Itinéraire approximatif de Salgado au District des Diamans, en passant par les villages de Pedras dos Angicos et Coraçao do Jésus :
De Salgado à Pedras de baixo , village . 3 1. A
Capao do Cleto , habitation . 5
Riachào de Cana Brava , hab. ... 6
et jusqu’à Capâo , je suivis le chemin par ou j’avais passé quelques jours auparavant. Des arbres, qui alors n’avaient point encore de fleurs , en étaient déjà ornés à l’époque de mon retour , et quelques-uns qui s’étaient revêtus de feuilles d’un vert tendre , faisaient paraître les autres plus nus et plus desséchés. Cependant la chaleur était insupportable , et je regrettais sans cesse d’avoir entrepris le voyage du Désert, dans une saison où je me fatiguais extrêmement , sans être dédommagé par d’importantes récoltés j ou mes mulets mouraient de faim dans les pâturages entièrement bru-
De Riachao, à
Report . .
Pedras dos Angicos , village.
Logrador, habitation .
Canoas , id .
Macauba , id . •
Rancliaria , id .
Santa Clara , id .
Coracao de Jésus, village. . .
S. Bento, habitation .
Buraco , id . .
Boa Vista, chalet .
Fazenda do Negro b habitation .
Sucuriü , chalet .
Catonio , habitation .
Curmatahy, village .
Servico dos Diamantes do Rio Pardo , première exploitation diamantine .
Total .
n2 legoas.
AU BRÉSIL. 42i
tas , et ou j avais a supporter la mauvaise humeur de mes gens dont les nerfs étaient , comme les miens , agacés par la soif et par F ardeur du soleil.
Dans un lac voisin de Capâo, mes domestiques aperçurent beaucoup de caïmans. Sans doute ils appartenaient à l’espèce appelée dans les Mines jacaré de papo amarello (caïman à gorge jaune), espèce qui se trouve dans le Serlâo, et qui passe pour être plus dangereuse que l’autre espèce \
Nous revîmes à Capâo un animal bien différent de ces monstres. C’était un oiseau charmant qui appartient à la famille des passereaux (Cuv. ), et que nous avions rencontré pour la première fois , quand nous étions entrés dans les alagadiços ou terrains inondés
1 M. l’abbé Correa da Serra avait déjà dit que , suivant des voyageurs portugais , le jacaré du nord du Brésil n’était pas absolument le même que celui du midi; ce qui signifierait qu’outre le crocodilus sclerops , Cuv., il y aurait encore au Brésil une autre espèce de caïman, ou du moins que le crocodilus sclerops présenterait dans celte contrée deux formes dictinctes. — On a écrit récemment qu’il existait au Brésil des lézards de quatre à cinq pieds de longueur, de forme hideuse qui se tiennent ordinairement sur le bord des rivières. Cette description me semble ne convenir qu’au jacaré ; mais lorsqu’on ajoute que la chair de ces mêmes animaux est blanche, délicate, savoureuse et fort recherchée sur les tables brésiliennes, il paraîtrait qu’on a applique au jacaré ce qui ne convient qu’au tiu {tciuguaçu, Marcg. ; tupinambis monitor, L.), lézard que mangent réellement les Brésiliens , mais qui n’atteint point les dimensions indiquées.
pendant la saison des pluies. Cet oiseau , gros comme notre moineau franc, a les ailes et la queue noires, le dessus du corps gris , le dessous blanc, et la tête , ainsi que la gorge , du rouge le plus beau. Il est ties-familier , et vient en troupes manger les grenailles dans le voisinage des habitations. Ce qui est fort remarquable, Fest qu’à une lieue ou deux du Rio de S. Francisco , on cesse déjà de l’apercevoir.
