DESCRIPTION GÉNÉRALE DES CAMPOS GERAES
V Araucaria Brasiliensiê. — Rivières et ruisseaui ; ealderoes. — Diamants dans plusieurs rivières et sur leurs bords. — Salubrité. — Les habitants des Gampos Geraes presque tous blancs ; leur portrait ; celui de leurs femmes ; leurs habitudes ; leurs eicellentes qualités ; leur ignorance. — Le commerce des bestiaui. — Propriétaires vivant tous dans leurs fazendas, — Maisons ; ameublement. — Esclaves en petit nombre. — Paresse. — La vie des hommes pauvres. — Les bestiaux très-nombreux ; leurs prix ; laitage, beurre, fromage; le sel indispensable aux bétes à cornes, de quelle manière on le leur distribue; veaux; le rodeo; castration. — L*élève des chevaux; comment on les dompte. — Les moutons ; soins qu'on leur donne. — Les pâturages, maeegiu, ver des; incendies. — La culture des terres ; leur fécondité; usage de la charrue ; le maïs ; le coton ; les haricots ; le froment ; le riz ; le lin ; le tabac. — Les arbres fruitiers ; figuiers , vigne, pêchers , cerisiers , pruniers, pommiers et cognassiers , poiriers , bananiers. — Les Gampos Geraes parfaitement propres à la colonisation européenne.
Les Campos Geraes , ainsi nommés à cause de leur vaste étendue, ne forment ni une comarca ni un district; c'est
(1) Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne faut pas confondre les Campos Geraes du midi de la province de S. Paul avec les immenses campos de
une de ces portions de territoire qu'en tout pays on distingue, indépendamment des divisions politiques , à leur aspect, à la nature de leurs productions, à celle de leur sol : où disparaissent les caractères qui leur ont fait donner des noms particuliers , là sont leurs limites, et ces noms cessent d'être appliqués. A la rive gauche de Tltareré commencent les Campos Geraes, pays fort différent de celui qui le précède du côté du nord-est, et ils finissent à peu de distance du Registre de Curitiba (l), où le sol devient plus inégal^ et où de sombres et imposantes forêts succèdent aux riants pâturages.
Ces campos sont certainement une des plus belles contrées que j'eusse parcourues depuis que j'étais en Amérique; ils ne sont pas assez plats pour avoir la monotonie de nos plaines de Beauce, mais les mouvements de terrain n'y sont pas non plus assez sensibles pour mettre des bornes à la vue. Aussi loin que celle-ci peut s'étendre, on découvre d'immenses pâturages; des bouquets de bois où domine l'utile et- majestueux Araucaria sont épars çà et là dans les enfoncements et contrastent , par leurs teintes rembrunies, avec le vert charmant des gazons. Quelquefois des rochers à fleur de terre se montrent sur le penchant des collines et laissent échapper des nappes d'eau qui se précipitent dans les vallées ; de nombreux troupeaux de juments et de bêtes à cornes paissent dans la campagne et animent le paysage; on aperçoit peu de maisons, mais elles sont assez bien entretenues et accompagnées de petits jar-
mèmenom qu'a très-bien décrits M. le prince de Neuwied (Reise, II, 179), et qui, commençant à la limite de la région des forêts dans la province de Bahia, se rattachent aux déserts de Minas, de Pernambouc, de Ooyaz, etc. { 1 ) Voyez Tun des chapitres suivants.
dins plantés de pommiers et de pêchers (1). Le ciel n'est plus aussi éblouissant que sous les tropiques , mais peutêtre convient-il mieux à la faiblesse de notre vue.
J'ai fait connaître ailleurs (2) les limites de V Araucaria Brasilimsis; j'ai dit que cet arbre change de port à ses différents âges, que dans sa jeunesse ses rameaux, comme brisés, lui donnent uq aspect bizarre ; que plus tard il s'arrondit à la manière de nos pommiers ; qu'adulte il s' élance parfaitement droit à une grande hauteur et se termine par un corymbe de branches , espèce de plateau immense parfaitement égal et d'un vert foncé; enfin j'ai ajouté que les semences bonnes à manger et les écailles qui composent ses énormes cônes se séparent à la maturité et se répandent sur la terre. C'est XArcmcaria Brasilimsis qui , par son élévation , l'élégante majesté de ses formes , son immobilité, le vert foncé de son feuillage, contribue le plus à donner une physionomie particulière aux Campos Geraes. Quelquefois cet arbre pittoresque, s'élevant çà et là au milieu des pâturages , laisse admirer toute la beauté de son port, et par ses teintes rembrunies fait ressortir le vert tendre des gazons qui croissent au-dessous de lui. Ailleurs il forme à lui seul des bouquets de bois touffus ; mais , tandis que nos Pins laissent à peine quelques plantes rabougries se montrer au milieu d'eux, il naît sous la Conifère brésilienne des herbes nombreuses et des sous-arbrisseaux dont le feuillage varié et les rameaux délicats coatrastent avec la roideur de ses formes. Quand les Araticaria
(1) Voyez moD Aperçu d'un voyage au Brésil , 42 , ou dans les Mémoires du 3lus€um d'histoire naturelle , vol. IX, et Y Introduction à VHistoire des plantes les plus remarquables , XXXIX.
(2) Voyage a%up sources du Rio de S. Francisco, etc., I, 84.
admettent parmi eux d'autres grands arbres, ces derniers ont généralement un feuillage aussi obscur que le leur ; cependant » au milieu des bois peu fourrés et fréquentés par les bestiaux, on voit souvent un arbre élancé qui nonseulement par son port , mais encore par ses teintes tranche complètement, si je puis m'exprimer ainsi, sur la Conifère brésilienne : tandis* qu^ celle-ci ne présente que quelques verticilles de branches épaisses courbées comme des candélabres , il offre un nombre prodigieux de rameaux; les feuilles de Y Araucaria sont d'un vert sombre, les siennes , blanches en dessous , ressemblent , vues de loin, à celles de notre Saule; c'est le va^soura da casca prêta (le balai à écorce noire ) , ainsi nommé , parce que , avec un bois blanc , il a une écorce aussi noire que Tébène. Sur les bords du Tibagy , ce n'est plus un arbre dont l'aspect rappelle le Saule, qui contraste avec V Araucaria Brasiliensis , mais un Saule véritable aux feuilles étroites, allongées et blanchâtres, aux ramules inclinées vers la terre.
Non-seulement V Araucaria fait l'ornement des Campos Geraes, mais encore il est extrêmement utile à leurs habitants; son bois blanc, marqué de veines très-rares d'un rose vineux , peut être employé dans la charpente et dans la menuiserie, et, quoiqu'il soit plus dur, plus compacte, plus lourd que celui du Sapin de la Russie ou de la Norwége , on en tirera certainement un grand parti pour la mâture lorsque des communications faciles auront été' établies entre les Campos Geraes et le littoral. Longues à peu près de la moitié du doigt, ses semences ne sont pas, il est vrai, farineuses comme la châtaigne, mais elles rappellent la saveur de ce fruit , et elles sont même plus délicates.
