CHAPITRE XIX
Jalta. — Koutchouk-Lampat — Parthénit. — Le noyer du prince de Ligne. — Jeunes femmes tatares. — Visite à Mlle Jaquemart (chanoinesse de Kopsel. — Oulou-Ouzen. — Une héroïne de roman.
Par sa proximité des endroits les plus remarquables de la côte, autant que par son port et sa délicieuse situation, Jalta est, pendant la belle saison, le rendez-vous de tous les voyageurs qui affluent en Crimée. Chaque semaine , un paquebot d'Odessa dépose un grand nombre d'étrangers dans sa rade, qu'animent en outre une infinité de petits navires venant de tous les points du littoral. Rien de plus séduisant que la vue de cette blanche Jalta , couchée au fond d'un golfe comme une gracieuse sultane qui baigne ses pieds dans la mer et abrite son beau front sous des rochers festonnés de verdure. Des constructions élégantes, de beaux hôtels ,
une population respirant le bien-être et la gaieté, tout annonce que l'opulence et le plaisir Font prise sous leur patronage. En effet, la prospérité de Jalta n'a sa source que dans les dépenses des voyageurs qui remplissent pendant plusieurs mois ses hôtels.
La rencontre de M. Taitbout et l'arrivée des dames Pisani et Lagoriot , rendirent notre séjour dans cette ville fort agréable. Pour sa part , le consul se trouva si bien à terre, qu'il en oublia jusqu'aux Circassiens auxquels il devait rendre visite. Mais son second, vieux loup de mer, ne s'accommodant nullement d'un pareil retard , fatigué de prêcher dans le désert, ne vit rien de mieux à faire que d'enlever son capitaine. Gela donna lieu à une scène fort plaisante.
Un matin, moû mari se trouvspit sur le port, aperçut, en examinant la Julie, une certaine manœuvre daiis les voiles, qui l'intrigua à un haut degré. En nous quittant la veille, M. Taitbout s'était engagé pour le lendemain même à nous accompagner dans une longue promenade, comme un homme tout disposé à laisser les affaires pour le plaish*. Les préparatifs de départ qu'on faisait sur la Julie y étaient donc une énigme pour Honmiaire , qui s'empressa d'aller à bord en diercher l'explication. Le consul dormait profondément; mais à force d'être secoué, il ouvrit les yeux, et parut très-suri)ris de la visite matinale qu'il recevait.
« Eh bien! M. Taïtbout, c'est ainsi que vous méditez de noires perfidies , lui dit mon mari d'un air aussi fâché qu'il pût le prendre.
' — Quoi donc, quoi donc l quelles perfidies?
— Oui , faites l'ignorant , je vous le conseille. Et vos matelots qui sont déjà au eabestan , occupés à lever l'ancre? Que dites- vous décela?
— Ce n'est pas possible; mais en effet j'entends un singulier bruit. Jiacomo ! cria-t-il d'une voix de Stentor, avec la figure la plus ébouriffée du monde; Jiacomo, venez donc me dire ce qui se passe làhaut? »
Lé second parut, gardant une gravité imperturbable.
« Ah çk ! m'explicpierez-vous la cause du piétinement que j'entends sur le pont ?
— Mon capitaine , nous levons l'ancre.
— Vous levez l'ancre? répéta le consul tout stupéfait. Éh! qui vous en a donné l'ordre, monsieur?
— Ma foi, capitaine, puisque vous ne voulez pas partir, il faut bi^i qu'on vous enlève 1
— Eh bien!... enjevez-uioi, et qu'il n'en soit plus question, finit par dire le consul, moitié riant, moitié fâché, avec cette bonhomie charmante qui lui fait de si nombreux amis. Mais , du moins , M. Hommaire, vous êtes témoin que si je pars, c'est par surprise , et que ce diabte de Jiacomo est le seul coupable. »
Deux jours après cet enlèvement d'un nouveau genre , nous partîmes de Jalta , en assez nombreuse société, les uns à cheval, les autres en voiture. Laissant derrière nous Aloupka , Miskhor, Koréis , Oréanda, toutes ces somptueuses habitations oîx régnent Torgueil et l'opulence, nous oubliâmes bientôt les miracles de l'art pour ceux de la nature, inépuisable dans ses transformations. La route, parallèle à la côte , changeait à chaque instant de physionomie; Tour à tour agreste , sauvage , gracieuse et mélancolique, elle captivait sans cesse notre admiration, et nous faisait vivement regretter la nécessité où nous étions d'avancer.
Une pluie d'orage nous surprit dans la belle forêt de Koutchouk-Lampat. Ce fut un sauve-qui-peut général. Ceux qui étaient en avant purent facilement atteindre l'habitation du général Borosdine, le maître de cette propriété : mais les retardataires, du nombre desquels j'étais, n'eurent d'autre ressource que de se réfugier dans un pavillon qui fut pris d'assaut. Tandis que nous attendions tranquillement, sous cet abri , la fin de l'orage , les gens du château , avertis par nos compagnons, ntfus cherchaient de tous côtés. Plusieurs fois nous les vîmes passer au loin, armés de larges parapluies, et ne doAnâmes signe de vie qu'après avoir terminé une intéressante partie de billard (le pavillon, notre refuge, étant une salle de jeu). Cet incident, qui mêlait ainsi le
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piquant et l'imprévu à nos impressions pittoresques, ne fit qu'accroître la gaieté générale. Le châtelain de Koutchouk-Lampat , charmé de recevoir si nombreuse compagnie , fêta notre arrivée par une excellente collation où figurèrent tous les vins de France et d'Espagne.
