CHAPITRE I
Le Dnieper. — Ékaterinoslaw. — La garde d'honneur du prince Paskiéwitch. — Où mène l'ambition. — Un archimandrite en démence. — Intérieur des maisons juives, le samedi soir.
Dans le courant de mai, 1840, nous quittâmes définitivement les steppes de la mer Noire, pour entreprendre un voyage dont la perspective tenait depuis longtemps mon imagination en éveil. Après bien des hésitations , fondées sur tout ce qu'entraînerait d'inconvénients pour une femme, l'expédition projetée, mon mari s'était enfin rendu à mes
prières, en m'associant à cet aventureux et long voyage dont le but touchait aux plus hautes questions de la géographie et de l'histoire.
Exprimer ma joiQ, quand j'eus la certitude d'aller voir en sa compagnie , Astrakhan, les Kalmouks et la mer Caspienne, est chose impossible. Tous les récits des voyageurs célèbres me revenaient à l'esprit, et je répétais avec un secret orgueil, que moi, ime femme, une Parisienne, j'allais, à mon tour explorer de loitaines contrées , et jouir pendant des mois entiers d'une existence que si peu de personnes sont appelées à connaître ! Quel bonheur que d'échapper au prosaïsme de la vie habituelle , aux obligations sociales , à la routine des mêmes habitudes, pour prendre son vol vers les bords presque inconnus de la mer Caspienne ! Chose bizarre , prouvant bien ma vocation voyageuse ! Tout ce qui aurait épouvanté la plupart des femmes , était précisément ce qui me charmait le plus dans la perspective de ce voyage, et l'énumération que me faisait mon mari des fatigues extrêmes, des privations, voire des dangers que nous aurions à essuyer, n'avait d'autre résultat que d'augmenter mon impatience de partir.
Qu'étaient mes précédents voyages en comparaison de ce que me promettait celui-ci î Jusqu'alors , j'avais couru le monde comme la plupart des touristes, avec la certitude de trouver, après une jour-
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née de fatigue, une chambre d'hôtel, un dtner de table d'hôte^ ou tout au moins une station de poste pour passer la nuit Mais dans Texpédition actuelle , il ne s'agissait rien moins que de coucher sous la tente au milieu * du désert et de partager la vie errante des tribus kalmoukes qui campent dans les steppes du Volga. Il ne s'agissait rien moins que d'aller visiter les Gircassiens dans leurs montagnes , et de saluer, en passant» ce mystérieux pays de Gog et Magog dont parle la cosmographie des Hébreux , que mon imagination, sinon mes yeux, devait apercevoir dans les brumes de la mer Caspienne! Dois-je ajouter que le plus grand bonheur dont me comblait la perspective de ce voyage , était celui de ne Ipas quitter mon mari d'un instant ? Voyager en compagnie de ce que Ton aime, est la félicité suprême; car tout est satisfait : le cœur et l'imagination.
Accompagnés d'un Cosaque et d'un excellent drogman parlant plusieurs langues, nous quittâmes Glarowka dans les premiers jours de mai, par une de ces. journées qui éveillent dans l'esprit un besoin ardent de locomotion. Le commencement du printemps, dans les steppes russes, possède un charme indéfinissable. Au souffle de chaleur, de vie et d'amour qui parcourt l'espace , tout a hâte de naître et de jouir, fin peu de jours le steppe prend l'aspect d'une immense prairie où le thym, la tulipe, l'hyacinthe, l'œillet et une infinité d'autres
fleurs y croissent à la grâce de Dieu , avec des parfums et des couleurs qui ne le cèdent en rien à nos fleurs les mieux cultivées. Des milliers d'alouettes nichent dans les hautes herbes, poursuivant le promeneur de leurs joyeuses chan^^ons. Le mer se ressent également de la fête commune; ses coquillages sont plus beaux, plus nombreux, plus variés. Mais, pour comprendre toute l'influence que le printemps exerce sur la nature animée , il faut voir les troupeaux de moutons ; les génisses , suivies de leurs petits, les juments et leurs poulains, courir, se rouler sur l'herbe, et remplir l'air de leurs bruits joyeux et prolongés. C'est une exubérance de vie dont rien ne peut donner l'idée. Ne dirait-on pas que ces plantes et ces animaux qui s'empressent de se reproduire, pressentent le peu de durée des beaux jours? Ailleurs, l'été n'est souvent qu'une continuation du printemps; les fleurs se renouvellent, la nature conserve longtemps sa puissance vitale, mais il suffit ici de deux ou trois semaines pour métamorphoser la fraîcheur des champs en une immense solitude brûlée par le soleil. Dans ces contrées, il n'y a en réalité que deux saisons, car on passe presque subitement d'un froid rigoureux à une chaleur de Sénégal, sans que le corps ait ^ le temps de s'habituer à ce changement subit de température. Les brises de mer peuvent seules faire supporter de telles chaleurs, qui s'élèvent d'ordinaire
aux mois de juillet et d'août à vingt-sept et vingt huit degrés Réaumur .
