SEJOUR A UBA. — LES COROADOS DU RIO BONITO
Arrivée à Ubd. — Histoire de cette habitation. — Des Indiens qui occupaient autrefois ce canton. — M. Jozé Rodriguez. — Commencement de mes collections zoologiques. — Oiseaux des environs d'Uba. — Insectes j espèces phosphoriques ; espèces nuisibles ; puces pénétrantes ; moustiques; borrachudos. — Arrivée des Indiens Coroados à Ubâ; leur danse; leur manière de manger; discours singulier de l'un d'eux. — • Danse des nègres créoles et mozambiques. — Histoire des Coroados du Rio Bonito ; leur industrie ; leurs mœurs ; portrait de ces Indiens ; leur langage. — Abondance de la chasse après la pluie. — Sarigue. — Retour à Rio de Janeiro.
Après avoir quitté Pao Grande , nous traversâmes de nouvelles forêts , et bientôt nous arrivâmes à Uba. Cette habitation située tout près du Parahjba, et dans le bassin de ce fleuve, n'est guère élevée que de six cents pieds au-dessus du niveau de la mer , -, la chaleur y est presque aussi forte qu'à Rio de Janeiro , et les terres sont très-propres à la culture du sucre. Le nom d'Uba est celui d'une graminée fort élevée, qui croît sur le bord des eaux et qui est commune sur ceux d'une rivière voisine de l'habitation où j'étais alors.
1 Observation de M. d'Eschwege.
Pendant tout mon séjour au Brésil, je ne passai nulle part des instans plus heureux; chaque jour je faisais de longues courses dans les forets ou sur les bords de la rivière-, je rapportais une foule d'objets qui m'étaient inconnus, et je me livrais tranquillement à mes travaux, sans éprouver aucune de ces privations, aucun de ces embarras et de ces soins qui ont rendu tant de fois mes voyages si pénibles.
Il n'y a qu'un très -petit nombre d'années, cette habitation d'Uba, aujourd'hui si belle et si florissante, n'existait point encore. Ce fut l'oncle de M. d'Almeida qui la fit construire. Cet oncle, M. Jozé Rodriguez , possédait originairement une lieue de terrain inculte à Pao Grande ; il s'associa à deux marchands de Rio de Janeiro qui lui fournirent des fonds ; il bâtit , sur sa terre, la sucrerie qu'on y voit aujourd'hui, et il en devint l'administrateur. Alors Uba était habité par des Indiens sauvages, et il n'y avait que deux nègres de Pao Grande qui se hasardassent à traverser la foret pour aller pécher sur les bords du Parahyba. Cependant M. Jozé Rodriguez vivait en bonne intelligence avec les Indiens : ils allaient le visiter à Pao Grande-, il leur faisait donner à manger, les régalait de tafia % et ils finirent par l'engager à s'établir au milieu d'eux. Sur ces entrefaites, les associés de M. Jozé Rodriguez vinrent à mourir; 'dégoûté des embarras d'une tutelle qui devait être fort longue, il quitta Pao Grande, et profitant de l'offre des sauvages, il alla former un
? Cachaça.
3o VOYAGE
établissement à Uba. M. Jozé Roclriguez avait pris pour les Indiens l'affection la plus touchante-, il forma la généreuse résolution de les civiliser et de leur faire embrasser le christianisme. Il allait les voir dans leurs huttes, les recevait chez lui, et dépensait des sommes considérables pour gagner leur confiance.
Mais, comme j'aurai occasion de le démontrer par la suite, ce n'est que par un système suivi que l'on pourrait faire aux Brésiliens indigènes un bien durable; il faudrait que tous les blancs qui se dévoueraient à vivre parmi eux fussent animés du même esprit et tendissent au même but : ce ne sera jamais l'ouvrage d'un homme isolé, quelque noble que soit son caractère, quelque absolu que l'on puisse supposer son dévouement. Le voisinage des Portugais ne tarda pas à devenir funeste aux Indiens des environs d'Uba. Une maladie de peau , les maladies vénériennes , et surtout la petite vérole , exercèrent bientôt leurs ravages parmi eux et en firent périr un très-grand nombre. Cependant le comte de Linharés, ministre d'État, ayant entendu parler de l'établissement d'Uba, pensa qu'on pourrait tirer un parti avantageux des terres fertiles de ce can-j ton, et M. Jozé Rodriguez fut chargé d'en faire le partage. Les Indiens, réduits à un très-petit nombre, et divisés entre eux depuis la mort d'un chef qui avait; su se faire respecter de tous, se retirèrent de l'autre côté du Parahyba \ ils se mêlèrent avec les restes d'autres peuplades, que les Portugais confondent sous le nom de Coroados , et ils vivent aujourd'hui dans les
forêts voisines du Rio Bonito , à une assez faible distance de l'habitation d'Uba. Depuis ce temps cette habitation est devenue chaque jour plus florissante. M. Jozé Rodriguez avait fait construire une sucrerie, un moulin à scie , un moulin à maïs jf mais une maison commode manquait encore. M. d'Almeida a ajouté cet agrément à sa propriété, et aujourd'hui on est surpris de trouver au milieu des bois vierges, et à plusieurs journées de la ville, une demeure élégante où se trouvent rassemblées toutes les commodités de la vie.
