‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 5 sur 54 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Le goût de l'histoire naturelle fait naître celui de voyager. Après avoir étudié les objets qui l'entourent, l'observateur sent le besoin d'en examiner d'autres encore, et de là ce désir ardent qu'ont éprouvé presque tous les naturalistes d'aller visiter des contrées lointaines.

Lorsque le roi Jean VI transporta à Rio de Janeiro le siège de son empire , le Brésil fe e*;fin ouvert aux étrangers. Cette terre, neuve encore, promettait aux naturalistes les plus riches moissons ; ce fut elle que j'entrepris de parcourir.

M. le duc de Luxembourg avait été nommé ambassadeur de France près la cour de Portugal. Je sollicitai de lui l'honneur de l'accompagner; il accéda à ma demande avec cette bienveillance qui le caractérise, et, le ier avril 1816, je partis de Brest avec l'ambassadeur sur la frégate UHermione.

Les courtes relâches que nous fîmes en Portugal , à Madère et à Ténériffe, ne me permirent pas de me livrer à beaucoup de recherches sur leurs productions, et je croirais inutile de décrire encore des pays qui l'ont été tant de fois.

Je ne décrirai pas davantage la ville de Rio de Janeiro qui, sous plusieurs rapports, est aujourd'hui aussi bien connue que les plus grandes capitales de l'Europe. Nous y arrivâmes le ier juin , après la traversée la plus heureuse , et monsieur l'ambassadeur y resta quelques mois. J'employai ce temps à en parcourir les environs , et je recueillis un assez grand nombre de plantes , trop souvent contrarié dans leur dessiccation par l'excessive humidité du climat,

Après le départ de l'ambassadeur, un homme généreux auquel j'avais été recommandé, M. le commandeur J. Rodmgues Peueira. de Almeida , me proposa de l'accompagner jusqu'à son habitation, située près de la rivière du Parahyba, à environ vingt- cinq à trente lieues de Rio de Janeiro : j'acceptai cette offre avec autant d'Smpf essement que de reconnaissance. Je regardais cette petite excursion tout à la fois comme un moyen de me distraire de l'isolement où je me trouvais, et comme une occasion de me préparer d'une manière agréable à de plus longs voyages.

Le jour destiné pour notre départ, nous nous rendîmes de bonne heure à l'une des calles où nous attendaient les barques sur lesquelles nous devions traverser la baie. La société nombreuse qui devait accompagner le commandeur jusqu'à son habitation , se partagea , et je montai sur l'une des barques avec lui et quelques étrangers. Quatre nègres nous conduisaient*, chacun d'eux sur un banc séparé appuyait un de ses pieds sur le banc qui était devant lui , et donnait alternativement un coup de rame en se levant et un autre moins fort en restant assis. Ces hommes rament de cette manière avec un ensemble remarquable, et, pendant notre petite navigation qui dura quelques heures , ils ne firent aucun usage du gouvernail. Il nes,t aucun voyageur qui n'ait eu l'occasion d'observer que pour tous, les exercices où il faut de la mesure et de la précision, les Africains sont généralement supérieurs aux peuples de l'Europe. Leurs chants et leurs danses sont barbares sans doute \ mais ils savent y porter

une justesse qui est souvent inconnue aux Français d'une classe inférieure.

Les barques sur lesquelles nous étions montés étaient construites avec soin et couvertes clans une partie de leur longueur. On en trouve toujours un grand nombre de semblables dans le port de Rio de Janeiro, et on les loue à des prix modérés pour faîre des promenades sur la baie.

Le ciel était brillant et sans nuage; la mer était parfaitement calme , et la fraîcheur du matin nous permettait de jouir tout à notre aise de la vue délicieuse de la rade. Ce n'étaient plus ces points de vue austères et majestueux si communs autour de Rio de Janeiro qui s'offraient à nos regards-, tout était riant autour de nous. Des barques nombreuses se croisaient en tous sens, et les pirogues légères, creusées dans un seul tronc d'arbre, semblaient voltiger sur les eaux. Différentes îles qui s'élèvent peu au-dessus de l'eau passèrent rapidement sous nos yeux , et chacune d'elles aurait offert au paysagiste de quoi exercer ses pinceaux. Quelques-unes ne sont qu'un amas de rochers amoncelés et arrondis, au milieu desquels naissent des broussailles -, un plus grand nombre présentent l'aspect agréable de la culture. Dans presque toutes, on voit une ou deux petites maisons remarquables par leur propreté extérieure et par une sorte d'élégance qui leur est particulière. Ordinairement fort basses, comme toutes celles des environs de Rio de Janeiro, ces maisons ont également un toit presque plat relevé aux extrémités à la manière des pavillons chinois et cou-

vert en tuiles creuses. Des groupes de bananiers entourent ces petites habitations, et souvent un cocotier, en s'élevant au-dessus de leur toit, ajoute encore à ce quelles ont de pittoresque, par l'élégance et la simplicité de ses formes.