Nous remontâmes le Dnieper sur un espace de quatre cents kilomètres avant d'atteindre Bkaterinoslaw , ville toute nouvelle , ne comptant , il y a cinquante ans, qu'une vingtaine de misérables cabanes de pêcheurs , éparpillées sur les bords du fleuve.
Fondée en 1 784 , par la grande Catherine , qui en posa la première pierre en présence de Joseph II , cette ville est bâtie , de même que toutes les villes russes, sur un plan gigantesque, qui en fait une ^l véritable solitude où se perdent ses rares maisons
et sa faible population.
Il faudrait, pour remplir des places aussi grandes, des rues aussi larges, dépeupler tout un gouvernement. Rien, jusqu'à ce jour, ne fait espérer que le temps comblera les vides d'un tel désert , car le nombre des habitants a peu augmenté depuis qua- » rante ans : c'est une ville stationnai re qui ne réali-
sera sans doute jamais ce qu'avait rêvé l'impératrice en lui donnant son nom. Elle possède néanmoins tout ce qui constitue, en Russie, un siège de gouvernement : beaucoup d'églises, de grandes casernes, des bazars . et quelques hôtels particuliers.
Sans l'absurde manie qu'ont les Russes d'étendre à l'infini le cadre de leurs villes, ce serait au résumé un charmant séjour, riche de son beau fleuve,
des collines fertiles qui Tentourent, et surtout de son jardin Potemkin portant le nom de Tun des plus brillants favoris de Catherine IL
En voyant les ruines du palais qui fut érigé comme par un coup de bagoette, il y a soixante ans , Ton croarait vraiment que des sièdes pèsent sur lui , tant il reste peu de chose de ce qui fut un jour le palais de Catherine.
Les Russes ont une telle indifférence pour tout monument dont le mérite est de rappeler une date historique ^ qu'ils s'empressent bien vite de débarrasser le sol d'une chose, selcwi eux, inutile. Malheureusement, le gouvernement, tout despotique qu'il soit , reste impuissant devant Tiastinct destructeur de la population. Il ne faut, pour s'en convaincre, que se trouver en face des anciens tombeaux de la Crimée ; tombeaux si riches en objets d'art, si précieux par leur antiquité , et qui , malgré la prétendue surveillance de la police, disparaîtront bientôt du sol , dévastés par les paysans , voire même par les employés chargés de protéger ces vénérables souvenirs d'une ancienne et brillante civilisation.
S'il faut en juger par les ruines qui sont encore debout, le palais Potemkin a dû être d'une magnificence remarquable. Plusieurs corps de bâtiments avec leurs nombreuses pièces toutes dégradées, ont résisté jusqu'à ce jour à la pioche des démolisseurs. Quant aux détails de l'architecture, tels que chapi-
teaux, portiques, corniches, colonnades, ils sottt du style italien de Tépoque.
Le terrain, tout alentour, est complétem^at recouvert de blocs de pierres , de fûia de oalonneB , de débris de tous genres de l'aspect le plus mélancolique. Gda est destiné à devenir la proie du premier moigik qui aura besoin de pierres et de poutres pour reconstrmre son isbas (maison»)
Gert^, devant cps ruines modernes ^Vesprit ne rêve ni aux luttes acharnées du moyen âge, ni aux assauts soutenus contre quelque troupe de cosaques ou de zaporogues , ni aux attaques d^audaci^x croisés^ ni aux sombres histoires que rap^ pellent les vieux monuments. Miis à défaut de légendes lointaines , le souvenir d'une femme telle que Catherine II ne devrait-il pas suffire pour protéger ce palais contre le vandalisme et Toubli î Elle ne se doutait guère, la fière impératrice, qu'un jour les serfs emporteraient, lambeaux par lambeaux, un édifice que créa l'un de ses favoris, à l'époque la plus radieuse de son règne. Souveraine du plus grand empire du monde, un jour la fantaisie lui vint de quitter les glaces de Saint-Pétersbourg pour visiter la Tauride , ce magnifique joyau nouvellement ajouté à sa couronne impériale; sans tenir compte de la distance et des déserts à parcou-
rir , nie avait raison, car sa seule présence suffit pour changer en une riante contrée, tout ce qui se trouve
entre Pétersbourg et les bords de la mer Noire , et son illusion n'eut point de réveil. Qui ne connaît le fantastique Voyage qu'elle fit alors, et dont le long parcours ne fut qu'une magique décoration de théâtre? palais, troupeaux, nombreux villages, population animée^ paysages d'idylle, tout était à souhait pour le plaisir des yeux au moment de son passage. — Une heure après , acteurs , décorations et comparses avaient disparu , et le désert reprenait sa morne immobilité !