De temps immémorial elles ont contribué à la subsistance des indigènes, qui les appelaient ibâ, le fruit , le fruit par excellence (1) ; les Européens étaient à peine débarqués sur le littoral du Brésil, qu'ils apprirent à connaître Tarbre qui les produit , et c'est en grande partie de ses semences que se nourrissaient les anciens Paulistes dans leurs barbares et aventureuses expéditions contre le Paraguay (2). Encore aujourd'hui , les habitants des Campos Geraes mangent les graines de Y Araucaria Brasiliensis , et ils les emploient avec succès pour engraisser les pourceaux. Connaissant l'extrême utilité de cet arbre , ils le respectent et ne l'abattent point sans nécessité , exception unique peut-être dans toute l'étendue du Brésil et que je signale ici avec bonheur. Au reste , il faut bien l'avouer , on a moins de mérite à ne pas détruire V Araucaria Brasiliensis qu'on en aurait à conserver tant d'autres espèces précieuses qui , chaque jour, tombent sous la cognée du colon imprévoyant. Comme nos Pins et nos Sapins, V Araucaria Brasiliensis se platt dans les terrains sablonneux , et l'abondance de cet arbre est, pour les habitants des Campos Geraes, l'indice des lieux les moins propres à la culture.
Les bois d'Araucaria ne sont pas le seul ornement de ce pays; des rivières et de nombreux ruisseaux contribuent À l'embellir et y répandent la fraîcheur et la fertilité. Ils n'ont pas pour lit une vase malsaine ; la plupart d'entre eux, chose digne de remarque , coulent limpides et avec rapidité sur des rocs aplatis, et toutes les fois que l'eau tombe, comme cela arrive souvent, d'un pian plus élevé
(1) JosB DE Anchibta, Epist. tA Not uHramor., I, nMll, 160.
(2) SouTHBY, Hist. Braz,, U» 306.
sur un autre qui Test moins, elle creuse dans la pierre des trous arrondis auxquels on donne le nom de caJderoes (chaudrons) .
Plusieurs de ces rivières, entre autres le Tibagy et le Cachambu, roulent des diamants qui s'arrêtent dans les chaudrons, et c'est là que les contrebandiers venaient les chercher. Cette précieuse pierre se rencontre également dans les terres voisines des ruisseaux et des rivières, et forme une des richesses des Campos Geraes.
Un fait assez remarquable prouve combien le climat de ce pays diffère de celui du nord du Brésil. En 1819, la disette avait été aussi grande qu'à Minas , à Rio de Janeiro et à Goyaz , mais une cause entièrement contraire l'avait produite : dans les pjrovinces que je viens de nommer le manque d'eau avait fait tort aux plantations, ici la disette avait été occasionnée par des pluies trop abondantes qui n'avaient pas permis de mettre le feu aux bois déjà coupés.
Quoi qu'il en soit, on ne se tromperait point si, d'après ce que j'ai dit jusqu'à présent, on soupçonnait que les Campos Geraes sont un pays extrêmement sain. Quoiqu'il y gèle tous les hivers , on peut dire que le climat y est tempéré ; les vents y sont fréquents, l'air y circule en toute liberté; les eaux, fort inférieures, il est vrai, à celles de la partie orientale de Minas Geraes, sont pourtant assez bonnes; il n'existe de marais presque nulle part, et les rivièreS; comme on l'a vu, coulent rapidement sur des lits de rochers. Du 26 de janvier au 4 de mars 1820, il ne se passa peut-être pas deux jours de suite sans pluie, et c'est réellement dans cette saison qu'il en tombe le plus ; mais on ne connaît point ici ces longues sécheresses de six mois
qui , à Minas et à Goyaz , affectent si péniblement le système nerveux : personne ne sait ce que sont les fièvres intermittentes {$esôe8)y si communes sur les bords du Rio Doce et du S. Francisco. Respirant un air pur, sans cesse occupés à monter à cheval, à jeter le lacet ou à rassembler les bestiaux en galopant dans les pâturages, les habitants des Campos Geraes jouissent d'une santé robuste (1), et Ton voit parmi eux un grand nombre de vieillards; mais, nous ne le savons que trop, au milieu des pays les plus favorisés de la Providence, les maladies ne perdent jamais les tristes droits qu'elles ont sur notre nature. Celles qui attaquent le plus souvent les habitants des Campos Geraes sont les rhumes, Tasthme, les hémorroïdes, et, il faut le dire, les maux vénériens ne sont malheureusement pas moins répandus dans cette contrée que dans les autres parties de Tempire du Brésil.
Ce serait une erreur de croire que la plupart des habitants des Campos Geraes sont des métis. Il y a, dans ce pays, infiniment plus d'hommes réellement blancs que dans les districts d'Itapéva et dltapitininga, et, à l'époque de mon voyage, presque tous les ouvriers de la ville de Castro appartenaient entièrement à notre race. Il ne faut donc pas s'étonner si, malgré leur profonde ignorance, les habitants des Campos Geraes parlent le portugais beaucoup plus correctement que ceux du voisinage de la ville de S. Paul, et s'ils le prononcent mieux ; si, par exemple, ils ne prononcent pas le ch comme ts^ ni le g comme dz : ces altérations ont été introduites par les Indiens dans la
(1) Voyez mon ïnlrodwiHon à t Histoire des planks les plus remarquables du Brésil et du Paraguay, XXXIX.
\angue portugaise, et les colons des districts de Castro et de Curitiba se sont peu mêlés avec les indigènes.
Bien diflFérents des pauvres métis qui peuplent les campagnes voisines dltapéva, les habitants des Campos Geraes sont généralement grands et bien faits ; ils ont les cheveux châtains et le teint coloré; leur physionomie porte Tempreinte de la bonté et de T intelligence.
Les femmes sont souvent extrêmement jolies; elles ont un teint couleur de rose et une délicatesse de traits que je n'avais encore remarquée chez aucune Brésilienne. On ne retrouve point chez elles, il est vrai, cette vivacité qui caractérise les Françaises ; elles marchent avec lenteur et font peu de mouvements, mais elles n'ont rien de l'embarras que montrent si souvent les femmes de Minas quand , par hasard, elles se laissent voir aux étrangers (1816-22). Il est rare que les dames des Campos Geraes se cachent à l'approche des hommes, elles accueillent leurs hôtes avec une politesse simple et gracieuse ; elles sont aimables, et, quoique dépourvues de l'instruction même la plus vulgaire , elles savent répandre beaucoup de charmes dans leur conversation.
