ANS L'INDE
sont encore pratiqués en secret parmi ces sauvages. On ne saurait trop louer les Anglais des efforts cpj'ils ont faits pour extirper cette coutume barbare. Leurs tentatives n'ont pas été tout à fait sans succès, comme le constatent les rapports imprimés des commissaires chargés de lutter contre cette horrible aberration. On doit à l'un de ces fonctionnaires, aussi éclairés que dévoués à leur tâche , le major général John Campbell, un 'livre classique sur cette matière. Le Tour du Monde ayant publié 1 un résumé clair et plein d'intérêt de cet ouvrage , je m'abstiendrai de répéter ici les détails connus mais toujours navrants que me donna le collector sur ce pénible sujet. Ils étaient motivés par un de ces horribles forfaits religieux commis en contrebande quelques jours seulement avant mon passage, et presque sous les yeux des autorités anglaises.
Ce sacrifice, comme toujours, avait eu pour objet d'appeler des pluies bienfaisantes sur les campagnes desséchées par un soleil torride , et avait été accompli avec tout l'horrible accompagnement des rites accoutumés : tous les membres de la tribu avaient déchiqueté à coups de haches le corps vivant de la victime attachée au poteau , de manière à exposer au soleil ses viscères palpitants. Aussitôt que l'un d'eux se trouvait en possession d'un lambeau de chair , il courait exprimer sur son champ quelques gouttes du sang encore chaud.
La langue des Ghonds dérive du sanscrit. Ils ne veulent apprendre ni à lire ni à écrire, prétendant que de dès lors ils perdraient leur indépendance. Ils s'enivrent avec de l'arrack, se faisant une gloire de ce que leurs palmiers en fournissent toujours une quantité suffisante pour leur enlever la raison. On récolte aussi chez eux une plante dont la fleur se nomme harpi; lorsqu'on la soumet à la distillation ou même simplement lorsqu'on la mâche,1] il en résulte une dangereuse ivresse. Dans leurs fêtes, les hommes s'attachent au dos une queue qu'ils font mouvoir avec une prestesse de singe ; c'est là ce qui dans ce pays constitue le suprême bon goût.
Je réfléchissais à tous ces détails, et je rêvais aux atrocités commises par l'homme , cet être doué par privilège spécial de raison, qui trop souvent obéit aveuglément aux superstitions les plus absurdes, lors- 1 que je me trouvai près du lac Chilca, un des rares amas d'eau que possède l'Inde, pays remarquablement pauvre sous ce rapport.
Depuis que j'avais quitté Calcutta, je n'avais pas été sans m' occuper de l'industrie agricole des Indous. En traversant la campagne, je m'étais plu à étudier leurs procédés de culture. Leurs instruments sont grossiers et simples, comme on doit s'y attendre de la part de pauvres cultivateurs n'ayant pour tout bien qu'un petit morceau de terre dont la possession même est incertaine, comme nous le verrons en parlant des lois
l. Voy. tome X, pages 337-352.
régissant la propriété foncière. Les procédés de culture sont primitifs, mais suffisent à leurs besoins.
C'est principalement dans les travaux d'irrigation que les Indous déploient le plus d'habileté. Ces travaux consistent en réservoirs ou étangs quelquefois fort étendus qui transforment en rizières productives des déserts de sables stériles. C'est surtout dans le sud de l'Inde, où les grandes rivières sont moins fréquentes, qu'on en trouve presque à chaque pas.
L'origine de ces travaux est tout indigène , et doit remonter aux meilleurs jours de l'histoire de l'Inde. Nous lisons dans un auteur moderne qui a longtemps vécu dans cette contrée : « ... Sous un ciel dont l'impitoyable sérénité pendant sept ou huit mois ne se voile jamais d'un seul nuage, dans un climat où la terre est six mois sans rosée , la seule ressource de l'agriculture, loin des inondations périodiques des fleuves, était de trouver ou de créer, dans les bassins supérieurs, des lacs artificiels où l'on pouvait puiser, comme dans d'immenses réservoirs, pour les besoins de l'irrigation. D'une montagne à l'autre, en travers d'une vallée, on jetait une chaussée monstre qui la coupait en deux parties : les eaux pluviales de la partie supérieure s'élevaient contre cette énorme digue; un lac était ainsi formé, suspendu sur la plaine aride qui se couvrait bientôt de moissons et de verdure. La population se créait rapidement autour de cette mamelle bienfaisante où chacun venait s'abreuver; elle semblait pousser et se multiplier avec ses champs de nelly. Le cultivateur ruiné, le journalier dans la misère, trouvaient dans ces constructions un travail, une subsistance assurée; mais presque tout ce que l'Inde possède en monuments ou constructions d'utilité publique remonte à ses princes indigènes; l'honorable et souveraine Compagnie des Indes, jusqu'en 1843, c'est-àdire pendant près de soixante ans, n'avait pas ouvert un puits, creusé un étang, coupé un canal, bâti un pont pour l'avantage de ses sujets indiens; elle laissait les plus beaux fleuves du monde, qui, au moyen de canaux et de dérivation, pouvaient fertiliser d'immenses régions, perdre inutilement leurs eaux dans la mer ou les sables 1 . »
«... Il a fallu, dit un autre écrivain, que tous les douze ou treize ans des sécheresses périodiques amenassent à leur suite des famines plus meurtrières que le choléra et rendissent au désert de nombreux cantons autrefois fertiles, pour que les agents de la Compagnie, menacée dans ses revenus et ses dividendes, comprissent enfin qu'il y avait pour elle intérêt et devoir à rouvrir une partie au moins des anciens canaux d'irrigation, négligés depuis la chute des Timourides et à relever les digues de quelques-uns de ces réservoirs, de ces lacs artificiels, où le sol et les populations d'autrefois puisaient ensemble la vie, mais que, pendant 'toute la première moitié de ce siècle, le
1. Le comte Édouard de Warren, Vlnde anglaise avant et depuis l'insurrection de 1837, t. II, p. 135. '
VOYAGE DANS L'INDE
voyageur pouvait contempler éventrés et desséchés dans les gorges des collines.
