CHAPITRE XV
COMMENCEMENT DU V0TA6K DANS LES CAMPOS GERAES. — LA FAZENDA DE JAGUARIAIBA. — LES INDIENS CO- ROADOS. — LA FAZENDA DE CACHAMBU.
Encore Fltareré et les singularités qu'il présente. — Le Rio do Funil; la grotte où il se précipite. — Un rocher couronné par des plantes grasses. — Aspect du pays k l'entrée des Campos Geraes. — La faxenda de Morangâva; pluies abondantes; désagréments. — La campagne au delà de Morangâva. — Le Rio Jaguaricatû. — Un chemin affreux. — Fazenda de Boa Vista ; une croii. — Rio de Jaguariaiba; un paysage. — L'auteur s'éloigne de la route fréquentée pour se rapprocher des terres habitées par les Indiens sauvages. — Esquisse rapide de son voyage entre le Jaguariaiba et la ville de Castro. — Description de la fazenda de JttgtMriaiba ; portrait du propriétaire , le colonel LuGiANO Carneiro; le vacher et les veaux entrant dans le currai. — Les Coroados de Jaguariaiba ; manière de leur faire la chasse. — Comment on expédiait les dépêches. — Générosité du colonel Luciano Carneiro.^ Un campo parsemé d'arbres rabougris.— Description de la fazenda de Cachambû ; ses jardins ; époque de la maturation des fruits. — M. Xavier da Silya^ propriétaire de Cachambù ; différence qu'il y avait entre lui et ses voisins.
Le lendemaÎD du jour que je passai au hameau d'Itareré, le temps était couvert et annonçait de la pluie. Le caporal auquel j' étais recommandé ne cessait de me répéter qu' il ne tomberait pas d'eau ; je n'en croyais rien , mais comme je vis que cet homme avait la plus grande envie de se ren-
dre sans retard à la fazmda de Sforangâva^ la halte la plus voisine, je me décidai, par complaisance, à me mettre en route (1).
A environ 1/4 de lieue du hameau, on trouve Fltareré. L'endroit où on le passe fait partie de l'intervalle compris entre les deux cascades que j'ai déjà décrites (chap. XIII), et où il est recouvert par les rochers qui le bordent. On a construit un petit pont en bois au-dessus du ravin, au fond duquel il coule, et pour passer ce pont les mulets sont forcés de descendre sur des rochers aplatis qui se succèdent à des hauteurs différentes en manière d'escalier. Comme je l'ai dit, ceux au-dessous desquels coule la rivière laissent entre eux une fente étroite qui s'étend jusqu'au lit de cette dernière, et à peu de distance du pont on voit un endroit où la fente elle-même disparait complètement.
En marchant dans le ravin on trouve , à quelques pas '
(1) Itinéraire approximatif de Tltareré à la ville de Castro en passant par les terres voisines de celles des Indiens sauvages.
Du hameau dltareré à Morangâva, fazenda
De M. àBoaVista, habitation 2 1/2 legoas.
De B. V. au Porto do Jaguariaiba 3
DuP. doJ. à la fazenda de Jaguariaiba 2
De J. à Gachambû, fazenda 5
De G. à la fazenda do Tenente Fugaça 2
Du Tenente F. à Fortaleza , habitation 6
De F. à l'embouchure de FHyapô 2 1/2
De TH. à Guartela, fazenda 2
De 6. à Igreja Velha, sitio 11/2
Un sitio 4/12
Castro, ville 2
33 legoas, sans y comprendre la distance de Tltareré à Morangâva que je ne puis indiquer.
du poDt, un trou large et arrondi qui, à vue d'œil, me parut avoir de 16 à 20 mètres de profondeur. Il est creusé dans le rocher , et celui-ci le recouvre en formant au-dessus de lui une sorte de voûte. Comme cette espèce de puits occupe à peu près le milieu du ravin, je croyais d'abord que ritareré devait y passer; mais il n'en est pas ainsi. On distingue parfaitement le fond du trou, où Ton n'aperçoit que des rocailles à peine baignées d'un peu d'eau qui s'échappe à travers les rochers ; et , par conséquent, il faut que la rivière coule au-dessous du puits, à une profondeur plus grande encore.
Mon guide me fit remonter le ravin dans un espace de quelques portées de fusil , et nous arrivâmes à un endroit où les voyageurs ont coutume de jeter des pierres dans la fente que les rochers laissent entre eux, afin de juger à peu i>rès à quelle profondeur coule la rivière. Nous jetâmes successivement plusieurs pierres ; nous les entendions bondir de rocher en rocher, et ce n'est qu'au bout de 50 à 40 secondes que nous reconnaissions, parla nature du bruit, qu'elles étaient arrivées jusqu'à l'eau.
Continuant notre route, nous trouvâmes, à 1/4 de lieue de ritareré, une petite rivière peu profonde, large d'environ 10 pieds, qui vient du côté de l'est et coule avec rapidité sur un lit de rochers aplatis. Cette rivière ne traverse pas le chemin. Immédiatement au-dessus de l'endroit où il passe, elle rencontre une sorte d'entonnoir creusé dans le roc ; elle s'y engouffre avec impétuosité et disparait entièrement. Mais ce n'est pas pour longtemps qu'elle se dérobe à la lumière ; on la revoit bientôt de l'autre côté du chemin , dans un ravin profond , où son cours est dessiné par une lisière épaisse d'arbres et d'arbrisseaux. Mon n. 3 ^
guide me fit descendre à l'endroit où le ravin commence, et là un spectacle inattendu s'offrit à mes regards. Je me trouvai à rentrée d'une grotte fort grande et à peu près triangulaire au fond de laquelle est une ouverture qui donne sur une petite salle arrondie, et du haut de celle-ci je vis avec admiration tomber rapidement une colonne d'eau écumeuse et blanchâtre qui n'est autre chose que la rivière. La lumière affaiblie qui pénètre par l'entonnoir éclaire la colonne d'eau ainsi que la salle où elle tombe , et produit un effet charmant qu'il est impossible de rendre (1).