Lorsque j'entrai dans les Campos Geraes, non-seulement je fus frappé de l'aspect de cette contrée, entièrement nouveau pour moi , mais je me trouvai , en quelque sorte, dépaysé par les habitudes des colons, tout à fait difiFérentes de celles des Mineiros et même des habitants du nord de la province de S. Paul. Les hommes que l'on rencontre sont toujours à cheval ; ils ont un lacet de cuir [laço) attaché à une selle d'une espèce particulière appelée lombilhot et presque toujours ils vont galopant. Les enfants les plus petits apprennent; à jeter le lacet , à former le
rodeo (1) et à courir après les chevaux et les bêtes k cornes. J'en ai vu un de trois à quatre ans qui déjà savait balancer son laço autour de sa tète et le jetait avec beaucoup d'adresse. On n'a guère d'autres idées que celles qui se rapportent à l'éducation du bétail; l'ignorance est extrême; savoir lire et écrire, c'est être un homme instruit, et parmi les propriétaires les plus notables on en compte beaucoup qui n'ont pas cette science (1820) : je pourrais citer pour exemple un colonel de la garde nationale qui jouissait d'une juste réputation pour sa libéralité et pour sa richesse. Je rencontrais partout des gens hospitaliers , excellents , qui ne manquaient point d'intelligence , mais dont les ' idées étaient si peu développées, que souvent je ne pouvais guère causer avec eux plus d'un quart d'heure.
Le climat tempéré des Campos Geraes semblerait devoir exciter les hommes au travail ; mais le genre d'occupation que la nature même du pays les a pour ainsi dire forcés d'adopter leur fait une habitude de la paresse. L'éducation des bestiaux demande peu de soins ; ceux qui s'y livrent ne sont occupés que par intervalles , et ce genre même d'occupation n'est qu'une sorte de divertissement. Galoper dans de vastes campagnes, jeter le lacet, faire des battues pour ramener le bétail dans un endroit convenu ifazer o rodeo), ce sont, pour les jeunes gens, des exercices qui leur rendent odieux tout travail sédentaire ; et dans les moments où l'on ne monte pas à cheval, où l'on ne court pas après les vaches et les taureaux, ordinairement on se repose.
Il ne faudrait pas croire cependant que les habitants des
(1) Yoyez plus bas, p. 9, 14.
Campos Geraes restent toujours dans leur pays. Les hommes de tous les états, ouvriers, cultivateurs, dès qu'ils ont gagné quelque argent, partent pour le Sud , y achètent des mulets indomptés, et les revendent dans leur propre pays ou les conduisent jusqu'à Sorocâba.
Il n'en est pas des propriétaires riches des Campos Geraes comme de ceux des termos d'Itapéva et d'Itapitininga. Ces derniers mangent leurs revenus loin de leurs habitations ; les autres ont le bon esprit de résider sur leurs terres. Leurs maisons sont loin d'offrir cette espèce de magnificence que l'on remarque dans la construction des fazendas des anciens Mineiros ; mais elles sont propres , et , comme je l'ai déjà dit, assez bien entretenues. L'ameublement de ces demeures est d'une simplicité extrême ; celui de la pièce où l'on reçoit les étrangers consiste en une table et des bancs de bois. Comme à Minas, c'est dans les lits qu'on montre le plus de luxe; ils n'ont point de ciel, mais les draps sont très-fins et brodés tout autour. Le traversin est recouvert d'un sac de mousseline garni sur le côté, et par-dessus on a coutume de mettre un très-petit oreiller orné de broderies. Chez les propriétaires riches, on fait servir le thé, avec du fromage, des biscuits, des confitures , sur un joli plateau verni , genre de luxe qui forme une disparate avec la singulière mesquinerie de la maison.
Les Campos Geraes jouissent d'un avantage que je ne dois point passer sous silence. L'éducation du bétail , à laquelle on se livre généralement, exige peu d'esclaves, tan-dis que la fabrication du sucre et le travail des mines en nécessitent un très-grand nombre. Le riche colonel Luciano Carneiro, dont je parlerai plus tard , n'en avait que trente ; on n'en comptait guère , en 1890, que cinq cents
DE SAINT-PAQIi £T D£ SAINTE-CATHERINE. 11
dans tout le termo de la ville de Castro, et ils étaient entre les mains d'un petit nombre de personnes. Les hommes peu aisés n'en ont pas ; ils font eux-mêmes leurs plantations, et le travail n'est point ici entaché d'ignominie, comme il l'était, à l'époque de mon voyage, dans plusieurs parties de la province des Mines.
Mais, quoiqu'il n'y ait aucune honte à travailler, il n'est pas moins vrai qu'ici comme dans les autres parties du Brésil on travaille le moins qu'il est possible. La vie des hommes très-pauvres diffère peu de celle des Indiens sauvages. Us ne plantent qu'autant qu'il est strictement nécessaire pour satisfaire aux besoins de leurs familles ; ils passent des mois entiers dans les bois , occupés à chasser les bètes sauvages ; ils y construisent des baraques et se nourrissent du gibier qu'ils tuent (1820).
Le nombre des bètes à cornes que possèdent les proprié- i
taires riches est très-considérable. Dans sa seule fazenda de Jagimriaiba, le colonel Luciano Cameiro, dont j'ai déjà parlé, n'avait pas moins de deux mille vaches, sans compter 1
les taureaux et les élèves.
Quoique d'une assez belle race , le bétail de ce pays est cependant inférieur à celui de la comarca de S. Joâo d'El Rei, dans la province de Minas. J'ai pu faire la comparaison chez un propriétaire qui avait fait venir quelques taureaux de cette comarca. i
Des marchands vontchercher les élèves dans les fazmdas. Ceux-ci se vendent presque tous pour Rio de Janeiro. Quelques années avant mon voyage, lorsqu'il allait encore des bestiaux de Rio Grande do Sul à la capitale , les bœufs ne se vendaient, dans les Campos Geraes, que 4 patacas ou 1 ,280 reis (8 fr.) : à l'époque de mon voyage, on
les payait 5,000 reîs (31 fr. 25 c.) (1), et une très-bonne vache valait 6,000 reis (37 fr. 50 c). Celles de cette qualité donnent environ 4 bouteilles de lait par jour, indépendamment de celui dont se nourrissent les veaux.
Le laitage de ce pays est très-bon, et fait la principale nourriture des pauvres et des esclaves. J'ai aussi mangé d'excellent beurre chez le sargento m6r de la ville de Castro ; mais c'était une friandise qu'on ne trouvait presque nulle part. Cependant , si les habitants des Campos Geraes voulaient prendre la peine d'en faire , ils augmenteraient leurs richesses, car leur beurre pourrait être envoyé au port de Paranaguà , et de là être expédié pour Rio de Janeiro , où cette denrée, que l'on a coutume de tirer de l'Europe, se vend communément à des prix très-élevés (1820). Les fromages des Campos Geraes ne le cèdent guère à ceux de Minas ; mais on en fait également très-peu. Le travail sédentaire de la laiterie ne saurait plaire à des hommes qui 9 en général, n'aiment que les exercices violents du cheval ou un repos complet.
