‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 49 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

résolus de me rendre en quittant Ja capitale du Serro do Frio \

Le pays que l'on traverse entre Villa do Principe et Passanha est montueux et bien arrosé. Situé à l'est de la grande chaîne , comme celui que j'avais parcouru précédemment , il fut jadis également couvert de bois épais. Dans les parties les plus voisines de Villa do Principe, des pâturages ont pris la place des forêts ; on trouve ensuite , sur le bord de la route, une alternative de capoeiras et de \>p\s ; et les premières deviennent d'autant moins nombreuses qu'on s'approche davantage de Passanha. Ce canton, quoique fertile, ne présente cependant encore qu'une population peu nombreuse et généralement pauvre. Les paysages ont cet aspect grave et austère que communique toujours le voisinage des forêts. Le chemin, très-peu fréquenté, est étroit , et , dans les parties boisées , le voyageur marche sous l'ombrage des immenses végétaux qui

1 Itinéraire approximatif de Villa do Principe à Passanha.

De Villa do Principe à Guanhaens 4 T ^

— Temerâo 3{

— Turvo Pequeno 3 T

— Turvo 3 7

— Cana Brava 3^

— Aldea de S. Nicolâo 2 -

— Fazenda de Luiz da Mota 2 J

— Quartel do Canto da Serra près Pas-

sanha (village) , environ 3

Total 267 1.

l'environnent. Cette excursion qui , sous plusieurs rapports, fut pour moi très -intéressante, contribua faiblement à l'augmentation de mon herbier ; je trouvai peu de plantes en fleurs, comme cela m'arrivait presque toujours dans les bois , et je ne fus pas plus heureux pour les insectes, dont la saison était déjà passée.

Déjà, entre Itambé et la capitale du Serro do Frio, j'avais vu beaucoup moins de ranchos que sur la route de Rio de Janeiro à Villa Rica. Depuis que je quittai Villa do Principe jusqu'à mon arrivée à Tijuco, dans un intervalle de cinq mois, je ne voyageai, pour ainsi dire, plus que dans des déserts, et l'on sent que, sur des chemins à peine fréquentés de loin en loin par quelques voyageurs, les ranchos seraient inutiles: j'étais donc obligé d'aller demander l'hospitalité aux colons eux-mêmes; mais presque partout, comme je l'ai déjà dit, je fus reçu par eux de la manière la plus aimable.

Avant mon départ de Villa do Principe, Youvidor, M. JoÂo Evawgelista Faria Lobato , ajouta sur mon passe-port, qui déjà m'accordait les privilèges les plus étendus , une injonction expresse d'après laquelle toutes les autorités civiles et militaires de la comarca devaient , en cas de besoin , me prêter secours et assistance, me fournir des guides, etc. Ce magistrat me donna aussi plusieurs lettres de recommandation pour Minas Novas, et ne voulut pas que je me misse en route sans qu'il m'eût procuré un guide.

Je quittai Villa do Principe le 9 avril 1817, plein

de reconnaissance pour les soins que m'avait prodigues mon hôte, et pour les politesses que j'avais reçues des habitans de la ville. Quinze ou seize des principaux d'entre eux, Youvidor lui-même, et l'excellent curé, m'accompagnèrent pendant une demi-lieue, et j'avoue que je ne pus, sans attendrissement, me séparer de ces hommes généreux et hospitaliers.

Dans un espace d'environ une lieue , nous traversâmes dévastes pâturages dont la végétation est peu variée, où domine le saccharum, dont j'ai parlé ail- I leurs , et où des traces de lavages s'aperçoivent de temps en temps sur le bord des ruisseaux. Ce n'est pas seulement sur la route de Passanha , qu'en quittant Villa do Principe , l'on trouve des pâturages ; cette il ville en est environnée de tous les côtés-, et, comme ^ dans une foule d'autres lieux, ils ont succédé à d'im- I menses forêts que l'on a probablement détruites, afin de mettre le pays à découvert et de pouvoir en extraire l'or avec plus de facilité.

Après être sorti des pâturages , j'entrai dans des capoeiras assez mal garnies, et entremêlées de vastes espaces où naissent des fougères. Des habitations assez nombreuses sont éparses çà et là dans les vallées ; mais, en général, ce ne sont, pour ainsi dire, que des chaumières.