L'ouverture qui établit une communication de la salle de l'entonnoir avec la grotte extérieure est triangulaire et moins large en bas qu'en haut. L'eau s'échappe par cet étroit passage ; elle mugit et forme une petite cascade, en s'écoulant dans la grotte extérieure qui est plus basse de quelques pieds que la salle intérieure. L'une et l'autre sont également pratiquées dans le rocher ; la première peut avoir 5 mètres de haut et offre, à sa partie supérieure, une sorte de plafond très-égal. L'eau couvre tout le fond de la grotte, à l'exceplion d'un endroit où sont quelques pierres entassées, et de là elle s'écoule dans un raviii dont j'ai déjà parlé et qui est bordé d'un épais fourré d'arbres et d'arbrisseaux. De grandes lianes dépourvues de feuilles se balancent comme des cordages devant l'entrée de la grotte.
(1) A peine de retour eo France , j*ai fait connaître cette singulière chute dans Y Aperçu de mon voyage au Brésil, imprimé au vol. IX des Mémoires du muséuMy et j*ai reproduit ma description dans VlrUroduelion de VHisloire des plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay, p. xxxyiij.
et les branchages des arbres voisins la rendent impénétrable aux rayons du soleil.
La rivière que je viens de faire connaître emprunte son nom de l'espèce d'entonnoir où elle se précipite, et s'appelle Rio do Funil (rivière de l'entonnoir).
A peu de distance de cette rivière, nous vîmes un rocher fort remarquable. Il est isolé au milieu d'un campo et forme une sorte de pyramide renversée d'environ 5 mètres de haut, terminée par un large plateau. Sur ce dernier croissent des touffes de Tillandsia et d'autres plantes grasses : on dirait un autel où l'on a fait une offrande de fleurs (1).
Non-seulement l'Itareré forme, comme je l'ai dit , la limite des Campos Geraes, mais il sépare le district d'Itapéva de celui de Castro , et la comarca d'Hytù de celle de Curitiba.
De l'autre côté de cette rivière, la campagne change entièrement d'aspect ; le pays devient montueux, et l'on ne découvre plus une aussi grande étendue de pâturages; des rochers se montrent sur le flanc des collines; l'immobile et sombre Àraticaria s'élève de tous côtés, tantôt isolé, tantôt groupé avec d'autres arbres; les gazons , moins
(1) « En parcourant les sombres forêts de pins des Goyanas, dit « M. Debret {Voyage pittoresque, I, 29), vous verrez, de distance en dis- « tance, d*énormes blocs de granit dans lesquels sont creusés de vastes « fours , salles sépulcrales des sarcophages révérés. » Sans nier absolument Texistence'de ces salles, je dois dire que je n'en ai vu aucune , et pourtant j'ai parcouru les forêts de pins depuis la fin de janvier jusqu'à la fin de mars ; personne, dans le pays, ne m'a dit le moindre mot de toutes ces choses ; enfin je ne trouve, dans aucun des auteurs que j'ai pu consulter, rien qui ressemble au récit du peintre français. C'est peut-être l'espèce de pyramide renversée dont je parle ici ou quelque autre du même genre , s'il en existe , qui aura donné lieu à ce récit singulier.
fournis, sont d'un vert plus foncé, et le terrain , presque partout noir et sablonneux, achève de prêter une teinte obscure à Tensemble du paysage.
Malgré les prédictions de mon guidie , il plut presque toute la journée, et je recueillis fort peu de plantes.
Je fis halte à une fazenda de crear , celle de Morangâva ou Morongâva (1) , qui avait quelque importance. Elle appartenait à un riche particulier de S. Paul qui y laissait un de ses fils. Outre les cases à nègres et quelques chaumières qui servaient à l'exploitation de la ferme, il y avait, pour le maître, une petite maison couverte en tuiles qu'il m'abandonna presque tout entière. Je n'en étais pas mieux, car il parait que, depuis l'époque à laquelle la maison avait été construite, on n'y avait pas fait la moindre réparation. Les murailles étaient à jour , le toit à moitié .découvert ; l'eau tombait de tous les côtés, et il n'y avait pas une chambre où l'on ne marchât dans la boue. Nous eûmes beaucoup de peine à trouver, pour y placer mon lit et mes malles, un endroit où il ne plût pas.
Le lendemain, 28 janvier, il pleuvait encore, et je restai à Morangâva. C'était assurément bien malgré moi , car il était impossible d'être plus mal. Je ne savais où me réfugier pour n'être pas mouillé, et j'étais continuellement aux expédients pour garantir mes malles de l'humidité. Pendant que j'écrivais, des gouttes d'eau tombaient sur mon livre, le vent emportait mes papiers, des chiens s'embarrassaient dans mes jambes , et les gens qui passaient et repassaient m'obligeaient de changer continuellement de place.
vl) Du guaraoi Monoôngàva, rassemblement, réunion.
Je savais alors pourquoi le caporal du hameau d'Itareré qui m'avait accompagné jusqu'à Morangàva avait eu un si grand désir de s'y rendre, et m'avait fait partir du hameau malgré la pluie. Le propriétaire de la fazenda devait commencer, le 28, à châtrer ceux de ses taureaux qui étaient destinés à être vendus l'année suivante; ses voisins s'étaient réunis pour l'aider, et ils avaient amené avec eux leurs enfants et leurs femmes. Dans un autre pays, cette réunion murait donné lieu à une petite fête ; on aurait chanté, on aurait ri , on aurait dansé ; ici tout le plaisir se borna à voir châtrer les taureaux.
