Voyage dans les provinces méridionales de l'Inde
L'Inde, — avec une population de cent quatre-vingt millions d'hommes , avec des frontières naturelles nettement délimitées par l'Océan ou par des chaînes de montagnes si compactes, si inaccessibles qu'aucune invasion étrangère n'aurait pu les franchir si elle eût jamais trouvé derrière ces remparts une nation constituée pour les défendre, — l'Inde est un monde à part sur la carte du globe et dans l'humanité. Sa superficie, égale à colle
de toute l'Europe continentale, moins la Russie, oll'rc au premier coup d'œil trois divisions bien distinctes : le bassin de l'Indus, celui du Gange 'anciens golfes de l'Océan primitif, comblés par les alluvions de l'âge tertiaire, et qui forment aujourd'hui l'Indoustan proprement dit), puis le plateau péninsulaire du Deccan.
C'est sur les contours de celui-ci seulement que la relation suivante va conduire le lecteur. Étudier l'Inde
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entière, dans toutes ses parties et à tous les points de vue, ne peut être la tâche d'un seul homme. Trois générations d'érudits, l'élite de l'Europe savante, se sont usées depuis moins d'un siècle à ce labeur, qui ne touche pas encore à son terme.
De Calcutta à Djaghernaut.
Avant de commencer le récit de ce voyage, je dois parler de Calcutta, où je débarquai en novembre 1862.
Cette métropole de la puissance anglaise dans l'Inde est bâtie sur la rive gauche de l'Hougly, un de ces nombreux bras du Gange qui font de toute la partie .nord-est du Bengale un réseau inextricable de rivières et de canaux. Quoique cette métropole soit à une trentaine de lieues de la mer, les plus gros navires y mouillent près des quais. Le cours de l'Hougly, comme celui des autres bras du Gange, est rapide ; il amoncelé journellement à son embouchure des bancs de sable mouvants, causes incessantes de dangers pour la navigation.
Nous avions pris en mer un pilote anglais, non loin de l'île Saugor qui défend l'entrée de l'Hougly ; tout en se guidant sur les bouées indicatrices des passes praticables, il nous drossa en plein sur un de ces écueils, œuvre de la dernière crue et que la crue suivante dissoudra ou entraînera plus loin.
La mer était haute, et nous n'avions aucun espoir de pouvoir échapper au danger qui nous menaçait. Nous avions à craindre de voir le sable s'accumuler en quelques heures autour de la carène du navire, et dès lors il nous eût été impossible de nous délivrer à la marée suivante. Les rives étaient à peine visibles dans le lointain, et la violence du courant nous eût empêchés de diriger les embarcations vers cette terre si désirée ; nous courions donc le risque d'être entraînés en pleine mer sans espoir de salut.
Alors parurent deux remorqueurs ; à la vue du pavillon en berne, ils s'en approchèrent, mais lentement, avec des temps d'arrêt, et maintenant la distance entre eux et nous comme des sauveteurs disposés à marchander leurs services à des passagers en péril. Nous vîmes chacun d'eux hisser une planchette noire sur laquelle se lisait en gros chiffres blancs la somme de six cents livres sterling (quinze mille francs) qu'ils réclamaient pour nous mener à bon port et nous tirer de danger. Force nous fut, après des pourparlers inutiles, d'accorder la somme demandée, heureux d'échapper même à ce prix à un péril aussi imminent.
Cette spéculation sur la vie de l'homme ne se comprendra pas en France, où les mœurs sont si différentes de celles de l'Angleterre. Chaque jour nos marins font des sauvetages au risque de leur vie et refusent toute récompense. Ce qui est chez nous acte d'humanité est chez nos voisins acte de commerce.
En remontant le cours de l'Hougly, on voyait de temps à autre passer à la surface du fleuve des cadavres d'hommes et d'animaux sur lesquels se tenaient cramponnés des oiseaux de proie. Etrange spectacle
que celui de ces oiseaux aux ailes déployées qui semblaient marcher sur les eaux !
Dès que j'aperçus les premières maisons des faubourgs de Calcutta, je m'empressai de sauter dans une embarcation et de gagner terre. La marée était basse. Des corps humains étendus sans vie sur la rive où je m'élançai auraient paru un mauvais augure à celui qui n'aurait pas connu les usages religieux du pays.
Le Gange, le fleuve par excellence pour les Indous, conduit au ciel tous ceux dont les corps sont jetés dans ses flots. Aussi les pauvres malheureux qui habitent près du Gange et à qui leurs moyens pécuniaires ne permettent point l'achat du bois nécessaire à l'incinération de leurs parents décédés, jettent leurs cadavres dans le fleuve sacré. Il est même des fanatiques qui pensent sanctifier les derniers moments d'un moribond en l'exposant encore en vie sur le bord du fleuve. Quelquefois la marée l'entraîne, et, chose incroyable, on a l'exemple d'Indous qui, ainsi charriés par le reflux et sauvés par des Anglais, ont intenté un procès à leurs bienfaiteurs sous le prétexte, plausible en apparence, que, leur famille ne voulant plus les recevoir après leur avoir rendu les derniers devoirs, ils mourraient de faim si leurs sauveurs mal avisés ne leur assuraient une pension pour vivre.
Un palki-ghari, espèce de caisse carrée sur quatre roues et traînée par deux chevaux étiques, se présenta; je m'y installai et me fis conduire à l'hôtel Spenser.
Toute ville dans l'Inde est divisée en deux parties aussi distinctes par l'aspect général que par les habitants : la ville indigène ou la ville noire comme disent les Anglais (black-lown) et la ville anglaise. Avant d'arriver à l'hôtel, j'eus à traverser la ville noire, amas de rues étroites et sales, bordées de petites maisons en bois de pauvre apparence, pleines d'une cohue aux costumes bariolés. C'est du reste la seule qui soit curieuse pour l'étranger nouvellement débarqué. Un Européen n'est pas habitué au spectacle étrange qui s'offre alors à sa vue, et il en est vivement impressionné. Je reviendrai plus loin sur cette curieuse partie de Calcutta.
La ville anglaise se compose de maisons en briques recrépies à la chaux et isolées au milieu de petits jardins.