Comme dans tout le re^te du Brésil , on laisse les bestiaux errer en liberté au milieu des campos (2), et cepen-
(1) En 1S38, les bœafs se vendaient, dans le même pays, environ 10,000 reis (Muller, Ensaio, lab.), ce qui, au change de 350 [Sky^ HisL des relations, tab, synopt.) , fait 28 fr. 50 c. ; ainsi , malgré la guerre civile de Rio Grande qui avait longtemps empêché de rien tirer de cette province, le prix des bœufs avait plutôt baissé qu'augmenté dans les Campos Geraes ; par conséquent, la production avait dû faire des progrès très-sensibles.
(2) On voit que Ton a entièrement trompé un de nos savants navigateurs , quand on lui a dit que « les Brésiliens du Sud sont uniquement occupés du soin de garder leurs troupeaux {Voyage de la Favorite, IV, 131 ). » On ne garde les troupeaux dans aucune partie du Brésil. M. Rugendas n'est pas non plus d'une parfaite exactitude dans tout ce qu'il dit sur
dant ils sont peut-être moins sauvages que ceux d'Europe, qui vivent dans des étables. C'est à F usage où Ton est de leur donner du sel que doit être attribuée leur familiarité. J'étais chez un riche propriétaire au moment où les vachers à cheval poussaient devant eux les vaches et les veaux pour les faire entrer dans le curral ; mon hête se mit à appeler ces animaux en prononçant les mots toma, tomaj qui sont le signal des distributions de sel , et dans l'instant nous fûmes entourés par le troupeau.
Ici, comme dans les parties de Minas et de Goyaz, où les terres ne sont point salpêtrées, on est effectivement obligé de donner du sel aux bêtes à cornes quand on veut les conserver dans un état prospère ; mais les distributions sont moins fréquentes qu'en certains cantons de la province des Mines, sans doute parce que l'herbe des Campos Geraes est plus substantielle que le capim gordura (1). Dans certaines fazendas , les distributions se font tous les deux mois; en d'autres, seulement quatre fois pendant l'année. Le propriétaire de l'habitation de Fortàkza faisait donner à chaque fois un alqtmre de sel (40 litres] pour cent bêtes, et il est vraisemblable que partout on suit à peu près la même proportion. Pour appeler les bestiaux à la distribution, les vachers, galopant , crient dans la campagne, comme je l'ai dit tout à l'heure, toma, toma, mots qui signifient prends, prends ; les taureaux et les vaches répondent en mugissant > et aussitôt ils accourent de tous
le bétail; mais dans un ouvrage du genre du sien ce sont des dessins que Ton va chercher, et ceux de M. Rugendas sont charmants.
(1) Le capim gordura, ou herbe à la graisse {Melinis mintUifiora) , \
est une graminée qui , à Minas, s'empare eiclusivement des terrains qui ont été un certain temps en culture. (Voyez mes trois relations précédentes.)
les côtés. On met le sel par terre, en petits tas, et Ton a soin de choisir, pour la distribution , un Heu voisin de quelque ruisseau. Le bétail, après avoir mangé du sel, va boire, revient, mange ce qui reste, lèche la terre et n'abandonne la place que quand il n'y reste plus la moindre parcelle de son mets favori.
Dans ce pays , on peut compter, chaque année, sur un nombre d'élèves égal au quart de celui des vaches. Il naît, à la vérité, plus de veaux qu'on ne fait d'élèves ; mais les maladies en enlèvent quelques-uns, d'autres deviennent la proie des voleurs ou sont mangés par les bètes sauvages.
A l'époque où les vaches mettent bas , il est essentiel de viûter les veaux pour faire périr les vers qui se forment dans la cicatrice ombilicale. Les vachers, à cheval, se répandent dans la campagne ; ils entourent un certain espace de terrain, font une battue, cherchent les veaux dans les endroits reculés et couverts où les vaches ont coutume de mettre bas , se rapprochent peu à peu , rendent le cercle de plus en plus étroit , et ramènent le troupeau vers un point convenu. Là ils font leur visite et poussent vers la fazenda les veaux qui ont besoin d'être traités, en ayant soin de chasser la mère avec eux. Ce sont les seules vaches dont le lait se mette à profit ; celui des autres est perdu pour le propriétaire. Quand les fazendas ont une grande étendue , on passe plusieurs jours à les parcourir entièrement : à Paranapitanga , par exemple, habitation dont j'ai déjà parlé , on faisait chaque jour un fvdeo nouveau ; au bout de la semaine, toute la fazenda avait été visitée, et l'on revenait au premier rodeo (1).
(1) L'usage de rassembler le bétail à des époques fixes et dans an lien
DE SAINT-PAUi ET DE SAINTS-CATHERINE. IS
On marque les bestiaux à l'âge de deux ans ; on chfttre les taureaux quand ils en ont quatre; on les laisse engraisser pendant un an» et on les vend ensuite (i).
Dans Tacte de la castration, plusieurs propriétaires enlèvent entièrement les testicules des taureaux ; d'autres arrivent au même but par une opération difiTérente. Je vais la décrire telle que je l'ai vu pratiquer à la fazenda de Morangâva, dont je parlerai bientôt. Tous les taureaux avaient été enfermés dans le currah qui, comme je l'ai dit ailleurs , est une espèce de parc ordinairement carré, entouré de pieux longs et très-gros. Un vacher Jetait le lacet et prenait un des taureaux par les cornes ; un autre lançait à T animal un second lacet dans une des jambes de derrière, et, pendant qu'on tirait les deux lacets en sens contraire , un troisième vacher l'abattait en attirant sa queue vers la terre. Quand le taureau était couché sur le flanc, on lui liait les deux jambes de derrière ; on plaçait sa queue sous une des cuisses , on passait autour des oornes le lacet qui liait les jambes , on rapprochait ainsi ces dernières de la tète, et on faisait paraître les testicules en
déterminé se retrouve dans certaines parties de Minas ( Voyage aux sources du Rio de S, Francisco, etc. I, 249) ; mais je crois qu'on ne commence à se servir de Texpression fazer o rodeo que dans le midi de la proirince de S. Paul ; puis elle est généralement employée dans la province de Rio Grande do Sul et, selon Aaara, dans leParai^uay.
(1) MM. Spix et Martins» qui n'ont pas voyagé au delà de Sorocâba, disent» dans ua morcean très^abrégé, mais fort bien Giit, sur les troupeaux de la provinee de S. Panl, que l'on marque le bétail à un an, qu'on cbâtre ks taureaux, à deiu«t qu'on tue les bêtes de quatre ans ou même davantage ( Reiêe^ 1 , 273 ). Il a*est nullement impossible que, dans une provinee aussi fraude que eeUe de S. PauUily ait, sous os rapport, 4Jkes différences notables.
dehors des deux caisses ; enfin, immédiatement au-dessus d'eax, on attachait le scrotum à un morceau de bois long d'environ 4 pieds » qui était appuyé sur la terre. Ces préparatifs terminés, un vacher donnait des coups de bâton de toutes ses forces sur la partie du scrotum qui était fixée au morceau de bois; par ce moyen, il brisait les vaisseaux spermatiques, et, quand l'opération était faite, on déliait le bœuf et on le laissait aller parmi les autres. Les éleveurs qui préfèrent ce mode de castration à Tablation des testicules disent que celle-ci occasionne souvent des plaies où les vers se mettent, et qu'il est difBcile de guérir. Quelques-uns des taureaux poussaient des mugissements affreux pendant qu'on les châtrait; mais la plupart supportaient cette douloureuse opération avec une tranquillité merveilleuse. On m'a assuré qu'à la suite de ce genre de castration les testicules diminuent peu à peu de volume et finissent par s'oblitérer presque entièrement (1).