La veille, on avait formé le rodeo; au moment où nous étions arrivés, les vaqueiros, le propriétaire de l'habitation et ses voisins arrivaient à cheval , de leur côté, chassant devant eux les taureaux qu'ils avaient réunis, et ils galopaient tantôt à droite , tantôt à gauche , pour empêcher ces animaux de s'écarter. On fit entrer ceux-ci dans le curraly on les y enferma, et le lendemain commença la castration, qui fut pratiquée comme je l'ai dit plus haut (i). Ceux qui y prenaient part restaient dans l'intérieur du curral ; les curieux , principalement beaucoup de femmes et d'enfants, regardaient en dehors, montés sur les pieux qui environnaient cette espèce de parc.
Comme la pluie ne cessait de tomber, je passai une troisième journée à Morangàva , où je continuais à être horriblement mal , quoique le propriétaire fit ce qu'il pouvait pour rendre son habitation moins désagréabfô. Je ne mangeais point avec lui, et il est assez vraisemblable qu'il n'avait pas d'ordinaire fixe ; mais, ayant fait tuer une vache
(1) Voyez p. 15.
pour régaler ses voisins, il m'envoyait régulièrement , matin et soir, un plat de viande rôtie.
Je profitai d'un court intervalle de beau temps pour aller herboriser, et je suivis un ruisseau qui coule, près de la fazenda, dans un ravin profond. Tantôt les bords de ce ruisseau sont garnis de rochers noirâtres et escarpés qui se montrent à fleur de terre ; quelquefois ils n'offrent que des herbes; plus souvent il y croît ou des arbres ou de nombreux arbrisseaux pressés les uns contre les autres. Souvent l'immobile et majestueux Araucaria s'élève au milieu des rochers. Plusieurs ruisseaux se réunissent à celui dont je suivais le cours, et l'un d'eux, se précipitant sur des rocs noirâtres ombragés par des Araucaria^ forme une nappe dont l'éclatante blancheur contraste avec les teintes sombres des objets environnants. Ce fut une autre chute d'eau qui mit un terme à ma promenade. Elle est formée par un ruisseau qui , après avoir coulé sur un lit de rochers aplatis, tombe d'une hauteur d'environ i6 à 20 mètres dans le ruisseau principal. Je regrettai beaucoup de ne pouvoir passer sur l'autre rive de ce dernier, où j'aurais pu mieux jouir de la vue de la cascade.
Sur le soir, le colonel Diogo, dont j'ai déjà parlé, arriva à Morangâva avec sa nombreuse suite (t); il acheva d'encombrer la maison, et, pour avoir sur lui un jour d'avance, je me décidai à partir le lendemain matin , quoique le temps fût encore à la pluie.
Le pays que je parcourus avant d'arriver au Rio Jaguaricatû (bon chien) est montueux et coupé de nombreux vallons arrosés par des ruisseaux. Des rochers noirs se
(1) Voyez le volame précédent.
DE SAINT-PAUti £T DE SA1NT£ -CATHERINE. 39
montrent, de tous côtés, sur le flanc des collines. Quelquefois V Araucaria s'élève isolé au milieu des pâturages et laisse voir toute la majesté de son port; plus souvent il est confondu, parmi d'autres arbres, dans les bois sombres qui croissent au fond des vallées et sur les bords des ruisseaux. Partout on voit entre ces arbres des nappes d'eau blanches et écumeuses, qui se précipitent du haut des collines» font ressortir le vert foncé des Araucaria^ mugissent et tombent au fond des vallons. Le paysage n'offre pas cet air de gaieté qu'il avait en deçà de Tltareré ; mais il est plus varié et plus pittoresque.
Après avoir traversé un bois assez sombre, j'arrivai au Rio Jaguaricatû, l'un des affluents de l'Itareré (1). Cette rivière, qui n'a qu'une faible largeur, est guéable dans les temps secs; mais, après des pluies considérables, elle devient un torrent que les chevaux et les mulets ne peuvent passer à la nage sans courir le risque d'être entraînés. Pendant que j'étais à Morangàva, des dépèches trèspressées étaient restées toute une journée dans cette habitation, parce qu'alors on ne pouvait traverser la rivière avec sûreté. Quand j'arrivai sur ses bords, elle était moins ' considérable ; mes effets furent transportés dans une pirogue; les mulets traversèrent l'eau à la nage. Le passage du Jaguaricatû n'était point affermé, parce que, la plupart
(1) Je crois deyoir me conformer ici à FindicatioD donnée par M. de Yilliers, auteur de la carte topographique de la province de S. Paul (Rio de Janeiro, 1847). Gazai, suivi par Milliet.et Lopes de Moura, dit que le Jaguaricatû qu'il écriiJaguaryquatû se réunit au Tibagy {Corog. Braz., l, 213; — Dicc. braz., I, 520); mais, lorsqu'on connaît la position respective de ces rivières, un instant de réflexion suffît pour montrer qu'il est impossible qu'il en soit ainsi.
du temps, cette rivière est guéable. La pirogue sur laquelle on la traversait appartenait à un cultivateur qui , ordinairement» la cachait (1820) pour empêcher qu'elle ne fût volée par les Indiens sauvages (1).
