CHAPITRE II
Un intendant de village. — Colonies allemandes.
ÀTenture de nuit
En quittant Ëkaterinoslaw, nous nous dirigeâmes du côté des femeuses cataractes du Dnieper, qu'on essaye en vain de rendre navigables depuis plus d'un siècle., et dans le voisinage desquelles sont établies plusieurs colonies allemandes.
Mon mari ayant découvert l'année précédaate une riche mine de fer dans ces localités , nous dûmes nou^ y arrêter quelque temps pour faire de nouvelles recherches et surtout pour répondre aux politesses du propriétaire de la mine , qui depuis longtemps témoignait le désir de nous recevoir chez lui.
La maison de M. Marcus, située à quelques, verstes des cataractes , dans une position délicieuse ,
nous offrit tout ce que la vie de campagne peut avoir de plus agréable. Pendant une quinzaine de jours nous jouîmes des plaisirs de la pêche, du bal et de la musique , tout comme si nous eussions été chez quelque gentihomme allemand ou anglais.
J'ai déjà parlé si souvent du Dnieper, que j'ose k peine y revenir; cependant, ce ne sont plus ici les perspectives maritimes de Kherson, ni les plavnicks de Doutchina, ni Tallure joyeuse et hardie d'Ékatérinoslaw. Près des cataractes, le fleuve a toute la profondeur et toute la tranquillité d'un beau lac ; pas une ride , pas une vague n'en altère le sombre azur. Son lit est encaissé par des rochers de granit dont les blocs gigantesques semblent avoir été entassés au hasfard par la main des géants. Tout est grandiose, solennel dans le spectacle de cette nature primitive. Rien n'y rappelle la fuite et les ravages du temps. Point d'arbres qui s'effeuillent sur la rive, point de gazon qui se flétrisse, point de terrain rongé par la vague : c'^st l'image d'une éternelle immobilité.
Aussi, le Dnieper atteint-il, dans ces parages, des profondeurs que la sonde n'a jamais pu mesurer, ce qui autorise les pêdieurs à supposer et même à soutenir qu'il renferme dans ses abîmes de véritables monstres marins. Chacun d'eux a vu le silure, requin d'eau douce dont les mâchoires ne s'effrayent pas d'engloutir un homme ou un cheval ,
et à ce sujet, mille histoires vous sont racontées, et vous transportent sur les bords du Nil ou du Gange , dans la patrie fortunée des rapaces alligators. Parmi ces aventures, il en est une qui ne remonte qu'à une date fort récente , ayant eu de nombreux témoins, celle d'une jeune fille, lavant son linge au bord de l'eau, qui fut entraînée par un silure au fond du Dnieper, et dont le cadavre n'a jeûnais reparu à la surface.
A quelque distance de la maison de M. Marcus (le propriétaire de la mine), on distingue de Tautre côté du fleuve , un village allemand composé de jolies fa^briqqes rouges à contrevents verts : la forêt qui Tenvironne et le voisinage d'une lie avec ses falaises brillant au soleil , ont une physionomie si douce , si attrayante , qu'on se surprend , en contemplant ce délicieux tableau, à rêver de ce bonheur calme , limpide , dont nous avons tous l'instinct au fond du cœur. Plus loin, à l'horizon, le regard découvre les aiguilles , les masses de granits brisés et les flocons d'écume des cataractes. Çà et là quelques rochers à fleur d'eau, parmi lesquels l'un d'eux, surnommé le Brigand , est l'effroi des mariniers , servent de retraite à une infinité d'oiseaux aquatiques, dont les cris bruyants .accompagnent longtemps le voyageur que le bac emporte d'une rive à l'autre. Toute cette scène est gaie, pastorale comme un tableau de Greuze; mais en revanche les collines
pelées qui suivent les onduIati(ms de la rive gauche du fleuTe, ne présentent que tristesse et aridité.
