PREFACE
L'auteur de l'ouvrqge que je présente au public est le comte Jean Potocki (i), issu dune des plus anciennes familles de la Pologne, et célèbre par des illustrations de tout genre.
Né avec peu de goût pour la carrière indiquée par la devise de ses ancêtres, scutum opponebant scutis , le comte Jean s'était voué depuis sa jeunesse à des occupation^ plus paisibles. Doué de beaucoup d'esprit naturel, il eut le bonheur de recevoir une excellente éducation , qui lui fît choisir la carrière des lettres et des arts; ce furent les études historiques qui devinrent bientôt son occupation favorite. Comme Polonais, la recherche de l'origine des peuples de la famille slave devait l'intéresser principalement; mais comme il est difficile d'examiner à fond l'origine d'une famille de la grande race des peu-
Ci) Décédé le i% décembre i8-i6, à Oladowka ; âgé de 55 ans.
pies japhétiqueSjOu iiido- germaniques, sans CTtibrasser en même temps celle de toutes les autres branches de cette souche, il fut bientôt entraîné dans des recherches ethnographiques çt historiques plus générales.
Ayant lu avec fruit les auteurs classiques ,
et ceux du moyen-âge, le comte Potocki se pénétra de cette vérité , que pour les comprendre complètement il fallait connaître les lieux oii se sont passés les événemens qu'ils décrivent. Sa fortune le mit en état de parcourir presque tous les pays qui bordent la mer méditerranée. En 1778 et 1779, il visita TltaKe, la Sicile, l'Espagne, Maroc et Tunis. Dans Tété de 1 789, il quitta 1^ Pologne et alla s'embarquçr à Kherson pour Constantinople. Il partit de cette ville à la fin de juin de Tannée suivante , examina plusieurs îles de l'Archipel, et débarqua en Egypte ; il vit le Caire et les pyramides de Ghizeh.
Né en Pologne , le comte Potocki devait , dans sa. jeunesse, être sectateur de cette liberté, qui est toujours en péril quand on en parle trop. C'était un sentiment honorable chez lui , comme il est chez tous ceux qui ne cherchent
pas dans des déclamations libérales un moyen de parvenir* Un voyage qu'il fit en Hollande , en 1787, pendant la. révolution contre le stadhouder , et le spectacle des fureurs populaires paraît avoir singulièrement diminué son enthousiasme pour la liberté des peuples et le bonheur qu'elle verse sur le genre humain.
C'est ce que l'on reconnaît à la lecture de la relation de ce voyage. Revenu en Pologne en 1789, le comte Potocki ne manqua pas de prendre la défense des véritables intérêts de sa patrie. Ayant eu à Varsovie avec les Etats une forte disputç sur la liberté de la presse, il établit chez lui une imprimerie libre {wolny drvkarrdà) , dont il se servit pour publier plusieurs de ses ouvrages.
Après le partage définitif de la Pologne, le comte J. Potocki devint sujet russe , et entra au service de cette puissance, avide de s'attacher les personnages les plus marquans du pays qu'elle s'était approprié. A l'époque de l'ambassade que l'empereur Alexandre envoya en i8o5 en Chine, le comte J. Potocki fut nommé chef du corps de savans qui accompagna cette légation. Ce fut alors que j'eus
l'honneur de faire sa connaissance particur lière, et le plaisir de voyager avec lui depuis Kazan jusqu'à Kiakhta sur la frontière de l'empire de la Chine. Il aurait été impossible de faire un choix plus heureux pour remplir un emploi aussi éminent; les vastes connaissances du comte et son zèle pour, le progrès des sciences l'en rendaient digne. Malheureusement des circonstances assez connues firent échouer l'ambassade du comte Golo^^kin , et au lieu de pénétrer dans la capitale du cér leste empire, elle fut renvoyée avec dédain du camp du vice-roi de Mongolie. Cet événement était d'autant plus imprévu que tout paraissait présager un succès heureux à une expédition si importante.