Ce ne sont pas seulement des bètes à cornes , mais encore des chevaux que l'on élève dans les Campos Geraes. Mon excellent hôte de Jaguariaiba, le colonel Luciano Cameiro , outre ses bestiaux , possédait encore huit cents juments, et il achetait, dans le Sud, de jeunes chevaux, qu'il revendait avec bénéfice après les avoir fait dompter.
(1) Dans mes rekUUms précédentes, j*ai donné des détails sur la manière dont on élèye les bestiaax en différentes parties du Brésil. On a pu y voir qne, si nulle part on n'a d'étables , que si , dans une foule d'endroits, on est obligé de distribuer du sel aux troupeaux» les soins qu'on leur donne varient suivant la nature du pays, les habitudes des cultivateurs , leur degré de civilisation, et que, par conséquent , il s'en faut qu'on élève les bêtes à cornes à Minas, à Goyaz et aux environs des Campos dos Goitacazes exactement comme dans les Campos Geraes, et que les produits du bétail soient partout les mêmes.
J'ai été témoin de la méthode que Ton suit à cet effet ; je vais la décrire. Lorsqu'un des chevaux* sauvages venait d'être monté par le nègre dompteur {negro domidor) , on faisait passer tous les autres d'uh curral très-petit» où ils étaient pour ainsi dire entassés, dans un autre plus grand, séparé du premier par une barrière. On jetait le lacet autour du cou d'un des chevaux, qui s'arrêtait au même instant, et on faisait rentrer les autres dans le petit curral. On mettait une bride au cheval qu'on venait de prendre , on l'attachait à un piquet , on lui mettait sur le dos la petite selle appelée lombilho, et le nègre dompteur commençait à le monter. Je ne pouvais m' empêcher d'admirer le sangfroid et la parfaite tranquillité de cet homme. Quelque fougueux que fût le chevaK quelques sauts, quelques mouvements qu'il fit, il était impossible de découvrir la plus légère altération sur la figure du neyro domidor; quand l'animal se jetait par terre, le domidor sautait avec légèreté, remontait de même et ne proférait jamais une seule parole. Bientôt cet homme faisait sortir le cheval sauvage du curral; un autre serviteur, monté sur un cheval dompté qu'on appelle madrinhay mareine, galopait devant le premier ou à côté de hii ; au bout d'environ dix minutes , les deux cavaliers rentraient au curral; le cheval indompté paraissait déjà plus tranquille, et on le laissait échapper dans les campos. Deux ou trois mois d'un semblable exercice suffisent, m'at-on dit, pour dompter les chevaux les plus fougueux.
La race des chevaux de ce pays est , au reste, petite et ne me parait pas bien faite.
Tous les propriétaires de fazendas possèdent un troupeau de moutons ; mais on ne vend point ces animaux , et peu de personnes mangent leur chair (1820] : on les a
uniquement à cause de leur laine, dont on fait des couvertures et d'autres tissus grossiers (1). En général, on laisse les agneaux et leurs mères paître en liberté dans les campas; cependant, quoique ces animaux s'éloignent peu des habitations, quelques personnes les font entrer chaque soir dans un carrai ^ où ils sont moins exposés qu'au milieu de pâturages à être dévorés par les bètes sauvages. Lorsque les brebis mettent bas, un petit nombre de propriétaires soigneux enferment les agneaux dans une étable pour les soustraire à la voracité des caracaras (2) , qui , dit-on, leur mangent la langue. C'est au mois d'août, avant le retour des chaleurs, que l'on a coutume de tondre les moutons. Ces animaux sont encore plus friands de sel que les bètes à cornes, et, quand on a soin d'eux, on leur en donne tous les quinze jours (3).
D'après tout ce qui précède , j'ai à peine besoin de dire que ce sont les vastes pâturages des Campos Geraes qui forment la source principale de la richesse de ce pays. Ils sont excellents et très-substantiels; excepté pendant les mois où la gelée se fait sentir, ils conservent une verdure aussi fraîche que celle de nos prairies 'aux jours du prin-
(1) Dans un document dû au Guritibanois Francisco de Paula e Silva Gomes, publié dans YAnnuario do Broêil, 1847, p. 526, il est dit qu'avec la laine des nombreux troupeaux de moutons élevés dans les Campos Geraes on fait une quantité considérable de couvertures de chevaux de diverses sortes (xergas e coc/iont7/io«) que l'on exporte pour le marché de Sorocéba.
(^2) Les caracaras dont il s'agit ici me paraissent évidemment devoir être rapportés au Falco Brasiliensis^ Lin.— Max. Neuwied, Beitroege^ III, 190.
(3) On trouvera , dans mes relations précédentes , des détails sur la manière dont on élève les bètes à laine en différentes parties du Brésil.
temps , mais ils ne sont pas émaillés d'un aussi grand nombre de fleurs. L'herbe qui les compose, quand elle est encore jeune, est extrêmement fine, et elle porte le nom de capim mimosa (herbe délicate).
Comme à Minas et à Goyaz, on met le feu aux pâturages pour que le bétail trouve, dans Therbe tendre qui nait après r incendie, une nourriture à la fois agréable et substantielle. Ainsi que le pratiquent les éleveurs du canton de Rio Grande, près S. Joâo del Rei (1) , ceux des Campos Geraes ont soin de diviser leurs pâturages en plusieurs portions auxquelles ils ne mettent le feu que successivement, afin que leurs chevaux et leur bétail aient toujours une herbe nouvelle. Suivant l'étendue de leurs fazendas^ ils incendient, dans le courant d'une année, deux ou trois portions de campo, la première au mois d'août , la seconde en octobre, la troisième en février. On ne brûle pas un pâturage qu'il n'ait un an pour le moins, et l'on a remarqué que plus l'herbe est ancienne, plus elle repousse avec vigueur. L'herbe nouvelle s'appelle verde, l'ancienne ntck cega; la première forme un gazon presque ras, la seconde atteint à peu près la même hauteur que celle de nosprairies. Je vis (le 15 février) incendier un pâturage (queimada); le feu consumait toutes les tiges et les feuilles anciennes , mais il ne faisait que dessécher celles qui étaient encore vertes : ces dernières restaient étendues çà et là sur la terre, et le pâturage, après avoir été brûlé, ressembla assez bien à nos prairies quand on a coupé le foin , qu'on Ta mis en meule, et que le râteau n'a pas ramassé les brins
(1) Voyage aux sources du Rio de S, Francisco^ etc., I, 69.