A peine étais-je sur Fautre rive du Jaguaricatù, que j'entrai dans un bois où le chemin était effroyable. On n'y avait jamais coupé un arbre; les voyageurs s'étaient frayé un passage entre les troncs les moins rapprochés les uns des autres ; l'ombre des branches empêchait la boue de sécher, et les mulets enfonçaient sans cesse dans des trous profonds. Après avoir traversé ce bois, j'entrai dans un campo, et bientôt j'aperçus la fazenda où je devais faire balte.
Cette habitation, appelée Boa Vùta (belle vue), nom de lieu fort commun au Brésil , appartenait à un riche colonel de milice, M. Luciano Carneiro, qui demeurait un peu plus loin. C'était encore une fazenda de crear, car il n'y en a pas d'autre dans tout ce pays. Le propriétaire y entretenait quelques esclaves, qui étaient dirigés par le plus intelligent et le plus fidèle d'entre eux; mais, comme il visitait quelquefois cette habitation , il y avait fait construire une maisonnette, qu'il entretenait avec soin. Après avoir passé les jours précédents dans une demeure humide^ dérangé h^ chaque minute, forcé sans cesse de changer de place, sans cesse aux expédients pour trouver un endroit où il ne plût pas , je jouis d'une sorte de bonheur en me trouvant dans une petite chaumière bien sèche , où je travaillais avec toute la tranquillité que je pouvais désirer.
(1) Il paraît que, depuis 1820 , on a construit un pont sur le Jaguaricatù (MULLER, fiMato, 54).
Entre Boa Vista et le Rio Jaguariaiha, le pays est le même ; partout une profonde solitude et aucune apparence de culture.
A 2 lieues de Boa Vista, je passai devant une croix; elle avait été élevée sur le bord du chemin, non loin d'un endroit où quelques personnes avaient été tuées par les Indiens sauvages, et, si sa vue pouvait faire naître une certaine crainte chez le campagnard et chez le voyageur, elle les rappelait aussi à des sentiments de miséricorde et au devoir de pardonner.
Après avoir fait une lieue au delà de cette croix, je m'arrêtai , pour y passer la nuit , sur les bords du Rio Jaguariaïba (i). Cette rivière coule avec rapidité entre des collines. A Tendroit où on la passe, et que Ton nomme Porto do Jaguariaiba, on voyait sur ses deux rives quelques chaumières éparses entourées d'orangers (1820). Un bois sombre, presque entièrement formé d'Araucaria ^ s'élevait sur la rive gauche de la rivière , et à peu de distance des maisons on avait fait une plantation de maïs (2). On avait laissé au milieu de cette dernière quelques Araucaria qui se montraient isolément dans toute leur majesté, et dont les teintes sombres contrastaient avec le vert gai
(1) J'indique cette rivière sons le nom qu'on lui donne dans le pays ; mais Pedro Millier et Fauteur de la carte de S. Paul publiée à Rio de Janeiro, en 1847, ont écrit Jaguaraiva. Ce serait encore moins Jaguarihyba et Jocuriahy qu'a admis Cazal. On m'a dit, en Amérique, que Jagwiriaiba signifiait la rivière du chien ; je serais plutôt tenté de faire dériver ce mot de yâguârai , chien, et aybà , broussailles , les broussailles des chiens (Ruiz dà Montoya, Tes. leng. guar. , 2f , 186.)
(2) Ce sont sans doute ces chaumières qui sont devenues le noyau de la nouvelle paroisse de Jaguariaiba indiqué dans VEnsaio de Miiiler (p. 54) et sur la carte de S. Paul de 1847.
du maïs. Ce paysage , très-pittoresque , avait cependant une physionomie un peu austère, qu'il devait principalement au port des Araucaria et à la couleur obscure de leur feuillage.
Le Jaguariaiba est guéable dans les temps de sécheresse; dans celui des pluies, les hommes le passent dans une pirogue, et les mulets le traversent à la nage (1820). Mon passe-port royal (portaria) m'exempta encore du péage (1).
Celui qui le percevait était un Portugais d'Europe qui tenait une petite venda de l'autre côté de la rivière. Il me logea dans une maisonnette couverte de feuilles de paU mier, où Teau tombait encore, mais beaucoup moins qu'à Morangava et dans les maisons où je m'étais arrêté en deçà de cette ferme.
En partant du Rio Jaguariaiba, je quittai la route directe du Sud pour parcourir avec détail les Campos Geraes, en prendre une idée exacte et visiter plusieurs fazendas qui appartenaient à des hommes riches. Je m'écartai du côté de l'est et traversai le Rio da Cinsa ; parcourant des sentiers peu fréquentés, je m'approchai, autant qu'il était possible, des terres habitées par les Indiens sauvages ; je descendis, presque au confluent de YHyapô et du Tibagy, au-dessous de la latitude de Castro ; enfin , remontant vers le nord-ouest, j'arrivai à cette ville, après avoir décrit, dans ma marche, une espèce de C et fait environ 27 legoas dans un espace de seize jours. Des hommes riches entreprenants et courageux ont formé dans ces déserts des éta-
(1) Depuis l'époque de mou voyage , il a été construit un pont sur le Jaguariaiba.
blissements importants; mais, à l'époque de mon voyage» ils n'avaient pas encore été suivis par beaucoup de colons pauvres, et entre de grandes fazendas je ne trouvais point de chaumières.
Après avoir passé la nuit sur le bord de Jaguariaiba , je montai sur la colline assez roide qui s'élève au-dessus de cette rivière; j'entrai dans un bois entièrement composé d'Araucaria; ensuite je traversai des campos^ puis j'arrivai à la fazenda de Jaguariaiba^ propriété du colonel Luciano Carneiro» auquel j'étais recommandé par plusieurs personnes et dont j'ai déjà dit quelque chose. Du campo très-élevé où est située cette habitation » l'on découvrait une des vues les plus étendues que j* eusse admirées depuis bien longtemps. Le pays est ondulé et offrait, de tous côtés, d*îmmenses pâturages à peine parsemés de quelques bouquets S Araucaria. Dans le lointain , on aperçoit plusieurs mornes élevés qui faisaient partie des terres occupées alors par les Indiens sauvages.
