CHAPITRE XVIII
Route de Baïdar. — La cdte méridionale. — Le colonel Olire. Miskhor. — Alonpka (palais, du comte Woronzof).
Le pays que nous traversâmes le lendemain pour arriver à la côte méridionale , avait un caractère agreste et même un peu sauvage qui contrastait d'une manière frappante avec ce que nous avions vu jusqu'alors. Entre la vallée de Kardèz et celle de Baïdar, peu éloignée de la côte ^ s'étend une chaîne de montagnes, entreœnpée de profonds vallons tout couverts de forêts. Tantôt le sentier nous conduisait au fond d*une gorge où de nombreux courants d'eau et d'épais taillis venaient à chaque instant entraver notre marche; tantôt nous suivions une ligne à peine tracée sur le flanc de la montagne. Alors les sommets des collines qui nous avaient paru si élevées du fond de la gorge, disparaissaient
SOUS nos pieds, cachés par d'épaisses vapeurs. A force de monter et de descendre, nous atteignîmes enfin la vallée de Baïdar qui forme une immense plaine dont un village occupe le centre. Nos chevaux, impatientés par les difQcultés de terrain qu'ils avaient eues à vaincre depuis le matin, se livrèrent alors à un galop impétueux, grâce auquel nous franchîmes, en moins d'un quart d'heure, les quelques verstes qui nous séparaient encore du village ; mais lorsqu'il fallut mettre pied à terre , je payai cher mes prouesses : il fallut m'enlever de cheval et me porter à bras dans la chambre tatare où nous devions passer la nuit. Une promenade à pied et quelques heures de repos firent promptement disparaître ce malaise ; le lendemain , dès cinq heures du matin, j'étais déjà en selle, impatiente de gravir la montagne qui nous cachait la vue de la mer. Une forte rosée avait imprégné l'air et la verdure d'une fraîcheur que nous humions avec un plaisir indicible, brûlés, comme nous l'étions, par plusieurs jours d'un soleil ardent. Rieu, à mon avis, n'est plus délicieux qu'.une course matinale à travers une forêt toute humide encore de la rosée de la nuit. Les sauvages odeurs qui s'en exhalent activent la circulation du sang, tout en éveillant dans l'esprit mille pensées agréables. C'est surtout sur un lieu élevé que l'on ressent l'influence qu'exerce la nature physique sur les facultés intellectuelles.
La pente que nous suivions à travers un massif de beaux arbres, nous conduisit insensiblement jusqu'au point culminant de la montagne où nous attendait un magique tableau. La mer, la côte méridionale avec ses' golfes, ses caps, ses villas, ses falaises, ses roches volcaniques et ses immenses blocs de calcaire amoncelés les uns au-dessus des autres , comme par la main des géants , se déroulaient à perte de vue devant nous, avec un ciel si beau, un soleil si radieux, une nature si fraîche, que nous eûmes un moment d'extase indicible. Pour compléter notre enthousiasme , les sons d'une musique militaire éclatèrent tout à coup en joyeuses fanfares , comme pour saluer notre arrivée, et nos regards découvrirent , à mi-côte, plusieurs groupes de soldats, campés à quelques centaines de pieds du point ou nous étions. C'était tout un régiment russe, travaillant à une route récemment tracée entre Sévastopol et Jalta. Les uns étaient occupés à faire jouer la mine, dont les explosions jetaient dans l'air quelque chose de guerrier et de menaçant ; les autres préparaient le repas du matin autour d'un grand feu ; les musiciens emplissaient la montagne de leurs fanfares, et les ofliciers, assis devant une tente, fumaient indolemment leurs pipes.
Notre enthousiasme une fois calmé, je n'envisageai pas sans quelque appréhension la descente qu'il nous fallait accomplir. La montagne, dont le
revers occidental nous avait présenté une pente si douce, était devant nous tellement abrupte , que je ne pouvais comprendre comment s'en tireraient nos chevaux. Peu confiante dans leur adresse, je crus prudent de mettre pied à terre, aimant mieux traîner mon cheval après mioi , que risquer d'être traînée par lui. Les musiciens, comme s'ils se fussent doutés que nous étions Français, saluèrent notre passage par l'ouverture de la Fiancée. Nous étions déjà au bord de la mer, que cette charmante symphonie nous arrivait encore affaiblie par la distance, mais ranimant en nous , de la manière la plus imprévue, les souvenirs de la patrie.
Pour nous rendre chez le colotiel Olive, où nous avions le projet de passer quelques jours, il nous * fallut , après avoir marché quelque temps sur les galets du rivage , remonter la côte jusqu'à une certaine hauteur, puis suivre des sentiers tout aussi escarpés que celui dont nous venions à peine de sortir. Sans l'admirable instinct des chevaux de montagne, on ne pourrait se hasarder dans des endroits aussi périlleux. Mais avec leur secours et en les laissant parfaitement libres, on va toujours et l'on finit par arriver.