Notre première halte, en quittant les cataractes, eut lieâ chez un intendant de village en qui nous recœnânies avee surprise un Français doué de Faccent le plus parisien que j'aie jamais entendu. Marié à une Petite-Russieni^e, il exerce depuis deux ans les fonctions de prikatchik (intendant) dans un des villages du général Markof. Il mit toute sa maison à notre disposition , avec un empressement qui nous fit comprendre son plaisir à recevoir des compatriotes. D'excellent miel, de la crème et des pastèques nous furent servis à profusion , mais malgré nos instances » nous ne pûmes le décider à partager cette collation , et cela nous fit une impression pénible. L'air de l'esclavage est-il donc si contagieux qu'on ne puisse le respirer sans perdre de sa dignité personnelle? Cet homme, né dan^ un pays ouïes préjugés de caste sont presque effacés, se dégradait volontairement à ne» yeux, en se jugeant indigne de s'asseoir à nos côtés , tout comme s'il fût né serf et qu'il eût été habitué dès son enfance à la servitude.
Il nous raconta succinctement sa vie, triste tissu de déceptions et de misère , son ardeur et sa mauvaise tête d'enfant de Paris , ses eSorts et ses espé-* rances ; toutes choses qui sont venues se flétrir dans une atmosphère de dégoûts et d'humiliations , bien
capables de détruire en lui jusqu'à' l'amour de la patrie. Aussi, est-il, par suite de ses rapports autant avec les mà!tres qu'avec les serfs» aussi dur, aussi cruel, aussi égoïste que le Russe le plifô renforcé, ce dont il ccmyint lui-même avec une cynisme qui me révoha. Tout le village est cimstorné des punitions qu'il inflige diaque jour pour les fautes les plus légères; nous en eûmes une preuve bien saisis- . santé peu de temps après notre arrivée. Pendant qu'il causait avec nous, on vint l'avertir que^sdon ses (wrdres , deux femmes et trois hommes venaient d'être conduits sur le lieu de l'exécution , pour recevoir tant de coups de knout. Eh bien! malgré l'horreur que nous causa l'appréhension d'un tel
supplice , malgré nos prières , il ordonna qu'on distribuât à diacun^ cinquante coups de bâton » et le double, s'ils faisaient les récalcitrants. Ce malheureux se venge ainà sur les moi^^ks de ce que l'aristocratie russe lui a fait souffrir, et c'est une triste revanche : dans son intérêt même, il ne devrait pas exaspérer les paysans qui rêvent de temps à autre de terribles représailles. Plusieurs fois déjà on a tenté de l'assassiner, et quoique les coupables aient payé cher leur témérité, il pourra bien un jour être victime d'une haine plus habile ou plus heureuse. Dans la semaine qui précédait notre arrivée , eut lieu, à ce que nous raconta sa f^ipme, une tentative plus audacieuse que les autres, de la part
d'un paysan qui, dès le principe, s'était déclaré son ennemi.
Après une longue tournée dans les champs, l'intendant alla s*asseoir au fond d'un ravin ombragé de quelques arbres. Vaincu par la fatigue et la chaleur, il finit par s'endormir, mais non . sans avoir placé ses deux pistolets à côté de lui. Une crainte instinctive dominait son sommeil , et lui permettait d'entendre le moindre bruit qui pouvait se faire aux alentours. Le corps dormait, l'âme veillait. Tout à coup, un son suspect frappe ses oreilles : il ouvre les yeux et voit un mougik se baisser lentement pour ramasser un de ses pistolets. Le regard du . paysan trahissait tant de férocité, et ses mouvements avaient un calme si étrange, qu'on ne pouj vait douter de son intention. L'intendant, avec un sang^froid admirable, se lève à demi sur son coude et lui demande, tout en bâillant, ce qu'il compte faire de ce pistolet : le mougik, lâche comme un assassin, prend aussitôt l'air de niaiserie et de fausseté particulier au serf russe, et répond qu'il était bien aise de voir comment un pistolet était fait. Ce disant, il présente l'arme à son maître, sans paraître le moins du monde déconcerté. Ce malheureux faillit mourir sous Je knout , et la PetiterRussienne ajouta à ce propos , avec une naïveté tout à fait russe, qu'il aurait bien mieux fait de mourir tout de suite.
Nous eûmes encore dans ce village, Tocca^idn de remarquer combien ces gens-là ont peu de compassion les uns pour les autres. Ils regardent battre un de leurs camarades sans manifester la moindre émotion, et saiis qu'une punition aussi dégradante leur fasse faire le moindre retour sur leur condition : on dirait que l'humanité n'a plus aucun droit sur leur cœur, tellement la servitude a détruit en eux toute puissance de sentir et toute dignité personnelle, *
Nous quittâmes cette station sur les six heures du soir, ayant encore une vingtaine de verstes à faire pour arriver au premier village des colonies allemandes de la Molochnia , où nous comptions passer la nuit. Grâce aux mauvais chevaux et au cocher stupide que nous avaient donnés notre compatriote, nous avions à peine franchi un quart du trajet, que déjà nous étions complètement enveloppés par l'obscurité.