Je fis halte à la fazenda de M. le guarda mor Antonio Feliciano , qui m'accueillit avec l'hospitalité la plus aimable. Cette habitation , qui diffère beaucoup de celles que j'avais vues auparavant, est située dans un fond, entre des mornes couverts de bois ; et, au-

dessous d'elle, coule la petite rivière de Guanhaens ' , qui lui donne son nom. La maison, du maître est jolie et bien tenue, et tout autour sont construits, sur différens plans,, des bâtimens d'exploitation, tels qu'un moulin pour le grain , une distillerie , un moulin à sucre , etc.

Le guarda môr Antonio Feliciano pouvait: avoir une cinquantaine d'années. Sa physionomie annonçait la gaîté ; il paraissait content de son sort, et partageait ses momens entre des exercices de piété et des occu^ pations rurales. Il priait Dieu , donnait ses ordres , surveillait ses nègres, qu'il paraissait traiter avec beaucoup de douceur, et, le soir, il se désennuyait en causant avec les voyageurs qui s'arrêtaient sous son toit. Sa vie se passait ainsi, loin des dissensions politiques, sans qu'il eût d'inquiétude pour l'avenir, et il parlait des fermiers delà dîme, qui font la désolation des agriculteurs , avec une résignation que je n'avais encore vue chez aucun d'eux.

Mon hôte me montra sa distillerie, où il avait pris

1 Ce mot se prononce comme s'il y avait en français gouag-nancc. J'avais écrit dans mes notes guanhans ; j'y substitue guanhaens , parce que je trouve, dans Pizarro , la chapelle ou succursale de Nossa Senhora do Porto de Guanhaens, indiquée comme dépendant de la paroisse Nossa Senhora da Conceirâo de Mato dentro* Le -mot- dont il- s'agit viendrait- il des mots indiens cad ânâ', bois, épais? Il a existé à Mato Grosso, dans la Serra de Chayncz , une peuplade du nom de Guanans (Cas. Cor., I, 296); ce pluriel Guanhans. ou Guar nhaens ne semblerait — il pas aussi indiquer une nation?

3go VOYAGE

d'excellens moyens pour diminuer la main-d'œuvre, en établissant , avec beaucoup d'intelligence, des conduits destinés à l'écoulement des liquides.

En général, ceux qui, dans ce pays, cultivent la canne à sucre, trouvent moins d'avantage à faire de la cassonnade que de l'eau-de-vie (cachaça), à cause de la grande consommation que font de cette liqueur les nombreux nègres employés dans le district des Dia- ; mans, voisin de ce canton. Les propriétaires qui distillent de l'eau-de-vie ont coutume de la conserver dans d'énormes troncs creusés, que leur fournissent les bois vierges, et que Ton couvre d'une planche qui s'ôte et se remet à volonté. C'est là, comme Ton voit, l'enfance de l'un des arts les plus faciles.

Le propriétaire de Guanhaens cultivait tout à la fois le maïs , les haricots , le sucre, le café, le coton, le ricin et le froment. Les terres de cette fazenda sont d'une bonne qualité ; le maïs y rend de cent cinquante à deux cents pour un, et le froment seize à dix-sept.

N'ayant point encore parlé de la culture de cette dernière plante, je vais en dire quelques mots. Comme sans doute elle s'accommoderait mal de l'excessive chaleur et des pluies si abondantes des mois de décembre, janvier et février, on la sème en avril, pour faire la récolte en septembre et en octobre. Il est bien clair, d'après cela , que tous les terrains ne sauraient lui con-l venir, et que, croissant pendant la saison delà sécheresse, elle ne réussirait pas dans les pays découverts et naturellement secs. Ce doivent donc être les bonnes terres des cantons un peu élevés, et où de sombres forêts

vierges entretiennent la fraîcheur, qui lui sont le plus favorables. En général, la culture du froment est loin d'être commune dans la province des Mines, et les propriétaires dont les terrains pourraient être propices à cette culture, sont dégoûtés de s'y livrer, parce que trop souvent la rouille (jerrugem) attaque les moissons. Quoi qu'il en soit , le pays voisin de Passanha est un de ceux qui paraissent le mieux convenir au froment. Avant de semer ce grain, l'on prépare le sol de la même manière que pour toutes les autres plantes. Quand le bois qui couvrait la terre a été coupé et brûlé, on fait, dans le champ, des trous très -rapprochés x et beaucoup plus petits que pour le maïs -, on laisse tomber dans ces trous quatre ou cinq grains de blé, et, depuis le moment des semailles, qui, comme je l'ai dit, ont lieu en avril, jusqu'à celui de la moisson, on nettoie une ou deux fois la terre. Quand on fait la récolte, on prend de la main gauche une poignée d'épis, et on les sépare de la paille avec un grand couteau (faca) qu'on tient de la main droite. La paille se trouve ainsi coupée immédiatement ou presque immédiatement au-dessous de l'épi , et l'on n'en fait aucun usage. Pour battre le blé, on se sert d'un batedor, à peu près semblable à