Le colonel Olive, que nous allions visiter au risque de nous briser les côtes , est un Français, ancien page de Louis XVIII , qui entra au service du grand-duc Constantin peu de temps après la ren-
trée dçs Bourbons en France. Pendant plusieurs années il exerça les fonctions d'aide de camp auprès de ce prince qwi lui était fort attaché. Une fois sa retraite obtenue , il se fixa en Crimée avec sa nombreuse famille, et se livra à des exploitations agricoles. Homme d'esprit, de manières élégantes et d'excellente compagnie, il vit dans sa retraite presque inaccessible, comme si le monde n'était pas en droit de le réclamer. Sa femme, Polonaise de.haute naissance, ne semble pas plus que lui regretter l'atmosphère des cours : les ressources d'ime éducation distinguée et le soin de leurs, enfents,, laissent peu de lacune dans leur vie campagnarde. Nous passâmes, au sein de cette famille, quelcpies jours fort agréables. L'asped sauvage de la côte ne fait que mieux apprécier le mérite de leur habitation, charmante villa italienne, qui semble avoir été transportée par la baguette d'un magicien sur le rocher qui lui sett de base.
En quittant Moukhalatka, nous nous engageâmes dans des montagnes dont les échappées de vue nous dédommageaient amplement de l'ennui d'escalader sans cesse des débris de roches, et de traverser des défilés où nous ne pouvions avancer qu'à la file les uns des autres. Mais à part ces passages difficiles, la route jusqu'à Hloupka ne nous ofirit qu'un enchantement continuel. Qu'on ne me vante plus les îles de l'Archipel et leurs rochers pelés!
Ici, une vigoureuse végétation descend jusqu'au bord de la mer ; la côte présente partout un amphithéâtre de forêts, de jardins, de villages et de maisons de campagne , parmi lesquelles le regard s'égare avec délice! L'ainandier, le cythise, le marronnier sauvage, l'arbre de Judée, l'olivier, le cyprès, toute la végétation méridionale y croît avec une richesse qui témoigne assez de la puissance du soleil. A notre gauche nous avions des masses gigantesques, s'élevant à une hauteur considérable, des teintes som- Î3res et un incroyable chaos de roches fragmentées; à notre droite, une brillante mosaïque, encadrée par la mer. Mais dans le voisinage d'Aloupka surtout , le paysage se revêt d'un genre de beauté plus frappant encore. L'œil embrasse à la fois le majestueux Tchatir-Dagh , le cap Aï-Todor, qui porte un phare à l'extrémité de sa pointe; l'Aïou-Dagh, dont le front, par un singulier caprice de la nature, semble couronné de bastions et de tours à demi ruinées; l-Aï-Pétri, le Mégabi, où brille une sphère dorée surmontée d'une croix érigée par la célèbre princesse Galitzine , dont toute la Crimée garde encore le souvenir. Mille accidents de lumière donnent à tous les objets un éclat qui ne se rencontre que dans la chaude atmosphère des pays du midi. Cette partie fortunée de la côte est empreinte d'un véritable cachet aristocratique. La route, jusqu'alors inégale et difficile, annonce ici, par le soin avec
lequel elle est entretenue, le voisinage des grands propriétaires. On voit qu'elle a été construite tout exprès pour les équipages à quatre chevaux et les fringantes cavalcades qui la sillonnent sans cesse. Nous remarquâmes que les limites de chaque domaine étaient indiquées par un poteau portant'le blason du seigneur auquel il appartenait.
Une rencontre fort imprévue, et qui, par cela même, n'en fut que plus agréable, nous attendait dans le voisinage d'Aloupka. A un détour de la route nous aperçûmes une calèche escortée de deux cavaliers, nous précédant de quelques centaines de pas. Notre drogman, sans doute moins distrait que nous par la beauté du paysage , reconnut immédiatement dans l'un des promeneurs le consul de Hollande (excellent marin, mais fort' mauvais écuyer); aussitôt mon mari partit au galop, pour revenir avec M. de Marigny, tout charmé de la surprise que le hasard nous ménageait ainsi sur la grande route. Remettant au lendemain notre visite * au château d'Aloupka, nous allâmes, en compagnie du consul, xious installer à Miskhor, propriété du général Narichkine , limitrophe de celle du comte Woronzof.
