VOYAGE
(Précis de la quatrième partie des tablettes géographiques et politiques des voyages faits en Mésopotamie, en Perse et en Arabie, par J.-L. Rousseau , ci-devant secrétaire de la Légation de Téhéran, maintenant Consul général de S. M. l'Empereur et Roi à Alep, Chevalier de l'Ordre du Soleil de Perse, correspondant de l'Institut).
Départ de Bagdad. — Station a IIebné.
La mort de mon père, qui avait hâté mon départ de la Cour de Perse, rendait ma présence de plus en plus nécessaire à Alep.
Il y avait presque deux mois que j’étais de retour à Bagdad, où un plus long séjour eût infailliblement aggravé l’affliction et le désespoir de ma mère, lorsqu’enfin, le 18 octobre 1808, à deux heures après midi, je quittai cette ville avec ma petite famille, pour aller camper k une demi lieue de là, près de la rive droite du Tigre, à côté du joli lac de Hébiré (1).
(I) Co lac est de forme elliptique, un peu échancré à sa partie supérieure. 11 peut avoir T0 pas de longueur
Mes gens et mon bagage, réunis à quelques détachements de la "caravane, m’attendaient depuis quelques jours à cet endroit. Deux pavillons propres à nous garantir des injures de la saison, douze grands sacs de munitions de bouche pour 35 à 40 jours de trajet, trente outres destinées à faire la provision d’eau nécessaire pour les endroits du désert qui en sont dépourvus, et un Takhtrévan (lj porté par deux chameaux, dans lequel ma femme et mes deux enfants devaient se séquestrer, voilà en quoi consistait l’attirail d’un long et pénible voyage dont j’ai vu heureusement le terme.
La caravane, qui ne se forma que très lentement, avait pour chef un certain Mansour-el-Eubéida< de la tribu desErgueils,
sur 20 de largeur; son eau est saumâtre, mais très poissonneuse, nourrissant aussi beaucoup de tortues. Situé au milieu de deux tassins qui ne sont que des découpures de l’Euphrate, ce sont les eaux de ce fleuve qui ie forment, en s’y accumulant lors de leur débordement, pour y demeurer stagnantes et croupies pendant le reste de l’année. Ses environs offrent quelques terres labourées et d’assez bonnes pâtures pour les chameaux.
(1) Ce mot osl Persan. Il signifie un soplia mouvant. C’est une litiô recouverte, posée sur deux brancards garnis d’anneaux de fer, quo l’on attache à des crochets fixés aux sangles du bât dos doux chameaux. Celui qui est derrière se trouvo obligé, à cause de la longueur de son cou, de passer sa tête sous la litière.
homme plein d’expérience et de courage, j’aurais même dit de loyauté, si cette vertu était moins rare chez les peuples intéressés et avides de l’Alabestan. Gomme, depuis quelques années, la traversée du désert qui s’étend au-delà de l’Euphrate est devenue extrêmement dangereuse, en raison du brigandage continuel qu’y exercent les Wehabis, ce cheick arabe s’était engagé à me faire prendre la route du Djezireh, (la Mésopotamie) en suivant la rive gauche du fleuve jusqu’au delà de l’embouchure de la rivière de Kabour. Nous devions le passer à gué pour entrer sur le territoire d’Alep. Mais, comme on le verra par la suite, notre projet n’a pu s’exécuter, et le voyage s’est fait par la voie ordinaire du Ghamié (1) qui est la plus courte et la moins dispendieuse, quoique cependant fort pénible et très peu sûre.
Puisque je viens de nommer les Ergueils, il est à propos de les faire connaître en deux mots, en attendant que les divers incidents de mon voyage me fournissent l’occasion de donner de plus amples détails sur leur façon de vivre, leur police et leurs habitudes.
(1) C’est le nom que lés Arabes donnent à la partie du Désert qui s’étend de l’Euphrate à la province de Nedjeide.
Ces arabes forment une tribu militaire et commerçante à la fois, qui, sans être bien nombreuse et des plus nobles, jouit pourtant d’une grande faveur auprès du gouvernement de Bagdad et a la confiance des marchands de cette ville. Elle s’y est acquis de justes droits par son énergie, sa bravoure et sa fidélité. Aussi, de tout temps,* ces hommes laborieux et pleins de courage, ont-ils été les appuis et les défenseurs des pachas de la Porte Ottomane contre les prétentions orgueilleuses et la licence effrénée des Janissaires.
