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feu qu'il me fut possible, de le supporter ; mais de petites particules brillantes à l'extrémité du pinceau, et des traces d'écorchure sur le papier, me convainquirent de l'inutilité de mes efforts. Les étuis des sextants et les boîtes de bois sec, surtout celles de sapin, se fendirent.
Nous souffrions nous-mêmes beaucoup. La peau, et particulièrement celle des mains, se déchirait ; il s'y formait des crevasses cuisantes et hideuses à voir, qu'il fallait continuellement oindre de graisse. Un jour, après m'être lavé la figure à trois pieds du feu, l’eau se congela subitement sur mes cheveux avant que j'eusse eu le temps de m'essuyer.
D’après les faits qui précèdent, on peut se faire une faible idée du froid excessif auquel nous étions exposés. Il avait chassé loin de ces lieux tout être vivant; quelques perdrix blanches, après avoir long-temps résisté, finirent par disparaître. Une fois seulement, un corbeau, dont les croassemens me firent
accourir, tourna autour de la maison, mais il
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reprit bien vite son vol vers l’ouest. Les sifflements du vent qui passait brisaient seuls la solitude solennelle de cette terre stérile et désolée !
9 février, = La monotonie de nos habitudes fut rompue par l’agréable retour de M. Mac-Leod, qui précédait une troupe d'hommes chargés de viande. Le froid l'avait visiblement changé ; la gelée l'avait atteint en sept endroits du corps. Il venait de traverser un grand lac découvert , ou, des quatorze Indiens qui laccompagnaient, pas un seul n'avait échappé à de semblables atteintes. Ceux-ci se plaignaient doulourer::ement, et comparaient la ensation qu'ils éprouvaient en touchant leurs fusils à celle du contact d’un morceau de fer rouge-; cette douleur était si cruelle, qu’ils avaient garni l'acier de leurs armes de bandes de cuir pour préserver leurs doigts du contact du métal.
Ils nous apprirent que le daim était assez
abondant, mais si timide, qu’on en tuait fort
peu ; que d’ailleurs il côtoyait la lisière des ré-
ela gions occidentales, à quatorze jours de marche é- de l'habitation. Les Indiens n'avaient plus que souffrances à attendre partout où ils allaient ; i- les forêts ne pouvaient leur fournir d’abri, le ni la terre de nourriture; enfin «la famine, pe avec son bras osseux et décharné, » les pourit suivait sans relâche, et, brisant leur énergie, en les jetait sans vie sur la neige glacée. Neuf In d’entre eux avaient déjà succoribé; d’autres ns n'avaient été arrachés à la mor: que par l’interit vention de M. Mac-Leod, qui avait coniraint Ci un Chipewyan à rejoindre sa femme et ses ena- fants, que le monstre dénaturé avait abandonu- nés. M. Mac-Leod fut moins heureux dans une )r- autre circonstance, où deux Indiens de la si même tribu abandonnèrent un de leurs pars rents infirme , qu’on trouva mort de faim dans rs | les bois.
Pour juger avec équité cet abandon des ez vieillards et des malades de la part des chasrt | seurs bien portants et dans la force de l’âge, à}
faut cependant tenir compte des circonstances particulières où se trouvent ceux-ci; car, pour suivre les émigrations du gibier qui constitue leur seule nourriture, non seulement cet acte devient indispensable aux chasseurs euxmêmes, mais encore à toute la tribu. Un sauvage infirme, malade, outre son inutilité, n’est qu'une entrave à l’activité des autres. D’après cela, doit-on être étonné que, pressés par la faim et par la nécessité de la chasse, les Indiens abandonnent à la Providence les infortunés que la vieillesse ou les infirmités accablent ? Il est vrai qu'ils commettent souvent des atrocités pour lesquelles malheureusement on ne saurait trouver d’excuse. Pendant nos courses dans le pays. nous entendimes raconter plusieurs faits de ce genre qui s'étaient passés chez les Indiens : ils sont si horribles, qu’on n'ose les répéter. M. Charles, le facteur dont j'ai déjà parlé, nous en rapporta un dont il avait presque été témoin ; malgré l’ef-
froi et le dégoût que ce récit inspire, je le
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DU CAPITAINE BACK. 289 crois ‘utile pour montrer le degré d’atrocité que l'homme sauvage peut atteindre, lorsque la faim le presse.