« Ce n'est guère qu'à la veille du jour où elle devait crouler et disparaître sous le poids de ses fautes et de son égoïsme, que la Compagnie se décida à grever son budget des dépenses nécessaires à ces travaux réparateurs, et jusqu'au moment de sa chute, ses dépenses. quoique très-considérables , furent loin d'être en 1 apport avec les besoins et les revenus de l'Inde, car, suivant l'aveu même d'un de ses agents, jamais aucun fonds n'avait été réservé pour cet usage1. *
Cet oubli fatal, cette longue indifférence des gouvernants, dans une question capitale, suffirait pour expliquer la pauvreté de la population rurale de l'Inde, « cet Eldorado de notre imagination européenne, où le cultivateur (et l'Inde n'est guère peuplée que de cultivateurs), au lieu d'avoir, doit '-. » Mais , hélas ! à cette plaie il faut ajouter celle de l'impôt.
La plus lourde des taxes payées par l'Indou a toujours été celle qui a pesé sur les produits du sol, dans la proportion maximum d'un sixième sous les rois indigènes, et dans la proportion de moitié et souvent au delà sous Yltonorable compagnie. Mais celle-ci se posant en héritière des anciens souverains, pouvait prétendre que leurs revenus devaient lui in-
1. George Campliell, Bengale civil service, Modern India, — et F. de Lanoyc, Inde contemporaine, 2» édition.
Quel que soit un gouvernement, il ne peut réparer en sept ou huit ans les fa ites commises par ses devanciers pendant trois quarts de î-Rcle, et la terrible famine qui, de 1804 à 1 860, a ravagé le nord-ouest de l'Indoustan et dépeuplé l'Orissa a prouvé l'insuffisance des premières mesures réparatrees des maîtres actuels de l'Inde.
Ce n'est ni h volonté, ni l'argent, ce sont les homn.es spéciaux qui leur ont lait début dans celte circonstance. Nous puisons cette assertion dans un recueil périodique qui jouit d'une certaine autorité en Angleterre.
Nous lisons dans VAihen.rum que : « conformément au rapport officiel du colonel Slrachey. récemment envoyé dans l'Inde comme inspecteur général de l'irrigation de cette contrée, le gouvernement britannique a reconnu l'urgence de réparer, de remettre en état de service t»u* l' > anciens travaux initiai nés ex stant encore ou dégradée et d'en créer de nouveaux sur tous les points du sol qui eu n'clament. Des devis s'élevant à pr.'s d'un milliard de franci onl été approuvés; un commencement d'exécution a déjà eu lieu en beaucoup d'endroits, « mais l'Inde manque d'ingénieurs
• civils capables de tracer et de creuser des canaux, de con truirc
• des barrages, d"< dig'i's, des réservoirs, de res errer et de « dompter entre des jetées le cours capricieux des eaux. » Encore en ce rr oment six cent mille hectares dans l'Indoustan, quatre millions six cent mille dans l'Inde centrale réclament le bienfait des irrigations ; dans les districts du Mysore, il faudra exhumer du sol i"iis les vieux travaux hydrauliques aujourd'hui hors dt Brrice, Dans le Deccan, la réparation d'un seul tank, réservoir des montagne-", ne r outera p:is moins rte deux millions et demi. Dans le Sindh, les ravins creusés par les inondations annuelles demandent a être (-.invertis en canaux permanents Deux canaux, aboutissant a Calcutta, doivent être creusés; l'un partant des mines de charbon de Kanigunge, l'autre dérivé du Gange auprès rie Rajmahal. l'n autre canal dérivé rie la Jumna, près de De'hi, doit desservir les districts rie Moultra et d'Agia; enfin le canal latéral du Satledje, projeté dès 1861, est maintenant en voie d'exécution. De i.iutc part l'élément de vie et de fécondité est mis à contribution. Mais c'est la une rruvre qui, pour être menée a bonne fin, réclamera des milliers de bras et beaucoup d'inlelligenre. Plus d une génération s'écoulera avant que le fléau de la famine soit définitivement écarté de la terre de l'Inde. » (Athen.rum du I!) déc. 1808.)
(F. ne l.)