La fazenda de Jaguariaiba se composait d'une douzaine de cases à nègres , de quelques chaumières qui servaient à l'exploitation du domaine et de la maison du maître. Celles! était la plus considérable de toutes celles que j'avais vues depuis Sorocâba ; mais elle eût été regardée comme une des moindres habitations de la partie orientale de Minas Geraes. £n arrivant , on entrait dans un grand corridor, sur lequel ouvraient trois petites chambres obscures réservées pour les étrangers. On communiquait par une porte de l'appartement des femmes au corridor; à chacune des extrémités de celui-ci était une petite pièce, et de l'une des deux on avait fait un oratoire. Le bâtiment était sans plafond, et les murs des charobrettes destinées pour les
étrangers n'allaient pas jusqu'au toit. Une rangée d'arbres de l'espèce appelée figueiras do campo et A'aroeirds (Schinm aroeira ou terehinihifolius) abritait la maison des vents du sud, souvent très-violents dans ce lieu élevé, et donnait un bel ombrage. Derrière ces arbres étaient les currcm, ou , à l'époque de mon voyage , on renfermait un nombre considérable de bestiauzi'
Je fus parfaitement accueilli par le colonel, dont la figure portait une expression de bonté que son caractère bien connu ne démentait pas; on le citait parmi les propriétaires les plus riches de ce canton , et tout le monde s'accordait à dire qu'il faisait un très-bel usage de sa fortune.
Peu d'instants après mon arrivée, le colonel me mena voir ses vaches et leurs veaux, qui entraient dans le curral. Les vachers, à cheval, les faisaient avancer devant eux, et, sitôtqu'unevache s'éloignait du troupeau, ils la ramenaient en galopant.
Le colonel se plaignait beaucoup du voisinage des Indiens ennemis, qui quelquefois attaquaient les habitations des Paulistes. Comme la population blanche avait diminué depuis quelque temps par les raisons que je dirai bientôt, les sauvages étaient devenus plus hardis, et la sécheresse de 1819, dont ils avaient aussi éprouvé les tristes efiFets, avait encore contribué à augmenter leur audace. Us s'étaient répandus tout récemment dans les pâturages du colonel ; ils avaient tué quelques chevaux , et ils en avaient mangé la chair, ce qu'ils n'avaient jamais fait jusqu'alors. Peu de jours avant mon arrivée à Jaguariaiba , on les avait vus rôder dans le voisinage de l'habitation ; sur-le-champ le colonel avait donné ordre à quelques-uns de ses soldats de
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se rendre chez lui pour aller à leur poursuite, et fêtais è peine depuis quelques heures dans la fazmday que je ris paraître huit hommes à cheval , bien armés , tout prêts à marcher le lendemain contre l'ennemi. Quelques-uns avaient déjà pris part à cette espèce de chasse, et me donnèrent des détails sur la manière dont elle se faisait. On cherchait avec soin la trace des Indiens, et, quand on Tavait découverte, on la suivait jusqu'à ce qu'on fût arrivé à leur demeure; on fondait sur eun à T improviste; les hommes prenaient la fuite sans se défendre aussitôt qu'ils entendaient les coups de fusil, et l'on s'emparait des femmes et des enfants. Comme les Indiens , espérant se venger, se mettent ordinairement en embuscade sur le chemin par lequel les blancs ont passé, on faisait un circuit pour les éviter au retour.
Les Paulistes donnent aux Bugres (1) les plus voisins du Jaguariaiba le nom de Coroados, parce que, disent-ils, ces sauvages ont coutume de se faire, sur le milieu de la tète, une petite tonsure, en portugais coroa. D'après le rapport unanime des habitants du pays les mieui instruits, ces Indiens se construisent des maisons avec des bâtons croisés à la manière des Brésiliens-Portugais , et ils les couvrent de feuilles de bambou ou de palmier; mais ils n'en garnissent point les murs avec de la terre, et ils les font extrêmement longues , de manière que plusieurs familles peuvent habiter la même demeure (â). Ces sauvages, comme les Guanhanans, cultivent les haricots et le maïs,
(1) Voir le Yolame* précédent.
(2) Les Indiens que les Portugais trouyèrent sur le littoral, à l'époque de la découverte, construisaient aussi de très-longues cabanes où plusieurs familles demeuraient ensemble. (Ferdinand Denis, Brégilf 16.)
46 TOYAGE DANS LES PROVINGES
et il parait qu'ils ne sont point étrangers à divers genres d'industrie. Un des soldats de milice qui étaient venus à la fazenda de Jaguariaiba pour les attaquer me montra une saie de femme coroada d'un tissu à la vérité très-grossier, mais extrêmement fort. Une Indienne coroada qui avait été prise à la guerre , et que le colonel gardait dans sa maison , me dit que , pour faire ce genre de tissu , on employait Fécorce d'une certaine liane , qu'on la mettait d'abord dans l'eau, qu'ensuite on la battait avec des morceaux de bois pour la réduire en étoupe, qu'avec celle-ci on formait des espèces de cordes en la roulant sur sa cuisse (1), et qu'enfin le tissu se faisait avec les doigts , mus le secours de l'aiguille ni d'aucun instrument analogue.