L'hôtel Spenser, où je m'installai, est un bel édifice situé sur la place du Gouvernement ; il a vue sur le palais du vice-roi, grand monument sans style dont les argalas font vers le soir le plus bel ornement. Ces oiseaux, qui semblent appartenir à la même famille que les marabouts des fleuves d'Afrique, mais qui atteignent une taille gigantesque, ont la tête chauve, le col dénudé et la partie inférieure de la gorge pourvue d'un appendice en forme de sac qui ressemble à un saucisson.
Les appartements de l'hôtel sont fort vastes, aussi l'air peut-il y circuler librement ; chaque chambre est garnie d'un punka : on nomme ainsi une planche recouverte d'étoffe attachée au plafond ; un serviteur ad hoc le met continuellement en mouvement pour rafraîchir l'air; c'est bien l'objet le plus essentiel de tout le mobilier dans l'Inde. Ces punkas ne servent pas seu-
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lement à sécher la sueur qui inonde sans cesse le front des malheureux condamnés aux feux des étés indiens, mais aussi à chasser les insectes ailés dont l'ahondance n'est rien moins qu'agréable et qui agaceraient de leur bourdonnement continu les martyrs des Tropiques.
Le régime de vie des Européens est aussi confortable que possible. Tandis que le Français se plie aux exigences des pays étrangers et adopte en partie les mœurs locales, l'Anglais reste lui-même partout où il fixe sa résidence, et on peut dire qu'il transporte sa patrie avec lui.
Barbier d'Calcutta.
Dessin d'Émile Bayard d'après l'album photographique de M. Grandidier.
Voici quelques détails sur le genre de vie généralement suivi par les habitants de ces colonies.
On se lève dès l'aube afin de pouvoir profiter de la fraîcheur des premières heures du jour. On commence
ordinairement la matinée par une promenade à cheval. A huit heures et demie; on sert le déjeuner avec tout son cortège de plats substantiels et d'épices. Les travaux quotidiens ne cessent guère avant cinq heures,
Bungalow des voyageurs. — Dessin de E. Thérond d'après l'album photographique de M. Grandidier.
et sont agréablement, sinon utilement, interrompus par un tiffme ou goûter avec viande, légumes et bière. Au coucher du soleil chacun se rend dans sa voiture au Strand, que l'on parcourt jusqu'à l'esplanade du fort William, plutôt dans le but de se montrer que
pour respirer un air chargé de poussière. Au retour de la promenade et en attendant le dîner on reste, pour jouir de la fraîcheur qu'amène la brise du soir, sous la varangue ou galerie circulaire qui entoure tous les bungalows (habitations anglo-indoues)= Le troisième
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repas se prend lentement; les convives demeurent, comme en Angleterre, plus ou moins longtemps autour de la table que les serviteurs ont débarrassée des mets et qui a été couverte de flacons de cristal contenant des vins de Bordeaux , de Porto , de Xérès et d'autres liqueurs de tout genre.
On ne peut reprocher aux Anglais habitant l'Inde de surcharger leurs estomacs d'une trop grande abondance d'aliments qui les rendrait esclaves d'une foule de maladies : ils mangent peu. Cependant les repas trop rapprochés sont plutôt nuisibles qu'utiles à la santé. La cause principale de leur appétit indolent doit être attribuée à l'usage immodéré du brandy , ou eau-de-vie, que la plupart des hommes et.... quelques lemmes boivent à toute heure du jour avec addition du sodawater. On ne fait pas de visite sans être obligé, pour se conformer à l'usage, d'absorber un ou plusieurs de ces mélanges. Le plus grand nombre des Anglo- Indous ne saurait converser à moins d'avoir le verre à la main. Le brandy, pris avec excès, est une boisson pernicieuse, surtout dans les pays tropicaux. Les effets nuisibles ne sont pas immédiats, mais on les ressent alors qu'il est trop tard pour arrêter le mal.
Le premier soin d'un voyageur, à son arrivée dans un pays nouveau pour lui, doit être de lier connaissanee avec quelques-uns de ses habitants. Les premiers moments sont consacrés aux visites; on a toujours quelques lettres de recommandation à remettre, quelques personnes à voir.
Dans beaucoup de contrées les recommandations données sous une forme banale et avec trop de facilité ont peu d'effet. Chez les Anglais, il n'en est pas de même; les étrangers recommandés reçoivent toujours une grande et cordiale hospitalité. Il n'est pas de voyageurs ayant parcouru les riches régions de l'Inde qui n'aient conservé le doux souvenir de l'accueil bienveillant et gracieux qui leur a été fait dans leurs explorations à travers le pays.
Malheureusement l'Anglais respecte trop les traditions de son /io?ne, et dans les dîners, comme dans les soirées, le vêtement est le même qu'en Europe. Pendant le jour, on a le bon esprit de ne porter que des habits légers, généralement, avec un chapeau de forme variable, mais toujours bizarre, espèce de casque qui permet à un courant d'air de circuler autour de la tête. Ces chapeaux peu gracieux permettent au moins de braver impunément les rayons ardents du soleil de l'Inde. Mais le soir, les modes européennes reprennent leur empire, et il faut, tout de noir vêtu, endurer les souffrances intolérables d'une chaleur étouffante.
Pendant que nous sommes en cours de visite chez les Anglais, disons quelques mots de leurs habitations. Les bureaux et les magasins sont au centre même de la ville. Les bungalows, au contraire, sont souvent à plusieurs kilomètres de distance du quartier marchand, et toujours assez éloignés les uns des autres, ce qui ne dénote pas le désir de vivre en société. Les réunions, en effet, sont rares, et il existe toujours, au moins
dans les relations officielles , une observation rigoureuse des règles de préséance qui donne à penser que l'institution des castes indoues exerce son influence même sur les Européens.