Quelques verstes seulement séparent Koutchouk- Lampat de Parthénit. Dans ce dernier village, je reçus, pour la première fois, une marque de sympathie des femmes tatares. En entrant dans Parthénit, me tenant, selon mon habitude, à la queue des autres, j'arrivai la dernière devant une maison orientale, dont le large balcon était occupé par trois femmes voilées. Au moment où je passai au-dessous d'elles, je ralentis le pas de mon cheval pour leur faire quelques signes d'amitié. Aussitôt Tune de ces femmes, et je suis persuadée la plus jolie, se mit i baiser à plusieurs reprises un gros bouquet de muguets qu'elle tenait à la main , et me le lança si adroitement que je le reçus à bras tendu. Toute fière de me trouver l'objet d'une pareille faveur, je piquai des deux, pour montrer ce beau trophée à mes compagnons qui eurent la malice d'assurer que le bouquet avait été adressé , non à ma personne, mais à mon costume. (On n'a pas oublié que je voyageais en habit d'homme. )
Avant de nous rendre à Oulou-Ouzen, nous fîmes une visite à la chanoinesse de Kopsel ( Mlle Ja-
quemard)^ qui vit en véritable ermite dan» la belle vallée de Soudag, depuis une quinzaine d'années. Par son esprit et son excentricité, elle a ajouté un charme de plus à cette ravissaiite vallée, tant de fois décrite et chantée. Aussi, tout visiteur de la Crimée a-t-il le soin de noter dans son itinéraire une visite à Soudag et à sa chanoinesse. Mais s'il y a beaucoup d'appelés , il y a peJJ- d'élus, car, notre comEpatriote, en femme d'esprit:, dédaigne de satisfaire une cut riosité banale, et n'admet dans sa chaumière que ceux dont les goûts , la i%utation et la vie aventureuse , ont quelque analogie avec sa propre destinée.
Quelques vers insérés dans le journal d'Odessa, l'année ptécédentp^ m'^avaient valu de sa part une véritable épître et ^invitation la plus pressante d'aller la voir, dès que je mettrais le pied en Tauride.
Peu d'existences de femme côtoient autant le roman que la sienne , depuis l'instant où elle quitta la France à Tâge de seize ans, pour jouer en Russie le rôle d'institutrice , jusqu'à celui où elle vint se confiner à jamais dans un coin de la Tauride. Personne n'a pu découvrir le motif qui l'a engagée à choisir un genre d'existence offrant tin tel contraste avec celui qu'elle abandonnait pour toujours. Est-ce orgueil, fierté, besoin de liberté, attrait de l'inconnu, blessure du cœur, qui l'a séparée du monde? Nul ne le sait. Toujours est-il que, vive, belle, passionnée pour la société où elle était parfaitement
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accueillie, malgré son rôle d'institutrice, elle planta là un beau jour ses adoiiratefurs et ses enrieux, sans qu'aucune aventure ait pu servir de point de repaire aux nombreux cammentaires dont sa disparition du monde fut souvest Tobjet.
Eti la voyant diUis son costume quasi masculin, faisant de la géologie, de la peinture, de la musique et de la poésie, sans l'ombre d'une prétention, on se demande quel drame mystérieux s'est passé dans cette existence bizarre? Faut-il croire avec la comtesse Woronzof , que notre héroïne a trop d'esprit pour avoir du cœur, et que son divorce avec le monde ne provient que d'un immense orgueil?
Quoi qu'il en soit , c'est une femme hors ligne , une organisation d'élite, qu'apprécient vivement tous ceux qui ont la bonne fortune de la connaître^ On a beau dire , il faut une cause bien puissante pour se résigner à vivre seule, quand on a brillé dans la société, quand on a été une vraie lionne^ dans toute l'acception du motr
Son humble titre dinstitutrice, grâce aux qualités brillantes qu'elle tenait de la nature, avait été pour elle un échelon qui la porta au premier rang parmi les femmes les pJus appréciées- Elle vécut longtemps à Saint-Pétersbourg et à Vienne , dans le tourbillon du plus grand moode, attirant tous les hommages pv* sa beauté^ son intelligence et sdn esprit railleur. Eh bien ! ce fut au milieu même
de ses succès, qu'elle vint s'établir en Crimée, où elle acheta , de ses économies , une petite propriété qu'elle n'a plus quittée. Dès son arrivée à Soudag , elle se lia intimement avec la vieille princesse Galitzine , qui fut ravie de rencontrer, dans cette jeune Française , l'énergie de caractère , l'excentricité de goûts, la finesse d'observation, et surtout l'esprit sardonique dont elle-même avait été si largement pourvue. Mlle Jaquemart devint donc la commensale habituelle de Koréis jusqu'à la mort de la princesse , retrouvant au sein de la brillante société qui s'y réunissait', une partie des succès qu'elle avait eus naguère sur un plus grand théâtre. D'après ces quelques détails , on comprendra avec quel mélange de curiosité et d'intérêt je vis, de loin , l'humble demeure d'une femme d'intelligence qui, par un caprice inexplicable, persistait à vivre dans l'isolement le plus absolu , n'ayant pas même une pauvre petite servante à ses ordres.