J’eus aussi le plaisir de voir plusieurs individus de cette espèce de ouistiti dont le poil est mele de gris et de blanc , et qui porte de chaque cote de la tete une longue touffe de poils noirs redressés. Ces jolis petits singes sautent légèrement d un arbre a 1 autie , et quand ils sont par terre, ils s’élancent par bonds avec beaucoup de vivacité h
De Capâo do Cleto, je me rendis , en deux jours , au village de Pedras dos Angicos , qui en est éloigné de huit lieues, et se trouve également sur la rive droite du Rio de S. Francisco. Tantôt le chemin traverse des alagadiçoSy et tantôt il passe par des bois qui, chaque année, perdent leurs feuilles. Je commençai par voyager dans des cilagcidiços . Les endroits les plus bas n’y offraient guère d’autre plante que le bauhinia et la mimose épineuse, qui caractérisent les lieux inondés-, ailleurs où le sol s’élevait un peu, ces arbrisseaux étaient entremêlés de grands arbres, et ça et la étaient des intervalles d’une étendue assez considérable, couverts seulement d herbes alors entièrement desse-
1 Ce ne peut être que le jucchus pcniccllcitus , Geoff.
ehées. Quelquefois le chemin suit la limite des terrains inondés, et F on a d’un côté les deux arbrisseaux épineux dont j’ai parlé tout à l’heure, et de l’autre des catingas. Sur le bord de celles qui touchent ainsi aux alagadiços , je ne cessai point d’apercevoir çà et là quelques arbres couverts d’un feuillage nouveau-, mais à environ une lieue ou deux de Capâo, j’entrai dans l’intérieur d’un bois , où je ne découvris plus un seul brin d’herbe qui ne fût brûlé par l’ardeur du soleil. Nulle part je n’avais vu une pareille sécheresse; la chaleur avait encore augmenté depuis la veille; nous étions couverts de poussière, accablés de fatigue, et nous mourions de soif.
Le chemin , auquel on donne le nom pompeux de route royale ( estrada real), est si peu fréquenté, que nous finîmes par le perdre , et nous arrivâmes au milieu des catingas à un grand espace vide. Là se croisaient une multitude de sentiers ; mais tous nous parurent l’ouvrage des bêtes à cornes, et dans aucun nous ne découvrîmes de traces de chevaux. Nous craignions d’être obligés de coucher dans le bois , sans avoir une goutte d’eau pour nous désaltérer, et de trouver le lendemain presque mourans nos mulets, déjà très - fatigués par le manque de pâturages. Mes gens étaient de la plus mauvaise humeur , et déjà j’avais été forcé de quitter le ton de douceur que j’avais coutume de prendre en leur adressant la parole , lorsque le chant d’un coq frappa nos oreilles. Silva et moi nous descendîmes de cheval; nous nous dirigeâmes a travers les épines vers le lieu où le coq s’était fait en-
tendre , et nous parvînmes à une misérable chaumière construite sur le bord du Rio de S. Francisco. Là, je pris un guide ; mais comme l’habitant de cette contrée, meme le plus pauvre, ne sait point aller à pied , nous fûmes obligés d’attendre que notre nouveau compagnon eût sellé et bridé son cheval. Cet homme nous remit dans notre chemin, et bientôt nous arrivâmes à un ruisseau fangeux , auprès duquel je retrouvai quelque verdure, et où de nombreux oiseaux de différentes espèces, principalement des perroquets , étaient venus chercher un peu d’eau et de fraîcheur. Cependant il fallut rentrer dans de tristes catingas ? et enfin nous parvînmes kRiachâo de Cana Brava (ruisseau de la canne sauvage) , où nous passâmes la nuit. Pendant la journée nous avions fait six lieues , et cependant nous n’avions vu sur la route que deux chalets, dont l’un était abandonné-, nous n’avions aperçu aucune habitation , aucune trace de culture , et nous n’avions rencontré aucun voyageur. Mort pauvre Prégent avait beaucoup souffert de la soif, et il avait la fièvre quand nous arrivâmes à Cana Brava; je ne me portais guère mieux que lui, et j’eus beaucoup de peine à changer mes plantes de papier.