Leur principal établissement est à Zebeïr, près de Bassora, mais on en trouve aussi de domiciliés à Bagdad, Damas, Alep, etc. Eux seuls ont le privilège de former des caravanes et de les conduire à travers le désert ; et il n’en est aucun qui ne soit soldat, négociant, ou chamelier.
Remarques sur la Mésopotamie.
Je fus obligé de séjourner une semaine à Hebné pour attendre la sortie des charges de la caravane qui arrivaient peu à peu.
Pendant cette station, mes amis de Bag-
dad venaient me voir tous les jours. Jouissant k l’avance de l’air pur de la campagne, je m’amusais a parcourir les environs de la ville qui sont assez pittoresques de ce côté. Le climat de la Mésopotamie, où je me retrouvais pour la troisième fois est salubre, quoique très chaud.
Quinte Gurce dit « que la réverbération du soleil et les vapeurs dévorantes du hâle y font périr les animaux, et que sous ce ciel rigoureux la terre et l’air semblent en ébullition comme dans une fournaise ».
Mais l’historien d’Alexandre a certainement exagéré et je puis avancer ici que l’été n’y est pas plus chaud qu'en Perse et en Syrie.
Quoi qu’il en soit, cette vaste et belle contrée fut, comme on le sait, le berceau des populations naissantes de la Terre. Maintenant, ses habitants, nomades agrestes, offrent l’image de la vie simple et indépendante des premiers hommes.
Les Arabes l’appellent El-Djeziré, ce qui signifie un pays situé entre deux fleuves. En effet, elle tire son nom de sa situation même, le Tigre et l’Euphrate formant ses limites a l’Orient et a l’Occident. Au nord s’élève le mont Taurus. Au midi, elle est encore bordée par le cours de l’Euphrate qui k cet endroit se tourne vers l’Est.
Elle a été célébrée dans l’Ecriture Sainte
pour avoir servi de séjour au genre humain avant et après le déluge.
Sous le règne des Kalifs, ayant subi le joug des Arabes, elle commença k se ressentir de l’influence de la barbarie et k déchoir de son ancienne prospérité.
Aujourd’hui, elle n’offre plus k son centre que quelques villes ruinées et méconnaissables et de vastes terrains où la nature, faute d’être dirigée par la main des hommes, s’épuise et succombe sous ses propres efforts.
Les endroits les plus remarquables de cette région sont situés sur les rives de l’un des deux fleuves. Ce sont Moussel, Tekrit, Diabekr Bir ouBiredjek, etc... Orfa ou Reha, qui est l’ancienne Edesse, se trouve dans la partie moyenne ; Mardin et Nissibin sont k l’est de cette dernière.
Quantité de rivières et de sources, entre autres le Kabour, le Djellab, le Tertar etc. ainsi que les nombreux canaux du Tigre et de l’Euphrate, l’arrosent de leurs eaux fertilisantes. Des milliers de tribus Arabes et Kurdes, vagabondes et adonnées au brigandage, la parcourent avec leurs familles ambulantes et leurs immenses troupeaux.
Iman Moussa. — Le consul anglais.
La première nuit que je passai sous mon pavillon ne fut pas sans agrément. La nouveauté du local, jointe à la sérénité de l'air contribuèrent sans doute à rendre mon sommeil tranquille et délicieux. Quelques Arabes postés par le caravanier Mansour autour des charges firent la garde avec mes domestiques, qui se relevaient alternativement.
Le lendemain, je m’éveillai au point du jour, au moment où les rayons naissants du soleil faisaient étinceler vers le nord la coupole dorée du Kadeur, situé à une demi-lieue de notre campement.
Cet endroit, autrement appelé Iman Moussa, est une grosse bourgade toute peuplée de Chias, où se trouve enseveli Moussa arrière petit-fils de Mehammed et l’un des douze apôtres de la secte d’ Ali , dite Kezelbache.
Son tombeau et la chapelle qui lui est consacrée ont été rebâtis presque à neuf et richement décorés par les soins du fameux ennuque Mehammed Kan, oncle et prédécesseur du Fethaly Chah qui alliait une
dévotion ardente à la plus atroce cruauté, cette chapelle est aujourd’hui le dépôt des immenses richesses qui se trouvaient enfouies depuis nombre d’années à Nedjef, lieu de la sépulture d’Aly et qui y furent transférées à l’époque où les Wehabis commencèrent à s’acharner contre cette dernière place devenue l’objet de leur haine et de leurs convoitises.
