LES CHEVAUX ARABES
Marche sept heures et demie. Temps superbe, mais froid. Direction Ouest d’abord, puis Nord-Ouest. Terrain parcouru assez uni; à droite et à gauche de petites collines. Halte à Wady-el-Djebabe.
Les lièvres abondent dans le désert, ils sont très bons à manger; il s’en leva plus de vingt pendant la marche. On lâcha dessus un faucon et un chien courant, que
j’avais acheté d’un Anazé, mais ils ne purent les atteindre. Les Ergueils, plus adroits, en tuèrent plusieurs à coups de bâton.
Vers midi, nous vîmes rétrograder nos vedettes, qui nous annoncèrent l’apparition d’une bande de Ghrazous, parmi lesquels ils avaient cru distinguer le fameux El-Hudje, nègre gigantesque, capitaine de la garde du chef des Wehabis. Cet avis répandit en un instant l’alerte dans la caravane. Chacun se prépara au combat, les drapeaux furent déployés, les mèches des fusils allumées. Tous les cavaliers, armés de leurs lances, se rangèrent en ordre de bataille, et le désert retentit des chants de guerre, dits héroubié. Cependant les bandits, étant en petit nombre, n’osèrent pas attaquer et prirent la fuite. Tout rentra bientôt dans la première tranquillité.
Je viens de parler des \edettes, il faut que je fasse connaître ce qu’ils sont. On les dit originaires du Chamiè même, ils en connaissent les moindres endroits, ce sont les pilotes de la terre ferme. Aussi les Ergueils ne peuvent-ils s’en passer; ils les prennent à gages pour marcher en avant des caravanes et les conduire par des chemins sûrs et suffisamment pourvus d’eau.
Ces Arabes, nommés Delils, ont la vue perçante, ils montent des chameaux très agiles
que l’on appelle Nehhmani ou Deloul, et qui sont, je crois, des dromadaires ; d’ailleurs fidèles et dévoués à ceux qui les payent, ils leur font éviter souvent la rencontre onéreuse des percepteurs du droit de passage par d’habiles détours.
Des Anazès, amis de nos Ergueils, venus ce jour-là à la caravane, s’amusent à passer en revue mes chevaux. Un seul fixa leur attention et leur plut ; ils voulurent le monter pour l’essayer et je me prêtai volontiers à leur désir. Sa vitesse, sa docilité et la prestesse de ses mouvements, joints à ses formes élégantes, achevèrent de les enchanter. Us s’offrirent à facheter, mais, comme je n’avais guère envie de m’en défaire, j’éludai adroitement la proposition et leur demandai s’ils avaient une belle jument à me vendre. « — Jusqu’à quelle somme en donneriez-vous? » « — Mille piastres», dis-je. Ils se mirent à rire et m’assurèrent qu’à moins de trois mille je ne pourrais jamais m’en procurer une telle que je la désirais.
Au reste, tout le monde connaît l’extrême attachement des Arabes pour leurs juments. Ils les aiment à l’égal de leurs femmes. Il n’en est peut-être pas un seul qui ne fasse coucher la sienne sous sa tente, au milieu de sa famille, et ne lui prodigue des soins aussi empressés qu’à un de ses enfants.
Les Arabes sont, de toutes les nations du monde, celle qui possède les plus beaux chevaux, qui en fait le plus de cas, et sait le mieux les dresser. C’est au milieu de leurs déserts qu’il faut se transporter pour juger de l’excellence des races, apprendre à les distinguer et pouvoir les apprécier à leur juste valeur. Aussi, de tout temps, les princes persans et indiens se sont-ils plu à multiplier ces races dans les pays de leur domination et, depuis quelques annéés, ceux de l’Europe ont pris le même goût et donnent partout des ordres pour s’en procurer des plus renommées.
Les chevaux arabes sont, en général, délicats, mais capables de supporter les fatigues de longues marches, bien proportionnés, sveltes, vifs, d’une légèreté surprenante à la course, ayant d’ailleurs fort peu de ventre, de petites oreilles et la queue courte. Telles sont les marques distinctives auxquelles on peut les reconnaître. On les trouve presque toujours exempts de vices et d’un naturel si doux qu’ils se laissent panser par les femmes et les enfants et errent tranquillement dans les plaines, confondus avec le reste des bestiaux. Aussi ne sont-ils montés la plupart du temps qu’à poil et conduits par un simple licou. Du reste, ils résistent à la soif et sont ordinairement nourris avec du lait de chamelle. J’ajoute-
rai qu'on ne leur donne qu'une très modique ration et qu’ils n’ont pas besoin d’ètre ferrés, attendu que le désert n’offre guère de terrains pierreux.
Voici maintenant les conditions requises pour qu’un cheval soit parfaitement beau. Le col arqué, les oreilles droites, se touchant presque par les bouts, la tète petite, mais allongée, les yeux gros et arrondis, les ganaches larges, le museau effilé, les naseaux bien fendus, le ventre peu évasé, les jambes fines, les paturons courts, l’ongle large et dur, la poitrine large, la croupe étroite. Les Anazès énoncent ainsi ces deux dernières qualités : « Conservez et aimez, disent-ils, le cheval qui a une poitrine de lion et une croupe de loup. » Pour les juments, ils exigent que la croupe soit plus large et un peu relevée.
Au reste, pourvu que le cheval réunisse les trois beautés de la tète, du col et de la croupe, les Arabes le considèrent comme parfait. C’est ce qu’Horace a très laconiquement exprimé dans ce vers :
Pulehræ dunes, breve quod caput, ardua cervix
Mais il faut aussi qu’il soit jeune pour s’attirer leur préférence.
Parmi les marques d’un cheval, il en est
plusieurs, telles que la double étoile au front, les épis aux hanches, les taches noires sur les boulets, etc., que les Arabes regardent comme disgracieuses et qui rabaissent beaucoup son prix. On sait, en outre, qu’ils ont coutume de conserver précieusement la généalogie des différentes races, dont ils dressent des certificats pour en constater la noblesse ou l’ancienneté. Voici un modèle de ces certificats, que je me suis procuré, et qui pourra intéresser la curiosité des lecteurs :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux dont nous attendons toute assistance et secours. Le prophète a dit : « Que mon peuple ne se rassemble jamais pour commettre l’iniquité.