Outre la peuplade des Coroados , il y en avait plusieurs autres dans le voisinage de Jaguariaiba qui souvent se faisaient la guerre entre elles. L'Indienne coroada du colonel Luciano Carneiro fut très-effrayée quand elle vit Firmiano, parce qu'il existait, nous dit-elle , non loin de sa peuplade , des sauvages très-méchants qui avaient aussi la coutume de se percer la lèvre et les oreilles. Il est à peu près impossible que ces derniers appartinssent à la même nation que les véritables Botocudos du Jiquitinhonha et du Rio Doce; mais il ne l'est pas qu'ils fussent les frères de ces Indiens que des Paulistes rencontrèrent, en i845, dans le Guayra , et auxquels ils appliquèrent le nom de Botocudos , parce que ces sauvages avaient dans la lèvre
(1) €*est aussi en roulant sur lears cuisses Tétoupe tirée de Fécorce du Cecropia que les femmes macunis de Minas Novas font la corde des arcs de leurs maris, etc. {Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes, U, 53.)
inférieure des bondons de résine de la couleur et de la transparence de Tambre (1).
Quant aux Coroados des Campos Geraes, il est très-vraisemblable, comme je le dirai plus tard, qu'eux et les indigènes du même nom qui habitaient près de Garapuava formaient une seule nation (2) , et que , par conséquent , ils n'avaient rien de commun avec les Coroados du Rio Bonito ni avec ceux du Pre$idio de S. Joâo Batista (3).
Les Paulistes reprochaient des meurtres et des destructions aux diverses peuplades de Bugres qui, depuis Itapitininga jusqu'à Curitiba, avoisinent la route; mais personne ne les accusait d'anthropophagie , crime dont on raconte que tant de tribus indiennes se rendaient autrefois coupables (4).
(1) L'expédition très-intéressante dans laquelle on fit cette rencontre avait été ordonnée par le baron d*Antonina dont j'ai parlé dans le yol. précédent. Il s'était proposé de faire explorer les Rios Verde , Itareré , Paranapanéma ainsi que leurs afQuents , et de retrouver les ruines des anciennes réductions jésuitiques du Guayra, où Ton suppose qu'il existe des trésors {HiiMrario deuma viagem, etc., in Revisla (rimensalt segunda série, U, 17). Ce que Cazal et son traducteur, Henderson, ont dit des Bugres de S. Paul, dont les uns se font une tonsure et les autres se percent la lèvre inférieure , avait paru peu croyable ( Neuw. Bras., 92 ) ; il me semble qu'à présent le récit du père de la géographie brésilienne ne peut plus être révoqué en doute. U est d'ailleurs pleinement confirmé par un article sur les ^otoqws ou bexotes que M. Ferdinand Denis a fait insérer dans le Magasin pittoresque de 1850. Nous retrouverons cette étrange parure chez les Bugres de Sainte-Catherine.
(2) Voit le Vol. précédent.
(3) Yoyei ce que j'ai écrit, h ce suje^, dan9 moe Voyage aux somrce$ du Rio de S, Francisco, etc. I, 42.
(4) Ce que j'ai dit des Guanhanans, des Coroados et des sauvages voisins de Jagoariaiba qui se percent la Iè?re inférieure, tous compris sous le nom gén^fjq|i^ de ^ugres , s'accorde ptrfaitemfmt avec les récits de l'exact Manoel Ayres de Cazal, qui divise les Bugres en quatre peuplades différentes. (Corog. Braz., \, 220.)
Le colonel Luciano Carneiro était dépositaire de la poudre et du plomb que le gouvernement envoyait dans les Campos Geraes pour que les habitants pussent se défendre contre les Bugres ou Indiens sauvages. Le jour où les huit Paulistes arrivés la veille devaient se mettre en marche , le colonel leur distribua une certaine quantité de munitions de guerre; il donna à chacun de la viande, de la farine et du sel pour trois jours, et ensuite ils partirent. Quelquesuns d'eux entrèrent auparavant dans l'oratoire du colonel; ils ouvrirent la niche où était renfermée T image de la Vierge; ils s'agenouillèrent et prièrent quelques instants. Je profltai de mon séjour à la fazenda Jaguariaiba pour écrire à ma mère et à M. Joâo Carlos d'Oeynhausen , le gouverneur de la province. On n'avait point établi de poste aux lettres entre S. Paul et Curitiba, et, quand les capitaines généraux expédiaient des dépèches , on en chargeait les miliciens ou gardes nationaux ; elles étaient portées , pendant un nombre de lieues déterminé , par un milicien qui les remettait à un autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le paquet fût arrivé à sa destination. Joâo Carlos d'Oeynhausen venait de donner encore plus de régularité à ce service. Comme il voulait que les capitàes môres l'instruisissent tous les mois de ce qui se passait dans leurs districts respectifs, il avait fait faire, pour les différentes routes de sa capitainerie , des portefeuilles dont il avait une clef, et chaque capitào môr une autre. Le portefeuille qui suivait la route de S. Paul à Lapa, limite de la province de Rio Grande , arrivait , porlé par des miliciens , d'abord chez le capilao môr de Sorocâba, puis successivement chez ceuxd'Itapitininga, d'Itapéva,d'Apiahy,etc.; chacun d'eux l'ouvrait et y prenait les dépêches qui lui étaient adressées.
DE SAIKT-PAUL hT DE SAIiME-CATUERIjNE. i9
et le réexpédiait sur-Ie-chanip. Le portefeuille revenait de même manière , et chaque capitào môr y renfermait son rapport y qu'il avait eu le temps de rédiger dans T intervalle. Je laissai mes lettres au colonel Luciano Carneiro pour qu'elles fussent remises dans le portefeuille quand il repasserait par la ville de Castro , dont je parlerai plus tard, et qui était éloignée de 16 lieues de la fazenda de Jaguariaiba.