Auprès de quelques îles nous vîmes des nègres qui, dans l'eau jusqu'à la ceinture, ramassaient des coquillages. Comme la pierre calcaire ne se trouve point dans les environs de Fuo de Janeiro , on la remplace souvent par des coquilles. Pour en obtenir de la chaux, on forme de grands cônes en plaçant alternativement, les uns au-dessus des autres, des lits épais de coquilles et de bois , et c'est là que Ton allume le feu. Le travail de ramasser les coquilles dans l'eau est l'un des plus contraires à la santé des nègres , et leur cause souvent des maladies dangereuses.

Nous passâmes entre la terre ferme et l'Ile du Gouverneur (Ilha do Governador), la plus grande de toute la baie, et nous arrivâmes à l'embouchure de la petite rivière de Mirity.

Pendant qu'il fut soumis au système colonial , le Brésil avait été fermé aux étrangers avec un si grand soin , que dans un livre imprimé en France il y a à peine douze ou treize ans, on demandait encore si la baie de Rio de Janeiro n'était pas l'embouchure d'un grand fleuve. Cette baie est aujourd'hui aussi bien connue que nos rades les plus fréquentées ; l'émulation des Européens est telle, que peu d'années leur ont suffi pour acquérir sur le Brésil des notions parfaitement exactes, et bientôt ils auront décrit jusqu'au plus petit

insecte, jusqu'à la moindre graminée de ce pays immense, qui tout récemment encore se présentait à leur imagination entouré de ce merveilleux qui s'attache toujours aux objets lointains et peu connus.

Une foule de rivières se jettent dans la baie de Rio de Janeiro : prenant leurs sources dans les montagnes voisines, elles ont en général un .couks de peu d'étendue; mais elles facilitent le transport des denrées, et sont de la plus grande utilité pour l'approvisionnement de la capitale.

Dans la partie où nous la remontâmes , celle de Mirity a un cours à peine sensible. Ses eaux sont saumâtres et traversent un terrain très -bas, marécageux et entièrement couvert de deux espèces d'arbres aquatiques. Des terrains de même nature ne sont pas trèsrares autour de Rio de Janeiro-, on ne songe point encore à les mettre à profit, mais, comme la population de la capitale du Brésil augmente avec la plus étonnante rapidité, un temps viendra bientôt sans doute où l'on cherchera à tirer parti des terres qui aujourd'hui restent inutiles. Alors on pourra probablement consolider les rivages marécageux , en y plantant des bananiers comme on l'a essayé quelquefois avec succès dans une autre partie de l'Amérique méridionale; on remplacera les bananiers par la canne à sucre, et, si d'abord un goût peu agréable ne permet pas qu'on l'emploie à autre chose qu'à faire de l'eaude-vie, bientôt elle reprendra sa douceur ordinaire'.

1 C'est, m'a- 1- on dit, ce qui est arrivé à Cayenne.

Arrivés au lieu où Ton a coutume d'embarquer les denrées que Ton envoie à Rio de Janeiro par la rivière de Mirity, nous mîmes pied à terre et montâmes sur des mulets que M. d'Almeida avait fait venir de son habitation. Nous traversâmes par un chemin sablonneux un pays égal, entrecoupé de bois et de quelques pâturages* et, après avoir passé devant plusieurs sucreries, nous arrivâmes à Hyguassû, ou plus communément Aguassu1 , chef- lieu d'une paroisse du même nom.

Il n'y a point à Aguassu 2 de village proprement dit} on y voit seulement quelques maisons éparses, pour la plupart assez écartées les unes des autres , et dont plusieurs sont bâties autour d'une grande place couverte d'un beau gazon. Ces maisons, qui n'ont qu'un rez-de-chaussée, sont occupées par des cabaretiers, par des marchands dont les boutiques sont assez bien fournies, et qui vendent tout à la fois et de la mercerie et des étoiles, et enfin par des maréchaux dont l'état est ici plus nécessaire que tout autre, à cause du passage continuel des muletiers de Minas Geraes qui viennent de descendre la montagne. C'est à Aguassu

1 Hy et guassu , grande eau.

3 On verra bientôt que je repassai par le chemin d'Aguassu à Ubâ, en commençant environ deux mois plus tard mon voyage de la province des Mines. Pour ne pas revenir deux fois de suite sur la description des mêmes lieux , j'ai cru pouvoir présenter dans le même cadre les diverses observations faites à des époques aussi rapprochées.

que commence à devenir navigable la petite rivière à laquelle ce lieu doit son origine et son nom. La rivière d'Aguassu prend naissance à peu de distance de la grande Cordilière, et se jetant comme celle de Mirity dans la baie de Rio de Janeiro , elle offre aux planteurs du voisinage un moyen commode pour transporter leurs denrées à la ville. 0

En quittant Aguassû , nous nous trouvâmes sur cette route que l'on appelle le chemin de terre (caminho cla terra). On lui donne ce nom, parce qu' en la suivant, on parvient à Rio de Janeiro , sans être obligé de s'embarquer, tandis que la grande route de Villa Rica ■ ne va que jusqu'au village de Porto da Estrela, qui est situé au fond de la baie, et où Ton est obligé de prendre des barques pour arriver à la capitale. Ceux des Mineiros qui craignent la mer, et il en est un grand nombre , se détournent de la grande route vers la rivière du Parahyba, et ils prennent le chemin de terre ; les caravanes qui viennent des parties occidentales de la province de Minas Geraes arrivent aussi au chemin de terre par des routes dont je parlerai ailleurs.