On rencontre encore , le long de la route d'Éka-
terinoslaw à Kherson , de petites pyramides entourées d'une balustrade, indiquant les lieux où s'arrêta la czarine> où elle changea de chevaux.
En maint endroit, gisent les restes des palais qui s'élevèrent sur sa route , véritables châteaux de cartes, qu'un souffle a fait écrouler.
Parmi ces éphémères constructions, le palais d'Ékaterinoslaw était le seul qui fût réellement digne de ce nom. Potemkin ne pouvait choisir un lieu plus charmant pour donner des fêtes à sa royale maîtresse, et lui faire oublier pendant quelques jours les prestiges de l'Ermitage. Situé 5ur une pente douce descendant jusqu'au fleuve, ce charmant édifice se trouvait au centre d'un parc immense, offrant des sites et des perspectives d'une admirable variété : c'est un pèle-méle de bois, de labyrinthes, de roches granitiques, de fourrés , où l'on peut errer
pendant des heures entières sans repasser par le même endroit : partout sont ménagés des sentiers capricieux, des reposoirs rustiques, des horizons imprévus, plongeant le regard dans un continuel enchantement.
En face de ce qui était jadis le palais, surgit, du sein du Dnieper, une petite lie granitique ressemblant à une néréide au milieu des pointes de rochers et des brisants qui l'entourent. Ses seuls habitants consistent dans quelques blancs albatros et un vieux garde forestier dont la cabane se cache parmi les arbres. Ce brave homme peut se vanter de mener là une vie tout aussi primitive que celle des Peaux- Rouges : la chasse et ia pèche lui fournissait ses repas et ses vêtements ; les broussailles, son chauffage; les feuilles sèches, son lit. Une barque, bu plutôt une coquille de noix, se balançant à quelques pas de la rive, lui sert à visiter les recoins de son empire-, qu'il partage fraternellement avec les oiseaux du ciel.
A part quelques pécheurs, aucun marinier ne s'aventure au milieu du dédale de rochers et de tourbillons qui rendent le Dnieper si dangereux dans ces parages. Tout est silencieux, mélancolique et désert.
Outre le parc Potemkin, la ville en possède un autre fort beau, où la musique militaire attire chaque soir de nombreux promeneurs.
Nous eûmes le plaisir, pendant notre séjour à
Ékaterinoslaw, de faire une pittoresque excursion dans les montagnes d'Asie, sans néanmoins Ranger de place. La Russie seule peut offrir de pareilles bonnes fortunes.
Donc, un beau jour, trois cents montagnards du Caucase tombèrent comme une trombe au milieu de la ville, et la mirent sens dessus dessous. Petits, agiles et mosculeux, on ne sait comment ils marchent, tellement leur vie se passe à cheval. C'est bien le cas de dire que le cheval et le cavalier ne font qu'un, et l'on comprend, en les voyant, les centaures de la fable. Leur physionomie offre un mélange d'audace et de rapacité farouche qui ne prévient précisément pas beaucoup en leur faveur : un teint bronzé, des dents d'une blancheur éblouissante, des yeux noirs dont diaque regard est un éclair, achèvent de composer un ensemble qui épouvante plus qu'une grande laideur.
Dès le moment de leur arrivée dans la ville où ils entrèrent comme un torrent , tout fut en révolution. Les marchands, immédiatement victimes de vols nombreux, osaient à peine tenir leurs boutiques ouvertes , et les maris et les pères n'avaient pas assez de vigilance pour préserver leurs filles et leurs femmes des façons par trop cavalières de ces mécréants.
