FIN DU VOYAGE DANS LA PROVINGE DE SAINTE- CATHERINE
Départ de Laguna. — Une charrette. — Porto da Passagem. — Description de la plage qui s'étend jusqu'aux limites de la province de Sainte- Catherine. — Figueirinha. — Le Rio Urussanga, — Un lac. — Le Rio Araringud. — Le Rio Mambituba. — L'auteur entre dans la province de Rio Grande do Sul,
Je laissai à Laguna , entre les mains du sargento m6r Fontura, une caisse remplie d'oiseaux, et je partis, le 21 de mai, avec mon bagage, dans une grande pirogue que me prêta le lieutenant Franco auquel j'avais été recommandé.
Après avoir traversé le lac, j'arrivai à l'endroit où était la charrette que j'avais louée et où commence la plage déserte qui forme la route du Sud.
Quand un voyageur n'avait, point d'effets avec lui, il se rendait, à pied ou à cheval, de la ville à la barre, et là il trouvait un batelier qui le transportait à l'endroit appelé Porto da Passagem. Le péage était affermé pour le compte du fisc (fazenda real)^ et l'on payait 2 vintems (25 cent.) par personne.
A Porto da Passagem ( port du passage ) , le terrain qui borde le lac est très-plat , sablonneux et couvert d'une pelouse assez rase. On voyait dans cet endroit plusieurs vendas, mais elles étaient extrêmement mal approvisionnées. Derrière ces chétives demeures, s'élevaient des mornes boisés que Ton doit considérer comme formant la continuation de ceux qui avoisinent la barre du côté de l'est. Je demandai, dans une des vendas, la permission d'y passer la nuit; elle me fut accordée, et je m'étonnai de ne trouver dans la maison que trois enfants dont l'ainé avait à peine quatorze ans. Us me dirent que* leurs parents, qui demeuraient à quelque distance dans un sitio, les avaient chargés de tenir ce cabaret. Pauvres enfants abandoonés à eux-mêmes dans un désert où, s'ils voyaient quelques-uns de leurs semblables » ce ne pouvaient guère être que des hommes ignorants, grossiers et vicieux!
Quoique je fusse arrivé à la fin du jour à Portp da Passagem, mes efiels furent aussitôt chargés sur la charrette, assez grande pour pouvoir les contenir tous, malgré leur énorme volume. £lle était couverte avec des cuirs et garnie, sur les côtés, de feuilles de palmier (1). On y attelait six paires de bœufs , et nous en avions^ en outre^ un bon nombre de rechange. Lorsque la charrette marchait entourée de ces animaux, de mes gens et de ceux de mon conducteur, les uns à pied, les autres à cbeval,, tout cet ensemble^ vu de loin, formait un groupe assez pittoresque.
La pelouse qui commence au Porto da Pa^agem se
(1) lia planche XHfl de l\dtlas ém Tùya^ tPAKmrmwpté$ealt assez biea œue cb«rrette;
prolonge dans l'espace d'environ un quart de lieue jusqu'à l'extrémité des mornes. Là commence une plage triste et déserte que je suivis , dans un espace de 22 lieues , jusqu'aux limites de la province de Rio Grande. Cette plage, formée d'un sable pur, s'avance fort loin dans l'intérieur et est presque aussi droite que si elle avait été tirée au cordeau. Des lignes parallèles de flots écumeux se succèdent avec lenteur, toujours renaissantes, et viennent en mugissant s'éteindre sur la plage. A quelque distance de la mer, les sables ont une couleur grisâtre qu'ils doivent à l'humidité de l'eau, et, sans cesse battus par les vagues, ils sont parfaitement unis, d*une consistance très-solide, et offrent au voyageur un chemin très-commode auquel n'a jamais contribué le travail de l'homme. Plus loin de l'Océan leur surface n'est plus aussi égale ; dans certains endroits ils forment des monticules, dans d'autres des espèces de petites vallées ; partout on y voit de légères ondulations dessinées par les vents. Une Amarantacée, le Séneçon n"" 1782 aux longues tiges rampantes et quelques touffes de Cypéracées sont à peu près les seuls végétaux qui croissent çà et là au milieu de ces sables. Cependant, de loin en loin, on aperçoit quelques petites collines couronnées d'arbrisseaux rabougris, dont le vert sombre contraste avec la couleur de la plage. Le ciel, à l'époque de mon voyage, commencement de juin 1820, était sans nuages ; mais il n'offrait plus cet azur foncé et brillant que j'avais tant admiré dans les contrées équinoxiales ; il avait à peu près la même teinte qu'a celui du nord de la France pendant les belles gelées d'hiver. Nulle part la plus chétive cabane; nulle part la moindre trace de la présence de l'homme. Les oiseaux de rivage, dont je distinguai huit
espèces différentes, répandent seuls un peu dé mouvement dans ce triste paysage. D'innombrables mouettes à tète cendrée (port., gaivota), rangées sur le sable, presque immobiles, la tète tournée vers la mer, attendent F instant où le flot, baignant leurs pieds, va leur apporter leur nourriture. Les grandes mouettes ( Maria Velha ou gaivota grande) f mêlées parmi elles, mais beaucoup moins, nombreuses, guettent de petits poissons. Les manoelsinhos ou masmricost le cou tendu et la tète placée sur la même ligne que le dos , courent sur la plage avec une extrême vitesse et ressemblent de loin à de petits quadrupèdes. Plusieurs espèces d'hirondelles de mer (port., trinla reis) viennent se reposer au milieu des mouettes ; mais bientôt elles reprennent leur vol. Enfin le BaiacUy qui va ordinairement par paire, se tient à quelques centaines de pas du rivage.