La ville anglaise se compose de nombreux jardins, clos de murs peu élevés ou de haies, au centre desquels est placé le bungalow. Les cuisines, remises, écuries et autres dépendances s'étendent en forme d'ailes sur les côtés. Ces habitations sont bien adaptées aux nécessités du climat : elles ont un caractère spécial , un style particulier. Leur forme , sans doute, n'est point élégante, mais elles sont confortables , et leur disposition intérieure est appropriée à la vie des tropiques. Elles n'ont qu'un rez-dechaussée élevé sur un soubassement de briques et surmonté d'un toit pyramidal. Une galerie soutenue par des colonnes rondes ou carrées entoure le bungalow ; c'est la varangue où l'on s'assoit à l'abri du soleil ou de la pluie et où, protégé par des nattes contre une réverbération aveuglante, on peut respirer un peu d'air pendant les heures chaudes de la journée. Les chambres sont vastes, elles ne sont séparées les unes des autres que par des cloisons qui ne s'élèvent pas jusqu'au toit, afin de laisser circuler l'air. Dans la plupart des pièces le plafond se confond avec la toiture afin de ne rien diminuer de leur hauteur. A chaque chambre est annexé un cabinet où, matin et soir, on jouit dans une grande cuve en bois du plaisir hygiénique d'un bain froid.
L'ameublement est simple : quelques meubles d'acajou, des tables, un piano, des lustres et des lampes, des lits, surtout d'immenses fauteuils de rotin à dossiers élevés, à bras longs de plus d'un mètre pour permettre aux jambes de s'étendre à la hauteur du corps, tels sont à peu près tous les objets mobiliers qui garnissent les bungalows. Les lits, placés au milieu des chambres, sont entourés d'un moustiquaire, véritable chambre de gaze, qui protège le sommeil contre l'ennuyeux bourdonnement et la piqûre douloureuse des moustiques et autres insectes si nombreux dans les pays chauds.
Le sol est le plus souvent recouvert de briques cimentées dans un lit de chaux blanche; c'est propre, sinon élégant, et les cancrelas avec toute la légion innombrable des insectes qui pullulent sous les tropiques s'introduisent rarement dans les habitations. Les bungalows sont construits en briques et recouverts de chounam ou chaux. Propreté et confort, tel est le mérite des habitations anglaises dans l'Inde.
En général, les bungalows sont entourés d'arbres et de plantes dont le feuillage est entretenu dans un état perpétuel de verdure par les bienfaisantes fraîcheurs de la nuit. Ces ombrages sont très-précieux dans ces pays brûlés par le soleil.
Les visites officielles terminées, je tournai mes pas vers la ville noire ou quartier indigène. Toutes les rues y sont étroites et bordées pour la plupart de boutiques ou plutôt de vastes armoires dans lesquelles les mar-
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chands sont assis les jambes croisées au milieu des articles de leur commerce spécial. Toutes ces boutiques n'ont qu'une porte, de la largeur de la devanture. Quelquefois, au-dessus de la boutique, s'élève un étage avec un balcon de bois, mais le plus souvent il n'y a qu'un rez-de-chaussée.
Ces rues marchandes s'appellent bazars. Dans la journée leur aspect est remarquable par la diversité des costumes, le plus souvent fort élégants, d'une foule toujours nombreuse qui se croise en tous sens, et par la succession de boutiques où les produits de l'Orient se mêlent aux denrées européennes. Il n'en est pas de même lorsqu'on parcourt ces rues le matin ou le soir, alors que toutes les boutiques sont fermées et que tout est désert. Ces huttes misérables, ces boutiques fermées par des planches mal jointes et défendues par un cadenas de dimension grotesque contre les tentatives des voleurs, ces étages, dont les fenêtres couvertes de poussière n'ont point de vitres, ces balcons, ornés de grossières sculptures en bois dont la prétention jure avec le délabrement et la saleté des murs, tout donne à la ville indigène une physionomie de tristesse et de désolation.
Entrons au hasard dans une de ces demeures où vivent pêle-mêle les Indous, nous trouverons des chambres basses, petites, dégradées, dont l'ameublement est conforme aux principes de simplicité que l'on rencontre dans tous leurs usages. Elles ne sont pas, en effet, plus ornées de meubles que les habitants ne sont euxmêmes couverts de vêtements. Une natte roulée dans un coin est étendue le soir sur le sol pour servir de lit. Quelques vases en terre ou en cuivre pour cuire les aliments et conserver l'eau, quelques feuilles d'arbres pour plats, une coupe de métal portée sur un trépied ou déposée dans une des niches du mur remplie d'huile de coco au milieu de laquelle nage la mèche destinée à l'éclairage; dans un coin le houka. la pipe indienne, tel est à peu près l'ameublement complet des maisons indigènes.
Les riches Babous ont adopté dans leurs demeures plus spacieuses, mais aussi sales, les meubles européens. C'est un luxe sans utilité pour eux, puisqu'ils n habitent pas des chambres où sont entassés comme autant de raretés quelques chaises ou fauteuils d'acajou, les pendules, boites à musique, et vases de porcelaine dorée que la vanité les a entraînés à acheter.
Ma curiosité ne me permit pas de quitter le quartier indigène sans aller visiter au bord du Gange la place où l'on brûle les cadavres avant de jeter leurs cendres dans les eaux du fleuve sacré. Cette place est entourée; de trois côtés par une muraille « 1 « - — vée dont le sommet est couronné de vautours et de marabouts prêts à se disputer les lambeaux de chair qu'auront épargnés les llammcs du bûcher.
Planeurs cadavres étaient ainsi rendus aux élém nts; malgré l'odeur nauséabonde qui imprégnait l'air, j'assistai avec un vif intérêt à cette cérémonie toute nouvelle pour moi. A la vue de quelques Indous
qui se préparaient à jeter le corps de leur père dans le Gange, faute d'une roupie (deux francs cinquante centimes^ pour acheter le bois indispensable à la crémation, je m'empressai de faire à mes frais la dépense nécessaire et je pus ainsi me donner le spectacle complet de funérailles selon le rite indou. Le sentiment de la mort a si peu d'influence sur ces peuples, fanatisés par une foi sincère dans la métempsycose, que tous ces hideux apprêts funèbres ne les impressionnent pas, malgré leur attachement réel à la famille. Un père, un fils, une épouse sont brûlés, et leurs cendres jetées au vent, sinon avec joie, au moins avec une indifférence cpie les Européens, moins soumis à la nécessité des faits accomplis et souvent portés à la révolte, ne sauraient comprendre à moins d'une longue résidence au milieu de ces peuples. Il y a de la vertu et une grande force dans cette résignation sincère aux choses indépendantes de notre volonté *.