En quittant Aguassii, on n'a guère qu'une demi-lieue à faire pour arriver au pied des montagnes. Le terrain continue à être assez égal -, mais le voisinage de la grande Cordilière donne au paysage un aspect plus austère.

Nous fîmes halte à une espèce d'auberge appelée

1 La capitale de la province de Minas Geraes.

Bemfica " , où s'arrêtent ordinairement les caravanes qui doivent monter la Cordilière et celles qui viennent de la descendre. Cette habitation est située à environ neuf lieues de Rio de Janeiro, vers l'extrémité d'une avance assez étroite que la plaine fait entre les montagnes. Devant le bâtiment , qui est adossé à une colline , s'étend une, belle pelouse parsemée de quelques groupes de goyaviers 5 au-delà coule la petite rivière d'Hytû ou Hutâm % dont on entend le murmure, mais que l'on n'aperçoit point, parce qu'elle est cachée par les arbrisseaux qui la bordent -, plus loin enfin des montagnes élevées se développent en demi-cercle et oifrent sur leurs flancs un amphithéâtre de bois vierges majestueux. Ce charmant paysage est animé par les bêtes de somme qui paissent çà et là, et par des groupes de muletiers dont les uns déchargent leurs marchandises , et dont les autres se reposent déjà des fatigues de la journée, étendus nonchalamment sur le gazon.

Les montagnes au pied desquelles nous étions alors font partie de l'immense chaîne qui, après avoir pris naissance dans le nord du Brésil, se prolonge parallèlement à la mer, laisse peu d'intervalle entre elle et le rivage, traverse les provinces du Saint-Esprit , de Rio de Janeiro, de Saint-Paul, de Sainte-Catherine , et qui , à l'entrée de celle Rio Grande de S. Pedro , décrit,

1 Ce nom est cependant moins connu que celui de Pc du Serra qui signifie simplement le pied de la montagne. a Mot indien qui signifie cascade.

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vers l'ouest , une large courbure pour aller finir dans les Missions del'Uraguay. Cette cordilière qui change continuellement de nom, tantôt ne laisse qu'un intervalle étroit entre elle et l'Océan, et tantôt s'écarte davantage vers l'ouest. Il est inutile de faire sentir quelle barrière formidable elle opposerait aux étrangers qui voudraient s'emparer du Brésil. Ils pourraient sans doute se rendre maîtres de quelques ports- mais il faudrait qu'ils s'approvisionnassent par la mer, car rien ne serait plus facile que de défendre le petit nombre de défilés et de chemins difficiles qui établissent une communication entre le littoral et l'intérieur. Les terrains qui s'étendent entre l'Océan et la grande Cordilière, sont généralement plats ou coupés de quelques collines. Excepté dans la province de Rio Grande et les parties trop sablonneuses des autres provinces , ces terrains sont couverts de forets vierges ou ils le furent autrefois, avant que la main des hommes les eût détruites x, et c'est aussi la même sorte de végétation que présente dans toute son étendue la Cordilière elle-même \

Lorsqu'un Européen arrive en Amérique, et que, dans le lointain, il découvre des bois vierges pour la

1 II est possible que, dans la province de Rio Grande, il existe quelques bois vierges au nord- est de la grande Cordilière. 11 est possible aussi qu'au sud -est de la province de Sainte -Catherine il se trouve quelques campos entre la grande chaîne et l'Océan.

2 Voyez mon introduction à Y Histoire des plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay.

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première fois, il s'étonne de ne plus apercevoir quelques formes singulières qu'il a admirées dans nos serres chaudes, et qui sont ici confondues dans les massesil s'étonne de trouver, dans les contours des forêts, aussi peu de différence entre celles du Nouveau- Monde et celles de son pays; et, si quelque chose le frappe, c'est uniquement la grandeur des proportions et le vert foncé des feuilles qui, sous le ciel le plus brillant , communique au paysage un aspect grave et austère. Pour connaître toute la beauté des forets équinoxiales, il faut s'enfoncer dans ces retraites aussi anciennes que le monde. Là rien ne rappelle la fatigante monotonie de nos bois de chênes et de sapins-, chaque arbre a pour ainsi dire un port qui lui est propre-, chacun a son feuillage, et souvent offre une teinte de verdure différente de celle des arbres voisins. Des végétaux gigantesques, qui appartiennent aux familles les plus éloignées, entremêlent leurs branches et confondent leur feuillage. Les bignonées à cinq feuilles croissent à côté des cœsalphiia ? et les fleurs dorées des casses se répandent en tombant sur des fougères arborescentes. Les rameaux mille fois divisés des myrtes et des eugenia font ressortir la simplicité élégante des palmiers, et, parmi les mimoses aux folioles légères, le cecropia étale ses larges feuilles et ses branches qui ressemblent à d'immenses candélabres. La plupart des arbres s'élèvent parfaitement droits à une hauteur prodigieuse ; il en est qui ont une écorce entièrement lisse-, quelques-uns sont défendus par des épines , et les énormes troncs d'une espèce de figuier