Le cocher, tout meurtri par la brutalité de sou maître, qui lui avait distribué en notre présence une demi-douzaine de soufflets , changeait à chaque instant de chemin, selon son caprice, sans's'inquiéter des nouvelles corrections du même genre qu'Antoine faisait pleuvoir sur sa tête en manière d'admonition. IJ nous fit perdre ainsi un temps infini et dépensa en outre en pure perte toute la force de ses chevaux.
On pe peut rien imaginer de plus ennuyeux et de plus monc^one que de voy^er dans les steppes, dont l'uniformité devient véritablement décourageante pendant la nuit, alors que Ton court à c^que instant le risque de tcmmer \^ dos au but de son voyage : c'est l'immensité de la mer , et une boussole rendrait souvent de véritables services. Cependant, Finstinçt des paysans leur feit parfaitement trouver leur chemin à travers les innombrables sentia:^ qui se croisent en tous sens. La nuit la plus obscure , le chasse-neige le plus violent, rien ne les empêche d'arrivé droit au but, sans avoir dévié un instant de leur route.
Notre cocher faisait malheuraisement ^ception à la règle commune, ou plutôt il entrait plus de mauvais vouloir que de maladresse dans l'embarras où il paraiswt se trouver. Quoi qu'il en soit, notre perplexité augmenta considérablement quand nous vîmes que les chevaux ne voulaient plus avancer. La nuit était fort sombre, aucune lumière , aucun bruit ne nous annonçaient le voisinage d'un lieu bar bité ; à chaque nouvelle question que nous adressions au cocher, nous ne pouvions obtenir que cette réponse laconique : nesndi (je ne sais pas) ; et quand un Russe a répondu qu'il ne sait pas , aucune puissance humaine ne peut lui faire dire qu'il saity pas même les coups de bâton. Nous en eûmes la preuve ce soir-là. Le cosaque , fatigué de questionner en
vain le malencontreux cocher, commença à lui caresser les épaules d'un lofig fouet qu'il portait par précaution à sa ceinture, correction qui n'eut aucun résultât. Il ne nous restait plus qu'un parti à prendre, si nous ne voulions passer la nuit à la belle étoile. Le cosaque détela l'un des chevaux et s'en alla faire une reconnaissance aux alentours, dans l'espoir de déc<mvrîr quelque indice qui nous permît de continuer notre route. Après une absence qui nous parût fort longue, il reparut en nous annonçant le voisinage d'un villiage allemand , nous assurant qu'une heure de marche nous suffirait pour l'atteindre. Mais il fallait pour cela que les chevaux se remissent en marche, et la force leur manquait totalement.
Le cosaque nous fira encore d'embarras, en s'avisant d'atteler à la voiture un pauvre petit poulain qui avait suivi sa mère sans se douter qu'il commencerait dès ce soir-là son rude apprentissage. Ce renfort, tout faible qu'il était, nous permit d'avancer, quoique bien lentement; mais enfin, des aboiements vinrent rendre dti courage à nos bêtes qui se mirent à trotter pour là première fois de la soirée.
Une forêt de beaux arbres et' des lumières éloignées noiis annoncèrent décidément le village. Ce -n'étaient plus ces kcttes sortant du sol aride comme de vrais champignons, sans un seul arbrisseau pour
36 VOYAGE DANS LES STEPPfîS
les égayer. Nous entrions dans les colonies allemandes, fraîches oasis de ce grand désert qui s'étend jusqu'à la mer d'Azof. Les émanations des arbres fruitiers en fleurs , jointes à la vue des gracieuses maisonnettes rouges que nous distinguions à trar vers le feuillage , nous transportèrent bientôt loin des steppes russes.
La joie que cause à tout voyageur perdu au milieu des sables africains, l'apparition d'un bois de palmiers , ne peut être plus vive que la nôtre lorsque nous entrâmes dans ce joli village, portant le nom de Rosenthal (vallée des roses), qui témoigne de l'imagination poétique des Allemands.