« Voici l’objet de cet écrit authentique : « Nous (soussignés) déclarons devant le Dieu suprême, certifions et attestons en jurant par notre sort et nos ceintures, que la jument baie, marquée d’une étoile blanche au front, et dont un pied de rarrière-main et un pied de l’avant-main sont blancs, descend d’aïeux nobles par trois filiations directes et successives, qu’elle est véritablement née d’une cavale Keglaworui du Nedjed et d’un étalon de la race des Choueiman-el-Sabbah, et qu’elle réunit les qualités de ces juments dont parle le prophète, lorsqu’il dit : « Leurs seins sont des tré-
sors et leur dos un siège d’honneur. »
« Appuyés du témoignage de nos prédécesseurs, nous répétons que la jument en question est d’une origine aussi pure que le lait, attestant de plus, parle même serment, qu’elle est renommée pour sa légèreté et sa vitesse à la course, capable de supporter patiemment la soif et accoutumée aux fatigues des longues marches; en foi de quoi nous avons délivré le présent certificat d’après ce que nous avons vu et su par nous-mêmes, Dieu étant le meilleur des témoins. . . » (Suivent les noms des attestataires).
Les Arabes, amateurs passionnés des chevaux, ont divers traités sur la manière de les élever et de les soigner dans les maladies auxquelles ils sont sujets. Le plus connu est celui qui a pour titre : « Principes d’équitation et de la science vétérinaire », ouvrage qu’ils attribuent à Aly, gendre de Mahomet, et que je me suis procuré à Alep. Je compte le traduire en français, si mes occupations me le permettent, avant la fin du premier semestre de l’année prochaine.
En attendant, je ne crois pas pouvoir mieux déterminer cet article qu’en insérant ici la liste des races les plus renommées des chevaux du désert.
1 Kuheil.
10 Eubeyan.
11 Ribdan.
2 Djelfy.
3 Seydi.
12 Féridjan.
4 Menâkzi.
5 Seglawoui
6 Deydjan.
7 Ilemdani.
8 Richan.
9 Soueyty.
16 Choueiman cl Sebbab.
17 Mecheref.
18 Abou Ergoubé.
13 Hebdan.
14 Toéyssan
15 Wednan.
Traite du 6 Décembre.
Marche huit heures et demie. Direction Nord-Ouest d’abord, puis Nord-Nord-Ouest ensuite, tout à fait au Nord. Terrain parcouru uni, plein de fougères sèches, offrant des traces de campements arabes. — Temps nébuleux, mais agréable. — Halte au vallon d’El-Gaïm où l’on trouve, en hiver, des flaques d’eau de pluie.
Les Arabes tuèrent, pendant la marche, plusieurs serpents d’une grosseur énorme, et que je crois être venimeux. Nous savons, du reste, que cette sorte de reptiles abonde en Arabie.
Chemin faisant, nous laissâmes à gauche la montagne de Gour-el-Estaf et celle de Battik, située à peu près sur la même ligne. Vis-à-vis cette dernière, à l’orient, proche
du fleuve, se voient les deux tertres blanchâtres de Hédeyat.
L’endroit que nous occupions ce jour-la me paraissait d’autant plus agréable qu’au coup-d’œil pittoresque, il joignait l’abondance des eaux. C’est un très joli vallon qui s’étend jusqu’au fleuve et se termine à un amas de ruines nommées El-Gaïm, où l’on voit encore debout un minaret et des masures de peu d’importance.
Traite du 7 Décembre. Cours de l’Euphrate depuis Cheik-Djabeur jusqu’à Korna. Notice SUR DIFFÉRENTS LIEUX QUI SONT SUR SES BORDS, ENTRE AntA ET HlTE.
Marche quatre heures et demie. Direction Nord-Ouest d’abord, puis Nord. Terrain parcouru inégal et coupé par de petites collines nommées Maneyat. Halte à Cheik-Djabeur, proche de l’Euphrate.
Cheik-Djabeur, vieille masure bâtie en briques, est le tombeau d’un fameux brigand de ce nom qui, par son courage et ses crimes, se rendit redoutable aux Arabes et a laissé parmi eux la réputation d’un grand guerrier. On voit de plus, au même endroit, quantité de ruines qui indiquent l’enceinte de quelque ancienne ville.
Nous nous étions encore rapprochés de
l’Euphrate dont nous buvions de nouveau l’eau délectable et pure. D’après mes observations sur le fleuve, depuis Cheik-Djabeur et même quelques lieues au-dessus, jusqu’à Ana, que nous avions laissé derrière nous, il coule à peu près de l’Ouest à l’Est, puis s’inclinant tout à coup, il descend vers le Sud-Est pour venir à Djubbé et à Hite et continuer sa marche sinueuse, par des directions variées, jusqu’à Korna où il se réunit au Tigre son rival.
Ana, située sur la rive droite de l’Euphrate, est vraisemblablement une très ancienne ville, puisque le prophète Isaïe en parle comme d’un endroit où avaient régné des rois, mais qui, de son temps, n’offrait plus que les tristes souvenirs d’une grandeur passée. IjElle est à 35 lieues, à peu près, au-dessus de Hite et dans la latitude de 33°23’. On peut dire qu’elle ne consiste qu’en une seule rue d’une longueur interminable, bordée de maisons et de chaumières entremêlées de jolis jardins. Son sol, fertile en grains, en fruits, en huile et en coton, nourrit beaucoup de bétail. Les caravanes s’y rendent souvent pour traverser le fleuve, comme à Hite, sur de petites barques enduites de goudron. De même que cette dernière place, Anajest sous la dépendance du pacha de Bagdad qui en tire des revenus considérables et d’excellentes ju-
ments. Ses habitants sont actifs et industrieux. Outre les travaux des champs, ils se livrent aussi au commerce, et fabriquent diverses sortes d’étoffes de coton et de laine, mais moins courageux et moins braves que les Ilitiens, ils ne peuvent lutter contre les Wehabis, et ont vu à diverses reprises leurs maisons saccagées et leurs moissons enlevées par ces impitoyables brigands.
Sur la rive gauche, vis-à-vis de l’extrémité supérieure d’Ana, se trouve Rawa, endroit populeux qui en dépend, et où l’on voit de belles cultures de blé, d’orge et de coton.
La petite île de Kérabilé est à une lieue un 'quart au-dessus d’Ana. On y compte une soixantaine de familles agricoles qui savent tirer de leur position tout l’avantage possible.
Plus haut", a une distance de deux lieues, est un amas de ruines, nommées El-Méchéhede, qui s’étendent sur le bord occidental et indiquent l’emplacement de quelque ancienne cité.