Nous parcourûmes avec admiration cette belle seigneurie pour l'entretien de laquelle le général dépense annuellement une centaine de mille francs. Son enceinte contient des forêts, un parc, un châ-
teau , une église et un grand nombre de constructions de fantaisie, annonçant un goût exquis de la part des maîtres. Je n'en citerai qu'une, qui me parut parfaitement appropriée au climat du pays et aux habitudes de la campagne. C'est ime vaste salle en rotonde, ayant, au lieu de murs, un grillage turc. De minces colonnes mauresques soutiennent le toit. De larges divans et nn billard en forment Tunique ameublement. Pendant le jour, des draperies cramoisies interceptent lies rayons du soleil, déjà amortis par la forêt qui entoure le kiosque. Il* me semble qu'on ne pouvait rien imaginer de plus agréable que cette pièce où Tair pénètre de tons côtés, et qui peut, dans l'occasion, se convertir eo salle de bal! ;
Le mérite de Miskhor est d'autant plus grand, que le luxe s'y trouve assez bien dé^sé sous une simplicité champêtre, pour qu'on soit presque lente d'attribuer à la nature les combinaisons habiles et coûteuses dont on admire les délicieux effets.
Le contraire se fait remarquer à Aleupka où l'art règne en véritable souverain. Cette résidence presque royale, qui a excité jusqu'à l'envie de l'empereur Nicolas , a déjà coûté quatre à cinq millions au comte Woronzof , quoiqu'elle ne seît pas «ncore achevée. Toutes les époques et tous les styles sont représentés dans son architecture et ses omemetits. D'une part, la hauteur de ses murailles, sa mas-
sive tour carrée contenant un beffroi, ses paissages voûtés, Taspect mystérieux de ses longues galeries, lui donnent beaucoup d'analogie avec un manoir féodaL Mais , comme contraste, on retrouve la riante imagination des Orientaux dans les colonnettes, les cheminées, les aiguilles et les dômes qui y sont prodigués. Pour motiver la couBtruction d'un semblable château de porphyre, il aurait fallu que le comte pût rétrograder de quelques siècles dans le passé. A notre époque, une pareille djemeure est un véritable anachronisme. A quoi bon de telles murailles, lorsqu'on ne peut craindre les attaques d'aucun voisin? A quoi bon ces passages voûtés, lorsque les hommes d'armes manquent pour les remplir? Autant un vieux castel parle à l'imagination, en lui retraçant les dironiques, les souvenirs, les événements qui s'y rattachent, autant une telle construction toute moderne laisse l'esprit froid et désappointé. Ces tours , ces créneaux menaçants , ces murailles massives, semblent une parodie du passé. Qu'o»t-ils vu ? de quels combats, de quelles haines , de cpielles amours , de quelles vengeances ont-ils été témoins ?
A ce manque total d'appréciation des époques et des exigences du temps, on a joint le tort fort grave de choisir, pour le château , un emplacement complètement désavantageux. La côt^ est tellement étroite en cet endroit, qu'entre la façade de l'édifice
et la mer, il se trouve à peine quelques pas de largeur. Il faut donc, pour juger de Fensemble du manoir, prendre une barque et s'éloigner du bord jusqu'à ce que Ton ait trouvé un point de vue favo-. rable. On conviendra que tout le monde n'est pas disposé à faire ainsi une promenade sur Feau, dans le seul but d'apprécier l'effet d'une façade.
Le parc présente un labyrinthe de roches brisées et une variété d'accidents naturels aussi pittoresques qu'extraordinaires. L*art n'a eu qu'à tracer des sentiers et des allées à travers les blocs volcaniques qui y sont accumulés, et à décorer de fleurs le bord des cascades. Dans l'excavation d'un rocher se trouve une grotte profonde, servant de lieu de repos aux promeneurs ; une petite source y gazouille et invite à la rêverie. A l'extrémité orientale du château s'élève un bois de cyprès, que la comtesse appelle son Scutari.
La physionomie générale de cette magnifique résidence est trop grave pour séduire les yeux; on l'admire, mais on ne l'envie pas. L'oipbre gigantesque de VAirPétri, qui s'étend comme un voile sur tout le domaine , contribue encore à en augmenter la sévérité.
La réputation de la côte méridionale daté de l'arrivée du comte Woronzof en Crimée. Avant cette époque , personne ne songeait à l'habiter, excepté quelques spéculateurs qui commençaient à s'y oc-
cuper de vignobles. Le comte, homme de beaucoup dç goût , s'enthousiasma tout d'abord à la vue de cette charmante contrée , et s'empressa d'y acquérir plusieurs propriétés. Son exemple fut bientôt suivi par un grand nombre de seigneurs qui trouvèrent les sites admirables, ravissants, dès que le comte les eut vantés. De nombreuses villas s'élevèrent en l'espace de peu d'années sur toute la longueur du littoral, qui commence à Balaklava et finit à Théodosie. On organisa, pour la facilité des communications , un service de bateaux à vapeur, dont Jalta devint le port. La famille impériale, voulut à son tour avoir son pied-à-terre, et acquit Oréanda, l'un des points les plus beaux de la^côte. Beaucoup d'étrangers, atteints d'une véritable fièvre, réalisèrent leurs capitaux pour venir y cultiver la vigne, industrie que le comte Woronzof encourageait alors de tout son pouvoir. Mais cela fut le revers de la médaille ; la plupart s'y ruinèrent, et aujourd'hui ils expient dans une profonde misère la légèreté qui les fit se jeter à corps perdu dans de folles entreprises.