De grands jardins nous forcèrent à faire un long détour pendant lequel les lumières que nous avions vu briller, s'éteignaient l'une après l'autre , à notre grande mortification. Gomment découvrir au milieu de ces habitations enfouies sous les arbres, celle du schulz (maire), auquel nous devions demander l'hospitalité? La chose était difficile, et nous passâmes une bonne demi-heure en vaines recherches. Quelque loustic du pays finit par nous indiquer une maison située au fond d'un jardin dont la porte était ouverte. Bien vite nous plantons là notre piètre équipage, et courons à cette heureuse demeure, avec l'espoir d'y trouver un bon souper et un bon lit, comme dit la chanson ; mais arrivés en face de la maison, nous n'eûmes qu'à lui jeter un
coup d'œil, pour comprendre qu'elle était abandonnée ; les fenêtres ouvertes, les portes sans serrure, les volets brisés ne pouvant nous laisser aucun doute. Décidément, il fallait aller souper ailleurs.
Pendant ce temps, le cosaque réveillait tout le voisinage en frappant sur une porte voisine, si bien qu'un brave colon mit le nez à la croisée , demanda des explications et nous offrit de nous conduire à la véritable maison du schulz.
Un moment après, nous le vîmes traverser son jardin, glissant comme un fantôme à travers le feuillage, et cette apparition , jointe à l'étrange deineure délaissée que nous avions en face de nous, acheva de donner à ce qui nous entourait un aspect tout à fait fantastique; aussi eus-je grand'peine à ne voir dans l'ombfe blanche qui glissait mystérieusement sur la pelouse, qu'un bon gros Allemand en caleçon et en bonnet de coton.
Le lendemain matin, la femme du maire fit porter sous une charmille un déjeuner composé d'excellent moka, de gâteaux tels que les ménagères allemandes en ont seules le secret , et d'une crème épaisse et parfumée qui me rappela les montagnes de la Suisse.
Quelques articles touchant les colonies allemandes, insérés par mon mari dans le journal d'Odessa, furent en grande partie la cause dé l'accueil cordial de
ces braves gens, déjà si portés par leur caractère à recevoir l'étranger avec rhos{)italité pleine de bonhomie qu'on ne retrouve plus qu'en Allemagne.
La contrée qu'occupent ces colonies n'a plus aucune ressemblance avec les steppes russes, quoique la configuration du sol y soit la même. Les villages, très-rapprochés les uns des autres, sont tous construits sur le même plan et abrités, pour la plupart, dans des ravins. Les maisons , bâties en bois ou en briques rouges et bleues , avec le toit fortement en saillie, n'ont qu'un rez-de-chaussée élevé : entourées de jardins, elles font au milieu de la verdure des arbres un effet délicieux, grâce à leurs murs peints de diverses couleurs , à leurs cheminées en bois sculpté ainsi qu'à leurs belles toitures en paille qu'on peut comparer aux fines nattes d'Egypte. L'identité des constructions se remarque partout et dans les plus minces détails; quelques maisons seules se distinguant par un peu plus de peinture ou de sculpture, et une balustrade plus élégante devant le jardin.
L'aspect des champs de labour annonce d'excellents cultivateurs, sadiant apprécier tout ce qu'un terrain vierge offre de ressources à celui qui veut l'exploiter. Un magnifique bétail couvre leurs prairies ; des bergeries et des puits placés de distance en distance animent le paysage et rompent la fatigante monotonie de la plaine : tout accuse , dans
ces riantes colonies , les avantages d'une vie laborieuse et la prospérité des colons. Mais il faut voir l'intérieur des maisons pour apprécier les habitude» d'ordre et de travail qui servent de base aux jouissances de la vie de famille. Non-seulanent cet intérieur est amplement pourvu de tout ce qui est nécessaire à la vie , mais il renferme encore presque toujours un confortable assez rare chez les nobles russes. On pourrait même accuser les colons d'un peu de sensualité à la vue de leurs lita chargés de coussins et d'édredons qui s'élèvent jusqu'au plafond. Un beau poêle en faïence, une armoire vitrée contenant des plats, des tasses, et souv^at de l'argenterie; des meubles frottés avec soin, des rideaux aux croisées et partout des fleurs; voilà ce qu'on est sûr de trouver dans toutes les habitations.