Avertie dès la veille de notre visite , elle vint à notre rencontre aussitôt qu'elle aperçut la cavalcade, et nous reçut, mon mari et moi, comme ces amis inconnus dont parle Lamartine. Son aspect me causa une véritable surprise. Vêtue d'une longue jupe brune et d'une veste qui cachait sa taille , elle offrait dans tout son extérieur quelque chose de mâle et de viril, bien en harmonie avec le genre de vie qu'elle avait adopté.
Une femme plus ordinaire eût été embarrassée en nous introduisant dans sa chaumière, qui n'était certes pas une chaumière de comédie. Tout ce qui donne un peu de douceur à la vie intérieure y brillait par son absence. Le logis consistait en une pièce au rez-de-chaussée, servant à la fois de chambre à coucher, de salon et de salle à manger, sans qu'il y eût pour cela accumulation de meubles. Mais du moins, si le corps n'avait pas toutes ses aises, l'esprit était mieux traité , car tout trahissait , dans ce modeste réduit, les goûts intellectuels de son possesseur. J'y remarquai une guitare , un chevalet , des armes , une collection de minéraux et quelques objets d'art. Heureuse de recevoir des compatriotes et une consœur en poésie, elle nous parla avec franchise des privations auxquelles la réduisait un genre de vie qu'elle n'avait pas le courage d'abandonner. Son éloignement de toute habitation l'exposait fréquemment à des attaques nocturnes , et la forçait d'avoir jour et nuit des pistolets sous la main. On lui volait ses fruits, ses poules et même jusqu'à ses ceps de vigne. Elle nous raconta, non sans rire, que la fantaisie lui était venue un jour d'élever de petits cochons, dans l'espoir que, devenus gros, elle en tirerait un bon parti. Mais elle contait sans son voisin qui, sous le prétexte que les susdits animaux envahissaient son territoire , en fit un carnage épouvantable : pour toute vengeance, la
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spirituelle chanoinesse écrivit une suppli(jie en vers au comte Woronzof , portant en tête un énorme cochon appuyé sur un fusil, et regardant avec satisfaction une dizaine d'individus de son espèce gisant à terre. Au bas du dessin, on lisait : Camqu' as-tu fait de tes frères ? \
Toujours sur le qui- vive, elle avait sans cesse à craindre de voir se renouveler, d'un jour à l'autre, l'horrible attentat dont elle faillit mourir, attentat auquel le maréchal Marmont a donné, en le racontant, une couleur romanesque complètement dénuée de vérité.
Voici de quelle façon elle nous raconta son aventure :
« Deux jours avant l'événement, un Grec s'était présenté chez elle pour lui demander du travail et du pain , et parut fort irrité de ^ n'obtenir qu'un morceau de galette et qiœlque» fruits que Mlle Jaquemart lui remit elle- même en lui conseillant d'aller chercher du travail ailleurs.
«t lie surlendemain soir, elle revenait d'une excursion géologique, tenant encore en main une petite hache qui lui servait à casser des cailloux, lorsqu'elle aperçut le même honmie marchant avec précaution derrière elle. A peine eut-elle le temps de s'assurer de son identité, qu'elle se sentit saisie par le milieu du corps, tandis qu'on lui arrachait son arme, et frappée violemment à la tête jusqu'à corn-
plet évanouissement. Combien de temps dura ce dernier, et de quelle façon put-elle regagner sa demeure , avec le crâne entr'ouvert , c'est ce qu'elle ne peut expliquer. Pendant ptasieors mois , elle fut entre la vie et la mort, et sa raison même reçut ime forte secousse. Des morceaux de peigne restés dans sa tête , lui faisaient encwe souffrir, à l'époque où nous la vîmes, d'atroces douleurs. >
Malgré Teanui d'une telle sitaation, aggravée par la misère, car ïl feut dire les choses par leur nom , la ehanoinesse a conservé intact le goût des arts. Nous la trouvâmes fort occupée à traduire les Psaumes de David en vers français. Sans doute son organisation poétique doit lui faire trouver un certain charme à cette existence solitaire, si calme à sa surface, mais au fond si pleine de luttes, d*anxiétés et de souvenirs. N'y a-t-il pas une vraie satisfaction à se garder soi-même, à se crter, au milieu des soins vulgaires de la vie , des jouissances intellectuelles que personne ne peut lui enlever ? Sa conversation,^à la fois profonde, spirituelle et pleine de malice , nous fit passer une délicieuse soirée.
En dépit de la solitude où vit notre" compatriote depuis la mort de la princesse Galitzine, bien des personnes viennent la visiter dans sa vallée «t entretiennent avec elle une correspondance «uivie.
Peu de jours avant notre arrivée, une dame inconnue, belle et distinguée, passa la journée ^eatière
à Soudag , sans trahir son incognito. Vivement intriguée , Mlle Jaquemart lui dit en riant : » Reine ou bergère , laissez-moi votre nom pour qu'il me rappelle un des plus charmants souvenirs de ma vie d'anachorète.
— Eh bien ! lui répondit sur le même ton l'inconnue, passez-moi votre album, et vous connaîtrez une admiratrice bien sincère de votre mérite. » . Aussitôt elle traça quelques lignes sur l'album et s'éloigna à la hâte, tandis que là chanoinesse lisait ce quatrain improvisé en son honneur, signé, Princesse RadziwiL
Reine ou bergère, je voudrais Dans ce doux lieu , passer ma vie , Partageant, avec vous, amie.
Ou ma cabane ou mon palais*.