Après avoir envoyé dans les cieux brahmaniques le pauvre diable qui, faute d'une roupie, allait peut-être se morfondre pendant des siècles à la porte du paradis, je voulus, avant de commencer mes voyages à travers l'Inde, offrir un sacrifice à Kali, la déesse de la mort. Je me dirigeai donc au galop des deux chevaux attelés à ma calèche vers un petit temple réputé pour sa sainteté, qui se trouve dans les faubourgs de Calcutta. De la porte d'entrée je pus apercevoir l'affreuse divinité à laquelle la plupart des Indous modernes adressent leurs dévotions. La déesse Kali est représentée sous la figure d'une femme noire à quatre bras, dont l'un brandit un immense coutelas et dont un autre tient une tête coupée. Une langue rouge sort de sa bouche. Un collier de tètes de morts, une ceinture de bras coupés composent son vêtement. Elle danse emportée par l'ivresse du sang sur un géant qu'elle vient de terrasser (voy. p. 14;. Souvent près d'elle on voit deux de ses compagnes, femmes étiques vêtues seulement de leurs cheveux, qui se repaissent de membres sanglants; un renard et un corbeau boivent le sang qui tombe de leurs dégoûtants repas.
Aucune divinité dans l'Inde n'est aussi redoutée que Kali, aucun culte n'est plus sanguinaire. Est-il bien logique, en effet, d'adresser ses prières au Dieu créateur (Brahma) dont l'œuvre est achevée, au Dieu conservateur (Vishnou) qui par son essence même s'occupe forcément de la conservation de tout être animé, et qu'ont-ils à redouter les pauvres humains, sinon lc> maladies, et la mort qui est toujours là devant eux menaçante et terrible ? Et n'ont-ils pas raison ces Indous si superstitieux de tourner leurs supplications vers la seule déesse de leur panthéon qui tienne leur destinée entre ses mains, ou vers son époux, le farouche Çiva ? Aussi qui n'a entendu parler des fêles célébrées en l'honneur de Dourga (Kali) où des dévots enthousiastes se percent la langue avec des tiges de fer rougi au feu, où des martyrs accomplissent le Charak-poudja (céré-
t. Voy. t. I de ce recueil, p. 87, une plancho représentant [a place de la crémation a Calcutta.
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monie du cercle) ; la peau du dos traversée par un crochet qui sert à les élever dans les airs à l'extrémité d'une bascule, ils planent au-dessus de la foule remplie d'admiration, en offrant, le sourire sur les lèvres, leurs souffrances à la terrible déesse 1 .
Arrivé devant la statue de Kali, je lui offris un jeune agneau noir que je venais d'acheter. Aussitôt la foule des prêtres fit des invocations sur la tête de la victime ; on y déposa un peu de sel, puis on l'aspergea d'eau à plusieurs reprises, après quoi le sacrificateur, d'un seul coup de couteau, lui trancha la tête. Le corps me fut remis pour être dévotement mangé ; la tête fut retenue par les prêtres : c'est un des tributs qu'ils prélèvent sur les fidèles. Une guirlande de fleurs qu'on
avait fait toucher à l'idole fut passée autour de mon cou. Je distribuai alors quelque menue monnaie à la nuée de mendiants qui, m'entourant de toutes parts , s'opposaient à ma sortie , et je regagnai ma voiture avec peine.
Ces précautions prises pour me rendre favorable la plus terrible divinité du pays, je songeai à mon voyage. Calcutta, comme tous les ports fréquentés par les navires européens, après quelques jours de résidence, n'offre plus rien de nouveau aux recherches du voyageur.
Dans le sud du Bengale, on voyage encore en palanquin. L'administration postale, sur demande préalable, échelonne de dix milles en dix milles des relais
de harnais (porteurs). Ces Indiens doivent attendre à leur poste le voyageur pendant trois jours et trois nuits, après quoi la liberté leur est rendue. Le palanquin est porté sur les épaules de quatre hommes relayés sans cesse par quatre de leurs compagnons2. La nuit, un Mussalchi, chargé d'éclairer la marche, porte une torche qu'il arrose à chaque instant d'huile de coco. Un nombre de porteurs proportionné à la quantité des bagages complète la caravane. Ces paquets doivent être de poids égaux (vingl à vingt-cinq livres),
1. Une ceinture en cuir entoure leur corps de telle sorte qu'ils ne puissent tomber si, comme il arrive souvent, la peau vient à se déchirer sous le poids du corps.
2. Ailleurs que dans le Bengale, les palanquins sont portés par six hommes.
et sont suspendus aux extrémités d'un bambou que porte chaque homme.
A voir les harnais bengalis dont les membres grêles annoncent comme chez tous les Indiens une constitution débile et une force musculaire peu développée, on ne pourrait s'imaginer les longs trajets, quelquefois de plus de quarante kilomètres, qu'ils font avec un poids considérable sur le dos et sans prendre de repos. Et cependant quelle est leur nourriture? Deux fois le jour, vers midi et à huit heures du soir, ils mangent une livre de farine grossière. Le plus difficile de leur métier et le plus pénible est, tout en conservant une vitesse moyenne de six kilomètres à l'heure, de ne pas imprimer au palanquin de mouvements sac-, cadés; leurs jambes avancent avec rapidité, tandis que
Tjpo primitif du char do Djaghornaut, on piorre. — Dessin do E. Tncroud d'apros l'allnnn photographique do M. orandidior.
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le haut du corps semble immobile. Avec de bons porteurs, on peut même écrire en palanquin.
Les harnais commencent leur apprentissage en portant de lourdes pierres suspendues à un bâton. De petits coussinets égalisent les hauteurs des épaules. Les harnais méritent toute confiance ; si un vol a été commis dans le véhicule, ils s'en rendent responsables, et tiennent à honneur de restituer l'objet dérobé.
Ils chantent en portant et courant, autant pour régler le pas que pour tromper les ennuis de la route et oublier la fatigue d'un fardeau pesant. Tantôt c'est un simple récitatif qu'on pourrait traduire par : « Hélas! hélas! que le travail est une dure nécessité ! Hélas ! que de souffrances ! Quand donc serons-nous libérés de toutes peines? » Tantôt ils se livrent à des improvisations qui roulent sur les premiers sujets venus, sur les passants, sur la route, sur le voyageur lui-même. En voici un fragment que j'ai entendu au sortir de Calcutta, d'où partait en même temps que moi un gros major anglais, pesamment assis dans un palanquin garni de toutes les commodités de la vie.