Ils se rendaient à Varsovie pour servir de garde d'honneur à Paskiéwitch, le héros du jour. Ce caprice
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d*un homme gâté par la fortune, peint assez bien les Russes. Pour une simple satisfaction d'amour-^ropre, plusieurs centaines de montagnards avaient dû quitter leurs familles et leur pays, franchir de grandes distances , afin d'aller parader sur la place dtme capitale.
La vue de ces hommes à demi barbares me causa une profonde impression. L'actualité s'effaça un moment de mon esprit, et je crus assister à Tune des invasions de Tamerlan ou de Gengis-Khan , se ruant sur notre vieille Europe avec leurs hordes asiatiques aux cris sauvages, aux costumes étran* ges, aux longues lances, aux chevaux arabes, aux instincts destructeurs, telles qu'elles parurent quand elles soumirent tous les vastes Ëtats de la Russie à leur domination.
Sur un désir du gouverneur, ces montagnards donnèrent aux habitants d'Ékaterinoslaw le spectacle de leurs jeux et de leurs exercices guerriers, ma-^ nœuvres qui surpassent tout ce qu'on peut imaginer en fait de souplesse , d^audace et de frénésie belliqueuse.
- Combien notre civilisation paraît froide, guindée, décolorée, en face de ces physionomies ardentes, de ces costumes pittoresques, de ces galops furieux, de cette fantasia éblouissante, de cette grâce et de cette ardeur qui n'appartiennent qu'aux Orientaux! Ils tirent la carabine au grand galop, et apportent dans
Texercice du djérid une incroyable adresse. Chaque cavalier pare son cheval avec une coquetterie qu'il n'a pas toujours pour lui-même, le couvrant de tapis, de bandes d'étoffes pourpre, de châles de Cachemire, de tout ce que le pillage de telle ou telle caravane a pu lui fournir de précieux; usage qui achève de donner à leurs exercices un éclat des plus pittoresques.
Les manœuvres durèrent plus de deux heures , malgré la chaleur suffocante du jour. Elles se terminèrent par une mêlée générale où la fumée , les cris, l'ardeur des combattants, les déchaînes de mousqueterie et le hennissement des chevaux, avaient bien le droit d'effrayer quelqu'un de plus aguerri que moi. Impossible à la fin de cette étourdissante mêlée, de rien distinguer à travers les nuages de poussière et de fumée que soulevaient autour d'eux de pareils combattants. Je crus un moment que tout resterait sur le champ de bataille, chevaux et cavaliers; mais à Un signal du gouverneur, l'ordre reparut comme par enchantement, et nous vîmes défiler devant nous, d'un air paisible, ces lions du désert, dont Paskiéwitch sera peut-être plus embarrassé qu'il ne pense.
Quoique nous ne fussions qu'au commencement de juin, la chaleur avait déjà atteint une intensité qui en faisait littéralement une calamité publique : les hôpitaux regorgeaient de malades, attaqués la
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plupart de fièvres cérébrales qui les emportaient rapidement; les rues étaient encombrées d'une couche de poussière où Ton enfonçait comme dans de la neige, et le thermomètre, pendant les quinze jours que nous ps^sâmes à Ékaterinoslaw, se maintint invariablement à vingt-huit dégrés Réaumur. Il faut venir en Russie pour connaître la chaleur des tropiques.
Une grave indisposition de mon mari fut la seule clause de cette prolongation de séjour dans une ville que nous ne comptions que traverser. Forcés d'y séjourner, nous acceptâmes l'hospitalité que nous offrit une charmante famille alsacienne établie depuis longtemps dans le pays , et dont le chef , M. Neumann, a fondé, une fabrique de draps qui fonctionne admirablement et lui rapporte de beaux bénéfices.
Sa femme et sa belle-sœur me comblèrent d'attentions, et surtout soignèrent si bien mon cher malade, que je leur en conserverai une éternelle reconnaissance.
Peu de jours avant notre départ, il se passa un événement qui fit grand bruit dans la ville, et qui me paraît assez bizarre pour être raconté.
Des paysans , en revenant d'une foire , firent la rencontre d'un péréclatnoï sans cocher et sans attelage, complètement abandonné sur la voie publique. En le visitant, ils eurent la preuve qu'un crime avait
été commis sur ce point, à la vue des traces de sang dont la voiture était maculée. La police, aussitôt informée, fit immédiatement des perquisitions, et finit par découvrir, à peu de distance de la station de poste, le cadavre d'un courrier étendu dans le fossé, la tête fendue d*un grand coup de sabre.