Parmi le grand nombre de garnitures précieuses qu’elle renferme, on m’a parlé d’un tissu de perles fines qui a dix pieds en carré et que Nadir Chah envoya au retour de son expédition dans l’Inde pour couvrir le tombeau du gendre de Mohammed dont il croyait avoir été favorisé dans cette fameuse entreprise.
Il faut que je dise encore, que tous les bijoux exposés aux yeux des pèlerins musulmans qui vont visiter ce lieu sacré, sont les dons magnifiques et précieux de divers princes et riches particuliers de la Perse et des Indes appartenant au rite Chia. Voulant honorer la tombe du pontife suprême de leur secte, ils y ont fait déposer en différents temps tout ce qu’ils avaient de plus riche et de plus rare dans leurs trésors. Je me demande si parmi les chrétiens on trouve communément l’exemple d’une pareille vénération et s’il y a
chez nous moins de piété ou plus d’avarice que chez les musulmans.
Le consul anglais Ritche se trouvait à cette époque campé aux environs du Kadeur. J'ai déjà fait connaître dans la troisième partie de mes tablettes, les motifs qui l’ont forcé de quitter sa résidence pour aller habiter dans le désert. J’ajouterai ici que, malgré la proscription politique dont il est frappé, le faste et l’aisance plantureuse qui régnaient dans sa solitude, attiraient journellement à la sourdine auprès de lui, les âmes mercenaires de Bagdad que l’or corrupteur des Anglais, éblouit et rend esclaves.
De divers mausolées antiques disséminés autour de Bagdad.
Ces mausolées gisent à peu de distance des remparts de Karchiakas, partie de la ville qui occupe la rive droite du fleuve.
Ce sont ceux : 1° de Cheik Mâhrouf; 2° de Cheik Djeneide; 3° de Cheik Mohammed Harbi; 4° de Cheik Daoud; 5° de Cheik Mansour Ettadje ; 6° de Cheik Ahmed ; 7° de Cheik Sèrri Sektij ; 8° de Cheik Zulmoun Mesry; 9° de Nibi Zouchâh ; 10° de Set Zubeïde; 11° de Behloul Dana. On voit
en ce même lieu plusieurs autres masures moins apparentes, qui ne méritent aucune mention. Voici quelques remarques historiques sur les personnages sus mentionnés.
Cheik Mâhrouf naquit dans la 150e année de l'Hégire, de parents chrétiens,, dans le faubourg dit « Kerkh » de Bagdad, et se ht musulman sur les exhortations d’Iman Reza qui lui enseigna la théologie et le mit dans la voie de la piété. Il mourut à Bagdad h l’âge de 50 ans et en odeur de sainteté. Les dévots musulmans ont enclavé son tombeau dans une jolie petite mosquée où ils vont lui rendre assidûment leurs religieux hommages. Ce cheik disait souvent que : « L’homme généreux et aimé de Dieu est celui qui remplit ses engagements sans hésitation, qui loue sans partialité et qui exerce la bienfaisance sans ostentation.
Cheik Djeneide dont le nom véritable est Abdulkassem et la patrie, Bagdad. On l’appelle aussi le « paon des docteurs orthodoxes », épithète pompeuse que ses rares connaissances lui ont méritée. On lui demanda un jour avec quelle sorte de gens il fallait se lier et converser habituellement. « Avec ceux, répondit-il, qui vous ont secouru et qui ont oublié leur bienfait. » Il mourut en 297 de l’Hégire, sa mémoire est vénérée chez les musulmans qui lui
Dessiné par A. O'Cam.aghan. d’après un latis de Rousseau.
— * il -
attribuent le miracle de féconder les femmes stériles.
Mansour Hattadje. — Dès sa tendre jeunesse, s’étant senti du goût pour l’étude de la philosophie, il déserta, à l’âge de vingt ans, la maison paternelle et se retira dans un monastère où il se consacra tout entier a la méditation. A force de séparer son âme de tous les objets sensibles, de l’isoler et de la perdre dans la contemplation extatique de la divinité, il crut avoir atteint la perfection suprême, prononçant à chaque instant ces mots : « Je suis la Vérité ».