échappés aux faneurs. On n*aperçoit pas encore de verdure dans un pâturage qui n*a été incendié que depuis trois jours; mais au bout d'une semaine le bétail peut déjà y trouver de la nourriture. Les campos que Ton brûle trop souvent et ceux qui sont foulés sans cesse par les pieds des bestiaux se fatiguent ; les Graminées y deviennent plus rares; des herbes appartenant à d'autres familles, et surtout des sous-arbrisseaux, en prennent la place. Il n'y a, par exemple, jamais de bons pâturages autour des habitations ; mais on peut rendre leur qualité primitive à ceux qui l'ont perdue, en les laissant longtemps sans y mettre le feu. Je ne trouvais aucune fleur dans les mac^^o^; à l'époque de mon voyage, au contraire (février), il y en avait un assez grand nombre dans les portions de campa qui n'avaient pas été très-anciennement incendiées.
On profite des excellents pâturages des Campos Geraes pour y faire hiverner les nombreuses troupes de mulets qui viennent de Rio Grande do Sul , divisées en bandes [pontas) de cinq à six cents bétes. Ces troupes arrivent en février, après avoir traversé, entre Lapa et Lages, le désert de Viamào (Seriào de Viamao) , où elles ont beaucoup maigri ; très-souvent , au lieu de leur faire continuer immédiatement leur voyage, on les laisse reposer ici jusqu'au mois d'octobre, et alors on les fait avancer vers Sorocéba. Au commencement de Tbivernage , on avait renvoyé , à l'exception de deux ou trois, les serviteurs libres {camaradas) dont on s'était servi pour conduire les différentes bandes de mulets ; on en prend d'autres quand on veut se remettre en voyage.
Tous les propriétaires des Campos Geraes sont des éleveurs ; ils cultivent la terre uniquement pour leurs besoins
et n'exportent aucune denrée (1820) , mais il n'en est pas moins vrai que le pays est favorable à tous les genres de culture que le climat peut admettre ; ses productions principales sont le maïs, le froment, le riz , les haricots , le tabac et le coton (1).
Le système d'agriculture généralement adopté par les colons de ce pays est le même que Ton suit dans tout le reste du Brésil : comme à Minas , à Espirito Santo , à Rio de Janeiro et à Goyaz , on coupe des bois , on les brûle et Ton sème dans leurs cendres. On va voir cependant que, pour la culture du blé, on se sert de la charrue et qu'on sait mettre les campos à profit. Cette déviation d'une pratique essentiellement destructive est d'un heureux augure pour l'avenir de l'agriculture brésilienne; espérons que les habitants des Campos Geraes ne borneront pas a la culture du blé l'usage de la charrue , et que l'exemple qu'ils auront eu la gloire de donner finira par être imité dans les provinces plus septentrionales de l'empire brésilien.
Il faut le dire cependant , il est peu de pays auxquels la méthode défectueuse adoptée par les cultivateurs brésiliens convienne moins mal qu'aux Campos Geraes. Déjà favorisée sous tant de rapports par la nature, cette contrée jouit encore d'un très-grand avantage : les terres ne s'y épuisent pas en peu d'années, ainsi que cela a lieu dans la province des Mines , ou , si elles se fatiguent , il est facile de leur rendre, par un peu de repos, leur fertilité primitive.
(1) Les Campos Geraes sont aujourd'hui florissants , dit Pedro Miiiler (1838); mais c'est toujours, on ne saurait eu douter, Téducation des bestiaux qui fait la richesse des propriétaires de ce pays, car le même statisticien ajoute qu'ils ne sont pas de grands agriculteurs.
C'est encore au milieu des forêts incendiées qu'on cultive le maïs. On le plante une seule fois dans les terrains où les bois n'avaient jamais été coupés : après la récolte , on laisse communément reposer la terre pendant quatre années; ce temps écoulé , on coupe et Ton brûle les taillis ( capoeiras ) qui ont remplacé les bois vierges , et tous les quatre ans on peut recommencer ses plantations dans le même terrain , pourvu que Ton ait soin d'en éloigner le bétail. Il y a même bien des canton^ où les taillis sont assez grands pour être coupés au bout de deux années , et ceux de dix-huit ans ont la même vigueur que les bois vierges eux-mêmes. C'est en novembre , à peu près avant le temps des plus grande pluies » que l'on plante le mais, et on le récolte en juin. À la vérité , il est mùr dès les mois d'avril et de mai; mais on a observé qu'il pourrit quand on le cueille avant que les gelées aient achevé de le sécher, et c'est par cette raison qu'on attend le mois de juin pour faire la récolte. Ce grain, qui, dans d'autres parties du Brésil, rapporte jusqu'à 400 pour 1 , ne produit pas ici plus de 100 à i50.
La canne à sucre et les caféiers ont leurs limites sur le plateau de S. Paul, en deçà des Campos Geraes (1); mais le cotonnier, moins ennemi du froid , a les siennes dans ce pays même, à environ 20 legoas de Curitiba. Au delà de l'endroit appelé Serra dos Fumas , les capsules de cette
(1) On verra , dans le chapitre suivant, que , en se donnant quelque peine, le propriétaire de la fazenda de Gachambû était parvenu à avoir an petit champ de cannes à sucre. C'est probablement aussi par des soins particuliers que , en 1838 , certains cultivateurs du district de Castro réussirent à récolter assez de cannes pour faire 50 cancUUu (209 litres) de tafia. (Voyez VEnsaio estatislico de P. MiîUer, tod. 3.)
plante ne sont point encore mûres quand les gelées surviennent, et par conséquent il serait inutile de les cultiver ; plus au nord , au contraire , il ne commence généralement à geler qu'après la récolte » et» quand celle-ci est achevée, on a soin de couper au pied les tiges du cotonnier que le froid ferait périr (i). Je n'ai pas besoin de dire que le coton que Ton recueille dans une contrée où la température diffère extrêmement de celle qui convient le mieui à ce produit est d'une qualité fort inférieure.
On plante les haricots au mois d'octobre ; ils se cueillent en janvier et rendent environ 4 50 pour i . Quand on les mêle avec le maïs, ils ne produisent rien.