Aussitôt on s'empara du maître de poste, misérable juif qui , malgré ses protestations, fut envoyé en prison, où il était encore à notre départ. C'est seulement à Taganrok , que nous apprîmes au bout de six semaines environ , les détails de cette aventure tragique.
La police, sur des indications qui rendaient TMstoire encore plus étrange, était parvenue, huit jours après notre départ^ à arrêter l'auteur du crime, qui finit par faire une confession complète.
Propriétaire d'une petite boutique à Kherson , et fort mécontent du rôle qu*il jouait en ce monde, ce misérable était dominé, avant la catastrophe, par une idée fixe , celle de se procurer une grosse somme d'argent pour aller vivre agréablement à Odessa; telle était son ambition. Peu scrupuleux sur les moyens de la satisfaire, il élabora dans son esprit un plan de conduite dont il ne se départît pas un instant, et qui décèle en lui une subtilité d'imagination jointe à une force de volonté dignes d'une meilleure cause.
Son premier soin fut de faire l'abandon de sa bou-
tique à son beau-frère, moyennant quelque argent qui lui pennit d'aller en Crimée. Là, il laissa croître sa barbe, s'afiubla de la chouba (pelisse en peau de mouton), prit toutes les habitudes d'un mougik, et, quand il se crut méconnaissable, se proposa comme jemcMk (cocher) au juif qui tenait la station^ont j'îaî parlé plus haut.
Entré en fonctions, il attendit plus d'un mois avant d'exécuter son projet, roulant une proie digne de son ambition. Vint «ifin un malheureux courrier qui se trouvait porteur d'une somme considérable pour . le gouverneur d'Ékaterinoslaw, et sa mort fut résolue. Cependant l'assassin avoua avoir hésité quelques instants, non par horreur du crime, mais parce qu'il avait reconnu en cet homme un ancien camarade d^enfance. Deux fois il manqua de courage; enfin, honteux de sa faiblesse, il prit le sabre du courrier qui dormait profondément, et lui fendit le crâne d'un seul coup. Après avoir jeté le cadavre dans le fossé, et s'être emparé de la cassette, il continua sa route jusque dans le voisinage d'Ékaterinoslaw, abandonnant , avant d'entrer dans la ville , le péréclatnoï dont il s'adjugea les chevaux, puis il s'empressa de couper sa barbe et de reprendre des allures de petit bourgeois, pour rentrer dans sa ville natale, où sa famille le reçut avec empressement^ dans la persuasion qu'il venait de faire quelque trafic en Crimée.
Pendant tout un mois, il se tint fort tranquille, quoique dévoré du désir de partir pour Odessa. C'est au moment où, plein de sécurité, il allait s'envoler, que la police , qui le surveillait à son insu , mit la main sur lui. Peu endurci dans le crime , il fit les aveux les plus complets et reçut cent coups de knout, avec la perspective d'aller en Sibérie s'il survivait à son affreux supplice.
Le maître de poste , quoique fort innocent de la chose , fut exilé en Sibérie , après avoir vu ses enfants enrôlés comme soldats , et tout ce qu'il possédait devenir la proie des employés de la police. Avec de telles lois pénales , où l'innocent compromis est puni presque aussi rigoureusement que le coupable, la Russie a peu à craindre du côté des malfaiteurs : aussi, malgré son inunense étendue et sa population clair-semée, y voyage-t-on avec plus de sécurité que dans les pays les mieux civilisés. Mais cet état de choses tient pour le moins autant à la situation politique de la population qu'à la sévère administration de la police : dans un pays où le peuple est esclave , le brigandage devient , pour ainsi dire , impossible. Cependant, en Bessarabie, entre 1832 et 1836 , il exista une bande de voleurs très-redoutable , organisée sous les ordres d'un certain Iwan , qui fut longtemps le thème de mille histoires invraisemblables. Ce bandit n'était qu'un serf révolté, et jouait tout simplement dans un coin de la Russie,
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certes sans s'en douter, le rôle d'un brigand d'opéracomique. Il était beau, genoux, sensible, et n'enlevait jamais les joyaux des jeunes et jolies voyageuses; bien plus, tout en faisant la guerre à la société , il passait pour être plein d'humanité envers les malheureux , et plus d'un paysan avait trouvé près de lui aide et protection. Audacieux, adoré de sa troupe , rançonnant sans pitié les seigtieurs , et surtout les juifs, contre lesquels il nourrissait une profonde aversion , il déjoua longtemps toutes leà poursuites de la police. On ne le prit qu'en ld3t), par suite de la perfidie d'une fille qu'il aimait, et qui, nouvelle Dalila, le livra aux rigueurs de la justice. Il mourut sous le knout, et sa bande ne tarda pas à être anéantie.