Gomme les différents lieux qui se trouvent sur les deux rives de l’Euphrate, depuis Ana jusqu’à Hite, ou du moins jusqu’à l’ile de Djubbé, ne sont marqués sur aucune carte, je vais en faire ici l’énumération succincte :
1° El-Hubéïn, gros village sur la rive orientale, à trois lieues d’Ana ;
2° El-Meadide, autre village du même côté, à trois lieues et demie du précédent ;
3° Habibe-el-Medjare, du même côté, petit fort sur une éminence. Les Arabes prétendent qu’il a été construit par Némroçj ;
4° Ilédité, jolie petite île, à six lieues dudit fort, fertile en grains et en dattes ;
5° Beni-Daher, village composé d’une centaine de famille de laboureurs Arabes, situé a six lieues de Médité, sur la rive gauche ;
6° L’île d’Aloûs, presque aussi fertile et peuplée que celle de Djubbé, est entre celte dernière et Beni-Daher.
Traite du 8 Décembre. Djubat, la forêt d’El Zour.
Marche sept heures et demie. Direction presque parallèle au cours de l’Euphrate. Terrain parcouru, d’abord assez égal et d’un sable ferme, puis bas, spongieux, couvert de buissons et crevassé par le séjour que les eaux du fleuve y font quand il déborde. Malte au-delà du tertre de Medkouk.
Au commencement de la marche, les deux caravanes d’Alep et de Damas qui, jusqu’à ce jour, avaient cheminé ensemble, se séparèrent, prenant chacune une direc-
lion différente : la dernière marcha droit au couchant, la nôtre se porta vers Medkouk, tertre isolé et très haut qu’elle dépassa d’une demi-heure pour camper en face de la montagne de Kessourié.
Chemin faisant, nous passâmes à côté de Djubat, petite savane toute plantée de genévriers qui s’étend sur le bord de l’Euphrate et où campent ordinairement les tribus Anazéennes quand elles se rapprochent de ce fleuve. Vis-à-vis, sur la rive opposée, se voit la montagne d’Erdi à l’extrémité de laquelle se trouve une espèce de coupole qu’on me dit être le tombeau du célèbre Nasser-el-Muhenné-Ebn-Djàchem, placé par les Arabes au nombre de leurs saints oracles.
De Guerbat commence l’immense forêt d’El-Zour qui, en s’étendant le loug des deux rives de l’Euphrate, se termine à quelques lieues au-dessous de Bir ou Biredjek (1). C’est la demeure d’une foule de tribus agricoles qui vivent dans une parfaite indépendance sous ces ombrages séculaires. On y trouve beaucoup de gibier et quelques animaux féroces comme des lions et des hyènes, etc.
(1) Ce qui lui donne une étendue d’environ quatrevingt-dix lieues on longueur. Les arbres qui y croissent sont le saule, le. genévrier, le tamarin et le chêne.
Les peuples du Djéziré, ceux d’Ana, de Hite, et des autres villes riveraines en tirent le bois nécessaire aux usages de la vie et n’ont besoin pour cela que d’envoyer sur place des travailleurs qui, après l’avoir coupé, l'abandonnent au courant du fleuve dont les eaux le charrient avec une rapidité étonnante quand elles sont dans leur crue.
Traite du 9 Décembre. El Méchédé.
Marche huit heures. Direction Nord-Ouest d’abord, puis Nord, ensuite tout à fait Ouest. Temps froid. Terrain inégal, parsemé. de cailloux. Halte sur le bord du ravin dit Wady-el-Souabe.
Le ravin d’El-Souabe est immense et rempli de petites mares d’eau de pluie qui servirent à remplir nos outres vidées depuis la veille. Il se prolonge du Sud-Ouest au Nord-Est et aboutit a l’Euphrate tout près de Sahélié, vieux bâtiment situé sur une éminence.
Avant de nous enfoncer dans le désert, abandonnant définitivement l’Euphrate , que la caravane laissait déjà, ce jour-là, à une grande distance derrière elle, il me semble nécessaire d’indiquer sommaire-
ment les lieux les plus remarquables qui se trouvent sur les rives du fleuve ainsi que ceux qui l’avoisinent à partir de El- Deïr jusqu’à Cheik-Djabeur, où nous l’avions presque côtoyé pour la dernière fois. Je dirai ensuite quels sont ses détours audessus de cette dernière position, et ferai connaître à quels endroits on peut le passer à gué, et dans quelle saison de l’année la chose devient praticable.
Peu au-dessous de Sahélié, part la montagne de Nessourié dont j’ai déjà parlé. Elle est très boisée et abondante en gibier. On y trouve surtout diverses sortes d’oiseaux de proie que les Arabes dénichent tout jeunes dans le creux des roches et qu’ils vont vendre à Alep ou à Damas ou on les dresse pour la chasse.
Presque à l’opposite de Sahélié, en Mésopotamie, on remarque la grosse bourgade de Bessayré, aussi populeuse que Iiite et située dans l’angle que forme le Kabour qui se décharge en cet endroit dans l’Euphrate. Les bords de cette rivière sont occupés par pluseiurs tribus arabes, toutes agricoles et vivant dans l’abondance des biens de la terre qu’elles cultivent sous cet heureux climat.
Le Chériet-el-Mulhem est une courbure que forme l’Euphrate deux lieues plus haut que Bessayré et où demeure habituelle-
ment une branche de la tribu des Âbou- Chehlan.
A trois lieues environ au-dessus de cet endroit, se voit El-Mechéhédé (1), vieille bâtisse inhabitée que les Arabes disent avoir été sous le règne des Kalifes, l’ermitage de leurs saints anachorètes.
El-ltahébé est situé entre le Cheivet-el- Mulhem et El-Mechéhédé, à trois quarts de lieue de l’Euphrate. C’est un éditice régulièrement bâti, qui a l’apparence d’une ancienne place d’armes, où l’on trouve de très beaux monuments de l’architecture arabe. Ses murs sont encore sur pied et ne présentent qu’une seule entrée. Quelques familles arabes l’habitent aujourd’hui et y ont une teinturerie d’indigo achalandée par les habitants du désert qui viennent y faire teindre leurs laines et leurs toiles.
El-Deïr, situé à dix-sept lieues au-dessus de Mechéhédé, sur la rive droite du fleuve, est un endroit très populeux, fréquenté continuellement par les nations du Djeziré et du Chamié qui viennent y acheter des
(I) C’ost lo troisième endroit do ce nom sur les bords de l'Euphrate. Je forai observer que les Arabos donnent ce nom aux lieux où sont ensevoiis leurs saints, morts pour Je bien de la religion . Mechéhédé étant dérivé de Chobido — Chéhadé, martyre.
munitions de tout genre. Les géographes placent à cet endroit l’ancienne Thapsus où Alexandre, à son retour d’Egypte força le passage de l’Euphrate, pour aller livrer a Darius la fameuse bataille d’Arbelles.