Le blé se cultive dans les terrains qui ont été couverts de bois et dans les campos. On ne le plante pas , on le sème ; il rend peu quand il remplace immédiatement un bois vierge ; aussi a-t-on soin de ne le semer que sur les capoeiras ou taillis et dans les campos. Lorsqu'on veut mettre en blé une portion de campo , on commence par y faire parquer le bétail ; on donne un labour k la terre ; on sème à la main , et on recouvre le grain en faisant passer par-dessus , en guise de herse , la cime d'un arbre traînée par des bœufe. Le froment se sème deux ou trois années de suite dans le même parc sans qu'on y fasse rentrer les bestiaux. Quand les deux ou trois ans sont écoulés, on remet le bétail dans le parc , en commençant au mois de dé-
(1) A Minas Novas , pays fort chand , qui fonrnit une très-grande quantité de coton, on brise aussi les tiges des cotonniers au-dessus du sol , mais c*est pour que la souche ait moins de bois à nourrir, et que le peu de hauteur de l'arbrisseau rebde la cueillette des semences plus facile. (Voyez mon Voyage dans la province de Rio de Janeiro et de Minas GeraeSy U, 108.) ,
cembre, époque de la récolte, et continuant jusqu'au temps des semailles , qui se font au mois de juin ; le champ se trouve encore fumé pour deux ou trois années , et de cette façon on peut toujours ensemencer la même terre. C'est à l'extrémité méridionale des Campos Geraes que Ton sème en juin et qu'on récolte en décembre ; du côté opposé , on fait lies semailles en mars et la moisson en septembre ou en octobre. D'après les observations de tous les cultivateurs, il parait que la récolte est d'autant meilleure que la gelée a été plus forte. Le froment cultivé dans ce pays est barbu et produit un grain fort petit ; je ne me rappelle pas , au reste, que jusqu'alors j'eusse vu aucune autre espèce de blé dans les diverses parties du Brésil que j'avais parcourues. Soit dans les campos , soit dans les terrains qui ont remplacé des bois, ce blé rapporte environ 46 pour 1 (i) ; mais, comme à Minas, les cultivateurs se plaignent beau^ coup de la rouille. Le pain que l'on fait dans les Campos Geraes est fort blanc et très-savoureux. D'après ce que je viens de dire de la petitesse des grains du froment cultivé au Brésil, il me paraît évident que cette céréale a diminué de grosseur dans ce pays, comme elle avait déjà fait au Paraguay du temps d'Azara (2); par conséquent, il serait extrêmement essentiel que l'on tirât d'Europe de nouvelles
(1) Par les détails qae j'ai donnés sur la manière dont on cultive le blé à Minas , on verra qu'on y plante le grain au lieu de le semer comme dans les Campos Geraes ; que , d'ailleurs , les semailles et la récolte se font à peu près aux mêmes époques dans les deux pays et que la semence rend autant dans l'un que daqs l'autre. (Voyez mon Voyage dans les provinces de Rio de Janeirolet de Minas Geraes ^ I, 390 )
(2) Voyage dans V Amérique méridionale, 1, 139.
semences, et, si Ton ne prend pas ce parti, la dégénération ne s'arrêtera probablement pas au point où elle est aujourd'hui (1).
On cultive le riz sur le bord des rivières , principalement de celle d'Assunguy (3)» qui n'est, comme je Tai déjà dit, que le commencement du Ribeira d'Iguâpe. On le plante en septembre, en le mettant par pincées dans des trous distants de 1 palme (22 centimètres) faits avec la bêche. Les champs de riz se nettoient une fois , mais on ne prend pas ce soin pour ceux de maïs, ni ceux de haricots ou de froment.
Le tabac se cultive également dans les parcs et dans les capoeiras incendiés. Quand on donne la préférence à cellesci, on fume la terre et on la prépare à la bêche ; lorsque la plantation doit se faire dans un parc, on se contente de donner un labour avec la charrue. On sème en planches depuis la S. Jean jusqu'à la mi-août, et, avant l'époque de la transplantation , on dégarnit les planches, de manière qu'il y ait 1 palme de distance entre les différents pieds (22 centimètres). En octobre, on transplante ceux qui restent; on les range en quinconce, et on laisse entre eux
(1) M. le D' Neves de Andrada était parti de France pour Rio Grande
do Sal il y a quelcjnes années, avec d*excenente semence de froment de J
Beance et de blé noir de Sologne qoe je lui avais procurée ; je ne sais quel résultat il aura obtenu.
(2) On trouve Àçongui dans les Memorias da capitania de S, Vicente de 6. da Madré de Deos (93), Assoungui dans le Diario da Viagem, etc., de Martim Ribeiro de Andrada {Revistatrim.y II, 2' sér.); enfin Arasgungui sur la carte fort utile delà province de S. Paul qui a paru à Rio de Janeiro en 1847. Cazal , généralement si exact , écrit , comme moi y Assunguy , et c'est bien certainement de cette manière qu'on prononce dans le pays.
4 palmes (88 centimètres). On conserve la terre toujours propre, on la ramasse au pied de la jeune plante, et on enlève les feuilles inférieures. Quand les boutons commencent à paraître, ce qui arrive en janvier, on retranche la sommité de chaque pied ; depuis cette époque, on a soin d'ôter de huit en huit jours les bourgeons qui se forment à la base de la tige et à l'aisselle des feuilles, et Ton continue jusqu'à la maturité, qui a lieu en février. On reconnaît que la plante est mûre lorsque, en pliant les feuilles, on les brise. Ce sont celles d'en haut que Ton éprouve ainsi, parla raison que, lorsqu'elles sont mûres, celles d'en bas ne manquent jamais de l'être. Après avoir cueilli les feuilles, on les suspend à un séchoir, en les appliquant deux à deux l'une sur l'autre. Le séchoir est fait avec deux grandes gaules qu' on enfonce dans la terre, et auxquelles on cloue, de distance en distance, des baguettes transversales placées deux par deux l'une devant l'autre. Une des baguettes se cloue d'un côté de la gaule , et l'autre du côté opposé, de manière qu'il y ait entre elles un espace correspondant à l'épaisseur de la gaule, et c'est dans cet espace que l'on fait passer les feuilles pour les suspendre. On les laisse un certain temps sur le séchoir, qu'on a eu soin d'établir sous un Ixangar; puis, après avoir tiré leurs côtes moyennes, on les file sur un cylindre auquel est fixé un tourniquet. Quand une certaine quantité de corde a été filée, on la déroule sur un bâton; deux fois par jour, on tord sur le cylindre la corde de chaque bâton ; à chaque fois on la remet sur le bâton, et l'on continue ainsi jusqu'à ce que le tabac soit parfait (1).
(1) La manière de cultiver le tabac à Minas et les procédés qu*on suit
Quelques personnes ont semé le lin dans les Campos Geraes » et il a parfaitement réussi ; on m'a même assuré que Ton pouvait en faire trois récoltes par année. Il y avait dans les environs de la fazenda de Jaguariaiba un homme de la comarca de S. Joâo del Rei qui cultivait le lin et en faisait des tissus dont il habillait les gens de sa maison. Il aurait été facile aux cultivateurs i du voisinage de savoir quels procédés il suivait , mais personne n'avait voulu prendre la peine de s'en informer. La culture du lin pourrait cependant devenir très-utile aux habitants des Campos Geraes. On sait, en effet, combien nos toiles si fraîches et si agréables à porter étaient recherchées dans les parties chaudes de l'Amérique, avant que nos guerres avec l'Angleterre eussent forcé les colons à se contenter des tissus de coton ; si, dans leur propre pays, ils retrouvaient ceux de chanvre ou de lin que j'ai vu regretter avec tant d'amertume [bretanhas da França), ils n'hésiteraient certainement pas à y revenir.