Quand je partis de Porto da Passagem, le ciel était légèrement obscurci par des vapeurs ; ses teintes pAles se confondaient avec celles des sables et des flots de la mer, et tous les objets dont nous étions environnés, indistincts, mal dessinés, formaient une sorte de chaos. Après avoir parcouru un espace d'environ 5 lieues, nous fîmes halte presque à la nuit, dans un endroit désert appelé Figueirinha (le petit figuier). Mous nous établîmes au milieu des sables, à quelques centaines de pas de la mer; il fallut aller fort loin chercher de F eau, et nous n'eûmes, pour allumer du feu, que des morceaux de bois apportés par la mer et à demi enterrés dans le sable. Une partie de la caravane s'étendit autour du feu et l'autre sur la charrette. Mon lit fut fait dans la charrette même, sur les malles ;
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oe fdt msst i^ que le b&n Laruotle chargea les platites et que j'^écrivis mon jounmi.
Connue les «MiUes sur lesquelles inon lit av«4t été fait étaient d'ntie taHteur inégale et qu'il se conrposaît iniquement 4e mon p&ncho, du me qui me servait de draps et de •mes ccmvertupes, je dormis fort mal. Quand je me ré> veillais, la fatigue me rendormftkbiratét; mars ce n'était que pour quelques instants.
Entre Porto do Passagem et Figœirîryha, nous avions passé derrière quelques pointes couvertes de broussartlles et d'un gazon foit maigre; il n'y en a plus au détk de Figueirinha; la plage est partout basse et extrêmement plate.
La rivière d' Uruêsânga, sur les bords de laquelle nous arrivâmes après avoir fait encore 5 lieues, a peu de largeur et est guéable au-dessus de son embouchure; mais on m'a dit que les flots de la mer, qui se précipitent dans son lit avec violence, 'avaient quelquefois renversé des chariots.
Auprès de l^DrussÂnga (i) sont, au delà des ss^bles, quelques pauvres chaumières dans les environs desquelles les terres sont, dit-on, très-fertiles. En faisant marché avec le conducteur de la charrette que j'avais louée, je lui avais témoigné le désir de faire halte dans des maisons le plus souvent qu'il serait possible. Nous nous dirigeâmes vers l'une de celles qui avoisinent l'Urussànga; mais à peine avions-nous quitté la plage, que les roues de la Charrette enfoneèrent profondément dans le sable, et lesbœufs eureikt une peine extrême à la-tirer. Mon conducteur, tout
(1) Gomme on Ta vu dans cet ouvrage, il existe un lieu de ce non à peu de distance de Mogimirim , province de S. Paul.
DE SAÏNT-PAUL Et DE SAlNTE-tïlltHERmE. 399
brave boiiime qu'il était, prit de Vhumeur, et, iqtioique très-près d'une maison, nous n' ail Ames pas jusque-là; nous nous arrètâàies sur les bords d'un petit lac, nous y aHuttiâmes du feu, et mon lit fiit fait, comme la veille, dan^ la charrette.
le lendemain, fatigué de l'excessive monotonie du rivage sur lequel je marchais depnis deux jours , je quittai ma caravane; je traversai les sables et j'arrivai à un lac â*eau salée parallèle à la mer. Pendant longtemps j'en suivis les bords, et je les trouvai tantôt formés par un sable T)ur, tantôt couverts d' un gazon très-rare, ati milieu duqudl s*élèvaient dés touffes à'une Cypéracée alors en fleur, qiri ressemblait à notre Juncus articulattts , TLe lac était couvert d'une multitude de grabes et de canards, et une foule d'oiseaux aquatiques se promenaient sur ses bords. C'étaient principalement le spatule rose {eolhereiro) , le guarâpûtaj le quéroquéro (Vànellus Carianus) j un baiacii '{ïwèmtitopus), des hérons blancs, des cigognes [cegonJhas).