Pour achever la guérison de mon mari , nous allâmes passer quelques jours dans la propriété d'une aknable compatriote, la baronne de Berwick, qui nous reçut à bras ouverts. Après avoir épuisé toutes les distractions qu'on peut trouver à la campagne, telles que promenades à cheval, en barque et en voiture , elle me proposa une visite à un couvent de moines , situé sur le Dnieper, possédant depuis quelques mois un archimandrite (archevêque) de Moscou, envoyé là comme prisonnier, après avoir été dépouillé de son rang et de ses fonctions épiscopales.
La publicité est chose si inconnue en Russie, que
personne ne savait la cause de ce grave événement : seulement on se disait à Toreille qu'une telle disgrâce était due à des idées trop libérales , à une intelligence trop élevée. La folie, ajoutaît-on, servait de péripétie à cette réclusion qui devait être éternelle.
Je n'ose pas affirmer que le désir d'apercevoir Tarchimandrite sur lequel couraient encore d'autres versions romanesques , fût absolument étranger à notre excursion , car nous étions trop filles d'Eve pour échapper à la loi commune. Quoi qu'il en soit, nous ne voulûmes mettre personne dans notre confidence, pas même M. de Hell, qui dut rester bon gré,/ mal gré, tout seul au logis.
Nous arrivâmes au couvent un peu avant le coucher du soleil , non sans avoir admiré l'aspect mélancolique du vieil édifice, éclairé par les rayons du soir et se reflétant sur les eaux calmes du Dnieper. Ses hauts murs, ses petites fenêtres (la plupart grillées) , ses portes massives et la tour carrée qui lui servait d'entrée principale , lui donnaient bien plus l'apparence d'une prison d'État que d'un séjour de paix et de fraternité.
Avant de franchir le porche de la tour, nous aperçûmes sur un balcon élevé trois moines dans l'atti- ^ tude de la prière et du recueillement, que le hasard semblait nous offrir pour compléter l'harmonie de cette belle soirée.
Vues ainsi à distance , ces silhouettes immobiles
et penchées, jetaient sur le paysage un charme indéfinissable. Nous fûmes presque tentées de nous en tenir à Timpression poétique du moment, sans demander à ïa réalité des émotions d'un ordre bien opposé, tentation, je dois l'avouer humblement, qui dura à peine quelques secondes ^ laquelle ne nous empêcha nullement de sonner et d'entrer, et d'ouvrir de grands yeux, dans Tespcar de découvrir des choses extraordinaires. Le portier, vieux et sale moine porteur d'une figure rubiconde qui n'annonçait en rien Faustérité monacale , nous conduisit à l'église, au réfectoire, dans la salle du conseil, et voulut même nous présenter au supérieur, honneur que nous nous empressâmes de décliner.
Tout notre souci était d'examiner avec soin chaque porte de cellule , à mesure que nous traversions un corridor, espérant toujours qu'un hasard nous conduirait devant celle de l'archimandrite; mais toutes les portes étaient closes, et nul indice ne venait à notre aide. La baronne finit par demander à notre guide si le prisonnier de Moscou habitait encore le couvent. A cette question imprévue, frère Dimitri prit un air fort grave, lança de droite et de gauche un regard tant soit peu effaré, et nous assura en baissant la voix, que cet homme porterait malheur à toute la communauté parce qu'il était possédé de l'esprit malin, accusation qu'il s'empressa de justifier en nous racontant comme quoi le
malheureux prisonnier se roulait par terre en jetant de hauts cris, et passait des journées entières sans prendre la moindre nourriture. Tout cela nous donna la preuve que les bruits de folie qui circulaient sur son compte étaient parfaitement fondés. Séduit par l'appât d'un rouble , le brave homme consentit à nous conduire dans un obscur corridor, au fond duquel une porté entr'ouverte nous fut désignée comnie donnant accès dans la cellule de l'archimandrite. Combien nous nous sentîmes émues en plongeant nos regards dans cette pièce alors vide, qu'éclairait à peine un dernier rayon du couchant! Un sentiment d'effroi , de pitié et de dégoût nous retint clouées sur le seuil, car rien n'aurait pu d'abord nous faire affronter l'odeur infecte qui remplissait la cellule. L'affreux désordre de ce taudis prouvait éloquemment la folie de son hôte. Des immondices couvraient le sol ; des lambeaux d'étoffes brillantes mêlés à des débris de paille et d'aliments, traînaient çà et là ; un grabat recouvert de toutes sortes de nippes, occupait un des coinà de la chambre; mais ce qui nous impressionna le plus vivement, ce fut de constater le mélange de luxe et de misère , d'élégance et de désordre dont toute la pièce offrait le navrant spectacle. Sur une mauvaise table toute branlante, nous remarquâmes de beaux livres à moitié déchirés, un bouquin d'ambre orné de saphirs , et une mître encore enrichie de pierreries ;