Presque vis-à-vis de Deïr, sur l’autre rive, est le Galaat-el-Efadébé, vieux château tombant en ruines et inhabité. De cet endroit, il y a une route directe qui mène à Orfa.
Des environs de Deïr, part et se prolonge vers l’Ouest J a guande chaîne de hautes montagnes d’El-Becheri, toute couverte de cette espèce d’arbres qui produit le mastic et un petit fruit nommé, par les Arabes, Betoum, dont on extrait d’assez bonne huile; On trouve encore dans ces montagnes beaucoup d’autruches, des hyènes et diverses sortes d’oiseaux. Un peu au-dessous de la pointe par laquelle elles se terminent, au milieu d’une plaine unie et argileuse, se voient les Guessour-el-Ekheweïn (palais des deux frères), deux édifices d’une structure singulière que les caravanes laissent d’ordinaire sur la droite et que je fus visiter ensuite, comme je le dirai plus bas.
Dans les montagnes d’El-Becheri, sur la route qui mène de Deïr aux Guessour-el- Ekheweïn, on m’a dit qu’il existe un immense réservoir nommé ^DaUbié^jLreusé
dans le roc, où les eaux du ciel se rassemblent en hiver.
Revenons maintenant à l’Euphrate. De Biredjek, situé à trente-cinq lieues Nord- Est d’Alep, ce fleuve (sans avoir égard à ses petites sinuosités qui sont innombrables), coule à peu près au Sud-Sud-Ouest, jusqu’au territoire des Arabes Fehel où on le voit former un grand coude en se détournant tout à coup vers le Sud-Est. Il conserve cette dernière direction sur un trajet de quarante lieues, mais à Deïr, il la change encore pour se tourner au Sud vers Cheik- Djabeur où il commence, comme je l’ai dit plus haut, à prendre, de distance en distance, des directions variées.
Les eaux de l’Euphrate commencent à s’enfler dès les premiers jours de novembre et croissent progressivement jusqu’au 25 ou 30 mars qui est la dernière période de leur inondation. Puis on les voit se retirer lentement et rentrer dans leurs limites naturelles vers la fin de mai. Quand elles sont basses, on peut les passer à gué dans différents endroits :
1° A douze lieues au-dessous de Ilite, vis-à-vis de Guebour-el-Ebdan ;
2° A quatre lieues plus haut que Rite, dans une petite anse nommée Guehguéhié;
3° A Wady-el-Kassem, à une demi-lieue au Nord d’Ana ;
4° A Deïr;
5° A quelques lieues plus haut que Deïr, chez les Arabes Beggaras.
Traite du 11 décembre. Le Chamié.
Marche neuf heures. Direction, d’abord Nord-Ouest, puis Ouest, ensuite encore Nord-Ouest. Terrain parcouru montueuxet couvert d’absinthe. Halte au-del'a du Djerbel-Guenem, sur un sol pelé et aride.
Le Djerb-el-Guenem, que nous laissâmes dernière nous, est un puits d’eau amère ou campent ordinairement les Arabes pour y abreuver leurs bestiaux. 11 se trouve situé à plus de quinze lieues de l’Euphrate, et quand les caravanes y arrivent, elles sont alors à la plus grande distance dont elles osent jamais s’écarter du fleuve. 11 faut remarquer, d’ailleurs, qu’en passant par cet endroit, il est rare qu’elles ne fassent pas de mauvaises rencontres ou tout au moins qu’elles n’éprouvent quelque chaude alarme. Nous n’en fûmes pas exempts nousmêmes, puisque une demi-heure avant de l’aborder, un Bédouin à pied, presque nu et tout brûlé par le soleil, se présenta pour nous avertir qu’une bande de Djelas informée de notre marche s’était mise en em-
buscade à quelques lieues de là pour nous attaquer à l’improviste.
Cet avis nous fut salutaire, et nous nous mîmes sur nos gardes. Effectivement, un instant après nous aperçûmes de loin les bandits qui s’apprêtaient à fondre sur nos avant-postes, mais nous leurfimes si bonne mine qu’ils furent déconcertés et n’eurent point le courage de s’approcher. 11 y en eut une vingtaine seulement qui vinrent à la caravane pour demander du tabac et des dattes. La prudence exigeait de ne pas les rebuter, et il ne nous en coûta pas beaucoup de les contenter, de manière qu’ils se sont retirés en amis.
Aussitôt après avoir passé le Djerb-el- Guenem, nous tombâmes dans uu chemin battu, fréquenté par les Arabes, qui conduit â Taïbé et Sokné, deux bourgades du désert dont il sera bieutôt fait mention.
C’est à Djerb-el-Guenem que le désert se montre dans toute sa nudité sauvage !
Qu’on se figure des plaines immenses où la vue, bornée par un horizon toujours embrumé, cherche en vain quelque objet qui la distraie. Une surface uniforme et grisâtre, des solitudes effrayantes et arides où la nature semble avoir trouvé son tombeau. Un silence éternel règne dans cet affreux pays du Chamié, où on ne voit guère ni quadrupèdes ni oiseaux. 11 m’est arrivé
souvent de monter sur des hauteurs et de regarder la perspective désolante qui se déroulait à mes pieds. La caravane ne paraissait que comme un point dans cet océan de sable, et je me suis convaincu que seuls les Arabes peuvent s’accoutumer à vivre dans cette ingrate contrée.
Traitedu 12 Décembre. Le Wady el Mia, les Anazès.
Marche huit heures. Direction Ouest - Nord-Ouest. Terrain parcouru plat, souvent salé, tantôt couvert d’un minéral blanc qui m’a paru être du talc, tantôt revêtu d’une couche gélatineuse molle et blanchâtre.
Halte près de quelques puits d’eau amère nommés El-Djehar.
Le petit ravin dit Wady-el-Mia se présente d’abord sur le passage. Nous aperçûmes ensuite dans le lointain, à droite et à gauche de la route, quelques habitations d’Arabes Anazés dont les troupeaux entouraient un des puits dont nous venons de parler. Plusieurs d’entre eux accoururent sur les hauteurs pour nous voir défiler. Ils étaient nus, décharnés et difformes. La chaleur du climat leur avait tanné la peau, on les aurait pris pour des momies ambulantes. Leur chef Ebn-el-IIereimis, qui a sa part aux droits que paient les caravanes,
vint aussitôt après à notre campement pour recevoir de Mansour un présent de 500 piastres, quelques abas, du café, des dattes, etc.