Au sortir de Soudag, qui possède les plus belles ruines génoises de la contrée, nous nous engageâmes dans une gorge profonde au fond de laquelle nous apparut, comme une vraie décoration de théâtre, un pittoresque village tatar. Maisons à terrasse, femmes voilées, mosquée rustique, bou-
1. A notre retour en France, j'eus Poccasion, à Nuits, de causer un grand bonheur à la yleille mère de Mlle Jaquemart (ancienne cuisinière de la famille Marey-Monge) en lui disant que j'avais vu sa fille; la, pauvre mère était stupéfaite de joie.... Elle touchait mes mains qui avaient pressé celles de son enfant, comme on touche une relique.
tiques en plein vent, tout avait ce caractère oriental qu'on a tant de plaisir à retrouver, quand on a visité Smyrne et Gonstantinople.
Une belle fontaine, rendez -vous ordinaire des voyageurs , répand avec abondance son eau limpide dont le surplus est reçu dans de petites rigoles qui serpentent à travers les jardins. Tout est frais et champêtre dans ce petit coin perdu au fond d'une gorge.
Aussi ne pûmes-nous résister au plaisir d'une installation sous les beaux platanes de la fontaine. Les chevaux furent mis en liberté, les tchibouks tirés de leur enveloppe de drap gris brodé d'argent, les provisions étalées sur l'herbe, et nous nous livrâmes à cet heureux kicf , auquel on s'habitue si facilement dans les pays du midi.
Des pastèques, du café, du iaourtz et d'excellentes galettes nommées dans le pays katlama^ nous furent immédiatement apportés de la part du chef du village. Quelques femmes tatares , sous le prétexte de remplir leurs vases, de forme étrusque, à la fontaine, s'approchèrent de nous, et, dans un langage doux et caressant, exprimèrent le plaisir qu'elles avaient à nous voir. Drapées comme des statues antiques , d'un port noble et dégagé , elles empruntaient à leur voile blanc une grâce pudique et mystérieuse, surprenante chez des paysannes. Les femmes de l'Orient ont une distinction native qui
leur donne un charme tout particulier. Elles sei»blent toujours poser sons le regard de l'artiste. Humble fellah ou grande dame , toutes sont sœurs par la distinction et la grâce pittoresque des attitudes.
En quittant Koulak, iioiis suivîmes , pendant un espace de cinq verstes (quatre kilomètres), le bord de la mer, accidenté par des restes de fortificaittons génoises, des postes de cosaques (gardes-côtes) «et ée ncmibreux ravins vrais fouillis -de verdure iA nos chevaux enfonçaient parfois, jusqu'au pord*aiL A l'extrémité de l'un de ces ravins, nous liécoovrîmes Kapsor avec sa vieille tour ruinée, dont les premières assises baignent dans la mer : les hautes montagnes couvertes de jardins «t de vignobles qui l'entourent, lui font un magnifique encadr^amt-
Dans son voisinage , se tr<»ïve la célèbre cascade de Djour-Djour, considérée oorame Tune des plus grandes merveilles de la Crimée. Piwsiâikine a fait tout un poëme sur ses eaux écomeuses, po«aie qui vaut chaque année , à cette charmante cascade , de nombreux visiteurs.
Nous nous empressâmes de laisser nos montures aux main« de quelques Tatars , et de nous engager dans un étroit sentier côtoyant la gorge la plus escarpée qu'il soit possible de rencontrer. En faee de nous se dressaient deux montagnes , aux flancs décharnés, séparées par une fente étroite, où le vent
s*engouffre avec une violence inouïe , où le soleil peut à peine pénétrer, et continuellement ravagée par les eaux bouillonnantes de la cascade, qui s'y précipitent d'une hauteur de quatî»e-vingts pieds. Entravée par les aspérités du rocher, cette masse d'eau rebondît, gronde, tourbillonne, de façon à vous rendre sourd. L'étroitesse de la table d'où elle retombe donne à la chute une force tellement irrésistible, qu'elle entraîne constamnaent avec elle des blocs de granit , s'amoncelant au fond de la gorge et formant un chaos qui finira par rendre Vaccès de la cascade impossible.
€'est une des belles horreurs que la nature se plaît parfois à offrir. L'obscurité qui y règne, le fracas de la chute, le bruit du vent, Tapparition de quelque grand oiseau tournant silencieusement dans ce cercle de rochers et d'écume bouillonnante, toute cette sombre et puissante poésie remplit l'âme de sensations inexprimables.
Peu d'heures après, nous arrivâmes à Oulou- Ouzen, propriété d'une baronne Axinia dont Fexistence romanesque a longtemps occupé la côle méridionale.
Jetée en dehors de la société par un événemewt qui avait brisé sa vie, elle s'était condamnée depuis plusieurs années à une retraite absolue, ne recevant que quelques rares étrangers. : mais , grâce à ma liaison avec une de ses filles mariée à Odessa, notre
visite était depuis longtemps annoncée et désirée à Oulou-Ouzen, et c'était pour nous rendre à une pressante invitation de la baronne , que nous chevauchions en ce moment à travers les vallons et ravins qui rendent cette partie de la côte si pittoresque.
Nous surprîmes cette dame criant à sa fille, penchée sur la balustrade d'un kiosque : Anne, ma sœur Anne, ne vois^tu rien venir? Mais la jeune fille, svelte et sauvage comme une vraie gazelle, eut à peine aperçu la tête de nos montures, qu'elle disparut * précipitamment , et ne se décida à nous être présentée que deux jours plus tard.
