CHAPITRE VIII
Conduite exemplaire d’Akaitcho. — Départ de M. Mac-Leod et de sa famille. — Arrivée de Maufelly,— Nous recevons une provision de chair de daim. — Mésintelligence entre Akaitcho et l'interprète. — Préparatifs pour la construction de deux bateaux. — Conduite étrange de deux Indiens. — Nouvelle provision de vivres. — Détresse de M. Mac-Leod. — Retour de M. King et de sa troupe. — Nouvelles de la factorerie d'York. — On ne sait ce qu'est devenu Augustus. — Apparition de deux corbeaux. — Nouvelles d'Angleterre. — On congédie trois hommes. — Je change mes plans — Quelques oiseaux reviennent. — Aventures de M. King. — Arrivée de M. Mac-Leod. — Inquiétudes sur Williamson. --- Chaleur étouffante. — Triste sort d'Augustus.
Pendant cette période d’horribles souffrances et de calamités en tout genre, Akaitcho se montra dévoué à l'expédition. Chaque matin, au point di, jour, ilse préparait à la chasse, et, ne pouvant échapper aux souffrances, il cherchait au moins à les alléger en se raidissant contre elles, et en relevant par son exemple le
courage des siens.
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Jeunes ou vieux, Indiens de toute condition, tous se plaignaient à lui, et quelques uns d’entre eux se seraient abandonnés à notre égard à l'influence de leurs funestes superstitions, si ce chef ne les eût retenus par ses paroles et par son énergie. « Oui, cela est vrai, répondit-il une fois à l'un de ses compagnons: les Couteaux-Jaunes et les Chipewyans, que je regarde comme ne formant qu’une seule nation, ont souffert bien des rigueurs en cet hiver. Hélas! combien y en a-t-il qui sont allés dormir avec nos pères! Mais le Grand-Chef s’est confié à nous, et il vaut mieux que dix Indiens périssent, plutôt qu'un seul homme blanc ait à souffrir par notre négligence et par notre manque de foi. »
D'après les renseignements précédents sur la station de pêche, je savais qu’il ne fallait pas compter sur le moindre secours de ce côté. Dans cette conjoncture critique, je me décidai à effectuer une réduction sur le personnel
de notre établissement. J’eus la satisfaction de
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DU CAPITAINE BACRK. 297 voir que M. Mac-Leod partagea mon opinion, bien que cette mesure atteignit particulièrement sa propre famille. Il nous offrit alors de se retirer avec elle dans un endroit situé à moitié chemin entre le fort et les Indiens; ne doutant nullement que ces derniers ne l’approvisionnassent de viande et que le lac ne lui fournit du poisson. Avant de nous séparer, sa fille, une charmante enfant &e six ans, me rappela que je lui avais promis d'ouvrir la boïte à fer-blanc (comme elle l’appelait), au retour de son père. En conséquence, nous procédämes à l’ouverture de ce trésor, et elle ne fut pas seule à se réjouir à la vue d’un énorme et excellent plumpudding qui figura au diner, et auquel nous ne fimes pas moins honneur que les enfants. On porta de grand cœur la santé de notre belle compatriote, madame Maxwell (1), à la gracieuseté de qui nous devions cette précieuse con-
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(1) La femme du capitaine Maxwell , avec qui nous avons fait la traversée de l'Atlantique.
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M. Mac-Leod, pendant son absence, avait beaucoup souffert de la disettes il étaitresté des Journées entières sans manger; mais, indomptable devant la fatigue qu'il regardait comme une des charges de sa fonction, il nous quitta avec sa famille et deux hommes, malgré un froid excessif, le 14 février vers midi. La conviction profonde où j'étais de la nécessité de cette mesure pour l’accomplissement de ma mission, avait pu seule me faire consentir à exposer des enfants aux chances d’un voyage pénible dans une saison si cruelle. Mais, d’après toutes les précautions qui furent prises pour prévenir les accidents, j'eus l'espérance qu'ils arriveraient sains et saufs au lieu de leur destination.
Les désastres imprévus qui avaient frappé ces contrées me firent concevoir de justes inquiétudes sur mon ancien compagnon, Maufelly, qui, suivi d’un petit détachement, s'était rendu vers le sud-est; son absence durait depuis plusieurs mois; nous n’en recevions au-
cune nouvelle, et il avait promis d’être rendu.
DU CAPITAINE BACK. 200 si toutefois il vivait encore, au Fort-Reliance dans le mois de janvier. Mais nous fmes heureusement délivrés de nos inquiétudes par l’arrivée de cet Indien, qui, d’un air mélancolique, nous fit le récit des dangers auxquels il n'avait échappé que par miracle. «On ne voyait pas vestige d'animaux, dit-il, excepté dans une région éloignée, au voisinage des eäux méridionales du Thé-Lew, mais nous ne pouvions aller. » Il avait donc été réduit à errer dans la contrée, mourant de faim et d'épuisement, lorsque la présence de quelques daims égarés et trainards avaient ranimé son courage. Sa mine contrite nous fit croire d’abord que cette heureuse rencontre lui avait été peu profitable et que ses forces n'étaient pas encore rétablies; mais, en l'examinant de plus près, nous reconnümes que le gaillard se trouvait en meilleur état qu’il ne voulait nous le faire croire. Jamais un naturel n'avoue du pramier coup tout ce qu'il sait et tout ce qu'il peut dire; lors donc que le temps
nécessaire à l'étiquette indienne fut écoulé,
Maufelly ajouta très tranquillement « qu'il avait mis en réserve pour nous cinq daims à deux jours de marche de notre habitation.»
Cette honne aubaine nous fit entrevoir enfin l'approche de temps meilleurs. Nous dépéchâmes aussitôt troi:; hommes, afin qu’ils nous apportassent, le plus qu'ils pourraient, de ce précieux dépôt; il ne resta que mon domestique au fort. M. King préta son secours pour aller querir du bois, tandis que de mon côté je me rendis aussi utile que possible. Les trois hommes, n'ayant pas de chaussure convenable, furent obligés, pour passer sur la neige épaisse qui comblait les vallées et les ravins des montagnes, de ramper sur :eurs mains et sur leurs genoux. Ils gagnèrent ainsi, avec la plus grande peine, la cabane des Indiens, dont la gaieté, excitée par les chutes de nos envoyés qui glissaient ou disparaissaient sous la neige, se manifestait par de longues et bruyantes acclamations. Cependant , l'accueil de ceux-là fut très
gracieux; ils fêtèrent la bienvenue de nos gens,
dans leur modeste demeure, par une chaudière de viande préparée, et les munirent de souliers à neige pour le retour. Nous savourâmes avec délices la viande fraiche que ces Indiens nous envoyaient : c'était la première que nous eussions goutée depuis trois mois.
Le 23 février, plusieurs de nos gens arrivèrent aussi, après quatorze jours de märche, avec une petite quantité de viande à moitié sèche. Durant leur voyage, ils étaient demeurés trois
jours entiers sans manger. Ils nous apprirent
aussi la difficulté que M. Mac-Leod éprouvait
pour se procurer du poisson ; mais ils ajoutaient que deux des meilleurs hommes allaient sur le lac, de place en place, pour en chercher, et finiraient par s'en procurer.
Ils nous firent part, en même temps, de la mésinteiligence qui avait éclaté entre l'interprète et Akaitcho, à la suite de laquelle ce dernier aurait déclaré vouloir cesser ses relations avec nous. Dans notre position, il ne pouvait rien
nous arriver de plus fâcheux qu'une semblable