En quittant la France, j'avais eu pour compagnon de voyage feu M. Delalande, naturaliste du Muséum de Paris , que son activité et son ardeur pour le travail doivent faire regretter par cet établissement \ Il avait été forcé de retourner en Europe avec M. le duc de Luxembourg, et il n'avait pu étendre ses recherches au-delà des environs de Rio de Janeiro. Arrivé à Uba, j'y vis déjà des insectes et des oiseaux que je n'avais point aperçus jusqu'alors-, excité par le désir de rendre mon voyage plus utile, je voulus essayer de remplacer mon compagnon sans pourtant nuire à mes observations botaniques , et je me mis à former des collections d'animaux que j'ai continuées jusqu'à mon départ pour l'Europe , et qui ont beaucoup ajouté à
mes fatigues.
Autour de Rio de Janeiro , les chasseurs , et proba-
1 Voyez l'introduction à mon Histoire des plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay.
blement les faiseurs de collections, ont singulièrement diminué le nombre des oiseaux et des quadrupèdes : on n'y trouve plus de singes, fort peu de perroquets et de toucans , et, en 1821 , j'apercevais à peine quelques petites espèces dans les campagnes les plus voisines. Il n'en était pas de même d'Uba ♦, de nombreux oiseaux habitaient encore les bois vierges des alentours I et les rivages du fleuve $ on voyait des toucans , des perroquets, des martins- pêcheurs, des jacanas, des coucous, des oiseaux- mouches. Des gallinacées beaucoup plus grosses que nos perdrix ronges et d'un goût j au moins aussi délicat, étaient extrêmement communes dans les forêts, et chaque jour les chasseurs de M. d'Almeida lui apportaient des jacus, des jacutingas % et surtout une grande quantité d'individus de cette belle espèce qu'on appelle dans le pays macuco , et qui pond des œufs d'une couleur bleu de ciel , presque aussi gros que ceux des poules. Les diverses sortes de gibier ne sont point les mêmes dans les différentes parties du Brésil; mais on peut dire que presque partout il y a plus de variété dans les espèces qu'il n'en existe dans nos contrées.
La collection d'insectes que je formai à Uba ne fut pas moins considérable que celle d'oiseaux. Pendant les mois où la chaleur se fait le moins sentir, on trouve encore quelques coléoptères dans les parties du Brésil situées entre les tropiques ; mais c'est en octobre qu'ils commencent à devenir communs , et l'on continue à
Pénélope.
en trouver un grand nombre jusque vers la fin de mars. Il faut quelque dextérité pour saisir ces petits animaux-, l'instinct de leur conservation les tient sans cesse sur leurs gardes ; au bruit le plus léger ils rapprochent leurs pattes de leur corps, deviennent immobiles, se laissent rouler sur la feuille qu'ils broutaient, tombent à terre et s'échappent au milieu des herbes. Il est donc bon que le chasseur avance doucement une de ses mains par -dessous la feuille où il voit l'insecte qu'il veut saisir; l'auimal croit, par sa manœuvre accoutumée, pouvoir échapper à son ennemi, et il se précipite lui-même dans le piège qui lui a été tendu.
Ce n'est pas seulement pendant le jour que l'entomologiste augmentera ses collections \ il peut encore , lorsque la nuit arrive, se livrer à la chasse des insectes phosphoriques. Tandis qu'en France la propriété d'être lumineux ne s'observe que dans trois ou quatre lampyres, et que, dépourvus d'ailes, ils restent à peu près à la même place cachés parmi les herbes, ici, diverses espèces, appartenant à plus d'un genre, parcourent les airs et les sillonnent de leur brillante lumière. Quelques-unes ont les derniers anneaux du ventre remplis de matière phosphorique -, d'autres, au contraire, portent à la partie supérieure de leur corselet deux proéminences lumineuses , arrondies et assez écartées , qui semblent se confondre lorsque l'insecte vole, mais qui, pendant le jour, brillent comme autant d'émeraudes enchâssées dans un fond brun un peu cuivré. Les coléoptères phosphoriques