puis, à côté de ces richesses, une écuelle vide, du vin répandu , des taches de suif, mille détails ignobles. Le portier, habitué à cette existence dégradée, nous répéta que chaque nuit, Tarchimandrite faisait entendre d'horribles vocifémtîôns. Sa santé, qui déclinait rapidement, avait forcé le supérieur à lui laisser quelque liberté drfis le jour, sauf à l'enfermer la nuit, comme ijwianlwgfl dangereux. Hélas! qu'y a-t-il de plus Angereiîx qu'un être privé de raison? SeulementAs'^msaMe savoir si les conditions dans les^BB^B/npaUiefureux vivait au couvent n'étaient pas une des causes les plus puissantes de sa dégradation morale. Considéré par les moines comme un paria, dès son arrivée au milieu d'eux, il avait trouvé la solitude, le mépris, l'insulte pQur guérir de cruelles blessures, pour endormir les souvenirs qui le torturaient!... La pensée de tout ce qu'il avait soulTert, de tout ce qu'il souffrirait encore dans cette cellule qui prenait à nos yeux un aspect tout à fait sinistre, nous oppressa tellement, que nous nous enfuîmes sans vouloir attendre le portier qui ne savait à auoi attribuer notre panique sou^ûie : le besoin de respirer, de secouer ce caucnemar, uoïis conduisit d'instinct sur le balcon occupé précéd^ment par les trois moines , tandis que frère DiAitri arrivait haletant pour se remettre à notre disposition . Dans des circonstances ordinaires i nous n'aurions pu regarder sans rire
sa grosse figure encapuchonnée, el l'air ébahi avec lequel il suivait tous dos mouvements ; mais impatientes de nous débarrasser de sa personne, nous lui donnâmes une gratification avec l'ordre formel de nous laisser tranquille*.
Un moment après , accoudées sur une large balustrade, nous nous deftaandions si nos récentes impressions n'i uelque fantas-
magorie, et s'i les infortunes
aussi affreuses i mions d'avoir
la révélation. Q le en quelques
minutes : là-l» ■ corridor, un
taudis qui suinte de partout la folie et la rage; ici, toutes les splendeurs d'une belle soirée d'été ! Le Dnieper et les plavniks (lies) oîi le soleil couchant faisait mille trouées lumineuses, étaient empreints d'une telle sérénité , qu'elle Qnit par nous gagner. Une grande lodka descendait le fleuve avec sa voile triangulaire et son équipage assis en rond sur le pont, qui chantait à demi-voix un de ces airs petit" russiens, dont la triste douceur ne peut s'exprimer. Devant ce tableau plein de grAce et d'éclat , nos poi* Irines se dilatèrent ; !e souv^ir de l'archimandrite commença même à s'affaiblir et nos facultés repre* naient leur équilibre, lorstjue la baronne, d'un geste, me montra & l'extrémit? du balcon, une espèce de fantAme qui semblait enraciné à sa place, et dont je voudrais en vain dépeindre la fixité du
regard, la maigreur des traits, l'expression de la bouche entr'ouverte par un sourire trempé de larmes ! Sa robe de moine s'en allait littéralement en lambeaux , et sa barbe rousse couvrait toute la partie inférieure du visage*
Dans le premier moment, une telle apparition me causa presque de l'épouvante. Au regard consterné que me jeta la baronne, je vis qu'elle n'était guère plus rassurée que moi , ce qui acheva de me déconcerter. Pourvu, lui dis-je tout bas, qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous faire faire le siaut périlleux! et d'un geste, je lui montrai- les blocs de rochers servant de base au monastère. Comprit-il notre secret effroi î Je serais tentée de le croire, car il vint lentement à nous, les bras ballants , tout en jetant sur sa misérable défroque un regard désespéré.