« Que portons-nous? est-ce un oiseau léger?
— Non, non, c'est un lourd, très-lourd éléphant. » Et le chœur répétait :
« Non, non, c'est un lourd, très-lourd éléphant.
— Laissons-le tomber.
— N'as-tu pas vu son long bâton à pomme d'or?
— Je l'ai vu.
— Prends garde, notre dos en souffrirait.
— Travaillons, travaillons. »
Ces chants , tantôt des plus plaintifs , tantôt des plus criards, ne sont rien moins qu'amusants pour le voyageur , et ne charment guère les ennuis de la route. Mais à se voir emporté par ces hommes au corps bronzé, dans les vastes allées d'arbres séculaires, et à entendre leurs cris bizarres, on ne peut s'empêcher de se plaire à une scène aussi pittoresque. La langue des Indous va plus vite que leurs jambes, et certes ce n'est pas chose facile. Dans leurs récitatifs, ils arrivent quelquefois à une volubilité telle, qu'on entend une succession désordonnée de sons semblables à ceux qui s'échappent du gosier des oiseaux. J'ai compris depuis lors que les animaux pouvaient fort bien avoir un langage.
Chaque hamal fait de son mieux, et le gain se répartit également entre tous. Leurs pénibles travaux ne sont pas sans influence sur leur santé ; ils sont surtout sujets aux gonflements des veines des jambes, ce qui leur cause de cruelles souffrances.
C'est le 6 décembre au soir que je me mis en marche. Je me dirigeai vers Cuttack. J'avais à traverser des plaines fertiles et bien cultivées, mais tristes, comme toutes celles du bas Bengale. De temps en temps, des jongles, espaces stériles couverts d'arbustes rachitiques, changeaient la monotonie du paysage. Rien n'est moins pittoresque que la côte orientale de l'Inde, même à une grande distance de la mer. Au contraire en Indoustan, l'Himalaya et les Ghauts occidentales offrent , dans
leurs chaînes de montagnes, des sites d'une remarquable beauté. Mais les mœurs étranges, les costumes gracieux, les fêtes curieuses des peuples indous, tout intéresse au plus haut point le voyageur en quelque direction qu'il porte ses pas.
La nuit vint promptement ; le Musalchi, armé de sa torche flamboyante, éclairait notre caravane à travers les larges allées de multipliants, dont les vieux troncs paraissaient s'embraser tour à tour pour retomber aussitôt dans l'obscurité. Je ne tardai pas à m'endormir au chant cadencé des harnais.
Le lendemain, je m'arrêtai quelques instants au bungalow des voyageurs. On désigne sous ce nom les maisons construites par l'administration anglaise tous les huit ou dix milles pour servir de lieu de halte aux Européens qui parcourent le pays. On y trouve à déjeuner, à dîner et à faire sa toilette, et les relais de harnais y attendent patiemment les voyageurs. Ces bungalows sont construits sur le modèle des habitations indo-anglaises ; ce sont des bâtiments rectangulaires sans étage, entourés d'une varangue. Le logement destiné aux voyageurs se compose de deux ou trois chambres, ayant chacune leur salle de bain et modestement meublée d'un lit, d'une table, d'une chaise et d'un punka. Un kitmudgar ou maître d'hôtel est attaché à chaque bungalow. Un tarif dressé par le magistrat du lieu indique le prix des vivres qu'on peut s'y procurer. Ces établissements appartiennent au gouvernement, qui perçoit la somme d'une roupie (deux francs cinquante) par personne, pour un séjour de quelques minutes aussi bien que pour une journée entière.
L'institution des bungalows publics rend de grands services dans un pays où l'esprit de caste règne si despotiquement et ne permet à aucun Indou de recevoir dans sa demeure ou à sa table un homme d'une condition inférieure.
Le voyage en palanquin est favorable à l'observateur qui veut étudier les usages du pays. Tantôt on voit sur le bord des rivières ou des étangs sacrés de fervents adorateurs d'un des dieux innombrables du panthéon indou faire dévotement leurs ablutions en invoquant leur idole préférée; car dans l'Inde chacun se crée, pour ainsi dire, sa propre religion et se bâtit un ciel qu'il peuple à sa fantaisie des divinités les plus bizarres. Ailleurs de jeunes femmes bengalies, si élégantes avec leur sari transparent1, entrent dans l'eau jusqu'à la ceinture, et, dénouant leurs longs cheveux noirs qu'elles laissent flotter sur leurs épaules nues, procèdent à leur toilette avec grâce et chasteté ; après avoir rempli d'eau leurs vases de cuivre, elles le posent coquettement sur la tête et regagnent à pas lents leurs demeures. Parmi ces Indiennes, j'ai souvent retrouvé des types grecs, tels que nous ont appris à les admirer les statues antiques : tête petite, front bas, col élancé et mince, formes sveltes et gracieuses. Plus loin, un vieux fakir, vêtu de sa seule sainteté, offre à l'ad-
1. Le sari est une sorte de chlamyde dont les femmes s'enveloppent pour sortir dans la rue.
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miration des dévots un corps amaigri par le jeûne, une figure balafrée de blessures volontaires et à demi cachée par sa hideuse chevelure, dont la croissance anormale et la malpropreté repoussante inspirent à ses coreligionnaires le plus profond respect. Ailleurs, à la porte d'une maison indigène, on voit un barbier qui rase à la convenance de sa pratique tout ou partie de sa chevelure ; il est peu de contrées où la fantaisie naturelle ait inventé tant de curieuses modes de coiffures.