1 Tous les cultivateurs ne mettent pas une égale distance entre les trous où ils sèment le blé. En certains endroits, on les fait très-près les uns des autres; tandis qu'ailleurs on met entre eux environ deux palmes. Dans les alentours de Rio f^ermelho sur la limite de Minas Nova s , il paraît qu'on ne sépare les trous que par un intervalle d'à peu près un palme.

celui qu'on emploie pour le maïs ' -, mais les barreaux en sont plus écartés, et l'on a soin de les couvrir d'une natte.

Si l'on recueille du froment entre Villa do Principe et Passanba, on en cultive aussi beaucoup dans les environs delà Serra da Piedade, près Sabara; il y rend communément vingt-quatre à vingt-six pour un, quelquefois trente ou même beaucoup davantage; et les propriétaires du pays trouvent le débit de leur récolte à Sabara, Villa Rica et Marianna. Dans le canton de Piedade, le battage se fait d'une manière bien plus grossière et plus défectueuse encore qu'aux environs de Villa do Principe. On met les épis au milieu de la cour des fazendas ; on les frappe avec de longues baguettes ; le blé saute nécessairement de tous côtés, et l'on est obligé de le ramasser avec des balais \ De cette manière , il se trouve mêlé avec de la terre et du sable ; et, comme on reporte sans cesse ses idées sur les objets qu'on a souvent eus sous les yeux, les agriculteurs ont appliqué au nettoyage du froment les procédés que les mineurs mettent en usage pour le lavage de l'or. Après avoir vanné leur grain , ils le mettent dans des sébiles coniques semblables à celles dont on se sert pour l'or en poudre. On y lave le blé ; la terre se délaie dans l'eau ; on balance la sébile à peu près à la manière

1 Voyez plus haut, p. 234v

a Comme on le verra ailleurs , ce sont également des baguettes qu'on emploie à Rio Vermelho. On verra aussi que j'avais soin de conseiller aux cultivateurs l'usage du fléau et l'opération du ehaulage.

des mineurs -, on laisse sortir le grain, et le sable, plus pesant, reste au fond du vase.

Après avoir quitté Guanbaens, je ne trouvai guère , jusqu'à Temerâo , dans un espace de trois lieues et demie, que des capoeiras , ce qui prouve que ce pays a commencé depuis long-temps à être cultivé. J'étais brûlé par le soleil , et ne trouvai d'ombrage que dans un capoeirâo de trop peu d'étendue, où les tiges extrêmement nombreuses de l'espèce de bambou appelée taquara poca1, formaient les berceaux les plus élégans et les plus touffus. L'existence de cette belle espèce dans un capoeirâo prouve que les bambous ne sont pas, comme on me l'avait dit, particuliers aux forêts vierges.

Entre Guanhaens et Temerâo , les maisons ne sont point rares dans les fonds ; mais toutes celles que je vis me parurent assez misérables. Je m'arrêtai devant l'une d'elles, qui n'annonçait que la pauvreté ; je demandai un verre d'eau , mais le propriétaire envoya cbercher aussitôt, pour me les offrir, des racines de manioc doux (ajpi)2, cuites sous la cendre. De telles

1 Taquara poca signifie assez vraisemblablement , dans la langue guarani , bambou de la grosseur du doigt.

a Comme ce mot appartient à la langue guarani, je crois devoir suivre l'orthographe de cette langue (V. Tes. de la leng. guar. y il\ bis), et par conséquent je n'écris pas avec Moraes ajpyi {Die. 3 I), et encore moins aïpim ou impim. L'aypi est le manihot aipi de Pohl. Le nom originaire du man. aipi étant indien , il me paraît évident que l'Amérique est la véritable patrie de cette plante.

39i VOYAGE

marques d'hospitalité ne doivent point, au reste, étonner de la part des Mineiros.