Ici , et probablement dans une grande partie des terrains situés sur les bords du Rio de S. Francisco , on élève un nombre de bestiaux encore plus considérable que dans les parties hautes du Sertâo. Cependant il paraît que la sécheresse en fait périr beaucoup, et en plusieurs endroits je vis les ossemens de ceux qui avaient succombé. Les fazendas du S. Francisco,
que Ton doit naturellement considérer comme les meilleures, sont donc celles que l’on appelle de doits verdes (de deux verts) , et qui , réunissant des catingas et des brejos , offrent toute Tannée de l’herbe fiaiche. Le nom de brejo se donne aux lieux bas et humides situes sur les bords des sources et des ruisseaux , et c est la que dans les fazendas de dous ve? des les betes a cornes vont chercher leur pâture, lorsque le soleil a desseche les herbes des catingas .
Un peu avant d’arriver au village de Pedras dos jdng icos ? je passai dans un endroit où il y avait beaucoup de grandes pierres , et j’y vis une prodigieuse quantité de mocos petit quadrupède que je n’ai point aperçu ailleurs que dans le Sertâo. Cet animal, qui appartient au genre cavia, 111. , peut avoir sept à huit pouces de longueur; sa chair est bonne à manger ; il habite en société les fentes de rochers , il se nourrit de feuilles , et quoiqu’il coure avec une grande promptitude , il s’éloigne peu de sa demeure. Quand il s arrête, il montre une sorte de gentillesse, et regarde à droite et à gauche , comme pour voir ce qui se passe. Son cri ressemble à celui du cochon d’Inde h
Si entre Capâo do Cleto et Riachào de Cana Brava, nous avions souffert de la soif, nous eûmes le lendemain, Prégent et moi, à nous plaindre de la faim.
1 Le moco a ete décrit par M. Fréd. Cuvier sous le 110m de keroclon s d apres un ou plusieurs individus que le Muséum de Paris a reçus de moi. M. le prince de INeuwied Ta décrit de son cote sous le nom de cavia rupestris.
Nous ressentant sans doute encore des fatigues de la veille , nous avions peu mangé avant de quitter Cana Brava. L’homme qui nous reçut à Pedras dos Angicos était trop hospitalier pour permettre que nous fissions chez lui notre cuisine à part. Mais il existe dans ce pays un usage cruel. On n’offrejamais rien au voyageur qui arrive j on le reçoit très- bien sans doute , mais il faut qu’il attende patiemment l’heure des repas du maître de la maison. Ainsi, le jour que j anivai a Pedras dos Angicos , je fus obligé de me contenter jusqu’à la nuit du chétif déjeuner que j avais fait le matin, et d’un peu de biscuit que je tirais de ma poche à la dérobée pour n’être pas aperçu de mon hôte. Je ne sais pas, à la vérité , ce qu’on pourrait offrir ici à un homme qui se présente sans etre attendu, cai 1 on n’a ni pain, ni fruits, ni fromage, ni viandes fioides.
Le village de Pedras dos Angicos (pierres des angicos , légumineuse dont j ai parle p. 36 1) dépend encore de la paroisse de Morrinlios, et est situé sur une petite plate-forme, qui s’élève d’une vingtaine de pieds au-dessus du Pio de S. Francisco. Il doit son nom de Pedras à des rochers qui soutiennent la plate-forme où il a été bâti, et qui se montrent sur le bord du fleuve. Celui-ci coule majestueusement au bas du village -, il se perd dans un immense lointain , et , sur sa rive gauche , sont des catingas peu élevées , qui forment un cordon de verdure. Une telle position est agréable sans doute *, mais d’ailleurs Pedras dos Angicos ressemble plus à un aiclea d Indiens qu à un village d’hommes de notre race. Sur le devant de la
plate— foi niG , on a construit une petite église, et autour d’elles sont disposées sans ordre une vingtaine de cnaumiei es. Les habitans de cette espece de hameau passent leur vie dans la misère et l’indolence , et ils monnaient de faim sans la peche, qui, sur les bords du Rio de S. Francisco, est si abondante et si facile.