Avant de pénétrer dans cettej charmante retraite , je vais, en peu de mots, expliquer les motifs qui confinaient, en ce coin perdu de la côte, une des plus jolies femmes que j'aie jamais rencontrées.
Mariée très-jeune à un presque vieillard (le baron de ***, d'origine livonienne), la belle Axinia avait inspiré beaucoup de passions, et devait à ce privilège souvent envié , mais toujours fatal , une existence des plus orageuses. A son tour, elle aima, et, dans un rendez- vous, fut surprise par son mari qui se comporta , dans cette circonstance , comme tout mari jaloux. Il lui donna un bel et bon coup de poignard dont elle porte la trace à l'épaule , et l'amant fut tué roide. Toute la Crimée s'émut d'une telle catastrophe qui semblait plutôt empruntée aux dernières pages d'un roman moderne qu'aux mœurs
d'un pays peu collet-monté à l'endroit de la galanterie.
Une séparation immédiate eut lieu entre les deux époux. Le baron détacha de son immense domaine une portion suffisante pour permettre à sa femme d'en faire une charmante propriété, ajoutant à cette libéralité une pension convenable. Elle eut en outre . la consolation de conserver près d'elle la plus jeune tie ses filles , et se soumit héroïquement à ne vivre désormais que de souvenirs, gardant pour elle seule le secret de ses regrets et peut-être de ses remords.
Lorsque j'arrivai àOulou-Ouzen, dix ans s'étaient* écoulés depuis la catastrophe, et depuis cette époque la baronne n'avait jamais mis le pied hors de son domaine. Il faut convenir qu'une pareille force de volonté chez une femme belle et très à la mode , rachète bien des fautes et , de plus , annonce une organisation peu commune.
Son mari vivait à Simphéropol , se contentant de faire venir une fois l'an sa jeune fille , sans manifester le moindre désir de* voir la mère, nourrissant une répulsion invincible contre Oulou-Ouzen, où s'était accompli le drame, cause fatale de leur séparation.
De son côté, la baronne avait juré de ne dépasser sous aucun prétexte les limites de sa prison , et rejeter toute tentative de réconciliation. Les années s'étaient donc écoulées sans qu'un regard eût été
échangé entre eux , un homme d'affaires étant seul chargé de régler toutes les questions d'intérêt qui pouvaientsurgir inopinément. L'enfant avait grandi ; au moment de notre visite , c'était une charmante fille de dix-huit ans, sauvage, fantasque et gracieuse, en parfaite harmonie avec la poésie des iieux et l'isolement de sa vie.
Instruite de tous ces détails par la fille aînée de la baronne , mariée à un aide de camp du comte Wo-' ronzof , j'arrivai donc à Oulou-Ouzen avec un s«itiment d'intérêt et de curiosité que toutes les femmes comprendront. Ma crainte secrète était de ne trouver qu'une femme ordinaire, là où j'avais rêvé une héroïne de roman. Mais le premier regard jeté sur son poétique séjour justifia à l'instant tout ce qu'on m'avait dit d'elle : une imagination vive, l'adoration de la nature et l'instinct du beau , se devinaient immédiatement dans la grâce des détails et le goût intelligent qui avait présidé à la création de ce délicieux cottage.
Appuyé sur une colline à pente douce , le con)s principal du logis présente une architecture toute de fantaisie qui rappelle les konacks (palais) du Bosphore. Une large galerie tapissée de rosiers, de chèvrefeuille et de vigae sauvage, dont les festons s'enroulent autour de gracieuses colonnettes et s'élancent jusqu'au premier étage, donne de l'espace, de Tombre et de la fraîcheuy k l'habitation , servant
f en même temps , grâce à un treillage presque invisible, d'immense volière où nichi^t et chantent de nombreuses espèces d'oiseaux*
Le regard n'aperçoit partout que massifs de fleurs, frais taillis, eaux murmurantes , kiosques semés à travers la forêt. Quelques échappées de vue, ménagées, à dessein, permettent d'entrevoir la mer et les navires qcii fuient à l'horizon. Pour décors , le gracieux village tatar de Dimirdji présente ses toits en terrasse et ses blancs minarets; et pour encadrement, des collines couvertes de lièges et de chênes verts forment un demi-cercle de verdure où s'ébattent en toute liberté de nombreux troupeaux de chèvres.
On m'installa dans un pavillon servantde demeure habituelle à la jeune Olga (fille de. la baronne). Ce petit réduit , composé de deux pièces, semble, comme tout ce qui appartient à Ouîou-Ouzen, avoir été touché par la baguette d'une fée. On ne peut rien imaginer de plus frais, de plus coquet, de plus romantique. Caché dans la forêt, au bord d'une petite rivière qui roule ses eaux limpides sur un lit de cailloux, il est parfaitement isole, quoique trèsvoisin de l'habitation principale.
Si ce n'était une puérilité , je décrirais minutieusement, tel que je le vois encore , l'ameublement de cette retraite, vrai nid de poète ou déjeune fille : le métier à broder dressé dans le petit salon , lesieaux papillons piqués contre le mur, les jardinières où s'é-
panouissent des fleurs exotiques , là volière pleine d'oiseaux bleus, la toilette en argent, le divan turc avec son étoffe rouge à bandes d'or , les stores chinois , tous les dét^ls pleins de goût et d'élégaôce d'un si charmant réduit.