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sauvage s'étendent en lames obliques qui semblent les soutenir comme des arcs - boutans. Les fleurs obscures de nos hêtres et de nos chênes ne sont guère aperçues que par les naturalistes-, mais, dans les forêts de F Amérique méridionale, des arbres gigantesques étalent souvent les plus brillantes corolles. Les cassla laissent pendre de longues grappes dorées -, les vochisia redressent dés thyrses de fleurs bizarres 5 des corolles tantôt jaunes et tantôt purpurines , plus longues que celles de nos digitales, couvrent avec profusion les bignonées en arbres, et des chorisia se parent de fleurs qui ressemblent à nos lis pour la grandeur et pour la forme, comme elles rappellent Y alstrœmeria pour le mélange de leurs couleurs. Certaines formes végétales qui ne se montrent chez nous que dans les proportions les plus humbles, là se développent, s'étendent et paraissent avec une pompe inconnue sous nos climats. Des borraginées deviennent des arbrisseaux -, plusieurs euphorbiacées sont des arbres majestueux , et Ton peut trouver un ombrage agréable sous le feuillage épais d'une composée \ Mais ce sont principalement les graminées qui montrent le plus de différence dans leur végétation. S'il en est une foule qui n'acquièrent pas d'autres dimensions que celles de nos bromes et de nos fétuques, et qui, formant aussi la masse des gazons, ne diffèrent des espèces européennes que par leurs tiges plus souvent rameuses et

1 Je dois dire que ce n'est point dans un bois vierge que j'ai observé la composée dont je parle ici.

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leurs feuilles plus larges, d'autres s'élancent jusqu'à la hauteur des arbres de nos forêts et présentent le port le plus gracieux. D'abord droites comme des lances et terminées par une pointe aiguë , elles n'offrent à leurs entre -nœuds qu'une seule feuille qui ressemble à une large écaille-, celle-ci tombe-, de son aisselle naît une couronne de rameaux courts chargés de feuilles véritables : la tige du bambou se trouve ainsi ornée , à des intervalles réguliers , de charmans verticilles 5 elle se courbe et forme entre les arbres des berceaux élégans.

Ce sont principalement les lianes qui communiquent aux forêts les beautés les plus pittoresques ; ce sont elles qui produisent les accidens les plus variés. Ces végétaux, dont nos chèvre -feuilles et nos lierres ne donnent qu'une bien faible idée, appartiennent, comme les grands végétaux, à une foule de familles différentes. Ce sont des bignonées , des bauhinia, des cissus, des hippocratea , etc., et, si toutes ont besoin d'un appui, chacune a pourtant un port qui lui est propre. A une hauteur prodigieuse une aroïde parasite appelée cipô d'imbé ceint le tronc des plus grands arbres ; les marques des feuilles anciennes qui se dessinent sur sa tige en forme de losanges , la font ressembler à la peau d'un serpent; cette tige donne naissance à des feuilles larges, d'un vert luisant, et à la partie inférieure du tronc naissent des racines grêles qui descendent jusqu'à terre droites comme des fds à plomb. L'arbre qui porte le nom de cipô matador ou la liane meurtrière a un tronc aussi droit que celui

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de nos peupliers ^ mai%trop grêle pour se soutenir isolément, il trouve un support dans un arbre voisin plus robuste que lui 5 il se presse contre sa tige à l'aide de racines aériennes qui, par intervalles, embrassent celle-ci comme des osiers flexibles } il s'assure et peut défier les ouragans les plus terribles. Quelques lianes ressemblent à des rubans ondulés-, d'autres se tordent ou décrivent de larges spirales ; elles pendent en festons, serpentent entre les arbres, s'élancent de l'un à l'autre, les enlacent et forment des masses de branchages, de feuilles et de fleurs, où peut-être l'observateur aurait peine à rendre à chaque végétal ce qui lui appartient.

Mille arbrisseaux divers , des mêlas tomées , des borraginêes , des poivres, des acanthées , etc. , naissent au pied des grands arbres, remplissent les inter- I valles que ceux-ci laissent entre eux, et offrant leurs fleurs au naturaliste , le consolent de ne pouvoir atteindre celles des arbres gigantesques qui élèvent au- ! dessus de sa tête leur cime impénétrable aux rayons du soleil. Les troncs renversés ne sont point couverts seulement d'obscures cryptogames-, les tillandsia, les orchidées aux fleurs bizarres , etc. , leur prêtent une parure étrangère, et souvent ces plantes ellesmêmes servent d'appui à d'autres parasites. De nombreux ruisseaux coulent ordinairement dans les bois vierges; ils y entretiennent la fraîcheur-, ils offrent au voyageur altéré une eau délicieuse et limpide, et sont bordés de tapis de mousses , de lycopodes et de fougères, du milieu desquelles naissent des bégonies aux

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tiges délicates et succulentes, aux feuilles inégales, aux fleurs couleur de chair.