Le jour que j’arrivai à pedras dos Angicos , j’eus occasion d’observer un insecte que j’avais déjà rencontie dans la province des Mines , et qui , à en juger par ses mœurs , doit être un formiccileo. Comme le fourmilion , cet insecte se creuse un cône dans les lieux où Ion trouve le sable le plus fin. Plusieurs fois, mais inutilement, j’avais essayé de prendre ces petits animaux en passant la main au-dessous de leur gîte. Près de Pedras dos Angicos , je m’avisai de placer un brin de paille au milieu d’un cône , et je vis l’insecte jeter du sable avec sa tête par-dessous le brin de paille, afin de le repousser contre la paroi de sa demeure.
J’avais d’abord eu l’intention de suivre le S. Francisco jusqu’au confluent du Rio das Velhas , dans un espace de trente -sept lieues , à partir de Riacbâo de Cana Brava : mais comme je trouvais à peine deux ou trois plantes chaque jour, que mes gens et moi nous nous fatiguions inutilement, et que mes mulets eux -mêmes souffraient beaucoup de la sécheresse, je me décidai à ne pas aller plus loin que Pedras dos Angicos, et à prendre un chemin qui me conduisît directement jusqu’à Tijuco. Je dois regretter cependant de n’avoir pas vu le village de Barra , qui est situé au confluent du Rio das Velhas, et qui, étant
plus près que Salgaclo et S. Rumâo , cle Tijuco, Villa do Principe, Villa Rica, reçoit un plus grand nombre de caravanes, et fait un commerce important avec le pays des salines. Peut-être dois -je aussi regretter de n’avoir pu visiter la justice de S. Rumâo , qui se trouve sur la rive gauche du S. Francisco, à douze ou quinze lieues de Pedras dos Angicos , et qui appartient à l’évêché de Fernambouc , dont la juridiction s’étend plus loin encore b
Il peut y avoir vingt - une lieues de Pedras dos An-
1 Voici ce que dit l’abbé Pizarro sur S. Rumâo qu’il serait peut-être mieux d’écrire S. Româo : « Près du village actuel « est une île qui a une demi -legoa de long , et ou , suivant une « tradition constante , il y eut jadis un aldea d’indiens. Ceux- « ci furent défaits par les Portugais vers le commencement « du siècle dernier, et , comme cet événement eut lieu le jour « de S. Rumâo (très-probablement Saint-Romain), ce nom « a été donné à l’île , au village actuel et à tout le district au- « quel ils appartiennent. Même avant l’annee 1720, S. Ru- *< mâo était déjà le chef-lieu d’une justice qui faisait partie « de la comarca de Sabarâ; mais aujourd’hui cette justice se « trouve comprise dans la comarca de Paracatu. Pendant « long-temps, le village dont il s’agit n’avait été qu’une sue- « cursale de Paracatu , ville éloignée de cinquante lieues;. « mais, en 1804, il fut érigé en chef-lieu de paroisse. Les « revenus curiaux de cette paroisse nouvelle montent à »< 1 ,5oo,ooo reis (plus de g mille francs) , et elle comprend « dans le village même deux succursales ( capellas filiaes) , « celles de N. S. do Rozario et de S. Francisco , et , hors du « village , celles de S. Domingos 9 das Flcxas et da Conceiçâo « de Morrinhos do Urucuia. Pour empêcher la contrebande
gicos jusqu’au premier village que je rencontrai ensuite , celui de Coraçâo de Jésus. Dans cet intervalle , que je parcourus en six jours, ensuivant à peu près la direction du sud-est, je traversai le plus souvent des campos parsemés d’arbres rabougris , et j’eus encore à me plaindre de la chaleur , du manque d’insectes et de la disette de plantes.