Après avoir traversé Midnapour, je fis route vers le sud et me dirigeai vers Balasour. Tout le pays est plat et bien cultivé. De petits bouquets de verdure, formés de palmiers, de bambous et de bananiers, reposent agréablement la vue au milieu de la monotonie qui règne dans ces campagnes. Presque à chaque pas, on rencontre de petits villages très-peuplés. Les huttes sont ou de terre ou d'un bois grossier recouvert d'une espèce de mortier; on est frappé de leur pauvreté. Le paysage est seulement animé par de rares palanquins, des charrettes traînées par des zébus bœufs à bosse) portant les bagages de quelques Indous ou d'officiers anglais, des raïots cultivant leurs champs, des oiseaux de riz (Ardea bubulcus) à la démarche gracieuse et légère, dont le plumage blanc se détache sur la boue des rizières et les tiges vertes des herbes. Quelquefois on voit aussi de petits écureuils palmistes, au dos gris rayé de brun, grimpant sur les arbres et sautant de branche en branche avec leur légèreté proverbiale. Ce n'est que de Balasour qu'on commence à apercevoir vers l'ouest et dans le lointain une petite chaîne de collines. En laissant celle-ci à notre droite, nous arrivâmes à Cuttack, chef-lieu du district, mais petite ville sans importance, où existe encore un fort, bâti jadis par les Mogols; je m'y arrêtai pendant la niait. A un mille se trouve une petite pagode qui contient quelques sculptures sans intérêt archéologique.
L'Orissa, du moins dans ses districts maritimes, est un pays pauvre, le sol est ingrat, et le peuple y est inférieur en force et en intelligence à la plupart des autres Indous.
Les tamarins et les palmiers nains sont les arbres les plus communs de cette contrée désolée; les plaines sablonneuses sont couvertes do convolvulus à fleurs pourpres. On y cultive, comme dans toute l'Inde, beaucoup de ricin, dont l'huile fraîche sert aux usages culinaires et aux onctions, et de la moutarde dont la graine fournit l'huile à brûler. Le pavot, le mûrier, l'indigo, qu'on cultive en si grande abondance dans la vallée du Gange, ne viennent que peu ou point dans l'Orissa.
On trouve dans certaines parties beaucoup de lataniers (Borassus flabelliformis) et de khajours (Phœnix tylveslris).
A Cuttack, nous primes la route de Djaghernaut, l'une des localités saintes de l'Inde. Une longue avenue do vingt lieues environ mène de Cuttack à Pouri, ville voisine de Djaghernaut. De beaux arbres la bordent des deux côtés; les singes qui se jouent dans le feuillage égayent la tristesse naturelle du paysage.
Bientôt nous rencontrons des familles entières de pèlerins, pauvres gens exténués de fatigue, dont les membres amaigris attestent les pénibles privations qu'ils ont endurées pour accomplir ce voyage religieux. Quelques-uns de ces Indous portent le cordon sacré, privilège distinctif des trois premières castes. Les brahmanes ont quatre dzennars 1 ; les kchatrias et les vaiçyas n'en ont que trois. La plupart de ces pèlerins portent sur l'épaule pour tout bagage le vase de cuivre qui leur sert à puiser de l'eau.
Je ne fus pas médiocrement surpris de voir tout le long de la route de grandes marmites de terre intactes ou à peine brisées. Les gens de caste croient que le regard d'un paria suffit pour souiller les objets. En voyage, quelle que soit leur pauvreté, ils ne font jamais cuire leur nourriture dans un vase qui, après avoir servi, aurait pu être vu par un individu hors caste; ils préfèrent réduire leur ration de riz pour acheter chaque jour une nouvelle marmite. Il est toutefois à cette règle une exception bizarre. Certaines étoiles telles que les étoffes de soie, certains vases tels que les vases de cuivre, ont le curieux privilège de pouvoir être purifiés, par des lavages successifs, de la souillure que leur imprimerait même le contact du plus vil paria. Ces distinctions subtiles s'expliquent facilement; les choses de peu de valeur et qui, à cause de la modicité de leur prix, se trouvent à la portée de tous, sont seules dans la catégorie des objets pouvant être souillés. On découvre là cet esprit si absolu des gens de caste qui n'admettent rien de commun avec les basses classes et qui, parfois obligés par leur situation pécuniaire de se restreindre au même genre de vie, trouvent encore moyen de tracer entre eux une ligne de démarcation.
Une des familles que je rencontrai sur mon chemin, venait de faire, à pied, un voyage de près de mille lieues pour visiter tous les endroits sacrés de l'Inde. Elle terminait son long pèlerinage par Djaghernaut. Une centaine de lieues encore et ils rentraient chez eux. Cette famille, composée d'un vieillard, do deux hommes, de trois femmes et de plusieurs enfants, était partie du village natal sans ressources, pour accomplir leur vœu, confiants dans la charité publique et la protection de leur idole.
Un peu plus loin, au milieu même de la route, un vieillard était couché dans la poussière en proie aux dernières convulsions de l'agonie. Son fils, jeune homme de dix-sept ans, assis près de lui, le regardait d'un air triste et résigné. Ce vieillard, sentant sa lin approcher, avait voulu , malgré les douleurs de la maladie, se traîner jusqu'à Djaghernaut en vue de la pagode sacrée pour rendre le dernier soupir, les yeux fixés sur le temple saint entre tous. Il venait de faire soixante lieues, les forces lui avaient manqué le matin même, et il n'avait pas la consolation d'accomplir
1. Un «Izennar so coraposo de trois fils tressés ensemble, mesurant chacun f|iialre-vingt-sei/.c mains, l.c cor. Jeu sacré se porto sur l'épaule gauche.
son dernier vœu ; il mourait encore loin du but de son pèlerinage. Les Indous pensent que s'ils rendent l'âme les yeux fixés sur un fleuve sacré ou sur quelque pagode en renom, ils vont droit au ciel. Aussi que de squelettes, que d'ossements semés çà et là tout le long de la route de Guttack à Djaghernaut!
A l'époque des grandes fêtes de Mars, l'air est tellement empesté d'odeurs exhalées par les cadavres en
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décomposition, qu'il y a danger sérieux pour la santé publique. Le choléra a souvent pris naissance dans ce foyer pestilentiel avant de se répandre dans l'Inde et les autres contrées du globe.
Le fanatisme produit parfois de singulières dévotions. Ainsi on a vu, dit-on, des pèlerins parcourir des centaines de lieues en mesurant avec leur corps la distance qui sépare certaines pagodes célèbres : ils
Char de la procession, à Djaghernaut. — Dessin de E.
s'étendent le ventre contre terre, se relèvent et en partant de l'endroit où ont atteint leurs mains, ils recommencent jusqu'à ce qu'ils soient arrivés au but. Je n'ai vu faire ces pénibles exercices qu'autour de l'enceinte des temples en expiation de péchés sans doute fort graves.