Les musulmans, indignés de cette habitude qu’ils prenaient pour un blasphème, se soulevèrent contre lui, l’accusant d’impiété; ils le citèrent au tribunal de leur pontife et il fut condamné à avoir la tète tranchée. Avant de monter à l’échafaud, ce Cheik illuminé se tourna vers ses juges et leur dit en frappant la terre du pied « Votre Dieu est ici ». Après son exécution, un de ses disciples, creusa en présence de l’aréopage,, à l’endroit qu’il avait désigné et il en sortit une cassette pleine de pièces d’or. « Voilà, s’écria-t-i 1 , le Dieu dont parlait mon maître et que vous adorez réellement ».
Cheik Servi Sekhti était disciple de Cheik el Mâhrouf. Très versé dans les sciences abstraites et pénétré d’une douce et bienfaisante piété, il avait la singulière habi-
tude de se regarder chaque matin dans une glace, craignant, disait-il que le nombre de ses péchés ne lui eût noirci le visage. 11 mourut à l’âge de 59 ans.
Nebij Yourha. C’est probablement l’Osée des juifs, un des douze petits prophètes. Qu’il soit enterré à Bagdad ou ailleurs, les habitants n’en sont pas moins assidus à aller tous les samedis s’acquitter en foule de leurs pieux devoirs au monument qui passe pour être son tombeau. Les Turcs l’ont aussi en vénération et lui offrent des bougies et de l’encens.
Set Zubeidé fut l’épouse du Ealif Ilaroun el Rechide. Ce titre et ses éminentes qualités la font regarder comme la Zénobie de Bagdad. Elle fut passionnément aimée du Kalif avec qui elle partagea l’autorité suprême. On lisait autrefois sur son tombeau cette épitaphe que je n’ai pas retrouvée. « Ci-gît une grande reine qui fut l’ornement et les délices de la Cour du Commandeur des croyants. Ses bienfaits s’étendirent d’une mer à l’autre. C’est une fleur superbe qui résista pendant quelque temps, dans le jardin de la vie, au souffle envenimé du trépas, mais elle périt enfin et se réduisit en cendres. O passant, qui que tu sois, respecte cette froide poussière et tâche d’imiter les vertus dont elle brilla tant qu’elle fut animée ».
Behloul Dana . Ce surnom de Dana désigne un sage ; les Orientaux l’ont cependant qualifié de fou par allusion à sa manière de vivre toute extravagante et peu conforme à sa naissance et à son rang.
En effet, la plupart des annalistes arabes s’accordent à dire qu’il était frère du Kaiif Haroun el Rechide qui l’avait établi grand officier de son palais; mais ils ajoutent que, dégoûté du fracas et des intrigues de la Cour, il la quitta brusquement pour aller habiter les déserts et les cimetières.
On le rencontrait souvent, presque nu, s’amusant au milieu des tombeaux à contempler les ossements des morts. Cependant quand on l’interrogeait, il répondait avec beaucoup de sens, ne parlant jamais que par sentences, et affectant même de prédire l’avenir.
On rapporte de lui quantité de traits singuliers et plaisants dont le Nagarestan nous a conservé le souvenir. J’en citerai seulement deux. « Behloul, lui dit un jour le Kaiif, je désire que vous me fassiez la liste des extravagants de Bagdad. Ce serait un travail trop long, répondit-il, mais si vous désirez celle des gens raisonnables, je l’aurai bientôt faite ».
Une autre fois, un plaisant de la cour voulant s’égayer à ses dépens, lui dit que le Kaiif l’avait nommé intendant des loups,
des ours, des singes et des renards de la capitale. « Tant mieux, s’écria-t-il, vous voilà, Messieurs les courtisans, soumis à mon autorité et devenus mes humbles sujets. »
Description de l’Ile de Dedjel (1).
J’étais, mon ami, occupé tantôt à arranger mon portefeuille, de manière à ce que les papiers . qu’il renferme ne puissent se gâter en route, et, en les examinant, il m’est tombé sous la main la minute d’une lettre que j’avais préparée pour M. Barbié du Bocage, et dans laquelle je donne à ce savant géographe une description succincte de la petite île de Dedjel, qu’il m’avait demandée. N’ayant rien de saillant à vous mander aujourd’hui, je vais insérer ici un extrait de cette lettre, qui vous fera connaître un des plus jolis districts du pachalik de Bagdad, dont aucune carie n’a été dressée jusqu’à ce jour, et que j’ai visité récemment.
Cette digression, du reste, se lie natu-
(1) Extrait d’une lettre à M. Jouanin, datée de Ilcbné, le 21 octobre 1808.
