PRÉFACE
Il est peu de pays qui offrent autant de ressources que le Brésil, et qui soient appelés à jouer dans la politique un rôle aussi brillant; ses montagnes recèlent dans leur sein des métaux précieux; ses rivières couvrent de leurs eaux des diamans et des pierreries; le sucre et le froment, la vigne et le café, les arbres fruitiers de l'Europe et ceux de l'Inde, sont cultivés à la fois sur son territoire fertile ; ses immenses solitudes pourraient recevoir d'innombrables colons, et ses ports assurent d'irnportans débouchés aux produits de notre sol et de notre industrie. Cependant, malgré les utiles travaux de quelques écrivains dignes d'éloges, cette magnifique contrée est encore bien loin d'être connue.
J'ai consacré six années entières à parcourir une vaste portion de l'empire du Brésil ; j'y ai fait environ deux mille cinq cents lieues; j'ai visité les provinces de Rio de Janeiro, d'Espirito Santo, de Minas Geraes, Goyaz, Saint-Paul, Sainte-Catherine ; j'ai passé plusieurs mois dans la république Cisplatine ; j'ai vu tout ce qui reste encore des
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anciennes missions jésuitiques de la rive gauche de l'Uruguay, et j'ose espérer que la relation de mon voyage ajoutera une foule de notions nouvelles à celles qu'on possède déjà sur la partie orientale de l'Amérique du Sud.
I/examen des productions végétales du Brésil était sans doute le premier bùt^dé mon voyage; cependant je n'ai rien négligé pour recueillir les faits qui peuvent, sous d'autres rapports, donner une idée juste d'une contrée aussi intéressante. Je ne me suis point borné à suivre des chemins fréquentés, je me suis enfoncé dans les lieux les plus déserts, et j'ai étudié les tribus indigènes. Favorisé par les autorités locales, accueilli partout avec l'hospitalité la plus généreuse, j'ai pu voir tout ce qu'il y avait de remarquable, et réunir les renseignemens les plus précieux. Chaque jour, j'écrivais un journal détaillé de ce qui s'offrait âmes regards, et j'y consignais, autant que le permettaient mes faibles connaissances, tout ce qui pouvait contribuer à donner une idée exacte des pays que je parcourais. C'est de ce journal, écrit sur les lieux, que j'extrais la relation historique dont je commence aujourd'hui la publication.
Trois grands ouvrages ont été consacrés à mes observations purement scientifiques '. Celui-ci of-
1 I Plantes usuelles des Brésiliens avec fig. ; II Histoire
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frira le tableau d'une nature étrangère à l'Europe ; on y trouvera des détails de statistique et de géographie, des renseignemens sur l'agriculture, les arts et le commerce, et de nombreuses recherches sur la géographie des plantes,* j'y jetterai un coup d'œil sur l'état de la religion chez les Brésiliens ; je tâcherai de* faire' connaître l'administration civile et judiciaire de leur pays; je dirai quelles sont les mœurs et les usages des provinces que j'ai visitées, et je m'appliquerai à donner une idée exacte des peuplades sauvages.
Il n'est point de peuple qui ne se distingue par des vertus ; il n'en est pas qui soit exempt de défauts. Je ne dissimulerai point le mal dont j'ai été le témoin- mais aucune personnalité ne souillera cet ouvrage. Je jugerai les masses* jamais je ne verserai le blâme sur les individus, encore moins sur celui qui m'a reçu sous son toit, et dont l'hospitalité m'a aidé à supporter les fatigues de mon voyage.
Je me permettrai peu de réflexions ; je dirai ce que j'ai vu; je tâcherai de présenter les faits sous leur véritable aspect, et le plus souvent je laisserai le lecteur en tirer des conséquences.
J'ai poussé l'exactitude jusqu'au dernier Scru-
te.* Plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay avec fig. ; III Flora Brasiliœ meridionalis avec fig.
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pule ; et, je dois l'avouer, je me suis moins attaché à rendre mon style plus correct qu'à peindre fidèlement ce que j'avais observé. Cependant, il faut en convenir, le voyageur ne saurait tout voir par luimême. Il passe lorsque l'on sème; il sera dans des lieux bien éloignés quand on récoltera; il est donc souvent obligé de s'en rapporter au témoignage d'autrui, et par conséquent il peut être trompé. Plus d'une fois, peut-être, aurai -je éprouvé ce sort; mais c'est alors seulement que j'induirai en erreur ceux qui liront ce livre.