Pouri est situé sur le bord de la mer : en avant de la ville indoue s'élèvent, disséminés sur la plage, de nombreux bungalows bâtis par les Européens; les uns
Thérond d'api ès Talbum photographique de M. Grandidier.
servent de résidence permanente à quelques employés du gouvernement ; les autres sont des villas où les Anglais de Guttack viennent passer la saison chaude pour respirer la brise de mer et prendre des bains. Ces bungalows sont reliés entre eux par des chaussées en briques qui permettent aux promeneurs d'éviter la fatigue que leur causerait le sahle mouvant de la plage. Une route pavée, bordée de bancs, offre à la petite colonie un lieu de réunion agréable d'où l'on domine,
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d'une part la mer, de l'autre l'océan de sable limité au sud par une ligne de verdure au sein de laquelle s'élève la grande tour de Djaghernaut.
La ville indigène est sale et mal bâtie. Dans la grande et longue rue qui mène à la pagode, la plupart des maisons sont peintes à fresque dans le goût asiatique : ce sont de grossières représentations de danses de bayadères, de dieux indous, d'animaux fantastiques. Les artistes de l'Inde n'obéissent jamais qu'à leur bizarre fantaisie, et foulent aux pieds avec un souverain dédain les plus simples notions d'anatomie et de perspective.
Toutes les voies sont encombrées de. zébus sacrés qui s'en vont prenant çà et là aux devantures des boutiques, comme sur le marché, tout ce qui leur plaît parmi les légumes et les fruits exposés à la vue des chalands. On n'ose pas les frapper ; ils sont sous la haute protection de Djaghernaut , le maître du monde. Il est curieux de voir la haine que ces animaux semblent avoir vouée aux hommes de race blanche ; les Européens qui pénètrent dans la ville sainte sont obligés de se iaire accompagner de policemen indigènes pour les protéger contre la colère des zébus.
Dans une de mes promenades, je n'avais pas moins de quatre soldats au milieu desquels je marchais gravement. Plusieurs fois j'ai vu les nobles bêtes diriger leurs cornes même contre leurs bénévoles adorateurs, du reste fort débonnairement, comme il sied à des divinités bien repues et en belle humeur. Ces zébus sont trèsbeaux, et c'est avec convoitise que j'admirais les bosses si grasses qui se balançaient sur leurs dos et qui auraient pu me procurer un mets des plus succulents.
Les zébus ne sont pas les seuls animaux qu'adore dans l'enceinte de la ville de Djaghernaut la populace indoue; ce ne sont pas surtout les plus malfaisants. Sur les toits des maisons, sur les murs des temples, sur les arbres des jardins, partout on voit des troupes de singes gambadant, grimaçant, se plaisant au mal, sans que personne soit assez audacieux pour s'opposer à leurs déprédations. Il y en a de deux espèces, l'une à longue queue, l'autre privée de cet appendice ornemental, mais en revanche parée sur ses parties nues des couleurs les plus éclatantes. Je ne citerai que pour mémoire les crocodiles et les poissons sacrés dont quelques étangs sont peuplés ; ces animaux viennent manger dans la main des dévots qui leur offrent leur nourriture.
Le temple est entouré d'un beau mur crénelé, qui
La déesse Kali. — Dessin de Rapine d'après un dessin indou
renferme, dit-on, dans son enceinte rectangulaire, beaucoup de sanctuaires, de portiques, d'étangs sacrés; comme nul Européen n'est admis à passer le seuil des portes d'entrée , on ne voit que le Bara- Dewal, grande tour où sont logées les trois divinités du lieu, et qui par sa masse domine tous les autres édifices. De loin, il ressemble à une borne colossale; en réalité, c'est un bâtiment carré dont les murs en s'élevant décrivent une courbe et forment vers le sommet un hémi- ellipsoïde. Sur chaque face, ressort en saillie un pilier de la largeur des deux tiers de la face elle-même. Lorsque nous décrirons les temples de Bhuvaneshwara, nous verrons comment, en superposant les uns aux autres des piliers de plus en plus petits, on est arrivé à construire des édifices d'une forme hémi-ellipsoïdale ayant tout l'aspect d'une immense borne. Les angles de la tour sont arrondis en forme de fuseau. Quelques sculptures décorent les faces, du reste assez nues , de cette pagode qui, au point de vue de l'architecture, est très-inférieure aux temples orissiens dont nous parlerons plus loin.
Le tout est recouvert d'un badigeon à la chaux.
On prétend que la pagode de Djaghernaut a été construite vers l'an 1200 (après Jésus-Christ) , je doute qu'elle ait une origine aussi reculée.
La porte d'entrée principale donne accès à un vestibule à toit pyramidal. De chaque côté, est placé un monstre , sorte de lion dont la tête est couverte d'une tiare. Sur le fronton sont figurées les images des planètes et du soleil, comme dans tous les édifices religieux de l'Orissa. Quatre petites cariatides assez grotesques soutiennent une corniche au centre de laquelle est représenté Djaghernaut lui-même, le maître du monde. Le sanctuaire mesure environ soixante-dix mètres d'élévation : c'est là que sont visibles tous les jours pour les Indous les figures monstrueuses de Djaghernaut ou de Wishnou, de son frère Balarama ou Mahadeo, et de leur sœur Soubadra ou Kali : ces figures, ainsi que le montre la gravure dont je dois le dessin original à un artiste du pays, sont de simples bustes en bois de deux mètres de hauteur dont la tête n'offre même pas une ressemblance grossière avec une figure humaine ; elles sont peintes en blanc, en noir et en jaune. Les deux frères ont les bras levés en l'air, la sœur en est dépourvue. Sur le devant de l'autel est agenouillé Garounda, le dieu-épervier, monture habituelle de Djaghernaut.