Pendant la nuit que je passai à Pedras dos Angicos , le tonnerre se fit entendre ; il tomba même un peu de pluie, et lorsque je me levai , l’air était frais et le temps couvert. Durant toute la journée, le soleil ne parut
« de l’or et des diamans , des patrouilles parcourent le dis— « trict et font des recherches sévères. S. Rumao, situé par « le i5° i5r lat. et 339° 9', comprend 200 maisons et i3oo « habitans. Les inondations du S. Francisco y occasionnent « tous les ans des fièvres et nuisent à la fécondité de la terre. « Cependant celle-ci rapporte encore tout ce qui est néees— « saire pour la nourriture des habitans. Le melon d’eau et u autres fruits semblables réussissent ici parfaitement; la « canne y donne d’excellent sucre; les campos nourrissent de « nombreux troupeaux et de bon gibier, et les rivières sont « très -poissonneuses. Un commerce considérable se fait à « S. Pmmao , et ce lieu peut être considéré comme un entre— « pot pour le commerce des pelleteries. Un grand nombre de « barques et de pirogues chargées de sel remontent des sa- « lines de Bahia et de Fernambouc jusqu’à S. Rumao, et là, « des caravanes viennent chercher cette denrée , pour la ré- « pandre dans les provinces des Mines et de Goyaz. » A tout ceci j’ajouterai seulement que la population actuelle entière ou presque entière de S. Rumao se compose, selon ce qui m’a été dit , d’hommes de couleur.
43o VOYAGE
point-, nous eûmes le bonheur de voir la pluie continuer par intervalles , et nous n’éprouvâmes aucune fatigue. Ces pluies ne furent qu’un avant-coureur éloigné de la saison des eaux -, mais si je ne me trompe, nous n’en avions pas vu tomber d’autres depuis que nous avions quitté S. Miguel de Mato dentro , ou peut-être Itabira, c’est-à-dire depuis environ six mois.
En sortant de Pedras dos Angicos , j’entrai dans des catingas différentes de celles que j’avais vues jusqu’alors. Les arbres qui les composent sont menus, droits, très -rapprochés, et elles ressemblent à nos taillis de dix à douze ans. Des feuilles couvraient la terre; cependant les arbres eux-mêmes en portaient encore un très-grand nombre qui étaient entièrement desséchées, comme en ont, pendant les premiers mois de l’hiver , nos chênes et nos charmes. Le sol qui donne naissance à ces catingas , beaucoup plus grandes que les carrasqueinos de Minas Novas, est plus sablonneux et moins gris que celui des catingas ordinaires. Tout à coup il devint encore plus sablonneux, la végétation changea brusquement, et aux catingas succéda un campo d’arbres rabougris, entremêlés de sous- arbrisseaux fort rapprochés. Auprès d’une habitation appelée Mocambô % située à deux
1 Mocambô est certainement un mot africain , et ne peut signifier qu’un village. On lit dans l’Histoire du Brésil que, lorsque des nègres fugitifs créèrent, dans la province de Fernambouc , cette singulière république de Palmarès , qui dura trois générations et fut détruite en 1695, ils donnèrent a leurs postes militaires ou villages le nom de mocambôs . Peut-
AU BRÉSIL. 43l
lieues de Pedras dos Angicos, la terre redevint grisâtre, et les catingas ordinaires reparurent. C’est ainsi que les différences de végétation coïncident ordinairement avec celles qu’offre la nature du sol.
Dans le voisinage de Mocambo, il existe plusieurs petites maisons autour desquelles je trouvai des plantations de manioc, arbrisseau qui, comme je l’ai dit, est abondamment cultivé par les Sertanejos, et qui réussit bien dans les endroits secs r.
Après Mocambo , j’eus le plaisir de revoir des campos dont tous les arbres n’étaient pas entièrement privés de leur feuillage. En général, les arbres des campos ne sont pas ordinairement aussi dépouillés que les catingas. Pendant que quelques-uns restent sans feuillage, d’autres reprennent leur verdure , et chez le plus grand nombre , des feuilles repoussent immédiatement après que les anciennes se sont détachées.
