‹ Voyage dans les provinces méridionales de l'IndeChapitre 7 sur 21 · NS L'INDE · texte numérisé non relu

NS L'INDE

Nous démontrerons plus tard que les autres pagodes et monuments tirent leur origine des grottes et monastères bouddhistes. Mais revenons aux diverses'transforrnations successives des dagobas, transformations fort importantes.

Les petits dagobas, placés dans les temples souterrains de l'Inde occidentale consacrés à Bouddha, ont toute l'apparence de cette borne de pierre grossièrement taillée à laquelle les Indous ont, depuis, donné une signification bien différente. Pour qui visite les pagodes de Bhuvaneshwara, dans la province d'Orissa, pagodes qui datent des premiers temps de l'art indou. il est impossible de ne pas reconnaître que ce sont les temples d'une secte corrompue du bouddhisme. Ces pagodes ont été bâties en forme de borne pour imiter le dieu qu'elles devaient renfermer, et comme l'art architectural était encore dans l'enfance, pour faire des édifices à apparence circulaire, on fut obligé d'employer le mode de construction dont nous avons parlé, qui trompe l'œil à certaine distance.

Le premier édifice fut donc un tombeau, vrai dagoba ou un monument commémoratif dit aussi stopa ou thoupa suivant les localités; adoré dans la suite comme idole, on l'a abrité sous un toit tel que le Thouparané de Ceylan; puis renfermé, comme dans diverses parties de l'Inde , dans un temple dont l'abside prenait la forme, il est devenu l'autel au pied duquel les bouddhistes faisaient leurs offrandes. La base était assez élevée pour permettre aux fidèles de découvrir la partie hémi-ellipsoïdale qui supporte le lie, ou reliquaire contenant les restes du corps du Bouddha.

Tandis que je visitais et admirais les belles ruines de l'ancienne capitale d'Orissa, je me trouvai tout à coup au milieu d'un camp formé de plusieurs tentes. C'était le collector du district de Pouri qui faisait sa tournée annuelle dans les villages de sa circonscription pour rendre la justice. Il voyageait en famille avec sa femme et sa petite fille, entouré de tout le confort de la vie britannique. Sachant qu'un gentleman se trouvait dans le pays, il me dépêcha un de ses cipaves pour m'inviter à venir prendre un peu de repos à son foyer ambulant. Une vaste tente, bien installée, où les rayons du soleil ne pouvaient faire sentir leur ardeur tropicale, servait de salon; sur une grande table étaient épars les principaux journaux d'Angleterre et plusieurs revues littéraires et scientifiques que je ne m'attendais certes pas à trouver dans ce désert; les pieds y Foulaient un tapis moelleux.

Une jeune et gracieuse lady vint me recevoir, et il n'eût tenu qu'à moi de me croire à Londres, loin des jongles infestées de tigres et naguère encore peuplées d'étrangleurs. Une hospitalité grande et large, comme on la rencontre partout chez les Anglais dans l'Inde, me fut offerte. Je l'acceptai avec reconnaissance. Lue laide servie à l'anglaise réunit le soir plusieurs convives qu i étaient venus visiter leur ami le collector, et ce ne fut pas sans surprise que je vis au sein de ces pays sauvages le luxe et l'abondance qui présidèrent à notre

VOYAGE DANS L'INDE

repas. Je pris bientôt congé de mon hôte en le remerciant de son aimable hospitalité.

A cinq milles de Bhuvaneshwara s'élèvent quatre petites collines (Udaya giri) où sont creusées de nombreuses grottes. Une grande roche de grès en saillie est sculptée et représente un tigre dont la tête repose sur les pattes. Plus loin on montre le palais du célèbre raja Lalat Indra Kesari, le fondateur présumé de la grande ville de Bhuvaneshwara; il se compose d'une cour ouverte dans le roc, dont trois des côtés offrent deux étages de chambres creusées également dans le roc. L'extérieur des salles est couvert de pilastres et de figures grossièrement sculptées. Je crois plutôt que c'est un ancien monastère bouddhiste. Un peu plus loin, sur un rocher de la même colline on lit une inscription en caractères nagari des premiers siècles de notre ère.

Après avoir consacré quelques heures à visiter ces excavations où l'on retrouve les traces du bouddhisme aussi bien que celles de l'art moins simple des premiers jours du shivisme, je me dirigeai vers Jajyapoura, ville d'Orissa, jadis célèbre, aujourd'hui bien déchue de son antique splendeur. Sur les rives de Bytarini, on aperçoit plusieurs temples du bon style orissien; aux environs sont disséminées des ruines curieuses ; entre autres dans un petit village se dresse un lât monolythe dont le chapiteau est orné de masques de lion et de cordons de perles, ornements qui ne se retrouvent que dans les plus anciens monuments bouddhisl.es.

Ce qui attira davantage mon attention, ce sont quelques sculptures anciennes, d'une belle exécution, qui existent à Jajyapoura même. Auprès du cénotaphe d'un saint musulman, on découvre, presque enterrées sous

Palmyras aux bords du Godavéry. — Dessin de A. de

es décombres, trois statues plus grandes que nature, représentant les trois déesses Kali, Varachi et Indrani. La première est la reproduction trop fidèle d'un squelette surchargé des attributs ordinaires de la déesse de la mort ; la seconde, assise sur un taureau, a une tête de sanglier ; la troisième est une belle statue de femme, montée sur un éléphant. Ces œuvres ne sont pas sans mérite, malgré les proportions grotesques que les artistes Indiens leur ont données, conformément aux traditions sacrées.

Ailleurs, dans une petite galerie, sur le bord de la rivière, sont exposées neuf autres divinités. Les plus remarquables sous le rapport de l'exécution sont la statue de Kali qui, un poignard dans une main, une coupe de sang dans l'autre, danse avec fureur sur le corps du géant Bakta Vija dont elle vient de triompher, et celle

Bar d'après l'album photographique de M. Grandidier.

d'Yama, le dieu des morts, représenté ici, j'ignore pourquoi, sous la figure d'une vieille femme repoussante et hideuse dans sa nudité. Suivant l'usage indou, toutes ces statues étaient huilées1 et peintes des couleurs les plus baroques. Les Dieux ont ainsi un aspect affreux , bien propre à épouvanter les dévots qui ne les aperçoivent que de loin, et dans l'obscurité.

Alfred Grandidier.

1. Les Indous, comme les anciens Grecs et Romains, pensent qu'il est nécessaire, pour la santé, de recourir après les ablutions journalières à des onctions répétées d'huile, qui, tout en donnant de la souplesse aux membres, empêchent les pores d'absorber les miasmes. Ils sont ainsi moins sensibles aux intempéries.

Char de voyage pour dames ou riches Indous. — Dessin de A. de Neuville d'après L'album photographique de M. Grandidier.

P.\K M. ALFHED GRANDIDIER '.

De Cuttack à Colconde. — HaïiJerabad.

.1 étais rentré à Cultack vers six heures du soir. Lorsque, après le dîner, je nie disposai à monter en palanquin pour profiter de la fraîcheur de la nuit, on eut beau appeler mes porteurs, ils n'étaient plus à leur poste. La police, après quelques heures, me les ramena. Nous avions à traverser des jongles où la veille dans la nuit un tigre avait enlevé un pauvre raïot qui revenait d'un village voisin avec quelques amis. Différents récits de cet événement avaient jeté la terreur et mis la désertion parmi mes harnais, qui auraient voulu attendre le jour pour partir. Ce ne fut qu'à force de menaces que je parvins vers trois heures du matin à

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