Comme la ville de Rio de Janeiro était un lieu de dépôt pour mes collections d'histoire naturelle, j'y suis revenu plusieurs fois, et par conséquent mon voyage général se compose de plusieurs voyages particuliers entièrement distincts. C'est la province de Minas Geraes que j'ai visitée la première avec détail, et je commencerai par faire connaître cette province que rendent si intéressante les richesses qu'elle posséda jadis, celles qu'elle possède encore aujourd'hui, l'immense chaîne de montagnes qui la traverse, la variété de sa végétation, l'intelligence remarquable de ses habitans et les tribus indigènes qui bordent ses frontières. Dans une seconde partie, je décrirai le nord de la province de Rio de Janeiro et celle du Saint- Esprit; enfin, dans la troisième^ je donnerai au public la relation du voyage de trois ans que j'ai
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fait à Goyaz , à Saint - Paul , Sainte - Catherine , Rio Grande, et sur les bords du Rio de la Plata et de l'Uruguay. J'ose espérer que l'on trouvera des faits nouveaux dans la partie que je publie aujourd'hui ; mais ma troisième relation en offrira bien davantage encore, puisqu'on n'a pour ainsi dire rien écrit, du moins à ma connaissance, sur les déserts de Goyaz, sur ces délicieux campos geraes , qui conviendraient si bien à des colonies européennes, sur les environs de Curitiba, sur une vaste portion de la province de Rio Grande, etc., et que, depuis la suppression des jésuites, les missions si intéressantes de l'Uruguay sont pour ainsi dire restées dans un entier oubli. En décrivant les lieux que j'ai parcourus , je me transporterai toujours à l'époque de mon voyage, et je ferai abstraction des événemens dont l'Amérique a été le théâtre depuis mon retour en France. Mais il faut le dire, malgré l'heureuse révolution dont j'ai vu les commencemens, et qui permet de concevoir pour l'avenir des Brésiliens de si belles espérances, il n'a pu survenir de bien grands changemens dans l'intérieur de leur pays. Les élémens d'une prompte réforme manquent dans des contrées où la population est si faible et où l'ignorance est encore si profonde. Au reste, la peinture que je présente ici de la situation du Brésil au moment où cet empire
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déclara son indépendance, montrera à ses habitans de quel point ils sont partis pour entrer dans la carrière des améliorations; et si, lorsque le bien commencera à s'opérer chez eux d'une manière efficace, quelques Brésiliens de la génération quivs'élève aujourd'hui jettent un coup d'œil sur cet ouvrage, ils verront combien de grâces ils doivent rendre à leurs pères pour avoir commencé à tirer le pays d'une abjection trop déplorable. Ils verront combien ils doivent en rendre surtout au prince généreux qui a identifié ses intérêts avec ceux de son peuple, et qui, consacrant son immense empire à la liberté, a su le préserver en môme temps de cette cruelle anarchie dont les ravages ont laissé des traces si profondes dans les belles campagnes du Rio de la Plata, du Paranna et de l'Uruguay \
x On s'étonnera peut-être de ce que j'ai tarde si long-temps à rédiger le commencement de cette Relation. Si des recherches géographiques eussent été l'unique but de mon voyage, le livre que je publie aujourd'hui aurait vu le jour beaucoup plus tôt. Mais, en parcourant le Brésil , je m'étais proposé principalement d'étudier la végétation de cette contrée, et j'ai cru devoir commencer par faire connaître le résultat de mes observations botaniques.
Des voyages si pénibles , entrepris avec de si faibles moyens , et accompagnés de tant de fatigues et de privations , ne sauraient guère s'achever qu'aux dépens des forces du voyageur.
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Quelque temps après mon retour, ma santé s'altéra ; je fus obligé de suspendre mes travaux, et je vins chercher dans le midi de la France un climat plus analogue que celui de Paris à la température sous laquelle j'avais vécu si long -temps. Aussitôt que , grâces aux soins et aux talens de deux excellens amis, MM. les Drs Dunal et Lallemand , j'ai pu reprendre mes travaux , [c me suis occupé de cette Relation , et si le public daigne en accueillir favorablement la première Partie, je ferai paraître successivement les deux autres.
Je dois cependant l'avouer, si j'ai recouvré un peu de force, ce n'est que par degrés , et bien des pages de ce livre ont encore été écrites au milieu des souffrances les plus cruelles. 11 m'est donc permis de solliciter quelque indulgence pour des fautes de rédaction, sans doute trop fréquentes.
La position dans laquelle je me suis trouvé pendant que je rédigeais cet ouvrage , était aussi , je dois le dire encore, peu favorable à ce genre de travail. Eloigné de Paris, je n'ai pu consulter tous les livres dont j'aurais eu besoin; j'ai été privé des conseils qui m'auraient été si nécessaires, et, quoique l'étude de l'histoire naturelle eût été le principal Lut de mon voyage , je me suis vu trop souvent forcé de laisser beaucoup de vague dans ce que j'ai écrit sur celle science, parce que je n'avais sous les yeux aucune collection de plantes et d'animaux d'Amérique , que j'étais privé de l'avantage de pouvoir consulter celles que j'ai formées pendant mes voyages , privé même des notes que j'ai réunies sur les végétaux du Brésil.
Il est encore une circonstance qui me rend nécessaire l'indulgence de mes lecteurs. Tout le monde sait combien il est utile qu'un auteur surveille lui-même l'impression de ses écrits, et je suis resté à deux cents lieues de l'endroit où s'est imprimé cet ouvrage. Aussi, malgré les soins de
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l'éditeur et l'extrême intelligence de l'imprimeur, s'est -il introduit beaucoup de fautes dans mon premier volume. Autant que je l'ai pu , j'ai eu soin de les corriger dans un errata, et j'espère que l'on voudra bien ne pas me condamner avant d'y avoir jeté les yeux. Il semble au reste que, sous ce rapport, une espèce de fatalité se soit attachée aux meilleurs ouvrages publiés surïkkJBresil. Manoel Ayres de Casai , le père de la géographie brésilienne, a de longs errata; la savante Relation de MM. Spix et. Martius , où le sentiment des convenances est si bien respecté , renferme des fautes de typographie assez nombreuses; Jozé Feliciano Fernandes Pinheiro n'a pas été beaucoup plus heureux pour ses intéressantes Annales de Rio Grande; d'Eschwege , qui a été si exact et souvent si piquant, s'est vu forcé de joindre à son dernier ouvrage un chapitre entier où il corrige les fautes du premier; enfin, l'écrivain auquel on doit le plus de renseignemens précieux sur l'histoire , la géographie et la statistique du Brésil , Jozé de Souza Azevedo Pizarro e Araujo , a pour chacun de ses volumes des errata de plusieurs pages.
Montpellier, ai mars i83o.