Les Ergueils m’ont dit que cette croûte singulière dont j’ai parlé se forme par la combinaison du suc de certains végétaux avec une terre glaiseuse quand elle est humide, et que les Arabes du désert la recueillent soigneusement pour aller la vendre dans les villes où on l’emploie à la teinture des toiles. Je ne sais s’il faut ajouter foi à ce rapport, mais je présume que c’est une substance végétale.
Traite du 13 Décembre. Les Montagnes de Taïbé.
Marche neuf heures. Direction Nord- Ouest. Terrain parcouru plat et couvert de broussailles. Halte au milieu du désert.
A mi-chemin, nous croisâmes le sentier qui mène de Sokné à Deïr, ayant en face dans le lointain trois montagnes blanchâtres dont deux, qui se touchent presque, sont celles de Taïbé, Tautre un peu à l’Ouest est celle de Sokné. La chaîne d’El- Becheri restait à droite à une distance d’à peu près quatre lieues.
Un messagerexpédié de Bagdad à Alep, nous atteignit ce jour-là et me remit des
lettres de divers amis de cette ville. Il était parti depuis huit jours seulement.
Traite du 14 Décembre. Guessqur-el- Ekiieweïn.
Marche neuf heures et demie. Temps brumeux. Direction Nord-Ouest Terrain • parcouru inégal, souvent semé de cailloux, d’autres fois couvert de bons pâturages offrant des vestiges d’une ancienne population. Halte devant Taïbé au milieu de monticules.
Nous marchâmes ce jour-la dans une plaine superbe, entre deux chaînes de montagnes presque parallèles et distantes d’environ huit lieues l’une de l’autre : la Becheri étant à droite et la Douetche à gau che. La longueur de cette dernière, dont l’extrémité supérieure touche à Sokné, doit être de seize ou dix-sept lieues, la Sokné paraît de même longueur.
Vers midi, nous longeâmes un amas de ruines, nommées El-Mendémé, qui paraissent être un ancien fort ; à côté, je remarquai des pierres circulaires, vestiges d’anciens moulins. Un peu au-delà de cet endroit, nous traversâmes un aqueduc bâti de grosses pierres de taille, puis, un quart d’heure après, un second conduit du même genre, tous deux venant de Guessour-el-
VUE INTÉRIEURE DES RUINES DU GRAND KARS-EL-EKÉWEIN [Dessin de O’Coui.aghan, d'après un lavis de Rousseau.]
Ekhéweïn dont j’ai déjà parlé et que nous apercevions au Nord dans le lointain. Le premier aqueduc se dirige droit au Midi et aboutit à deux autres édifices que je ne pus bien distinguer à cause des inégalités du terrain. Le second va au Sud-Ouest et se perd dans les hauteurs de la Douetche où l’on m’a dit qu’il existait autrefois de superbes jardins.
L’aspect des Guessour-el-Ekheweïn excita ma curiosité, car ces édifices paraissent remonter à une haute antiquité. Je fis part à Mansour de l’envie extrême que j’avais d’aller visiter au moins ceux de la droite qui étaient plus proches, mais il me fit observer qu’il se faisait déjà tard et que la prudence ne permettait pas d’y aller sans prendre des précautions pour ma sûreté, attendu que c’étaient des lieux très fréquentés par les Ghazous. Il me promit pourtant de m’y conduire le lendemain sous l’escorte de quelques fusiliers.
En attendant, voici ce que ceux de nos Arabes qui avaient vu les Guessour-el- Ekheweïn me contèrent sur ces édifices, d’après les traditions orales du pays. Le nom qu’ils portent leur vient de ce qu’ils ont été bâtis par deux frères jumeaux d’une naissance illustre, qui, après avoir embrassé la religion musulmane vinrent s’établir dans ces lieux, afin de s’isoler du reste des
Arabes du désert qui, sous les premiers Kalifes, n’avaient pas encore abjuré l’idolâtrie. A force d’assiduité et de travail, ils parvinrent à vaincre la stérilité d’un sol ingrat et le transformèrent, avec le temps, en un endroit délicieux, où l’on trouvait réunis l'abondance des fruits de la terre, l’abondance des eaux, un climat agréable et des sites champêtres. Mais ces beaux paysages, ces retraites tranquilles et fortunées n’existent plus aujourd’hui; l’inèouciance, ou plutôt les habitudes destructives d’un peuple errant qui ne connut jamais les bienfaits de la nature, ni les ressources de l’industrie, les ont fait disparaître à la longue; il n'en reste plus que le souvenir.
On me parla d’une inscription en arabe vulgaire qu’on lit sur une arcade du plus grand de ces bâtiments et qui signifie : « Nous autres, ô postérité, nous avons rempli ce palais de raisins et de figues, mais toi tu ne les rempliras que de fiente de chameau et d’objets de destruction. »
Traite du 15 Décembre. Description de Guessour-el-Ekheweïn et de Taïbé.
Marche deux heures et demie. Temps pluvieux. Même direction que la veille.
Terrain parcouru glaiseux, bordé par des collines et des ruines. Halte a Taïbé.
Avant de m’occuper de Taïbé, je vais parler de Guessour-el-Ekheweïn que je visitai, à ma grande satisfaction, ce jour-là. Je me détachai de la caravane dès l’aube du jour par un temps agréable, accompagné de quatre domestiques de Mansour armés et de douze fusiliers à pied. Nous marchâmes à l’Est à travers les collines et des terres molles couvertes de pierres brutes et de débris, en moins d’une heure nous arrivâmes sur les lieux.
Au milieu d’une vaste plaine s’élèvent deux bâtiments antiques de dimension inégale et de forme carrée, ayant leurs façades tournées vers les quatre points cardinaux. Ils sont bâtis de pierre de taille (1) et espacés d’environ dix pas. Les murs du plus grand ont deux cents pieds de longueur et environ vingt de hauteur. Chacun est flanqué de neuf tours rondes également distantes Tune de l’autre et surmontées de dômes. Presque la moitié de celui qui regarde l’Orient est abattu ainsi qu’une petite portion de son voisin du côté du Nord, y
(4) Elles sont peu dures, rougeâtres, bien équarries et parfaitement ajustées ensemble avec une espèce de ciment dont jo n’ai pu reconnaître la composition.
compris l’encoignure qu’ils forment ensemble. Les deux autres sont moins endommagés, il n’y a qu’une petite partie de leur revêtement extérieur qui se soit écroulée. Au milieu de chaque façade se voit une porte dont une seule, celle de l’Orient, est ouverte. Les trois autres sont murées et paraissent l’avoir été de tous temps.