Un Indien Cree, nommé Pepper, qui avait long-temps habité les environs de Chipewyan en qualité de chasseur, arriva au Fort au mois de novembre 1832, après une abser .e de quelque temps; lorsqu'il eut allumé sa pipe, il se mit à raconter les calamités dont il venait d’être accablé pendant l'hiver. Après avoir décrit les horreurs de la famine au milieu des forêts désertes et ses efforts inutiles pour les éviter, il ajouta qu'a la fin épuisée par la faim et le froid, sa femme, la mére de ses enfants, était tombée dans un engourdissement que la mort avait terminé; que sa fille n'avait pas tardé à la rejoindre, et que deux fils, dans la fleur de l’âge, qui lui promettaient un soutien pour sa vieillesse, avaient aussi péri! Les enfants en bas âge qui lui restaient, trop faibles pour résister à tant de souffrances, s'étaient endormis près de leurs frères dans le sommeil de la mort malgré tous
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ses soins a les nourrir des rognures de leurs vêtements. «Que pouvais-Je faire ? » s'écria-t-il alors avec un regard égaré qui faisait dresser les cheveux sur la tête; « pouvais-je implorer le Grand-Esprit ? — pouvais-je demeurer à voir mes forces dépérir? Non! non! — Un seul enfant me restait. — Je le pris avec moi, et je courus chercher du secours. — Mais, hélas!
les bois étaient silencieux... et quel profond silence! — Enfin , je suis venu ici. »
L'enfant dont il parlait, âgé de onze ans environ, n'avait cessé, durant le récit, de contempler d’un œil fixe le feu près duquel il était assis; et quand tout fut terminé, il semblait écouter encore comme s’il attendait de nouveaux détails. A la voix de son père, qui lui demandait une braise pour rallumer sa pipe à moitié consumée, il tressaillit d’abord, puis il retomba dans son état morne et hébété.
Pas un mot, pas un geste n'avait échappé aux oreilles attentives ni aux yeux perçants de
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ment où le père avait commencé à parler ; jamais homme n'avait été’ plus patiemment écouté, et ses gémissements avaient seuls interrompu les longues pauses dont il avait entrecoupé son récit. Mais, lorsqu'il eut terminé, un murmure sourd s’éleva parmi le groupe des Indicns. Un de la troupe prit la parole d’un ton lugubre; il parla bas en com: mençant, puis, élevant peu à peu la voix avec la véhémence d’un homme fortement impressionné, il finit par dénoncer l’Indien comme assassin et cannibale. L'accusé, surpris , hésita quelques instants; puis, tirant machinalement des bouffées de sa pipe totalement nsumée, il nia le fait avec un calme effrayant.
Mais, dés cet instant, son animation disparut, et son agitation lorsque son fils s’éloignait un instant trahissait une conscience coupable. Il ne pouvait soutenir en face le regard de ses compagnons.
Ceux-ci, ayant reconnu la tourmente inté-
rieure qui l’agitait, s’éloignèrent de lui comme
292 VOYAGE d’un reptile venimeux, et, ayant obtenu les articles dont ils avaient besoin, ils poursuivirent leur chasse.
L’Indien coupable rôda autour du fort pendant quelque temps; puis enfin, suivi de son fils, il s’'éloigna d’un air sombre.
Mais, telles sont les voies mystérieuses de la Providence! au lieu de chercher un lieu solitaire où son crime püt rester ignoré et son existence couler tranquille , il retourna à la cabane de ceux-là mêmes qui le fuyaient et qui l'avaient flétri des noms d’assassin et de cannibale.
On luf@ccorda l'hospitalité qu’il demandait; mais le dégoût instinctif, mêlé des craintes que sa vue inspirait, déterminèrent enfin les Indiens à le prier de partir; après une légère hésitation, non seulement il refusa de s’en aller, mais, prenant un ton de défi, il proféra de telles menaces, que la patience des Indiens fut poussée à bout; ils l’abattirent sur-le-champ à coups
de fusil.
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Plusieurs avaient fait feu; le fils fut blessé au bras, et se réfugia derrière un arbre, où, implorant miséricorde, il promit de raconter tout ce qu'il avait vu. On céda à ses prièr 5, et il donna les détails les plus affreux sur le délibéré cannibale dont on venait de faire justice. Le monstre avait en effet assassiné sa femme et ses enfants pour se repaitre ensuite de leurs cadavres palpitants. Le jeune enfant n'avait échappé à la cruauté de son pére ni par pitié, ni par affection, mais par suite de leur heureuse arrivée au fort; vingt-quatre heures plus
tard, son arrêt de mort été aurait prononcé.
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