Excitée sans cesse par ses deux agens principaux, l'humidité et la chaleur, la végétation des bois vierges est dans une activité continuelle ; l'hiver ne s'y distingue de l'été que par une nuance de teinte dans la verdure du feuillage, et si quelques arbres y perdent leurs feuilles, c'est pour reprendre aussitôt une parure nouvelle. Mais il faut en convenir, cette végétation , qui ne se repose jamais, ne permet pas qu'on trouve dans les bois vierges autant de fleurs que dans les pays découverts. La floraison met, comme l'on sait, un terme à la végétation ; les arbres qui produisent sans cesse des branches et des feuilles ne sauraient donner des fleurs continuellement; et, par exemple, un qualeaGestasiana, qui s'était chargé de fleurs élégantes, est ensuite resté pendant cinq ans sans en rapporter de nouvelles \

Il ne faut pas croire que les forêts vierges soient partout absolument les mêmes ; elles offrent des variations suivant la nature du terrain, l'élévation du sol et la distance de l'équateur. Les bois des environs de Rio de Janeiro ont plus de majesté que tous ceux que j'ai vus dans les autres parties du Brésil, peut-être parce que l'humidité n'est nulle part aussi grande; cependant les forêts des provinces du Saint-Esprit et de Minas Geraes , celles même des provinces plus mé-

1 Je dois cette espèce à mon excellent ami M. le comte de Gestas , consul général de France , et c'est à lui que je l'ai dédiée... Voyez mon travail sur les Vochisiées dans le& Mémoires du Muséum,

ridionales de Saint- Paul et de Sainte -Catherine, ont aussi leurs beautés, et à mesure que j'avancerai dans mes récits , je tâcherai de faire connaître les différences qui m'ont frappé le plus.

Si les forêts vierges servent de retraite à quelques animaux dangereux, tels que des serpens , elles sont l'asile d'un nombre bien plus considérable d'espèces entièrement innocentes \ des cerfs , des tapirs , desj agoutys , plusieurs espèces de singes , etc. Les hur lemens des macacos barbados , répétés par les échos , ressemblent au bruit d'un vent impétueux qui s'in terromprait par intervalles en se ralentissant peu à peu. Des milliers d'oiseaux, dont le plumage diffère autant que les mœurs , font entendre un ramage confus ; les batraciens y mêlent leurs coassemens aussi variés que bizarres, et les cigales leurs cris aigus el monotones. C'est ainsi que se forme cette voix du désert, qui n'est autre chose que l'accent delà crainte, de la douleur et du plaisir, exprimé de différentes! manières, partant d'êtres divers. Au milieu de tou ces sons, un bruit plus éclatant frappe les airs, fait retentir la forêt et étonne le voyageur. Il croit en tendre les coups d'un marteau sonore qui tombe sui l'enclume et auquel succéderait le travail étourdis sant de la lime s'exerçant sur le fer. Le voyageur re garde de tous côtés, et il s'étonne, lorsqu'il découvre que des sons qui ont autant de force sont produits par un oiseau gros comme un merle qui, presque immobile au sommet d'un arbre desséché, chante, s'interrompt, et attend pour recommencer qu'un autn

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individu de son espèce ait répondu à ses açcens. C'est Je casmaryjichos jiudicollis, Tem., qui change de plumage à ses difFérens âges, et qui, après avoir été d'un vert cendré, finit par devenir aussi blanc que nos cygnes : les Mineiros l'appellentyér/wfor, à cause de ses chants, et dans les provinces de Rio de Janeiro etduSaint-Espuit, on lui donne le nom à'araponga, évidemment emprunté des Indiens.

Des myriades d'insectes habitent les bois vierges et excitent l'admiration du naturaliste, tantôt par la singularité de leurs formes, tantôt par la vivacité de leurs couleurs. Des nuées de papillons se reposent sur le bord des ruisseaux ; ils se pressent les uns contre les autres , et, de loin, on les prendrait pour des fleurs dont la terre serait jonchée. Un superbe papillon bleu erre entre les grands arbres d'un vol lourd et incertain ; il déploie un instant ses ailes qui sont en dessus d'un azur éclatant et nacré 5 cependant il les applique bientôt l'une contre l'autre ; il a caché leur surface brillante pour ne plus montrer que le côté inférieur qui est d'un gris foncé : il disparaît ainsi dans l'obscurité de la foret } mais on a le plaisir de l'apercevoir plus loin, encore orné de ses brillantes couleurs.