Au milieu de tous ces animaux, je vis le plus grand oiseau de proie qui se fût offert à mes regards depuis que j'étais au Brésil. Il pouvait avoir 5 pieds de haut.^n plumage était d'un gris foncé mêlé d'une couleur plus pâle; son bec me parut être celui de l'aigle, et il avait derrière la tète une longue aigrette horizontale.
De l'autre côté du lac allongé , où je vis ces différents oiseaux, j'aperçus des chaumières d'une assez triste apparence.
A peu de distance de là nous nous trouvâmes sur les bords d'une rivière , le Rio Araringm (1) , qui , dit-on ,
(1) Cazal, José Feliciano Feniandes Pînheiroet'MiUiettfÙt'écHtilfa-
descend de la grande Gordilière [Serra do Mar) , que nous découvrions dans le lointain. Au-dessus de son embouchure, cette rivière se dirige du sud au nord ; elle traverse les sables» et peut avoir la même largeur que la Marne au pont d'Alfort. Le passage était affermé pour le compte du fisc [fazenda real) ; mais on ne le paye qu'à Torres, qui est situé à 10 lieues plus loin, au delà des limites de la province.
La charrette fut déchargée et les effets transportés en plusieurs fois dans deux petites pirogues. Pour faire passer la charrette, on attacha une grande corde au timon ; on ne détela point les bœufs, on força ces animaux d'entrer dans la rivière, et pendant que tous mes gens et ceux du conducteur, de r autre côté de Teau, tiraient la corde de toutes leurs forces, les passeurs, dans leurs pirogues, soutenaient les charrettes par derrière.
Comme on avait eu de la peine à trouver dewc de nos bœufs au moment du départ d'Urussànga, il était fort tard
rangud (Corog. braz,, 1, 164 ; --Annaes daprov. de S, Pedrot 2« éd., 15). Je me suis cooformé k la prononciation du pays en écrivant Ara-ringud; M. Van Lede , qui a été sur les lieux, a adopté la même orthographe, et c'est aussi celle qu'admettent MM. Léonce Aube et Villiers de File- Adam (Colonis., 109; — Notice, 2Si — Carta topographica da prov. de Santa Catharina). On trouve Iriringuà dans les Memùrias hisloricaê de Pizarro, IX, 268, et je lis aussi ce mot dans mes notes ; ainsi il est à croire que quelques personnes ont prononcé de cette manière. Araringud yieui du guarani ararerunguay, et signifie la rivière du sable noir. Le Rio AraringuÂ, qui prend sa source dans la Gordilière maritime , reçoit dans son cours un assez grand nombre d'affluents et est navigable dans une étendue de 6 à 7 lieues ; mais M. Van Lede a reconnu par lui-même qu'on ne peut, sans le plus grand danger, franchir son embouchure. On trouve du charbon de terre d'une qualité inférieure dans le pays que traversent l'Araringuà et ses affluents (Vau Lede, Colon., ^09 j — Aube, Notice , 28).
quand nous avions quitté cet endroit, et la nuit nous surprit après le passage de FAraringuà. Notls ù' aurions pu arriver au lieu où le conducteur avait eu le projet de s'arrêter, et nous ne savions où trouver de Teau. A la vérité, les passeurs m'avaient indiqué tine chaumière; mais nous n'en connaissiotiâ paâ bien exactement la position. Je fis monter Manoel à cheval ; il a] la à la découverte, et vînt me dire qu'il avait trouvé là nlaison, mais qu'elle était située sur une colline, et que les bœufs arriveraient bien difficile-' ment jusque-là. Nous primes les devants pour guider la charrette, Manoel le conducteur et moi ; mais nous perdîmes les traces du chemin, et nous nous égarâmes quel4ués instants au milieu des sables. Nous finîmes cependant par arriver au lieu que nous cherchions ; nous allumâmes du feu, Laruotte s'enfonça dans la charrette où il se mit à changer les plantes, et, lorsqu'il eut achevé son travail, il me laissa la place pour écrire mon journal.
Quand le jour parut, je reconnus que nous avions passé la nuit dans un lieu fort agréable. C'était une espèce de petite salle couverte de gazon, d'un côté de laquelle était un petit lac : elle était entourée de mornes escarpés de difierentes forn^s, et sur l'un d'eux s'élevaient quelques chaumières.