L'habitation de Temerâo, où je fis halte, me parut très-importante. Elle est située dans un fond, comme le sont toutes les fazendas ; de grands bois l'environnent , et les bâtimens d'exploitation s'étendent autour d'une vaste cour à peu près carrée. Le moulin à sucre tourne par le moyen de l'eau ; je ne pus m'empêcher d'en admirer les roues qui, quoique très-grandes, sont en même temps d'une légèreté extrême, et ont été travaillées avec beaucoup de soin. Ce n'est pas, au reste, la seule fois que j'aie eu des preuves de l'habileté des ouvriers mineiros; s'ils mettent de la lenteur dans leur travail , du moins ils donnent beaucoup d'attention à leurs ouvrages , et je crois même qu'ils les finissent plus que ne feraient les ouvriers européens.

Ce fut après avoir quitté Temerâo que je commençai à traverser, par intervalles , de grandes forêts vierges. Leur aspect diffère peu de celui des bois qui environnent Rio de Janeiro; et, si les lianes ne produisent point ici d'aussi beaux effets qu'autour de la capitale, en revanche, les bambous ne sauraient manquer d'exciter l'admiration. Les rameaux de quelques espèces, et leurs feuilles serrées les unes contre les autres, présentent, des deux côtés du chemin, des murailles impénétrables de verdure; tandis qu'ailleurs les tiges d'une autre espèce , après s'être élancées à de très-grandes hauteurs , s'inclinent et forment des berceaux épais , d'où pendent de longues

guirlandes qui se croisent en tous sens. Il faut convenir cependant que ces immenses graminées ont les plus grands inconvéniens pour les voyageurs. Leurs tiges et leurs branches embarrassent les chemins, y entretiennent l'humidité par l'ombre qu'elles produisent, et gênent la marche des bêtes de somme.

A une distance peu considérable de Temerào, j'eus un nouvel exemple de l'influence de la nature du sol sur la végétation. Je passais sur un morne appelé Morro Pellado (montagne pelée), dont le sommet est fort sablonneux. Tout à coup , les grands bois disparurent à mes yeux, et la terre ne m'offrit plus que des arbrisseaux , tels que des cassias et des mélastomées. Cependant, après avoir fait environ cent pas, je vis la nature du terrain changer brusquement, et, sans aucune transition , les grands bois se montrèrent avec une nouvelle pompe.

Les habitations qui se trouvent au-delà de Temerào, sont plus pauvres encore que celles que j'avais vues précédemment. Je m'arrêtai, pour y passer la nuit, à celle de Turvo Pequeno (petit ruisseau d'eau trouble), ainsi appelée du nom d'un ruisseau qui coule dans le voisinage. Cette habitation , occupée par des mulâtresses, se composait d'un petit hangar où l'on faisait la cuisine, d'une cahutte qui n'était encore qu'un hangar revêtu de nattes, et enfin d'une petite chaumière, où le jour pénétrait de tous les côtés par les trous que la terre , en tombant , avait laissés dans les murailles. C'était dans cette dernière cabane que logaient mes hôtesses. Son intérieur était divisé en deux

chambres, par une cloison formée simplement de perches serrées les unes contre les autres. Une table, un tabouret et plusieurs giraos l ou lits rustiques, appliqués contre les murs, formaient tout l' ameublement de cette chétive demeure.

On ne peut guère en supposer de plus misérables , et cependant on rencontre, dans l'intérieur du Brésil , une foule de chaumières aussi peu magnifiques. Ces giraos y par exemple, dont je viens de parler, et qui n'indiquent que trop une profonde indigence, remplacent généralement les lits dans les maisons des pauvres. Voici comment Ton compose ces tristes couches : on enfonce dans la terre, auprès de la muraille, quatre pieux que l'on, dispose entre eux comme les quatre quenouilles d'un lit, et, sur chaque paire de pieux les plus rapprochés, on fixe, avec une écorce flexible et tenace, un morceau de bois transversal. Sur les deux morceaux de bois transversaux qui se font face l'un à l'autre, on range des perches que l'on couvre d'une natte ou d'un cuir écru, et c'est là que Ton dort adossé contre le mur, et enveloppé dans une couverture ou dans une capote.

Afin d'avoir quelques terres en culture, mes hôtesses de Turvo Pequeno louaient un nègre libre , qui travaillait pour elles moyennant la modique somme de 8,000 reis (5o fr.) par an. Je rapporte ce fait, parce qu'il tend à prouver combien l'argent est peu commun dans ce pays.