Son intérieure parle toujours du grand Gasr (1) m'a offert les ruines d’une architecture solide et hardie dans sa simplicité. En haut, tout le long des murs du côté de l’enceinte, règne un terre-plein défendu du côté de la campagne par un parapet médiocrement élevé. Les tours ont aussi leur terre-plein et leur parapet et ressemblent assez à des guérites d’observation. Au centre de la place se voit une arcade soutenue par deux piliers carrés, au-dessus de laquelle j’ai lu une inscription en caractères arabes, à demi-effacée, et dont voici la traduction : « L’habitation heureuse de Sahide, fds de Djemal-el-Dine. » Et quelques /pas plus loin, vis-à-vis de cette arcade, est une espèce de cave couverte d’une large voûte affaissée par le temps et qui paraît avoir été un réservoir d’eau. A gauche de l’entrée^par la porte, on remarque
(4) Gasr. balais, pluriel Guessour.
les restes d’un corps de logis dont plusieurs arcades sont encore debout. Elles reposent sur des piliers carrés et forment d’un côté deux rangées parallèles à la façade orientale, de l’autre une seule rangée parallèle à la façade du Midi Un peu au-delà du dernier pilier et sur le même alignement est un autre pilier isolé, présentant à son sommet une inscription coufique que je ne pus bien distinguer d’abord à cause de la hauteur où elle se trouvait placée, mais qu’il m'a été aisé de déchiffrer ensuite puisque j’ai eu le soin de faire enlever, par les Arabes, la pierre même où elle est gravée
Traduction. « Au nom de Dieu clément et miséricordieux. 11 n’y a point d’autre Dieu que Dieu ; il est seul, sans compagnon, Mahommed est son prophète. Cette ville à été bâtie par ordre d’Abdullah Hécham, prince des croyants. C’est un des monuments qu’ont élevé les habitants de Homs, par la main de Suleiman, fils d’Obéide en l’an dix. »
Quand au second Gasr, il est moitié plus petit que le précédent c’est-à-dire qu'il à cent pas en carré, ses murs étant larges et hauts à proportion. 11 est placé de manière que la porte (il n'en a qu’une seule et elle regarde le couchant) se trouve exactement en face de celle de l’autre bâtiment. Audessus de cette porte, à l’intérieur, se re-
marque une inscription arabe en caractères rouges, à moitié effacée et que je ne pus déchiffrer. A chaque angle du bâtiment, il y a une tour ronde et au milieu de chaque façade, deux tours également rondes et jointes ensemble. A l’intérieur à l’Est au Nord et au Sud on voit des pièces voûtées, tombant en ruines et qui paraissent avoir été à double étage. J’y airemaquéen outre deux constructions qui m’ont paru être des tombeaux. Ce Gasr, se ressent moins que l’autre des ravages du temps. C’est inutilement qne j’ai cherché l’inscripton dont on m’avait parlé et que j’ai rapportée plus haut.
Entre les deux Gasr et proche des portes, subsiste encore un minaret tronqué, de forme carrée entouré de débris qui l’encombrent, J’aurais voulu rester pluè longtemps en cet endroit pour mesurer les dimensions des arcades et des voûtes, chercher de nouvelles inscriptions et tâcher de lever un plan des ruines. Mais Mansour craignant sans doute quelque surprise fâcheuse me pressa si vivement que je dus céder. Tout ce que je pus faire, fut de crayonner à la hâte et malgré la pluie qui commençait à tomher, les façades septentrionales des deux Gasrainsi que la vue de l’intérieur du plus grand.
Revenons à l’aqueduc déjà mentionné.
D’abord je n’en ai pas retrouvé les traces auGuessour el Ekheweïn où je suppose qu’il est enseveli sous les ruines, mais j’ai su qu’il vient de Kowan où sont réunies plusieurs petites sources assez bonnes, parmi lesquelles il s’en trouve de minérales chaudes. Cet endroit est à quatre lieues au Nord des édifices en question. Nedomyat, autres sources thermales se trouvent dans la même direction, à quelques lieues au delà de Kowan.
L’inscription que porte la pierre enlevée au grand Gasr fait mention comme on l’a vu d’une ville qui doit avoir été considérable puisqu’elle fut bâtie par ordre d’un des plus fameux Kalifes de la monarchie Arabe. Je n’ai pourtant trouvé aux environs deGuessour elEkweheïn aucun vestige qui en indiquât l’existence, ce qui me fait penser que la pierre en question a été apportée d’un autre endroit du désert, de Ressafà peut être, ville très connue et fondée par le même Ilécham qui, selon les historiens Arabes y entretenait pour son propre usage quatre mille chevaux de race (1). Mais que penser de ces deux édifices isolés dont aucun géographe n’a fait
(4) Ebn Chehené prétend cependant que Rossafa est une ville très ancienne, bâtie par les Romains.
mention ? Seraient-ils réellement l’œuvre de ces deux frères dont j’ai rapporté la légende, ou bien des dépôts d’armes et de munitions établis par les Kalifes pour faciliter la traversée du désert? Ce qu’il y a de certain, c’est que ces constructions sont musulmanes, le minaret qu’on y voit encore debout en est une preuve convaincante. Du reste, malgré leur délabrement, ils n’ont pas le cachet d’une haute antiquité, tout au plus remontent-ils aux premiers siècles de l’Islamisme.
Jetons maintenant un coup d’œil sur Taïbé. La caravane que je rejoignis à dix heures du matin, comme elle était déjà en marche, y campa un moment après. Cet endroit, situé sur une hau^e colline (1), parsemée de grosses roches blanchâtres et de ruines, offre les traces d’une ancienne ville dont les débris ont servi aux Arabes pour construire leurs maisons. Mais je trouvai ces maisons entièrement désertes. Les habitants, inquiétés sans doute par les Wehabis les ont abandonnées pour aller s’établir à Sokné qui en est peu distant, Le minaret de l’ancienne Taïbé existe encore, il
(1) Cette montagne que nous laissons à gauche est ainsi nommée parce qu’slle paraît être dentelée comme une scie (Menchar signifie une scie en Arabe).
est de forme carrée et brisé par le haut. J’y ai trouvé, à la partie supérieure une inscription arabe non datée dont voici le sens.