Ce ne sont pas seulement notre lin et nos céréales que l'on cultive dans cette belle contrée , on y plante avec succès presque tous nos arbres fruitiers ; malheureusement,
comme j'ai déjà eu occasion de le dire (1), l'époque des
dans les Campos Geraes pour la même plante se ressemblent, à quelques différences près, résultat nécessaire de celles du climat dans les deux pa]f s. (Voyez mon Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de ]Hinas Geraes, l, 41S.) — Le ministre de Tempire dit, dans son rapport à rassemblée législative générale de 1847, qu'il a envoyé à s. Paul des semences de tabac de la Havane et de Maryland, avec des instructions sur la manière de cultiver ces variétés {Annuario, anno 1827, 25). Je souhaite que ces semences aient un meiUenr sort que celles dont j'ai fait renvoi à Paris, lorsque j'étais au Brésil. (1) Voyez ie premier chapitre de cet ouvrage.
pluies les plus abondantes coïncide avec celle de la maturation des fruits, et ceux-ci n'atteignent jamais ou presque jamais le dernier degré de perfection. Il faut cependant excepter les figues, qui, comme celles de Minas, sont excellentes. J'ai aussi mangé, en février, de très-bons raisins blancs; mais, en général, ces fruits, comme les autres, ne mûrissent qu'imparfaitement : la vigne ne craint point de très-fortes chaleurs, mais il ne faut pas, pour cette plante, qu'à une température sensiblement élevée il se joigne une trop grande humidité ; les raisins qui mûrissent à Goyaz au temps de la sécheresse, et n'ont été humectés que par la rosée des nuits, sont délicieux ; ceux des Campos Geraes restent médiocres. Le pécher s'est presque naturalisé en ce pays (1), et on l'emploie même pour faire des clôtures ; comme à S. Paul (2), il est le premier de tous les arbres fruitiers qui porte des fleurs ; il perd ses feuilles, chaque année, dans le courant du mois d'août, fleurit immédiatement après, et produit une immense quantité de fruits que l'on commence à manger en février. Les cerisiers et les pruniers donnent les leurs dès le mois de janvier, et j'ai encore mangé, dans les premiers jours de février, des prunes qui étaient assez bonnes pour l'espèce à laquelle elles appartenaient. On commence à cueillir les pommes et les coings dans le courant de février, et on continue jusqu'en avril. Les poiriers, m'a-t-on dit, portent de bons fruits. Quant aux bananiers , on peut considérer la ville d'Itapéva comme étant sur le plateau de S. Paul, leur
(1) On verra aiUeurs qu'il en est de même dans la province pins méridionale des Missions.
(2) Voyez le chapitre du premier volume intitulé, La ville de S, Paul.
véritable limite; cependant on obtient encore de trèsbonnes bananes dans les Campos Geraes lorsqu'on choisit des expositions favorables, et qu'on donne à la plante des soins particuliers.
D'après tout ce que je viens de dire , on voit que je n'ai point eu tort de surnommer les Campos Geraes le Paradis terrestre du Brésil, De toutes les parties de cet empiré que j'avais parcourues jusqu'alors , il n'en est aucune où l'on pût établir avec plus de succès une colonie de cultivateurs européens ; ils y trouveraient un climat tempéré , un air pur, les fruits de leur pays, un terrain où, sans des efforts extraordinaires , ils pourraient se livrer à tous les genres de culture auxquels ils sont accoutumés. Comme les habitants du pays, ils élèveraient des bestiaux ; ils en recueilleraient le fumier pour fertiliser leurs terres, et, avec un laitage aussi crémeux que celui des contrées montagneuses de la France , ils feraient du beurre et du fromage qui trouveraient des consommateurs dans les parties plus septentrionales du Brésil. Quel avantage, par exemple, on eût procuré à ce pays si, au lieu d'envoyer la colonie suisse à Cantagallo, on l'eût établie dans la partie des Campos Geraes voisine des terres habitées par les Indiens sauvages. Par leur nombre, ils auraient intimidé ces barbares et mis lepays à couvert de leurs ravages ; ils auraient enseigné aux anciens habitants les pratiques de l'agriculture européenne, qui sont certainement applicables à cette contrée, et, selon toute vraisemblance, l'auront été plus difficilement aux terres voisines de Rio de Janeiro. Heureux dans leur nouvelle patrie , dont l'aspect leur eût , en certains endroits , rappelé les lieux où ils étaient nés , ils eussent peint le Brésil à leurs compatriotes sous les plus belles
couleurs, et cette partie de T empire e&t acquis une population active et vigoureuse (1).
(1) Des colons suisses appelés au Brésil par le gouTernemeut du roi Jean VI furent établis en 1820 dans les environs de Cantagallo , à environ 32 lieues de Rio de Janeiro. Ces hommes étaient mal choisis ; la plupart d'entre eux désertèrent ; mais la colonie s'est reformée depuis , et il parait qu'elle est actuellement dans un état assez prospère.— On trouvera des détails sur le Novo Friburgo dans le Diccionario de MM. Milliet et Lopes de Moura, ainsi que dans les ouvrages de Gardner et de madame Ida Pfeiffer {TraveU, 515; — Frauenfahrt, I, 84). — J'étais à Rio de Janeiro lorsque se négocia toute l'affaire de la colonisation de N. F. Mon ami M. Maller, chargé des affaires de France, écrivait au ministre à Paris : « Il y a ici un aventurier qui traite avec le gouvernement portugais de « l'établissement d'une colonie suisse au Brésil ; il trompera le gouver- « nement, et celui-ci le trompera à son tour. » Il n'en fut réellement pas ainsi; le roi Jean VI fut trompé par tout le monde. Il avait à sa disposition des terrains immenses» et ceui qui l'entouraient lui firent acheter une fazendaqai, située dans un canton peu fertile, ne produisait presque plus rien. D'un autre côté, l'aventurier Gachet s'était engagé à amener à Rio de Janeiro des agriculteurs , et parmi les hommes qu'il y conduisit il y en avait qui peut-être n'avaient jamais vu labourer ou semer. Ce Gachet me fit une visite; c'était un petit personnage large et contrefait, d'environ quarante-cinq à cinquante ans , dont la tète était grosse et longue, l'air conunun, le langage fort incorrect , mais dont la physionomie indiquait beaucoup d'intelligence et de vivacité. Je crus devoir lui adresser quelques paroles graves : Monsieur, lui dis-je, je suis sûr qu'en très-peu de temps je réunirais , pour les faire venir au Brésil , autant d'Européens que l'on voudrait; mais ce seraient des aventuriers» des gens sans consistance dont il ne m'aurait pas été difficile de monter la tète; ce n'est pas là ce qu'on attend de vous ; le gouvernement de ce pays vous témoigne assez de bienveillance pour que vous vous conformiez strictement à ses intentions, en n'amenant ici que des cultivateurs honnêtes. Gachet me promit qu'il n'agirait pas autrement ; on sait de quelle manière il a tenu parole.
DE SAINT-PAUL ET DE SAUrTE-CATBERINE. 31