1 Serait -il mieux d'écrire geraos ou gyraos ?

Le canton que Ton traverse au-delà de Temerâo porte le nom de Turvo, emprunté d'un ruisseau qui l'arrose et qui prend sa source au Morro Pellado. Mille oiseaux faisaient entendre leurs chants dans les bois sombres qui couvrent ce canton. La voix forte et désagréable des aras dominait toutes les autres -, plusieurs sortes de perroquets, et surtout des troupes nombreuses de celle qu'on appelle, dans le pays, tiriba (psittacus ci uentatus , Neuw.), frappaient l'air de leurs cris étourdissans, et le couroucou, ourroucouai {capitâo do mato des Brésiliens, trogonviridis, L.), triste et solitaire, mais plus beau que toutes les autres espèces, répétait, par intervalles, son sifflement grave et interrompu. Fatigué du cri des perroquets, je le fus davantage encore par le chant babillard d'une espèce de moineau roussâtre \ J'observai une quantité prodigieuse de ces oiseaux dans les bois voisins de Cana Brava et de YAldea de S. JSlcolao , et sans doute ils y avaient été attirés par les graines des bambous , parvenues à leur maturité.

Dans un endroit où le chemin passe à mi-côte audessus d'un vallon , mes oreilles furent frappées par un bruit que je pris pour celui des eaux. Je crus qu'un torrent coulait dans la vallée dont les arbres me cachaient le fond; mais, en approchant davantage, je reconnus les hurlemens de l'espèce de grands singes barbus que l'on appelle ici guaribas. Tout à coup ces hurlemens cessèrent, et il leur succéda un bruit à peu

x Serait- il identique avec notre moineau franc?

près semblable à celui que fait le bûcheron, quand il frappe les arbres de sa cognée. C'était ce même bruit que les singes produisaient encore , quand j'arrivai auprès d'eux -, alors la plupart prirent la fuite ; cependant j'eus encore le plaisir d'en voir gambader quelques-uns sur la cime des arbres les plus élevés. Ces forêts ne sont pas, au reste, les seules qu'habitent les guaribas,- ils sont, par exemple, communs dans les grands bois qui avoisinent le Parahyba , et ce fut là que je les entendis pour la première fois. Leurs hurlemens réunis me parurent alors ressembler aux mugissemens du taureau-, cependant je les trouvais moins éclatans, plus sourds et plus prolongés. Dans la province de Rio de Janeiro , on donne aux guaribas le nom de macacos barbacfos1, à cause de leur barbe touffue, et à Saint -Paul, on les appelle bujios.

Vers Cana Brava , les arbres sont en général peu rapprochés -, leur tronc n'est pas fort gros , mais ils s'élèvent parfaitement droits à de grandes hauteurs. Là, ce sont les bambous qui forment la masse de la végétation. J'eus, dans ces bois, le plaisir de retrouver de belles lianes } j'en observai une, entre autres, qui se contournait autour d'un arbre comme le serpentin d'un alambic , mais qui , par une singularité fort remarquable , laissait, de tous les côtés , une grande distance

1 Peut-être, dans quelques parties de la province des Mines, donne- 1- on à une autre espèce le nom de guaribas. Quoi qu'il en soit , celle dont il s'agit ne peut être que le mycetes ursinus.

entre l'arbre et elle. Précédemment j'avais revu une de ces grandes aroïdes parasites dont les longues racines produisent des effets si variés dans les forets d'Uba. Cette plante croît, à de très-grandes hauteurs, sur le tronc des arbres les plus élevés 5 sa souche embrasse leur "circonférence, et forme, autour d'eux, comme une sorte de couronne d'où s'élèvent des tiges nombreuses disposées circulairement \ Celles-ci , que je crois hautes d'environ trois pieds et grosses comme le bras, sont tortueuses. La marque des feuilles qui les couvrirent autrefois les fait ressembler à autant de serpens, et elles sont couronnées par des feuilles nouvelles, grandes, sagittées et d'un vert obscur-, enfin, de la partie inférieure de la plante pendent d'im-