Quelques années auparavant j'avais vu le comte Potocki à Berlin. Comme il savait que je m'occupais de l'étude du chinois et d'autres langues de l'Asie, pour me guider dans mes études historiques , il contribua beaucoup à me faire appeler à Saint-Pétersbourg, en i8o4. Depuis, il m'a toujours honoré de son amitié et de sa bienveillante protection. Je lui dois principalement la direction que j'ai donnée à mes tra-
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vaux , et ridée de les poursuivre à Paris , ville qu'il regardait avec raison comme celle que doit habiter dç préférence l'homme que ses occupation^ obligent à consulten de riches bir bliothèques et des collections de tout genre^ C'est donc autant par reconnaissance que par le désir de faire connaître aux savans im ouvrage intéressant , que je me suis chargé de publier le Voyage dans les steps d* Astrakhan et du Caucase et \ Histoire primitive, des peur pies de la Russie, du comte J. Potocki. Il a eur trepris le premier afin d'examiner sur les lieux mêmes les récits d'Hé^'odote et d'autres auteurs anciens, relatifs à la Scythieetà ses h^biïans; c'était sûrement la meilleure manière de les commenter. Le comte Potocki a fait tQut ce qu'il était possible d'effectuer à l'époque où il a parcouru les steps. So}> Histoire primitive des peuples de la Russie est le résultat de ce voyage. Cet ouvrage était devenu extrêmement rare , puisqu'on, rCen avait tiré que cent exemplairçs; il ny en eut que la moitié de distribuée, parce que l'auteur fut vivement affecté d'une critique grossière et injuste de son livre , que le célèbre Schlœzer avait însé-
rée dans le journal littéraire de Gœttîngue. Si le comte avait aimé les querelles littéraires, il aurait eu beau jeu pour porter des bottes à son antagoniste hargneux , en révélant plusieurs bévues de la critique de celui-ci , bévues qui marquent une ignorance bien extraordinaire de la part d'un historien aussi fameux que Schlœzer. Concevra-tron , par exemple, que ce dernier ait assez mal compri3 la phrase suivante :« Selon le périple anonyme publié par »Vossius, dans la langue nlanique-taurique , T^Ardauda voulait dire les sept dieux ( i ) ,»pour croire que Fauteur parlait d'un périple anonyme publié par Vossius , et écrit dans la langue alanique-taurique ? Ou est-il imaginable qu'un Schloezer pût ignorer l'existence du traité de Giorgio Interiano, intitulé Délia vita de Zychi'i qui se trouve dans le second volume des Na^gationi et Viaggi de Ramusio ? C'est cependant la vérité, car il demande naïvement dans sa critique (2) : « Qui peut être l'ancien » voyageur italien 6reor^e Interiano?» Schlœ-
(i) Voyez vol. I, puge 241.
(2) Goôttiagische gelehrte Anzeigen, x8o3, vol. x,paç.59i.
zep relève en effet quelques erreurs dans l'ouvrage du comte Potocki , erreurs que j'ai essayé de corriger dans mes notes; mais il a montré en même temps un manque total de connaissances ethnographiques, en ne s'aperce-, vaut pas du défaut principal de Y Histoire primitive , qui consiste en ce que l'auteur a supposé l'existence de peuples d'origine turque et mongole (ou, comme il les nomme, Tatares ) , en Europe du temps d'Hérodote, de Strabon et de P tolémée , tandis qu'il est certain que les tribus de ces deux familles ne se sont montrées en deçà de l'Oural que dans le sixième siècle de notre ère, quand la plupart des nations finoises et hunniques avaient déjà quitté la Scythie d'Europe, pour se porter plus à l'occident, oii elles s'affaiblirent et se perdirent bientôt, en se fondant avec les anciens habitans des pays où elles n'avaient été prépondérantes que peu 3e temps. Le lecteur verra que j'ai rectifié cette opinion erronée du comte Potocki , tant par mes notes que par mon Introduction au septième chapitre de son livre.
Le Voyage dans les steps d'Astrakhan et dit Caucase paraît ici pour la première
ibis , d'après une copie prise sur le manuscrit original de l'auteur , qui existe dans la bibliothèque de la Société philosophique de Phila^ dçlphie. J'y ai inséré des morceaux extraits d'un autre manuscrit que le comte Potocki m'avait prêté à Sgûnt-Pétersbourg. Ayant visité les mêmes pays , j'ai été en état de compléter, par plusieurs notes assez étendues, les détails contenus dans le texte.
J'ai aussi fait réimprimer à la suite de \His^ toire primitive le Mémoire sur le pétiple du Pont'Euxiriy du même auteur. Cet ouvrage, qui ne consiste qu'en quelques feuilles inquarto, a été. publié à Vienne en 1796; il était devenu si rare qu'on en a payé cent cinquante-cinq francs un exemplaire auquel il manquait la carte. J'ai aussi donnée à la suite du voyage du comte Potocki» une nouvelle édition de celui entrepris par M. Taitbout de Marigny-y ( vice-consul de sa majesté le roi des Pays-Bas, à Théodosie en Crimée), dans le pays des Tcherkesses, qui habitent les bords de la Mer - Noire. Cet ouvrage intéressant a paru à Bruxelles en 1821 , mais l'édition en est épuisée , et une grande partie
des exemplaires destinés pour Saint-Pétersbourg a fait naufrage; de sortç que j ai cru rendre par cette réimpression un service au public et à l'auteur même, qui a si bien décrit une nation parmi laquelle j'ai séjourné peur dant plusieurs mois en 1808.
Je donne après cette préface le catalogue des ouvrages publiés par le comte J. Potocki ; ils sont tous d'une rareté extrême, n'ayant été tirés qu'à un très petit nombre d'exemplaires , qui ne sont jamais venus^ dans le commerce de la librairie.
KLAPROTR.
Paris ^ II octobre 1829.