A peine eûmes-nous quitté ce lieu charmant, que nous nous retrouvâmes sur la plage ; et toujours la même tristesse^ la même monotonie ; des sables blanchâtres, la met* qui mugissait, des oiseaux de rivage, aucune plante. Comrïie les bœufs avaient trouvé peu d'herbe dans l'endroit ou nous avions couché, nous nous arrêtâmes au milieu du jour, et nous fûmes obligés de marcher pendant la nuit. Quand nous arrivâmes à Arroio Grande (le grand ruisseau), lieu désert où nous devions faire halte, tout le monde était fa-
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tigué, de mauvaise humeur, à moitié endormi, et il fallut aller chercher du bois et de F eau dans l'obscurité.
Le lendemain , nous continuâmes à avoir sous les yeux des sables et la mer ; mais, tandis que, les jours précédents, nous n'apercevions devant nous qu'une plage monotone qui, à l'horizon, se confondait avec le ciel, ce jour-là, du moins, nous eûmes la vue des mornes qu'on appelle Torres, les tours, parce qu'effectivement ils s'avancent dans la mer comme deux tours arrondies. Du côté de l'ouest, nous apercevions la grande Cordillère, qui ne se montrait plus depuis longtemps.
A environ 1 lieue de Terres, nous nous trouvâmes sur les bords du Rio Mambituba (1) qui traverse la plage pour
(I) Je serai» fort porté à croire, avec Gazai, que le Rio Mambituba est le Rio Martim Affonso des anciens navigateurs, et en particulier de Gabriel Soares de Souza. Le père de la géographie brésilienne, après ayoir écrit tout À la fois Mampilûba^BIanpilûba, MomMlûba, n'admet définitirement que le premier de ces noms et rejette les deux autres comme erronés {Corog. Brax,, h 180, 184, 118, 139, 2 de Yerraia). José Feliciano Fernandes Pinheiro, qui, dans la première édition de ses Annaes da provincia de S. Pedro do Sul, avait adopté Monpetûba (I, 22, 23), écrit, dans la seconde , MamMûbar Mombetuba (15, 383). Le plus souvent Pizarro admet Mambituba; mais, on trouve anssi dans son livre Mampiluba, Mambituba etMombiluba (Mem, hist,, IX, 268, 323, 327, 299, 279). Selon MM. Léonce Aube, Milliet et Lopes de Moura , ce serait MampiliSiba {Dicc, 23; — Notice, 29) , et enfin Mompituba suivant M. Antero José Ferreira do Brito (Falkt do V de março de 1841, 12). Au milieu de toute» ces incertitudes, je crois devoir écrire comme j'ai entendu prononcer sur les lieux , comme Pizarro a fait presque toujours, enfin comme M. Van Lede, qui a visité le pays dans ces dernières années (Colonisation, 90, 110). Le Rio Mambituba a un cours de 7 à 8 lieues, et environ 200 mètres de largeur à son embouchure. Son cours est rapide ; cependant de petites bilrques peuvent le remonter dans un espace de 4 Ugoas, jusqu'à l'endroit appelé Forquilha (Mill. et Lop. de Mour., DicCy 11^22^—- Aube, Notice^ 28). On prétend, dans le pays, que
se jeter dans la mer, et nous le passâmes de la même manière que FÂraringuâ. De l'autre côté de cette rivière, nous étions dans la province de Rio Grande de S. Pedro do Sul.
J'ai pu arriver à la fin de cette troisième relation; j'y ajouterai seulement la phrase par laquelle Hans Staden termine ses naïfs récits, ce soldat de coeur et de tête (Ternaux- Compans], qui visita une partie des pays que j'ai moi-même parcourus deux cents ans plus tard : Sicuiergoadolescentum hœc mea scripta et testtmonia non satisfacientj is ut hune scrupulum animo extmat, divino implorato auxilioy iter hoc bonis avibus ingrediatur ; si quidem indida ipsi satis manifesta in hoc scripio prœhuiy quœ tuto investigare possit. Cuienim Deus presto erit, vel totus orbis non erit invius. Soli Deo sit ntaximo honor^ decus et gloria {Americœ tertia pars in Th. de Bry, 1, 134).
le mot mambituba^ qui Tient de la linçoa gérai, signifie le père eu froid. D'après le Diccionario portuguez e bresiliano, mopylûba, qui a beaucoup de ressemblance avec mambiltiba, signifie intimider. Un bomme que j'ai vu dans les Missions, et qui était fort savant dans la langue guarani, m'a dit que mambituba était un mot de cette langue qui n'a subi aucune altération et signifie havre-sdc. Je serais fort tenté de croire que l'étymologie yéritable est m6op{, chauye-sonris , et ftba, réunion de chauves-souris. — N. B. Cette note est due, en partie, à M. Joaquim Caetano da Silva, proviseur du collège Pedro II.