Après avoir quitté la maison de Bemfica , nous traversâmes à gué la petite rivière d'Hy tu x qui est peu pro-

1 Pour les noms propres , j'ai suivi, au'ant qu'il m'a été possible , l'orthographe et l'accentuation portugaises. L'accent tombe ordinairement sur la pénultième syllabe , et quand il y a exception , elle est indiquée par le signe ', mis tome i. 2

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fonde et coule avec rapidité. Parmi les arbrisseaux qui la bordent, il est impossible de ne pas remarquer des ingas aux longues étamines, une borraginée dont les fleurs blanches réunies en cime ressemblent à celles de notre liseron , et enfin une myrtée remarquable par la grandeur de ses feuilles, par son calice qui s'ouvre comme un couvercle , et par le goût de ses fleurs , qui rappelle celui du clou de gérofle (calyptranthes aromatica. Aug. de S. Hil.). On ne saurait s'empêcher d'admirer aussi un petit arbrisseau touffu qui croît parmi les pierres dans le lit même du ruisseau, et qui appartient à la famille des rubiacées. Son feuillage est d'un vert luisant, ses branches étalées s'étendent au-dessus de l'eau , et elles se terminent par une espèce d'ombelle composée de longues corolles d'un aussi beau rouge que celui des fleurs du grenadier.

Au-delà de la rivière d'Hylû , le chemin s'élève peu à peu au-dessus d'un ravin étroit qui sépare deux hautes montagnes couvertes de forêts. Jusqu'alors j'avais vu peu de bois vierges dont le feuillage fût d'un vert aussi sombre et dont la végétation fût aussi vigoureuse. Les arbres , pressés les uns contre les autres, ne laissent point aux lianes assez d'air ni d'espace pour croître au milieu d'eux, leur feuillage touffu affaiblit la lumière du jour, et leurs branches entrelacées dérobent au voyageur la vue d'un torrent qui coule en mugis-

sur la voyelle accentuée. Ce signe, placé sur IV, n'indique pas que cette lettre doit être prononcée comme notre c fermé, mais comme notre e ouvert

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sant au fond du ravin. Après avoir monté pendant quelque temps, je regardai en arrière : le chemin que nous avions suivi et le ravin qu'il côtoie se découvraient à mes regards. Par une illusion d'optique assez singulière, un arbre gigantesque, à tige parfaitement droite , paraissait placé au milieu du chemin , et , isolé dans une masse immense de verdure, il semblait un roi entouré de son peuple. A mesure que nous montions, le bruit du torrent s'affaiblissait, et le silence des bois était à peine troublé de loin en loin par le chant de quelques oiseaux et les sons grêles que faisaient entendre de petites espèces de cigales. Dans un enfoncement humide et ombragé, j'aperçus un erinus dont les fleurs, disposées en ombelle et d'un violet rougeâtre, ressemblaient à celles de la primevère à grandes corolles \ Des plantes que Ton puisse rapporter aux genres de la flore française sont, comme l'on sait, fort rares sous les tropiques, et je n'en recueillis jamais , dans le cours de mes voyages, sans éprouver quelque attendrissement. Cet erinus me rappela, avec celui des Alpes, les riantes campagnes où j'avais vu ce dernier pour la première fois , et les doux souvenirs de la patrie vinrent se mêler au recueillement dans lequel m'avait plongé la vue des forêts sombres et majestueuses que je traversais alors.

Après être montés et descendus plusieurs fois, nous

1 J'ai décrit cet erinus dans les Plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay.

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parvînmes au bout d'une heure au point le plus élevé. Là , une vue aussi étendue que variée s'offrit à mes regards. Nous découvrîmes toute la plaine, les collines qui la coupent çà et là , et plus loin les montagnes pittoresques de Tijuca et du Corcojado. Sur la gauche l'horizon était borné par la baie de Rio de Janeiro, et comme l'entrée de celle-ci était cachée par des vapeurs, elle se montrait à mes yeux avec l'apparence d'un immense lac parsemé d'îles.

En descendant la montagne, j'eus le plaisir de trouver en fleur (au commencement de décembre) un grand nombre de taquarassû , la plus grande espèce de bambou qui croisse au Brésil. Ces graminées gigantesques peuvent s'élever à cinquante ou soixante pieds de hauteur ; leurs tiges , d'un vert mat , ont la grosseur du bras; presque dès leur origine, elles se courbent en berceau , et souvent leur extrémité retombe sur la terre. A leurs nœuds , qui sont éloignés les uns des autres de plusieurs pieds, naissent des verticilles de rameaux courts et chargés de feuilles lancéolées. Il se passe plusieurs années depuis la naissance du taquarassû jusqu'à l'époque de sa floraison , qui met un terme à son existence. D'immenses panicules de quinze à vingt pieds de long se développent à l'extrémité de sa tige; mais alors la plante a perdu presque toute sa beauté ; il ne lui reste presque plus de feuilles ; la teinte grisâtre de ses fleurs semble annoncer sa destruction prochaine , et la raideur des rameaux écartés de sa panicule achève de lui ôter toute son élégance. Le taquarassû est au reste une plante fort utile. Des

échelles légères et solides se font avec les tiges adultes , et , comme ces tiges sont creuses , on se sert souvent de leurs entre - nœuds , qui sont fermés par des cloisons transversales , soit pour aller puiser de l'eau , soit pour mettre l'huile de ricin qu'on vend dans les tavernes. Quand ces mêmes tiges sont encore très -jeunes , on les emploie pour faire des chapeaux-, à cet effet on les fend par la moitié -, on les expose au feu afin de leur enlever leur couleur verte ; ensuite on les met au soleil , et il s'en détache une écorce mince , flexible, d'un blanc verdâtre et mat, dont on forme des tresses.