Au premier abord , mon hôtesse me parut timide et d'humeur un peu sauvage , façon d'être , amplement justifiée par sa situation exceptionnelle. Mais, au bout de peu de jours , cette contrainte disparu! ; et bientôt une véritable intimité s'établit entre nous, intimité qui me rendit le séjour d'Oulou-Ouzen infiniment agréable. Me trouvant comme elle, passionnée pour la nature, la baronne fut très-heur^se de m'associer à ses habitudes rustiques , les seules attachantes quand on vit à la campagne.
En la voyant si fraîche , si calme au milieu de ses fleurs et de ses oiseaux, je la crus d'abord parfaitement heureuse, mais plus tard, je reconnus une amertume cachée , une douleur permanente au fond de ce cœur si orgueilleusement fermé. Poëte, non à la façon de ceux qui font des vers , mais par sa manière de tout idéaliser , elle savait répandre un charme étrange sur les choses les plus vulgaires de la vie. Tout subissait l'influence de cette nature d'élite ; ses serviteurs, sa fille, ses rares voiwns, étaient constamment occupés à chercher les moyens de lui plaire et de lui rendre la vie douce et heureuse. Une de ses distractions était de filer, et cet exercice lui
allait si bien qu'on ne la désignait que sous te nom gracieux de la reine Berthe. Sa personne entière avait quelque chose de souverain. Une volonté ferme., la conscience de sa force, jointe à quelque peu de m^ lancolie la rendaient irrésistible. Pourrai-je jamais oublier nos longues courses au bord de la mer , ûos promenades nocturnes sur les collines, nos rêveries dans les kiosques de la forêt , et surtout nos entretiens qui me révélaient un esprit fin , une imagitiation élevée, une âme énergique et tendre, sachant puiser dans le grand livre de la nature la force de vivre seule et de renfermer ses désirs dans Thorizon restreint de sa Thébaïde?
Dès le premier jour de mon arrivée, je remarquai avec une vive surprise que notre hôtesse était sans cesse assaillie par une foule de jolies mésanges, venant béqueter ses cheveux et ses mains avec une familiarité des plus extraordinaires. Après avoir joui de mon étonnement, la baronne m'apprit que ces mésanges étaient la troisième ou quatrième gé* îiératîon issue d'un couple de cette espèce, qu'elle avait élevé deux ans auparavant et auquel elle avait eu le soin de donner la liberté au retour du printemps. L'année suivante, le couple reparut, amenant avec lui une lignée de petites mésanges qui s'habituèrent sans peine à venir prendre leur nourriture sur la galerie de la maison, et plus tard dans les mains de leur charmante protectrice,
D'autres oiseaux imitèrent cet exemple, et c'est ainsi qtf une foule de joyeux habitants de l'air nichent et se prélassent sur la galerie, qui est entourée d'un filet pour les mettre à l'abri des oiseaux de proie.
Pqut-on voir un plus touchant instmct que celui qui a conseillé à ces oiseaux d'amener leurs petits là où ils ont trouvé des soins , de la nourriture et de la liberté.
Ceci rend très-vraisemblable le rôle de l'une des plus charmantes créations de. George Sand, la charmeresse des oiseaux, qui figure dans Tévérino.
Pour jeter un peu de variété dans nos plaisirs, la baronne nous conduisit un jour chez un de ses voisins de campagne , vivant tout seul dans sa pro* priété, non par égoïsme ni misanthroine, mais dans l'unique but de se livrer sans distraction à sa passion pour la botanique.
Un profond ravin sépare les deux propriétés et rend la route assez dangereuse pour qu'on soit obligé de se faire traîner avec des bœufs. C'est dans cet étrange équipage , escorté d'un Tatar ayant une longue gaule en maia, que nous arrivâmes chez M. Favisky, qui fut tout charmé et tout embarrassé de recevoir des dames. On sait combien les célibataires et surtout les savants sont gauches en pareille occurrence. Aussi m'attendais-je à un fort mauvais dîner et à mille i^idents burlesques; mais tout se
passa pour le mieux, grâce à Tinitiative que prit la baronne dans tout ce qui était détails de ménage.
Elle eut, de plus, tine charmante idée, celle d'envoyer chercher les beautés tatares du village pour me les faire passer en revue*
A leur arrivée , nos messieurs durent quitter le salon , qui fut. aussitôt transformé en un véritable harem par la présence de ces- jeunes fenomes, d'abord timides et farouches comme de vraies gazelles, mais qui finirent bientôt par s'apprivoiser, A notre prière, elles se fur^it vite débarrassées de leurs babouches et de leurs voiles pour nous donner la représentation de leur danse nationale. Bien mieux, elles s'enhardirent jusqu'à nous prier de faire comme elles, requête qui eut un plein succès. Lai&sant donc toute cavité de côté, nous nous mêlâmes à leur danse, tâchant d'imiter l'indolence de leurs poses, tandis que, de leur côté, elles essayaient un . galop sur «n air tatar- C'était un spectacle vraiment amusant.
' L'une de ces femmes me surprit par les lignes magnifiques de son visage. C'était une tête d'impératrice telle qu'on en voit sur les anciennes médailles. Semblables à des enfants, elles se familiarisèrent si vite et si bien, qu'au bout d'un quart d'heure elles nous avai^t affublées de leurs vestes et de leurs voiles, se pavanant elles-mênaes dans nos châles et chapeaux.