« Que Dieu inspire aux bons et aux justes la pitié et la bienfaisance envers les pauvres et les misérables. »
En parcourant les ruines de Taïbé je m’arrêtai un moment à la porte qui est faite d’une seule pierre où je lus les noms de plusieurs voyageurs Européens qui y ont passé à diverses époques entre autres ceuxci. Le chevalier de St-Lubin, 1756. William Robt. Digger. Latouche 1785 Har. Jones, etc. Quelle ne fut pas mon émotion en y rencontrant le nom de mon père î
Je me souvins qu’il était passé à cet endroit il y a 26 ans avec ma mère et moi qui n’avais alors que quatre ans. A l’exemple de ces voyageurs, j’écrivis mon nom sur la porte de Taïbé.
Les environs de Taïbé offrent de belles campagnes où l’on voit encore la trace des travaux agricoles des anciens habitants.
On y trouve une source minérale chaude et un puits qui, au grand étonnement des voyageurs, fournit une eau délicieuse d’où est venu le nom de Taïbé qui signifie en arabe, douce, agréable.
Je me souviens d’avoir lu dans Pedro délia Yalle, que de son temps Taïbé était
une bourgade très peuplée et si florissante que les caravanes du désert s’y rendàient journellement de tous côtés et que les marchands Européens d’Alep y entretenaient un facteur pour veiller sur leurs marchandises.
A trois heures O. S. O. de Taïbé se trouve Sokné déjà cité, et qui est peuplé d’Arabes agricultenrs que les brigands du désert respectent parce qu’ils sont en état de se défendre et leur lournissent d’ailleurs des provisions de bouche et des étoffes de laine.
Ces Arabes font aussi le métier de caravaniens et vont habituellement vendre à Alep. Damas. Hams, etc. la soude que produit abondamment leur territoire.
Le nom de Sokné (chaude), lui a été donné à cause d’une source minérale qui y coule et qui est la seule où puissent se désaltérer les habitants du pays, après l’avoir fait refroidir dans un canal qu’ils ont ménagé*
Route de Taïbé a Alep.
Marche cinq heures. Temps serein, mais humide et très froid. Direction N. O. Terrain parcouru inégal et plein de champs de réglisse.
La pluie qui avait commencé la veille se prolongea le jour suivant 16 décembre.
Mais vers les dix heures du matin, le temps s’étant rasséréné, nous partîmes de Taïbé après avoit remplr nos ou'res de son eau excellente.
Tout le long du trajet, nous suivîmes la chaîne des montagnes de Medjebeiré qui en se détachant de Taïbé restait à notre gauche à environ un mille, Elkowin et Nedayat dont j’ai déjà parlé, se trouvaient à droite, un peu vers le Sud. Nos pavillons furent dressés en un endroit absolument désert.
Le 1 7 , marche dix heures et demie, temps sec extrêmement froid, direction N. N. O. terrain coupé par des chaînes de hauteurs, nous traversâmes le vallon dit Cheïb el Ressafa qui vient de la montagne de Menchar (1) et aboutit à une très ancienne ville dont il porte le nom. Je reviendrai tout à l’heure à Ressafa.
La montagne d’Abou Feyad s’étend audessus de la précédente et se trouve en face de celle de Teniet el Tyr, qui en est éloignée d’environ dix lieues. A midi, nous franchissons un second vallon aboutissant à cette dernière montagne qui lui donne son
(1) Elle se nomme JDahetche friante), à cause do la blancheur des pierres[qui la couvrent.
nom et tombons tout à coup dans un grand chemin dont les sentiers très distincts conduisent, a ce qu’on m’a dit, de Soknéetde Taïbé aux villages qui environnent Alep. A deux heures, nous aperçûmes au-desus de Menchar, Abou Dehour Essabieh etKechabié trois autres montagnes presque contigües, Nous nous trouvions pour lors au pied d’une colline demi circulaire, environnée de petites buttes et composée de terre calcaire et do roches blanchâtres et tendres, nous la longeâmes pendant un quart d’heure, pour aboutir ensuite dans une belle plaine, où malgré l’âpreté de la saison, je remarquai quelques tapis de verdure humectés récemment par la pluie.
En sortant de cette plaine, nous nous trouvâmes engagés de nouveau au milieu d’une foule de petites éminences qui par leur liaison formaient des chaînes tortueuses mais aisées à franchir. Il en fut ainsi jusqu’au lieu de notre campement (au milieu du désert). Un peu auparavant les Arabes m’avaient fait remarquer dans le lointain à droite une colline médiocrement élevée au sommet de laquelle s’élève une coupole nommée Turkmanié au sujet de laquelle on me conta ce qui suit.
Un parti de Turcomans des bords de l’Euphrate, ayant quelques démêlés avec les Arabes du désert, il y eut entre eux un
combat des plus sanglants dans lequel les premiers furent complètement défaits. Leur chef fuyant à toute bride, avec le reste de ceux qui avaient échappé au carnage, fut vivement poursuivi par les ennemis qui, d’un coup de fusil fracassèrent la jambe à la jument qu il montait; malgré cet accident, la généreuse bète, ne songeant qu’à sauver la vie de son maître, continua, pendant plusieur lieuess à courir sur trois jambes et ne succomba qu’après l’avoir tiré du danger.
Elle expira précisément au pied de l’éminence dont je viens de parler et où celui qu’elle avait sauvé au prix de sa propre vie lui éleva par reconnaissance un tombeau qui porta le nom de Turkmanié.
Je reviens maintenant à Ressafa. On ne peut contester qu’elle ne soit une des plus anciennes villes de l’Arabie et s’il faut en croire les annales Orientales, les Grecs en posèrent les premiers fondements. Longtemps après qu’elle fut abandonnée le calife Hécham la rétablit, comme je Lai dit plus haut et y fit construire divers édifices* Cet endroit, situé à quelques lieues de l’Euphrate présente de nombreuses catacombes et des fragments d’architecture qui , au dire des Arabes sont aussi magnifiques que ceux de Palmyre.
-- 18 novembre. Marche une heure.
temps froid, venteux, direction Nord-Ouest, terrain parcouru absolument pelé.
Comme notre longue traite du 17 n’avait pas permis aux chameaux de pâturer suffisamment et qu’il était indispensable de leur faire prendre quelque repos, nous ne marchâmes que très peu le lendemain, ayant fait halte à Aboulmenter, où se trouvent plusieurs puits d’une eau sulfureuse et amère qui cause des nausées à ceux qui en boivent. Je ne pus seulement m’y laver les mains tant son odeur me répugnait. Ces puits sont situés dans un bas fonds, vis-à-vis d’une colline pierreuse que les Arabes appellent Em el Kechebé.