Nous nous arrêtâmes quelques instans dans une vallée profonde qui porte le nom à" As Pedras , et j'eus l'occasion d'y observer un effet de végétation assez remarquable (au commencement de décembre). Sur le bord d'un ruisseau était un rocher isolé : il avait la forme d'un carré long ; ses côtés semblaient taillés à pic , et son sommet arrondi était couvert de plantes. Parmi elles, étaient un grand Sombre de fougères à feuilles linéaires et étroites semblables à cellesde notre osmunda spicant, L. Ces feuilles , longues de sept à huit pieds, s'inclinant dès leur naissance , tombaient perpendiculairement le long des côtés du rocher et à sa partie supérieure; celui-ci se trouvait ainsi revêtu de bandelettes de verdure qui , serrées les unes contre les autres, ne laissaient voir la pierre nue qu'à travers leurs découpures horizontales.

Après avoir traversé la vallée d'As Pedras, nous trouvâmes la montagne qu'on appelle Serra da

Viuva ' , et qui est moins haute que celle que nous venions de descendre. Au-dessus du chemin, sur le penchant de la montagne , j'aperçus pour la première fois une réunion considérable de fougères en arbre , plante dont je n'avais vu jusqu'alors que des pieds isolés. Ces fougères atteignaient trente ou quarante pieds \ leur tige droite , cylindrique , parfaitement égale dans toute sa longueur , portait l'empreinte des anciennes feuilles -, elle pouvait avoir trois à cinq pouces de diamètre, et elle se terminait par une touffe de feuilles très-longues , qui, après s'être élevées d'abord dans une direction presque droite, se courbaient ensuite avec grâce. Des palmiers élégans se mêlaient aux fougères arborescentes qui leur ressemblent tant pour l'ensemble de leurs formes, mais qui en diffèrent parce qu'elles sont généralement moins grandes, et que leur feuillage est finement découpé. Comme ces végétaux naissaient sur le flanc de la montagne à des hauteurs différentes , leurs feuilles se trouvaient souvent confondue , et ce mélange ôtait à chaque espèce ce que la répétition de ces formes si bien prononcées aurait eu de trop monotone.

A peu près sur le sommet de la montagne , mon attention fut excitée par un coassement grave et répété par intervalles. Je descendis de cheval, et, m'étant approché d'un marais, je vis sur les herbes dont il était couvert une multitude de petites grenouilles

1 11 est vraisemblable que ce n'est pas une montagne unique qui porte ce nom.

d'un jaune doré. Non -seulement le marais en était rempli, mais encore il y en avait un grand nombre sur les bambous voisins, et même sur le tronc des arbres. Elles pouvaient avoir environ deux pouces de longueur -, leur tête était alongée en forme de museau , leurs yeux ressortaient d'une manière remarquable ; elles avaient le cou étroit, le dos enflé, et le corps trèsrétréci immédiatement au-dessus des cuisses. Elles sautaient avec une extrême légèreté, et elles s'élançaient sur les bambous et sur les troncs des arbres où elles grimpaient ensuite avec lenteur dans une position verticale. Lear coassement était absolument semblable à celui des grenouilles communes d'Europe. Quant au coassement grave qui m'avait frappé d'abord, il était produit par une autre espèce de grenouilles que je ne pus voir d'aussi près que les premières , parce qu elles étaient dans une partie plus éloignée du marais : elles me parurent plus grandes ; leur dos était plus aplati, leur corps moins resserré au-dessous de la tête et au-dessus des cuisses, et ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'aucune n'était mêlée parmi les premières. Les batraciens de l'Amérique méridionale ne présenteraient probablement pas moins de différence dans leurs habitudes que dans leurs formes, et ils offriraient sans doute un vaste champ d'observations curieuses au naturaliste qui voudrait les étudier avec soin.

Depuis l'auberge de Bemfica , le chemin avait été presque partout fort étroit et souvent même assez dangereux -, il s'élargit et devient très-beau quand on a descendu la Serra da Viuva^ alors on suit une vallée assez

large, et Ton voit, de distance en distance, des habitations assez bien tenues, autour desquelles on cultive le maïs, le café et la canne à sucre. Dans un lieu humide, voisin d'une de ces habitations , j'aperçus de loin d'immenses paquets de filamens d'un très-beau jaune, qu'on aurait pu prendre pour des écheveaux de fds d'or jetés négligemment sur le gazon : ce n'était autre chose que les tiges longues et très-grêles d'une cuscute à laquelle on attribue dans le Brésil, comme à quelques autres espèces du même genre, des propriétés miraculeuses pour la guérison des maladies de poitrine.