1 II serait probablement plus rigoureusement exact d'appeler cette souche une tige et les tiges des rameaux; en elTet, je suis porté à croire que, dans la jeunesse de la plante, ce que je nomme ici tige n'existe pas encore, et que la souche porte des feuilles. Quoi qu'il en soit, l'aroïde parasite que je décris, ne saurait être qu'un cipô d'imbé ; mais il n'est pas impossible que sous ce nom il existe plusieurs espèces botaniques. Les cipôs d'imbé sont du nombre de ces plantes curieuses dont les naturalistes sédentaires doivent s'attacher à suivre tous les développemcns. Comme on le verra dans ma seconde Relation, on fait des chapeaux avec les racines du cipô d'imbé, et les Indiens se servent de l'écoree lisse, brune et luisante de ces racines pour attacher les plumes de leurs flèches. — Le mot ymbé, que je trouve uniquement dans des composés, veut dire , à ce qu'il paraît , chose réunie , chose en grappes, nom qui convient aux fruits des aroïdes. ( Tes. leng. guar.)

4oo VOYAGE

menses fibres radicales plus droites qu'un fil à plomb. Dans l'individu que je vis près de Turvo, ces racines ne tombaient que d'un côté; elles étaient extrêmement rapprochées, et formaient, pour ainsi dire, un faisceau ; parfaitement distinctes dans la plus grande partie de leur longueur , elles se soudaient cependant à environ quinze pieds de la terre -, elles s'anastomosaient, et se séparaient ensuite pour se souder encore. Entre Turvo Pequeno et Caria Brava, à environ douze ou quinze lieues portugaises de Villa do Principe, je trouvai une rivière d'une grandeur médiocre , et je la côtoyai pendant quelque temps. Cette rivière, qui prend sa source dans la Serra dltambé x , porte d'abord le nom de Rio Vermelho (la rivière rouge), qu'elle quitte ensuite pour prendre celui cle Sussuhy'1, et elle va se jeter dans le Rio Doce. Comme on le verra plus bas , elle pourra un jour devenir très-utile

1 Cette serra, élevée de 5,590 p. français (Spix etMart.) au-dessus du niveau de la mer, est probablement la plus haute de celles que l'on a mesurées dans la province des Mines; elle est, dit-on, très-difficile à monter, et donne son nom

à un village situé à une demi -lieue de Villa do Principe. , Ce village ne doit pas être confondu avec celui que j'ai décrit au XIIIe chapitre de ce volume.

2 Casai a écrit Sassuhf, Pizarro Sassuhy et Suassuhy, Spix et Martius Sussuhf. Je préfère cette dernière orthographe, parce que je la crois conforme à la prononciation usitée dans le pays. D'ailleurs , Sussuhy me paraît venir des mots indiens cuchu, petit perroquet, et ï, eau (dans la lin— goa gérai, jr'g) , rivière des petits perroquets.

AU BRESIL. 4<>i

au pays, puisque le Rio Doce est susceptible d'être rendu navigable, et. qu'il porte ses eaux à la mer. Celles du Sussuhy, dans la partie de son cours où je le côtoyai, sont troubles et d'une vilaine couleur; les bois vierges s'avancent jusque sur ses bords; de vieux troncs renversés se montrent çà et là dans son lit , et les rameaux élégans des bambous, tombant de la cime des plus grands arbres, viennent se balancer à sa surface.

hafazenda de Cana Brava (canne sauvage), où je fis balte, deux jours après avoir quitté Turvo Pequeno, doit son nom à un ruisseau qui se jette, près d'elle, dans le Sussuhy. Ce ruisseau traverse des marais audessus de Cana Brava, et il avait causé des maladies dangereuses dans cette habitation, quelques années avant mon voyage.

Lafazenda où je couchai le jour que je quittai Cana Brava , porte le nom à'Aldea de S. Nicolao , parce qu'effectivement, il n'y a que peu d'années encore, il y avait, dans cet endroit, un aldea ou village d'Indiens. Environ deux cents individus déjà civilisés de la nation des Monoxôs , étaient venus de Cuyaté s'établir dans ces bois; ils y construisirent un rancho qu'ils couvrirent d'écorces d'arbres; ils se mirent à cultiver la terre, et j'ai vu, dans la forêt, des bananiers qu'ils avaient plantés et qui aujourd'hui semblent être sauvages. Cependant , au bout de quatre ans, ces Monoxôs brûlèrent leur rancho, et ils se retirèrent à Passanha , où on les réunit aux Indiens Malalïs, afin de s^ervir des uns et des autres pour faire la guerre

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