Le 19 (marche neuf heures et demie ; direction N. N. O. terrain parcouru pelé et rempli de trous), la caravane s’arrêta à Hozen el Ser ; nous rencontrâmes sur la route quelques amas de ruines disséminées sur un espace de deux milles environ. Elles consistaient en plusieurs cercles de pierres, en soubassements de colonnes, en fûts et en chapiteaux brisés et en divers réservoirs couverts de voûtes. J’ai trouvé sur la face d’une pierre noire, sur le bord d’une citerne une inscription que je ne pus déchiffrer.
J’eus beau interroger les Arabes de la caravane pour en tirer quelque éclaircissements sur cet endroit, aucun ne put me satisfaire. Le seul Mansour me dit qu’on
l’appelait indifféremment Hozem el Ser et Anze el Rout: il me montra en même temps dans la direction de l’ouest une pointe de montagne où se trouve a ce qu’il prétendait de belles ruines appelées Esrié parles Arabes qui les appellent aussi Béni Kafer (monuments des infidèles) parce qu’ils croient que c’est une ancienne bâtis e des Grecs.
Le 20 décembre. Marche huit heures, direction N. N. O. terrain parcouru bosselé et plein de crevasses.
Nous distinguions déjà les montagnes d’Alep. La Chebeït s’étend à gauche dans le lointain, et a derrière elle celle d’El-Lehs dont l'extrémité qui s’avance dans la plaine forme la pointe de Bouz-el-Krenzir (1), visà-vis de laquelle nous campâmes.
El-Mellégué se trouve entre ces deux montagnes. On y voit réunis plusieurs sources minérales chaudes où les Arabes vont se baigner pour se guérir de la lèpre .a laquelle ils sont très sujets.
El-Hemmam, (le bain) autres eaux minérales est plus vers le sud.
Nous occupions ce soir là le territoire des Mewalis, Arabes vagabonds qui obéissent en apparence au gouverneur d’Alep, mais
(1) Muflle de sanglier.
qui ne laissent point de tracasser les caravanes quand ils le peuvent. Ils ont très peu de bestiaux, encore moins de cultures et ne vivent pour ainsi dire que de maraudes. Leur chef actuel, nommé Guendje, est décoré du titre d’Emir et peut avoir sixcents cavaliers à ses ordres. Il a succédé récemment à son frère aîné, tué dans un combat qu’il eut l’imprudence délivrer aux Ergueils d’une caravane. C’est cette circonstance qui a donné naissance à l’inimitié qui règne actuellement entre eux et les Mewalis. Mais les Ergueils sont braves et craignent d’autant moins que ces derniers n’ont pour armes que des lances. Ces arabes se distinguent des autres nations du désert par leur costume qui est exactement celui des Kurdes. Ils n’ont jamais eu de droits sur le passage des caravanes, mais on leur fait toujours quelques cadeaux quand ils viennent Depuis leur dernière tentative, ils sont repoussés a coups de* fusil. Les autorités d’Alep envoient tous les ans une pelisse d’honneur au Guendje en sa qualité d’Emir et lui accordent quelques petits profits sur les douanes des marchandises venant de Bagdad, pour l’engager à ne pas inquiéter les caravanes. — 21 décembre. Marche huit heures et demie. Direction N. N. O. Temps nébuleux accompagné de gelée. Terrain parcouru agréable,
offrant partout des champs labourés.
Hergla fut le lieu de notre campement du lendemain. A mi-chemin la caravane fut obligée de faire un long détour et de prendre à l’Ouest pour éviter le vaste lac de sel nommé Sebk-el-Djeboul qui s’étend dans la direction de l’Est et que forment plusieurs sources coulant sur un sol nitreux. Les eaux du lac s’évaporent en été par la chaleur du soleil et laissent une couche de sel assez épaisse, que l’on vanne, comme du blé, pour en séparer les ordures.
Entre Sebkh-el-Djeboul et la montagne d’El-Lehs, dans la plaine et sur les roches environnantes jusqu’à Hergla, se déploient à perte de vue des ruines immenses qui sont probablement celles d’une grande ville.
C’est encore ici un monument de la grandeur des Grecs et ce qui me le fait croire, c’est que je vois sur la plupart des pierres l’empreinte d’une croix. J’avais d’ailleurs remarqué, quelques heures auparavant, au bas de la même montagne, deux masures peu distantes l’une de l’autre que les Arabes appellent Achek Maehouk et qu’a leur structure on reconnaît pour des églises.
Ce jour là, depuis notre entrée dans le Chamié, nous vîmes pour la première fois des traces de l’industrie humaine fécondant la terre. Ce n’étaient partout que terres labourées, habitations champêtres, trou-
peaux bondissants dans les plaines fertilisées. Nous étions sur le territoire d’Alep et mon cœur tressaillit à l’approche des lieux où devait se terminer ce long et pénible voyage et où l’amour filial me réservait des moments délicieux et pleins de consolation.
Marche du 22 décembre. Cinq heures, direction Nord Nord-Ouest. Temps superbe, terrain parcouru offrant à droite et à gauche des champs cultivés et des habitations Arabes.
De Hergla il nous fallut faire cinq lieues pour atteindre le village de Sphiré où les douaniers d’Alep vinrent selon la coutume compter les charges de la caravane et prévenir les tentatives des contrebandiers. Le soir je vis arriver plusieurs domestiques de la maison que ma mère m’avait envoyés avec des provisions. Quelques moments après parurent plusieurs -de mes amis qui étaient partis d’Alep la veille, en compagnie desquels je passai une nuit agréable, en attendant que le jour me permît de rentrer dans mes pénates.
Enfin, le 23 décembre 1808, après une marche de cinq heures, direction N. terrain parcouru couvert de champs cultivés et de villages, j’arrivai à Alep après un voyage de deux mois, et après avoir éprouvé bien des fois dans ce laps de temps cette vérité
mise en vers par le Cheik Saadi- « Bien à « plaindre est l’homme que la main impé- « rieuse du destin a pou ssé dans la carrière (( des voyages. Il ne marche que sur les « épines du chagrin Heureux, trois fois « heureux celui qui vit constamment sous « le toit paternel loin de la fumée des « fêtes de l’étranger. Son cœur n’est ja- « mais oppressé, sa vie est un tissu de mo- (c ments pleins de charmes et de eonsola- « tions ».