être des nègres marrons formèrent -ils jadis quelque hameau au lieu où est aujourd’hui l’habitation dont je parle ici.
1 Le manioc est encore une de ces plantes dont l’examen philosophique doit être recommandé aux botanistes qui voudront bien ne pas dédaigner les espèces utiles à l’homme. Marcgraff et Pison ont donne sur le manioc les renseigne— mens les plus précieux , et nous devons à M. Martius d’avoir indiqué les principales variétés qui croissent dans le Sertào , et que l’on nomme, dit -il, mandiocca sutinga de galho , sutinga de agulhada, saracura , branca et tiriciri. Je parlerai, dans ma deuxième Relation, de la culture du manioc , de la maniéré de fabriquer la farine que l’on tire de ce végétal, et je dirai aussi quelque chose de la patrie du manioc.
JLe campo absolument sans feuilles que j’observai le jour de mon arrivée à Capâo, fait une exception à la règle générale-, mais par la suite j’eus occasion de remarquer encore des exceptions semblables dans des terrains qui tenaient le milieu entre ceux des campos ordinaires et des catingas.
La petit efazenda de Logrador (le trompeur) , où je fis halte le jour que je quittai le village de Pedras , est située dans un fond , et entourée de collines trèspeu élevées , couvertes de catingas. Un ruisseau coule près de cette habitation , mais alors la sécheresse l’avait presque tari.
Les propriétaires de Logrador n’étaient que de pauvres mulâtres 5 cependant ils possédaient une petite sucrerie. La canne réussit très -bien dans le Sertâo, quand 011 choisit pour la planter des lieux humides , et que la sécheresse ne devient pas trop forte. Comme je l’ai déjà fait remarquer pour la canne de Minas Novas, pays également très-sec, la canne du Sertâo contient plus de parties sucrées que celle qui a été produite par les terrains où pousse le capim gordura et la grande fougère ( pteris caudàta). Entre Salgado et le canton de Logrador, et sans doute aussi beaucoup plus près de la source du fleuve , les cultivateurs trouvent un débit facile de leur sucre pour le pays où sont situées les salines.
Le coton réussit parfaitement dans les catingas qui entourent Logrador , comme il réussirait sans doute, ainsi que je crois l’avoir dit, dans tous les autres bois de même nature. Lorsque la population aug-
mentera, et que les terres seront plus divisées, la culture des cotonniers généralement établie dans les catingas , sera pour le pays une source de richesses qui compensera la diminution des bestiaux , si comme cela est vraisemblable, on est alors forcé d’en élever un nombre moins considérable.
Les habitans de Logrador me donnèrent à souper 5 ils me firent également déjeuner avant mon départ, et , quoiqu’ils fussent peu aisés , ils ne voulurent rien recevoir de moi. Ce qui donne un mérite de plus à l’hospitalité que l’on trouve dans ce pays chez les gens les moins nches, c est qu elle est toujours accompagnée d un air de satisfaction qui débarrasse le voyageur de toute espèce de gêne, et ce dernier serait presque tenté de croire que c’est lui qui oblige ses botes.
Entre Logrador et Canoas y qui en est éloigné de trois lieues , et 011 je passai la nuit, je traversai plusieurs ccMiipos ou 1 on avait nus le feu pour reproduire des pâturages. Cette opération se fait principalement dans le voisinage des fazendas , parce que les propriétaires éloignent le moins possible leurs bestiaux et leurs bêtes de somme.
J’avais pris les devans sur ma caravane, et voulant me reposer un instant , j’entrai dans une petite maison habitée par une vieille mulâtresse. On me fit asseoir ; on me débarrassa de mon chapeau et de mon portefeuille -, on m’offrit du sirop sortant du moulin à sucre, et tout cela se fit avec une politesse pleine de bienveillance.