Au beau milieu de ce travestissement, j*eus la perfidie d'ouVrir la porte à mon mari qui se tenait piteusement derrière, coup de théâtre d'un comique achevé. Courant çà et là comme des biches effarouchées, elle» faisaient semblant de se cacher le visage, mais au fond prenant bravement leur parti de cet incident imprévu : la preuve, c'est qu'au résumé toutes restèrent dévoilées.
Trois semaines s'écoulèrent viteenune aussi charmante intimité, mais Theure du départ finit par arriver, après avoir été plusieurs fois ajournée, et force fut d'interrompre ui\e liaison qui nous semblait déjà ancienne, tant nous étions charmées Tune de l'autre.
La veille du départ, nous sortîmes de bonne heure dans l'intention de faire une dernière et longue promenade. Je dois dire, pour l'éclaircissement (Je ce qui va suivre, que dans nos excursions précédentes, la baronne avait toujours évité le chemin de Dimirdji , se faisant un plaisir de lui tourner constamment le dos.. Cette répulsion s'expliquait facilement. Dimirdji, jadis sa résidence, était lié à d'horribles souvenirs, et cela lui suffisait pour lui en rendre la vue insupportable. Ma surprise fut donc extrême en voyant la baronne prendre avec intention le petit sentier si Soigneusement évité jusqu'alors. Je compris que quelque chose d'extraordinaire la préoccupait, et la suivis avec une véritable curiosité.
A mesure que nous avancions , le front de la belle châtelaine s'assombrissait visiblement, et pertes, sans une fausse honte, elle eût fait plus d'une fois volte-face; mais, excitée par le désir de lire enfln dans son cœur, je Tétourdigsais de mes récits , et je lui faisais hâter le pas, tout en lui racontant ce qui se passe sous une tente kalmouke ou dans Taoule d'une princesse circassienne. Ma . ruse eut un plein succès : nous atteignîmes les premières maisons du village sans avoir la possibilité de reculer, car notre apparition (événement iiiouï dans l'endroit) fut saluée par de vrais cris de joie. Toute la population féminine nous entoura immédiatement, en accablant leur coconna^ coconnitza (dame, petite dame) de témoignages d'affection et de res: pect. Les unes baisaient le bas de sa robe , d'autres nous offraient des dolchess à la façon orientale , avec de grands verres d'eau limpide; les jeunes filles, curieuses et timides, se montraient l'une à l'autre la baronne dont les aventures romanesques leur avaient été racontées par leurs mères ; tout cela formait une scène charmante de naïveté et de couleur locale.
Fortement émue , ma compagne se laissa entraîner jusque sur la place, reconnaissant avec une joie presque enfantine les lieux et les physionomies qui . lui avaient été si longtemps familiers. Dans leur ravissement , la plupart des femmes mirent leur
voile de côté, ce qui me fournit Toecasion de voir quelques têtes vraiment belles.
Ce premier étourdissement passé, il fallut bien se décider à apercevoir certaine porte qui, sans doute par hasard , s'entr'ouvrit comme pour nous engager à en franchir le seuil. Ai-je besoin d'ajouter que cette porte , ombragée de deux vigoureux platanes, était celle de l'ancienne habitation de la baronne?
« Savez-Tous , me dit-elle en la regardant avec une fixité singulière , savez-vous qu'il y a dix ans que j'ai passé là pour la dernière fois? »
Que de tristes révélations dans ces simples mots! Sahs doute j'aurais dû être assez généreuse pour l'arracher à ce lieu maudit , mais une ardente curiosité me rendit presque cruelle. Profitant de son trouble, je lui fis franchir cette porte qui, depuis dix ans, s'était refermée sur sa jeunesse et ses amours.
La maison, complètement abandonnée par le baron, n'avait pour tout habitant qu'un vieux gardien tatar dont l'aspect inculte et sauvage me causa presque de l'efiroi. La vue de sa maîtresse le stupéfia. « Allah Kerim ! » murmura-t-il en entrant dans la maison pour ouvrir la porte et les croisées qui ne l'avaient peut-être pas été depuis la fatale catastrophe.
Arrêtées un moment dans la cour pour attendre le gardien , nous vîmes tout à coup sortir d'une
niche à moitié enterrée soas des décombres , un misérable chien efflanqué , grelottant malgré le soleil, et qui , par l'admirable * instinct accordé à ces anknaux, venait de sentir la présence de sa maîtresse.
L'émotion de celle-ci fut tellement viye en reconnaissant un compagnon des anciens jours, que sa figtffe se couvrit à l'instant de larmes : « Pauvre Salghir! pauvre Salghir!...» Et elle ne pouvait dire autre chose. ^
C'était un lévrier noir d'origine persane , admirable de formes, maïs si maigre, si chétif , si transparent que rien n'était plus pitoyable que son aspect.
« Voyez, me dit la baronne en le caressant tristement, si tout ici n'est pas marqué du sceau de la tristesse et de l'oubli. Jadis la vie , le soleil , la jeunesse animaient jusqu'aux pierres de cette cour qui a vu passer tant de joyeuses cavalcades; jadis ce pauvre animal était beau , léger , heureux comme tout ce qui est aimé !
H Maintenant , regardez ces débris, cette mousse verdâtre , ce puits dégradé , ces folles herbes qui ont effacé la trace de mes pas , et convenez qu'une espèce de malédiction pèse sur ces lieux. On sent , on devine que la vie y fut arrêtée par une de ces crises fatales qui brisent tout, homnaes et choses: la nature elle-même, douée et souriante aux jours rapides du bonheur , se complaît à détruire tout ce
qui n'est plus animé du souffle de rintelligenee et de la passion. Avec quelle étrange souplesse elle sait refléter les variatians'môrales de notre être. Sommes-nous heureux , son soleil nous caresse , ses> fleurs nous enivrent , ses brises nous bercent; tout devient séduction , jusqu'au brin d'herbe qui fleurit sous nos pas.