Cependant, à notre vive surprise, il engagea en homme du monde avec la baronne, une" conversation qui me permit de supposer, à ses gestes nobles et expressifs, à l'ardeur de ses paroles, à l'édair d'intelligence qui anima tout à coup son pâle visage, qu'en dfet, la cause de sa disgrâce devait être dans des facultés intellectuelles trop développées. Quel triste pays que celui où les dons les plus précieux de la nature sont presque considérés comme un crime , et peuvent devenir pour celui qui les possède une cause de ruine, de désespoir et de folie !
Après avoir parlé politique comme \m fou seul
peut en parler en Russie , Tarchimandrite s'éleva à un véritable lyrisme en passant en revue les poètes contemporains, qui semblaient lui être tout à fait familiers. Cette conversation se faisant en russe, je ne pouvais la suivre qu'imparfaitement, mais la baronne m'assura plus tard, que tout ce qu'il avait dit était plein de cœur, d'esprit et même de raison.
Désireux de prouver à Mme de Berwick que la langue russe ne le cédait à aucune autre en fait de poésie, il déclama la Fontaine des larmes de Pouschkine, comme jamais, peut-être, ces beaux vers n'avaient été dits. Le bras étendu en avant, le regard inspiré, il semblait évoquer dans un langage passionné, les génies invisibles des airs et des eaux.
Ce moment fut vraiment sublime ! Martyr de l'intelligence, il protestait par cet élan de poésie, contre la barbarie de ceux qui avaient détruit en lui le sens moral. Sa physionomie en était comme illuminée.
Quant à nous, suspendues à ses paroles, nous ne songions guère alors que cet homme, revêtu d'un tel prestige , était un pauvre fou échappé pour un moment à son gardien. Mais la voix grondeuse d'un moine vint nous rendre à la réalité, et arracher le malheureux à l'extase du moment. Ses yeux redevinrent hagards, sa taille s'affaissa; il porta la main à sa poitrine comme s'il ressentait une. vive douleur, et quitta le balcon en poussant un:lp.ng sanglot.
Que d'existences qui pourraient être fécondes, sont ainsi dévastées par la souffrance, et ne laissent après elles qu'un triste et fugitif souvenir !
De retour à Ékaterinoslaw, qui se trouvait pour l'instant notre quartier général", nous jouîmes encore pendant quelques jours des plaisirs de la vie civilisée, auxquels nous allions devenir comme étrangers. Au résumé , cette ville est fort agréable et j'en conserve un excellent souvenir. Tout y respire le bien-être; je remarquai même que les juifs n'y offrent plus l'aspect ignoble des juifs de Kherson et d'Odessa.
Leurs femmes s'y distinguent par les riches fourrures et les belles pierreries dont leur coiffure est ornée. Quelques-unes sont fort belles et portent avec autant de grâce que de dignité la tunique polonaise bordée d'hermine dont elles' se parent les jours de fêtes.
Dans toute la Russie, les Israélites observent avec une grande exactitude les pratiques extérieures de leur religion. En communication plus directe avec leurs frères d'Orient, plus avilis, plus méprisés peut-être que partout ailleurs, ils n'en sont que mieux disposés à conserver intactes les cérémonies et exigences de leur culte, seul moyen de se relever à leurs propres yeux de la dégradation à laquelle ils se trouvent condamnés.
Toute ville où domine la population Israélite,
présente un très-curieux spectacle le vendredi soir. Chaque maison , riche ou pauvre, étincelle de lumières depuis le coucher du soleil jusqu'à minuit; et quiconque s'approche de la croisée entr'ouvérte d'une demeure juive, aperçoit un spectacle qui semble emprunté à quelque chapitre de la Genèse. Ce qui attire tout d'abord le regard, est une espèce d'autel occupant le fond de la pièce, sur lequel s'élèvent par gradins, les pains azymes , entremêlés d'un grand nombre de bougies formant des pyramides de lumières. Toute la famille et les serviteurs entourent cet autel, en murmurant d'une voix sourde et monotone quelques versets du Talmud : les femmes, revêtues de leurs beaux costumes orientaux, ont la tête comme] entourée de flammes , tant la lumière scintille sur leurs riches bijoux. Les hommes, au contraire , avec leurs longues robes de lustrine noire, semblent porter le deuil qui convient à un peuple condamné à errer éternellement dans le monde.