Chaque jour on sert trois repas aux idoles. Voici les
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provisions qui, d'après M. Mansbach, leur sont quotidiennement distribuées : quatre cent dix livres de riz, deux cent vingt-cinq livres de farine, trois cent cinquante livres de beurre clarifié, cent soixante-sept livres de mélasse, soixante-cinq livres de légumes, cent quatre-vingt-six livres de lait, vingt-quatre livres d'épices, trente quatre livres de sel et quarante et une livres d'huile à brider. Ces vivres, dont je viens de transcrire la variété en détail , me paraissent amplement suffisants pour satisfaire l'appétit des idoles, quelle que soit la capacité de leurs divins viscères, et même l'ampleur des estomacs plus humains des prêtres et acolytes attachés à leur service. Pendant chaque repas, qui dure environ une heure, les portes sont soigneusement fermées, et quelques serviteurs de ces divinités, le rajah de Kourdaqui, le grand prêtre du temple et les Brahmanes sanctifiés par une longue pratique d'ascétisme
templer les murs de la pagode sainte. La figure de ces personnages vénérés est entièrement sillonnée de traits rouges. Il en est qui croient faire un acte agréable aux dieux en laissant croître leurs cheveux et leur barbe à la volonté de la nature et en se livrant à des danses folles; d'autres se percent les joues avec des tiges de f(BT ; beaucoup attendent à peine que la fiente des zébus soit tombée à terre pour s'en couvrir le visage et le corps. Queli[ues-uns même, pour racheter leurs péchés, poussent l'absurdité et la folie jusqu'à boire l'urine des saints animaux ! Toutes ces scènes ne montrent que trop à quel point la démence superstitieuse a rabaissé les pauvres habitants de l'Inde, peuple cependant si doux et si intelligent.
A un mille de la ville se trouve un étang sacré auquel on se rend par une grande avenue toujours encombrée de marchands et de pèlerins ; au centre est bâtie la maison de plaisance de Djaghernaut , petit
et de pénitence, ont seuls le privilège d'assister au banquet olympien. Pendant toute sa durée la musique ne cesse de remplir l'air de ses sons aigus à la grande satisfaction des oreilles des dévots.
Si le voyageur regrette d'être venu si loin sans pouvoir mettre le pied dans l'enceinte sacrée, il se trouve amj^lement dédommagé par le spectacle curieux qu'offre la place qui précède la pagode. Au centre, s'élève une colonne monolithe, polygonale, d'une forme gracieuse, surmontée d'une petite statue d'Hanouman , le dieusinge ou le Mercure indou. Au milieu d'une centaine de zébus et autres animaux se presse la foule bizarre des dévots ascétiques; quelques pQtites cabanes faites de roseaux ou de branchages secs donnent asile à des hommes dont la nudité n'est certes pas suffisamment cachée par la couche de chaux dont ils se blanchissent les membres, [et qui par piété passent leur vie à con-
temple à colonnes. C'est là que le dieu va, chaque année, passer quelques jours pour se livrer au plaisir du bain. Selon M. Mansbach (pu; ses fonctions ont retenu pendant quatre années dans l'Orissa et qui a publié dans les Bulletins de la Société asiatique des détails intéressants sur le culte de Djaghernaut, il y a deux fêtes principales : l'une a lieu lorsque le maître du monde, après certaines ablutions, prend la lorme de Ganesa, le dieu-éléphant; la métamorphose s'accomplit aisément, à la plus grande joie des dévots, au moyen d'un simple masque de carton. L'autre, la plus importante des deux, se célèbre quand le soleil est entré dans la constellation du Bélier.
Trois chars, dont la planche de la page 12 peut donner une idée, transportent les idoles au bord de l'élung sacré. Celui de Djaghernaut, porté sur seize roues, mesure environ huit mètres de long et. autant de large. Sur cette immense plate-forme, on dépose le dieu qui
est entouré par la foule des prêtres sous la haute direction du rajah de Kourda. L'idole est ahritée sous un dôme couvert d'étoQes éclatantes. Partout la boiserie est travaillée et sculptée ; mais quelles sculptures ! Rien que des sujets d'une ohscénité révoltante. A l'avant du char, on remarque une statue conduisant
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des chevaux dorés. Six forts câbles sont attachés à l'immense masse que traînent des milliers d'hommes, au milieu des clameurs étourdissantes des pèlerins et des cris aigus et perçants des trompettes sacrées *.
Arrivée à sa maison de campagne, l'horrible divinité
Porte du temple du Soleil. — Dessin de E. Thérond d'après l'album photographique de M. Grandidier.
y reste exposée plusieurs jours. Pendant ce temps le peuple des dévots est en délire ; ce ne sont que cris et vociférations, que danses échevelées; la nuit, on tire de tous côtés des feux d'artifice. La fête se
1. Dans les temps anciens, on construisait les chars non en bois, mais en pierre, à l'exception du dôme qui était en briques ; les roues elles-mêmes étaient de pierre. Combien d'hommes ne fallait-
termine par la réintégration du dieu dans son domicile ordinaire.
Alfred Grandidier.
il pas pour traîner ces énormes monolithes, surchargés de merveilleux ornements ? Le modèle représenté page 8 existe encore dans les ruines d'Humpi (Bidjanuggur).
Tente d'un voyageur anglais (voy. p. 31). — Dessin de A. de Bar d'après l'album photographique de M. Grandidier
PAR M. ALFRED GRANDIDIER '
La Pagode noire. — Bhuvaneshwara. — La province d'Orissa. — Coup d'œil rétrospectif à propos d'architecture sacrée
sur le brahmanisme et le bouddhisme indou.
Je ne pouvais m'éloigner du district de Pouiï sans aller visiter les ruines du temple du soleil, connues des marins anglais sous le nom de Blackpagoda (Pagode noire' . Située à sci/e milles au nord de Pouri, en vue de la mer, presque à égale distance des deux principales embouchures du Mahanuddy , cette pagode mérite sous tous les rapports d'attirer l'attention du touriste et de l'archéologue ; c'est le plus beau spécimen de l'architecture indoue dans toute sa pureté. Peu de voyageurs cependant l'ont visitée, par suite de sa position isolée au milieu du delta désert, plat et sablonneux du Mahanudd\ ; mais une fois arrivé, on ne regrette pas la fatigue et l'ennui de la route. On en est bien dédommagé par la vue des débris encore debout de ce monument gigantesque, qui a dù être l'un des plus magnifiques de l'Inde.
Eu se rendant à la Pagode noire, on peut d'ailleurs occuper agréablement les heures de la route en chassant des antilopes ; ces élégants animaux sont communs d;uis ce désert, et, malgré leur sauvagerie naturelle, je parvins, grâce à ma carabine Manlon, à en abattre pln-