Le digne propriétaire de cette habitation portait jusqu'à l'enthousiasme Tamour respectueux et presque filial que les Brésiliens avaient alors pour leur souverain. Il me fit part du projet qu'il avait formé d'envoyer au roi cinq cents de ses plus belles vaches; je ne négligeai rien pour l'y faire renoncer, et je crois que je réussis. On aurait reyu son présent; ses vaches auraient été envoyées à Santa Cruz, et l'on se serait moqué de lui (1).
Comme il est très-facile de s'égarer dans le pays désert que j'allais parcourir en quittant l'habitation de Jaguarlaiba et de prendre pour le véritable chemin, extrêmement peu fréquenté > des sentiers tracés par le bétail, l'excellent colonel Luciano Carneiro eut la bonté de me donner un guide qui devait m'accompagner pendant plusieurs jours.
Au delà de Jaguariaiba, dans un espace de 5 legoas^ pays un peu montueux, des pâturages à perte de vue; çà et là des rochers noirâtres sur le penchant des collines ; au fond des vallées, de sombres bouquets de bois où domine l'ilraucaria ; peu de plantes en fleur , et moins de variété dans la végétation qu'entre Itapéva et l'Itarcré; plusieurs
(1) Santa Gruz, ancienne propriété des jésuites, située h 12 lieues de II. 4
petites rivières coulant sur des rochers aplatis ; partout une profonde solitude.
Pour la première fois depuis très-longtemps, je revis un campo où des arbres rabougris étaient , comme à Minas et à Goyaz , disséminés au milieu des herbes et des sous-arbrisseaux. Parmi eux, je reconnus le mangabeira falsa et plusieurs Légumineuses qui appartiennent aux pâturagq^ des deux provinces que je viens dé citer, mais il me sembla qu' ici la végétation n'était pas aussi variée que sur les bords du S. Francisco ou du Paranahyba. Dans le nombre des plantes herbacées et des sous-arbrisseaux , il y en avait plu^ sieurs qui croissent avec abondance au milieu des campos des pays beaucoup plus septentrionaux, tels que les Composées 1443 ter et 1443 quatery et l'Hippocratée, appelée Calypso campesifisy Ash. Juss. Camb. Je puis indiquer aussi comme une plante que je connaissais déjà le Pequi à tige naine [Caryocar Brasiliense, var. nana)y qui alors était en fleur (5 février), et que j'avais trouvé pour la première fois en octobre dans les environs de Franca , où il était également fleuri.
Je marchais depuis bien longtemps sans avoir vu une seule maison, sans avoir rencontré un seul voyageur, lorsque, vers le soir, au milieu d'un désert, non loin des terres occupées par les sauvages, j'aperçus tout à coup des pâturages entourés de larges fossés, des barrières trèsbien faites, des murs d'enclos parfaitement entretenus, blanchis et couverts avec des tuiles : c'était l'annonce de la fazenda la plus agréable et la mieux soignée qui se fût
Rio de Janeiro, était devenue un château royal; j'aurai occasion d'en I parler dans ma dernière relation.
DE SAINT-PAUL ET DE SAINTE-CATHERINE. Si
offerte à mes regards depuis celle UbA (1) ; sa vue me causa une surprise -délicieuse. Je venais de parcourir un pays agreste , inhabité , et j'avais sous les yeux une demeure charmante dont l'entrée me rappelait celle de certaines maisons de campagne des environs de Paris.
L'Ifwemada ou Fazenda de CachamM est située sur le penchant d'une colline au-dessous de laquelle coule un ruisseau ; la colline opposée présente un gazon d'une belle verdure, et sur le côté est un bois A'Araueariu dont la couleur rembrunie contraste avec le vert gai des pâturages voisins. L'habitation proprement dite ne se composait pas, comme tant d'autres, de quelques chaumières éparses et à demi ruinées. La maison du maître était séparée dies cases à nègres et des autres bâtiments , mais tous étaient disposés sur une noéme ligne, parfaitement entretenus et couverts en tuiles ; ils donnaient sur un jardin entouré de murs qui avait environ 550 pas de longueur. Ce jardin s'étendait sur le penchant de la colline; l'eau y arrivait par le moyen d'un de ces aqueducs rustiques en usage chez les Mineiros (2) ; elle tombait d'assez haut dans un petit canal , et partout elle portait la fratcheur. Une rangée de rosiers rapprochés les uns des autres, très-élevés, taujours couverts de fleurs faisait face à la maison du maître et aux Mtiments voisins, s'éteddait dans toute la longueur de l'enclos, et produisait l'effet le plus agréable par le mélange de ses teintes avec celles des orangers et des autres arbres. Derrière la rangée de rosiers en était une autre de cognassiers, au-dessous de laquelle on avait planté une
{i) Voir, dans mes trois Relaliont précédentes, ce que j'ai écrit sur cette habitation située à environ 25 lieues de Rio de Janeiro. {%) Voir mon Voyage dam les prtwincet de Rio de Janeiro, etc. , 1, 19d.
Sy VOYAGE DANS LES PROVINCES
allée de citronniers et d'orangers. Des grenadiers^ des pruniers , des pêchers y des figuiers étaient épars çà et là, et plus bas encore régnait, dans toute la longueur du jardin» un berceau de vigne qui^ à Tépoqne de mon voyage , était chargé de raisins blancs et de raisins noirs. Enfin » dans la partie la plus basse de T enclos, on voyait une petite prairie artificielle de capitn da colonia [Panicum spectabile, Mart.) qui, se trouvant entourée de murs, ne courait pas le risque d'être broutée par les bestiaux. Dans tout ce pays, on laisse errer les chevaux au milieu des campas ^ et on leur jette le lacet quand on veut s'en servir. Bien diflerent de ses voisins, plein d'activité et de prévoyance, le propriétaire de Cachambû avait fait construire une écilrie où les chevaux qu'il avait coutume de monter étaient toujours sous sa main, et c'était pour pouvoir les nourrir qu'il avait formé la prairie artificielle dont je viens de parler.