Partout ces braves gens nous reçurent avec les plus grands témoignages de considération. A peine arrivions-nous dans un village, la plus belle maison du lieu nous était immédiatement offerte, et toutes les ménagères se mettaient à l'œuvre pour nous bourrer de gâteaux, de café, de crème, de friandises les plus raffinées; puis, quand nous voulions partir, leurs meilleurs chevaux nous conduisaient rapidement à un autre village , où nous attendait la même hospitalité.
A Orlof, nous passâmes deux jours chez un colon fort riche et le plus philanthrope de toutes les colo-
nies allemands. Établi depuis une quarantaine d'années dans le pays, M. Cornies débuta sans argent , n'ayant, comme les autres, qu'un coin de terre aride et quelques instruments aratoires. Au bout de quelques années chacun enviait déjà sa fortune, mais tous rendaient justice à sa sollicitude pour quiconque avait été moins heureux que lui. Doué d'une activité pleine d'intelligence, dévoué à la cause du progrès, il s'est ensuite constitué le chef de la civilisation des Tatars-Nogaïs, et, comme nous le verrons plus tard, il poursuit aujourd'hui avec le plus grand succès l'œuvre si habilement commencée par un de nos compatriotes, le comte Maison. M. Cornies est actuellement membre correspondant de l'Académie de Saint-Pétersbourg , et l'on cite de lui plusieurs mémoires remplis de recherches savantes et remarquables par la portée de leurs idées; aussi jouit-il d'une grande réputation, non-seulement parmi ses compatriotes, mais encore dans toute la Russie méridionale. Ses troupeaux, ses pépinières, ses laines intéressent tous les industriels, qui ont pour la plupart, adopté les procédés dont il se sert pour le perfectionnement de la culture et l'élève des troupeaux.
Quoique M. Cornies possède plus d'un million, sa manière de vivre n'en est pas moins conforme au rigorisme et à la simplicité des mennonites, dont il fait partie. Les mœurs de ces sectaires sont d'une
rigidité qui exclut de la vie de famille tout ce qu'elle offre ordinairement de charme et d'abandon. La femme et les filles d'un mennonite, quelle que soit leur fortune, sont les seules servantes de la maison, et nous vîmes Mme Gornies et sa fille nous servir humblement à table, tout comme si elles n'eussent eu aucun droit d'y prendre place avec le chef de la famille. Malgré cette inégalité apparente entre les deux sexes, les mennonites font d'excellents ménages. Du reste, pour bien juger tout ce qui touche aux peuples étrangers, il faut voir les choses ' avec les yeux que donnent à chacun l'éducation qu'il reçoit, et les mœurs au milieu desquelles il vit.
La mise des femmes est simple et modeste conime leur existence. Elle consiste en une robe de cotonnade bleue, dont le corsage ne descend qu'au bas du sein : un tablier de la même étoffe et une collerette blanche à ourlet plat complètent ce costume, que toutes portent invariablement. Leur coiffure, de même que celle des alsaciennes, est un petit bonnet noir sans garniture, posé sur des cheveux relevés à la chinoise et s'attachant sous le menton. Autant il va bien aux jeunes et frais visages , autant il enlaidit encore la laideur des vieilles femmes. Quant aux hommes, leur habillement est le même que celui des paysans d'Allemagne, à quelques légères modifications près.
Un plat de viande et deux plats de légumes com-
posent tout le dîner d'un mennonite; chaque convive a devant soi un grand verre de lait qui remplace le vin , l'usage de cette dernière boisson étant complètement proscrit de leurs habitudes.
Les colonies de ces sectaires n'ont point de prêtres attitrés , les membres les plus âgés et les plus considérés de la communauté étant seuls chargés de remplir les fonctions de ministre, qui sont décernées par élection. Ce sont eux qui tous les dimanches lisent la Bible, font le sermon et entonnent les cantiques qu'ils chantent en chœur ave'c leurs coreligionnaires.
Les mennonites sont généralement instruits, mais l'instruction, comme la richesse, ne porte aucune atteinte à la simplicité patriarcale de leurs mœurs. Nous eûmes l'occasion de voir un jeune homme d'une des plus riches familles de cette colonie, à son retour d'un long voyage : il avait visité la France , la Suisse et l'Allemagne , et cependant , ce fut avec le plus vif empressement qu'il revint partager les travaux d'agriculture de son père et de ses frères.