La côte n'offre qu'une lisière dont la largeur atteint rarement une demi-lieue. C'est sur ce terrain d'éboulement, traversé par de profondes ravines et bordé par une chaîne calcaire qui le défend des vents du nord, que se trouvent les plus beaux domaines.
Parmi eux, je citerai Koutchouk-Lampat, appartenant au général Borosdine; Parthénit, où se voit encore le grand noyer sous lequel le marédial prince de Ligne écrivit à Catherine II ; Kisil-Tasch, dont le propriétaire porte un nom célèbre en France, celui de Poniatowski; Oursouf, appuyé contre TAiou-Dagh qui l'ombrage de ses forêts ; Arteck , domaine du prince André Galitzine ; Aï-Daniel, qui eut pour propriétaire le duc de Richelieu ; Marsanda, Oréanda, domaine impérial; Miskhor, Nikita, Gaspra et Koréis , où la princesse Galitzine , exilée de la cour, vint terminer sa vie.
Toutes ces propriétés, voisines les unes des autres, deviennent, dans la belle saison le rendez-vous d'une nombreuse société fort avide de plaisirs. Alors on ne voit que brillants équipages, cavalcades, fêtes nombreuses , etc. Aloupka est le centre de tons les amusements. Les étrangers de distinction qui se trouvent momentanément à Odessa, sont de droit les hôtes du comte de Woronzof ; mais plus d'un, à son retour, s'est plaint d'avoir payé un peu cher l'hospitalité du gouverneur général. Le château, malgré son apparence grandiose, ne pouvant contenir qu'un petit nombre d'élus, force est à la majorité de se loger à l'auberge des Deux^yprès, peu éloignée d' Aloupka , et dont l'hôte , pour faire sans doute honneur à son noble patron, écorche à plaisir tous ceux qui ont besoin de ses appartements.
En nous rendant à Jalta , éloigné de Miskhor d'une douzaine de wrstes , nous ne négligeâmes pas de visiter les maisons de caflït)agne cpii pouvaient nous offrir quelque intérêt. Gaspra surtout, consacrée par le séjour qu'y lit la baronne de Krudener, avait le droit plus que toute autre , de nous arrêter quelques instants.
Personne n'ignore l'influence qu'exerça Mme de Krudener pendant plusieurs années, sur Tesprit enthousiaste de l'empereur Alexandre. Cette femme, cfui s'est peinte avec un si grand charme dans Fo/érky qui brilla par sa beauté, son esprit et son rôle d'ambassadrice dans les salons aristocratiques de Paris , qui fut tour à tour femme du monde, héroïne de roman , écrivaki remarquable et prophétesse, a laissé assez de souvenirs en France pour que son nom n'y soit jamais oublié. Ceux qui aiment la poésie mystique , liront Valérie , cette oeuvre charmante dont l'apparition fit tant de bruit, malgré les bulletins de la grande armée (car elle parut au temps le plus brillant de l'Empire); ceux qui recherchent la grâce jointe à la beauté et à tous les dons de l'esprit, se rappelleront cette jeune femme qui se fit une place si distinguée dans la société française; enfin, les imaginations enthousiastes, rêvant les sentiments élevés , l'exaltation religieuse unie à la foi la plus vive , ne pourront refuser leur admiration à celle qui ne demanda aux puissants de
la terre que les moyens d'exercer sans entrave la charité, cette vertu évangélique, dont elle se montra toujours un des plus fervents apôtres !
' On peut voir dans les Lettres de Mlle Gochelet avec quelle ardeur Mme de Krudener se livrait à la recherche des infortunes à soulager. Sa bonté ineffable lui avait valu à Saint-Pétersbourg le nom touchant de Mère des pauvres. Toutes les sommes qu'elle obtenait de l'empereur, étaient aussitôt distribuées aux malheureux, et sa fortune avait la même destination. Aussi sa maison était-elle assiégée du matin au soir par une foule de mougiks et de mères de famille, certains de trouver près d'elle la nourriture de l'âme et celle du corps.
Après une existence aussi romanesque que possible , Mme de Krudener vint chercher à Gaspra le repos qu'elle n'avait pu trouver à la cour d'Alexandre. C'est là qu'elle mourut , dans les bras de sa fille, la baronne de Berkhem.