Le troisième jour après notre départ de Rio de Janeiro, nous arrivâmes à Pao Grande, la sucrerie la plus considérable que j'aie vu au Brésil, si j'excepte peut-être celles du Collegio près S. Salvador de Canipos bâties par les jésuites. Après avoir parcouru un pays où l'on ne découvre que de loin en loin quelques traces de la puissance de l'homme, on s'étonne d'apercevoir tout à coup un bâtiment immense entouré de vastes usines. Cependant Pao Grande rappelle bien moins l'aspect de nos châteaux que celui d'un monastère. La maison du propriétaire a un étage sans compter le rez-de-chaussée-, elle présente seize croisées de face ornées de balcons en fer, fabriqués en Europe , et au milieu du bâtiment est une grande chapelle de niveau avec lui , mais dont le toit est tout-àfait distinct. L'autre côté de la maison , qui est adossée à un morne , a deux ailes entre lesquelles est une cour étroite. Comme dans la plupart des maisons portu-

AU BRESIL, s5

gaises et espagnoles, le rez-de-chaussée n'est point habité par les maîtres 5 un escalier en bois , assez mal construit , conduit aux appartenons : ceux du derrière sont réservés pour les dames ; ceux du devant présentent une suite de grandes pièces toutes dépendantes les unes des autres et fort peu meublées 5 au fond de ces pièces* sont de petites cellules obscures fermées par des portes, et c'est là que l'on couche. Cette distribution n'est pas seulement celle de Pao Grande, on la retrouve assez généralement dans les maisons anciennes un peu considérables , et elle est d'accord avec les mœurs. Les femmes , qui vivent peu avec les étrangers , qui même le plus souvent ne se montrent jamais, devaient habiter un local entièrement séparé. Les hommes, ignorant les charmes de la lecture et de l'étude , livrés à leurs plaisirs ou à des occupations extérieures, ont seulement besoin de trouver des appartenons où ils puissent se réunir; et, pour se coucher, il importe assez peu qu'ils aient des chambres obscures ou éclairées : une cellule privée de la lumière est même préférable pour ceux qui veulent dormir pendant le jour.

Les usines et les cases à nègres sont , à Pao Grande , rangées à peu près en demi -cercle devant l'habitation du maître. La distillerie , les chaudières et le moulin à sucre, se suivent dans l'ordre que j'indique, et sont placés dans un bâtiment immense construit en bois et en terre. L'arbre qui fournit le bois extrêmement dur que l'on a employé, porte le nom de barauna et appartient à la famille des légumineuses; pour les toitures,

a6 VOYAGE

on s'est servi des tiges du palmier élancé qu'on appelle palmito. Tout autour de la pièce où sont les chaudières , règne une galerie entourée par une balustrade d'où le propriétaire peut, sans être incommodé, surveiller ses travailleurs. Le moulin à sucre, qui tourne par le moyen de l'eau, est dû à un mécanicien que le marquis de Pombal avait envoyé au Brésil-, à ce moulin étaient jointes d'autres mécaniques plus ou moins utiles, mais elles n'ont point été entretenues. Dans un autre bâtiment sont actuellement un moulin à pilon pour concasser le maïs , un autre pour le moudre , et une râpe pour faire la farine de manhiot-, ailleurs est un moulin à scie , et c'est l'eau qui met en mouvement ces diverses machines.

On voit assez par ce qui précède que l'habitation de Pao Grande doit avoir une très-grande importance; cependant là, à peu près comme ailleurs, on n'observe dans l'art de fabriquer le sucre aucun de ces nombreux perfectionnemens qu'y ont apportés le temps et les progrès des sciences. Je ne veux point parler des procédés inventés récemment pour clarifier et décolorer le sucre , mais de ceux qui sont connus depuis de longues années dans nos colonies-, et, pour avoir une idée de ce qu'est aujourd'hui, chez les Brésiliens, cette fabrication importante, peut-être suffirait- il de lire Pison et Marcgraff , qui écrivaient en i658. Trèspeu de personnes connaissent les changemens queDutrosne a introduits dans 1» manière de disposer les chaudières-, les fourneaux sont toujours construits d'après les principes anciens, et personne n'a songé à

les faire bâtir de manière à ce qu'on puisse les allumer en dehors, méthode qui a paru préférable dans d'autres colonies l : enfin on continue à laisser perdre la bagasse, et le bois est toujours employé comme combustible. Au lieu de faire sécher le sucre dans des étuves, on a l'habitude de l'exposer au soleil, sur des planches ordinairement élevées au-dessus du sol par des poteaux; on perd du temps à le rentrer lorsqu'on est menacé de la pluie -, il est mouillé lorsqu'elle survient inopinément , et le vent y mêle toujours des corps étrangers qui diminuent sa qualité.

Il serait, au reste, injuste d'accuser les Brésiliens du peu de progrès qu'ils ont faits dans les arts les plus nécessaires pour eux. Tout le monde sait que le système colonial tendait à retarder les progrès de l'instruction, et depuis que leurs ports sont ouverts aux étrangers, ceux qui se sont proposés pour être leurs maîtres, auraient eu trop souvent eux-mêmes besoin d'être instruits.

1 J'ai trouvé cette méthode en usage dans le voisinage de Jejuco.

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