« Le bonheur s'est-il envolé, elle reprend sourdement son œuvre de destruction ; les objets s'altèrent, les formes s'eflacent , les lignes se brisent, et tout porte l'empreinte de la suprême désolation.
• Hélas ! cette maison en est une preuve frappante! Elle eut sa jeunesse, sa fraîcheur, sa coquetterie, quand j'étais jeune, belle et coquette; actuellement, elle est sombre, humide, dégradée....
— Parce que vous êtes vieille et laide, lui dis-je en souriant. N'esl-ce pas la conséquence logique de votre raisonnement ? Seulement le premier miroir venu se permettra de vous donner un éclatant démenti. Tenez , malgré la teinte un peu verdâtre de celui-ci , regardez ce doux et frais visage , ces yeux brillants, cette abondante chevelure, et dites-moi si tout cela est en harmonie avec l'aspect peu attrayant de ce qui vous entoure.
— Oh! sans doute, reprit-elle avec un sourira navré, je n'en suis pas encore arrivée physiquement à ce degré de vétusté, mais si vous pouviez lire au fond de mon âme, vous la verriez aussi
sombre, aussi désolée que ces chambres privées d'air et de lumière. »
Quiconque est doué d'un peu d'imagination comprendra le charme mélancolique que je devais puiser, dans la vue de, cette femme belle et romanesque qui, après tant d'années d'absence; se retrouvait, comme par enchantement, sur le théâtre de sa première jeunesse. Quel monde de souvenirs, de pensées , de regrets , devait s'agiter dans son âme en face dO: ces objets, lettres. mortes d'un livre à jamais fermé 1
Dans toutes les chambres régnait une humidité glaciale , une odeur de moisi qui prouvait leur état d'abandon. La baronne me conduisit ainsi d'une chambre à l'autre, me décrivant minutieusement la destination de chaque pièce avec une volubilité qui trahissait la fièvre dont elle était animée. Une seule pièce restait à visiter , la chambre à coucher. Ma compagne devint fort pâle'^^n y entrant, et d'un geste me montra le portrait de son mari et le sien , séparés par une horloge de forme antique, dont l'aiguille immobile ajoutait à la tristesse du lieu. Longtemps je considérai la tète hautaine et sombre du baron. Son regard irrité semblait suivre tous nos mouvements avec une persistance fatidique. Ses traits hardis , fortement . accusés , offraient l'emblême de la force brutale , et je me sentis toute frissonnante en songeant à ce qu'avait dj^ souffrir sa femme, dans les premières années de leur union.
Tout le pa«sé de cette dernière se trouvait justifié par la physionomie dure et farouche d'un tel mari.
Les mains crispées sur sa poitrine, la baronne s'enivra , pour ainsi dire , de l'excès d'amertume puisée dans cette triste contemplation. «Voilà donc, disait-elle avec une espèce d'égarement , ce regard qui me glaçait , Cette bouche d*où ne sortaient que des paroles d'ironie et de dédain , cette poitrine où n'a jamais battu un cœur généreux, cette main.... »
Je l'entraînai sur le balcon où, vaincue par ses émotions, l'influence des lieux et le besoin d'expansion qui se fait si vivement sentir dans la solitude , elle m'ouvrit son cœur ; elle me fit un récit simple mais émouvant de tout ce qu'elle avait souflEert, me peignant avec force le malheur d'une jeune fille unie à un homme dont le cœur s'est usé dans mille amours , dont l'âme s'est pervertie , et qui ne peut accorda* à sa femme qu'une amitié fondée sur l'habitude, sentiment très-insuffisant pour un cœur jeune, avide d'aimer. Et encore, ajoutait - elle , puis-je dire qu'il m'ait accordé cette amitié , quand tout son plaisir était de froisser mes goûts, mes sentiments , mes croyances , mes instincts ? Touj ours armé d'une froide ironie , il me blessait sans cesse et me rendait la vie réellement insupportable. »
La promesse de garder pour moi seule les confidences de ce cœur brisé, m'oblige à laisser mon ré- | cit incomplet. Je n'ai eu d'autre but que de rap-
peler le souvenir d'une simple promenade dont l'impression est ineffaçable. Tou^ conspirait à exalter au plus haut degré mon imagination. Il y avait entre ce qui nous entourait et les confidences de la baronne une harmonie complète ; c'était l'heure où le rossignol chante , où les fleurs enivrent, où la brise de mer murmure; c'était l'heure où il n'est permis de parler que d'amour , de jeunesse et de poésie ! En écoutant la baronne évoquer ses fraîches années avec un accent si touchant , il me semblait voir les tètes blondes et rieuses de ces dernières apparaître à travers les massifs de lilas, de cythise et d'acacia qui secouaient sur nous leurs grappes embaumées.
Deux jours après j'étais à bord du Saint-Nicolas (pyroscaphe faisant le service entre Jalt et Odessa), regardant avec un inexprimable regret les côtes de la Tauride, qui s'amoindrissaient de plus en plus à l'horizon, et dont la silhouette dentelée finit par se confondre avec les vapeurs du soir.