Au-dessous du jardin qu'elle terminait , était une espèce de verger beaucoup plus grand que le jardin lui-même et simplement entouré de fossés ; on y voyait des ponuniers de diverses sortes, des pruniers, des cerisiers, des jabutù cabeiras [MyrttM cauliflora, Mart.). Chaque espèce formait une longue rangée bien alignée, et entre deux rangées s'étendait une planche d'ananas traversée par un sentier où l'on pouvait se promener. Sur le côté de ces plantations en était une de bananiers à laquelle on donnait beaucoup de soins ; on ne pouvait sans doute soustraire tous les pieds à la triste influence de la gelée, mais la plantation était si considérable, qu'il restait, chaque année, un grand nombre d'individus intacts sur lesquels on recueillait d'excellents fruits. Je vis aussi dans ce verger un petit champ de cannes à sucre d'Otaïti (Canna Cayanaf Saccharum Taitense); on
DE sautt-paul et ra sautte-catherine. 5s
avait soin de couvrir les jeunes plants pour les garantir de la gelée, et en 1819 on avait recueilli assez de sucre pour faire une quantité considérable de vin d'orange. Sorocàba forme» comme je l'ai dit, la limite des caféiers ; cependant il existait à Cachambû quelques pieds de ces arbrisseaux » mais on avait eu l'attention de les planter dans un endroit très-abrité, et on ne les conservait qu'en leur donnant les plus grands soins.
Auprès de l'habitation était encore un potager entouré de murs ; je n'y vis que des choux , mais il y en avait une très-grande quantité; ils étaient plantés avec symétrie, et le terrain était bien nettoyé. Je ne ferais pas , certes , une pareille observation si je décrivais un de nos jardins 4'Europe ; mais, dans ce pays, tout ce qui annonce le soin et la régularité doit être cité comme une merveille.
Les fleurs n'avaient pas non plus été négligées ; on leur avait consacré un petit enclos entouré de murs qui se trouvait sur le côté de la maison du maître. J'y vis des tubéreuses , des œillets , des agrostemmes ; mais nous approchions de la fin de l'été (février), et l'on n'était plus dans la saison des fleurs.
On avait mangé les cerises en janvier ; les prunes avaient atteint leur maturité dans le même mois; cependant, au commencement de février, époque de mon voyage, on en voyait encore quelques-unes sur les arbres. La terre était alors jonchée de pèches piquées par les vers , et une multitude d'autres , parfaitement saines , couvraient les pêchers ; ces fruits, j'ai déjà eu occasion de le dire, n'acquièrent point ici une maturité parfaite, et l'on me présenta
comme bonnes à manger des pèches qu'en France tout le monde aurait certainement rejetées.
54 VOTA» DAIIS LES PROTOIGI»
On eapéTHii pouToir faire bientôt la récolte dea pommes ; les coinga, ainsi que les ananas, approchaient également de répoque où Ton devait les cueillir ; les figues étaient déjà parfaitement mûres » et me parurent excellentes. Je mangeai atissi de très-bons raisins blancs « mais les noirs n'avaient pas là même qualité. Les rosiers de tous les mois étaient chargés de fleurs ; dans ce canton « ils en domient toute Tannée; cependant ils n'en ont plus autant quand les froids se font sentir.
J'étais encore à quelque distance de la belle faxenda que e viens de faire connaître , lorsque mon guide avait prisl es devants pour annoncer mon arrivée, me fiiire donner un logement et me recommander de la part du colonel Luciano Carneiro. Le propriétaire de l'habitation» M. Xavier da Silva, n'était malheureusement pas chei lui ; mais des femmes qui gardaient sa maison me donnèrent la permission de m'établir dans un petit pavillon situé près de la porte d'entrée. Je passai près de cinq jours à Cachambû, retenu par des pluies continuelles. Pendant tout ce temps , on me traita à merveille ; depuis Sorocéba, je n'avais fait nulle part aussi bonne chère. J'étais servi par le capatd ou chef des troupeaux, qui , en l'absence du naître, administrait rhabitetion, et qui cependant n'était qu'un esclave. Cet homme n'avait certainement jamais eu à se plaindre de son maître, car il avait l'air satisfait ; il était ppli sans bassesse, et, tout en commandant aux autres esclaves avec autorité , il leur témoignait une bonté extrême.
Ce ne pouvait être un homme ordinaire que M. Xavier da Silva» qui, triomphant des nomlNreux obstacles que lu avaient opposés la nature et ses semblables, avait créé» au
milieu d'un désert, une habitation que l'on aurait considérée comme très-agréable , même dans un pays civilisé ; qui avait su former et diriger ses ouvriers, et qui, dépourvu de modèle, ne devait pour ainsi dire rien qu'à lui-même et à ses souvenirs. J'ai à peine besoin de dire que ce propriétaire était un Portugais européen. Les habitants de la contrée que je décris sont paresseux ; ils ont trop peu de goût, trop peu d'idées de symétrie pour faire rien de semblable. Les voisins de M. Xavier da Silva envoyaient chercher des fruits dans son jardin , quand ils avaient quelque hôte à régaler, et aucun d'eux ne cherchait à imiter ce qu'il avait fait.