Tellement au début de mon voyage, que je commence presque sur les limites de la contrée qui en est l’objet.
Le district de Dedjel porte le nom d’ile parce qu’il est enfermé entre le Tigre à l’Orient, et un canal qui se détache de ce fleuve à sept lieues et demie au-dessus de Bagdad, puis, après un cours de neuf lieues environ, va se perdre dans le Haur, terrain marécageux où se déversent les eaux de l’Euphrate quand elles sont dans leur crue.
Ce canal est lui-même divisé en une infinité de ruisseaux (le plus remarquable est celui de Bessé), qui arrosent abondamment le pays et préparent ainsi les terres à fructifier sous les travaux journaliers de plusieurs tribus arabes, sédentaires et agricoles.
Ils y sèment diverses sortes de grains et de légumes : le blé, l’orge, le millet, le sésame, les lentilles, les pois, les melons, les pastèques, etc.
Ces Arabes sont les Béni Saïd, les Mechahédis, les Djebours, les Souhédiés, etc. Ils dépendent tous du Dabeth ou bailli, qui prend à ferme la contrée, en payant pour cela, au pacha de Bagdad, une redevance annuelle de quarante-cinq mille piastres.
Le Dabeth actuel, qui est un de mes anciens amis, réside ordinairement à Belede, que Ton doit regarder comme le chef-lieu
cle File. Cet endroit se trouve sur le Dedjel même, à trois lieues de son origine : il est renommé par les excellents raisins et les belles grenades qu’il produit. On y cueille aussi des dattes, des pommes et d’autres fruits d’un goût exquis, qui approvisionnent abondamment le marché de Bagdad, où on les transporte dans de grands paniers d’osier.
Voici maintenant les autres lieux remarquables qui se trouvent sur les rives du canal.
Tout d’abord Harbé, à une demie-lieue au nord de Beled. C’est une ville ruinée, qui paraît avoir été bâtie du temps des Kalifs. On y voit encore un minaret et quelques maisons inhabitées.
Un peu au-dessous de Beled, se trouve un vieux pont de pierre, dont deux arches brisées subsistent seules. Un peu plus bas, le village d’El Hamarat, très peuplé et entouré de jardins.
On compte une lieue et demie d’El Hamarat à Babeline, village de moindre importance, et de là trois quarts de lieue jusqu’à El Wezoun.
Ensuite vient Semetché, grosse bourgade située dans une courbe du canal. Ses maisons, agréablement disposées sur le bord de l’eau et entremêlées d’arbres fruitiers, offrent le plus riant aspect.
De Semetché, qui est le point le plus éloigné du Tigre, on compte environ trois lieues et quart, en droite ligne, jusqu’à ce fleuve.
Passons aux autres endroits dans l’intérieur des terres. Ce sont : Wana, Tchef Aly, Cheik Djemil et Seide Mohammed.
Le premier est un village médiocrement peuplé, à un quart de lieue du canal et à deux lieues au-dessous de Semetché; les trois autres ne sont que les tombeaux vénérés de santons arabes, ayant chacun leur gardien, et où les habitants du pays font de fréquents pèlerinages. Ces bonnes gens adorent particulièrement l’empreinte d’une main humaine, que l’on voit sur le Tchef Aly, et qui passe pour être celle de la main du gendre du Prophète.
En se transportant sur les bords du Tigre, on trouve d’abord El Ilelt, à une lieue au-dessous de l’origine du Dedjel ; c’est un village florissant.
D’El Ilelt, en suivant le cours du fleuve jusqu’à Telgoche, vieille bâtisse qui n’est qu’à deux lieues de Bagdad, on rencontre les habitations, tentes ou cabanes, des Arabes El Husseis et Socceidiés, dont j’ai déjà parlé.
J’estime le circuit de l’ile de Dedjel à quatorze lieues environ. Elle est bornée au midi par le Ilaur et le canal de Meshoudi,
issu de ces vastes marécages, et qui se jette dans le Tigre à une demi-lieue au-dessous de Bagdad. Elle est très giboyeuse, et pourrait devenir très fertile, si ses habitants, moins opprimés, pouvaient donner plus de soin k la culture.
Remarques sur les Habitants du Désert.
Vers trois heures après-midi, le temps
étant au beau, je fus me promener sur le bord du lac qui nous avoisine. Mes domestiques ont essayé d’y pécher, mais ils n’ont pas réussi, non plus qu’a prendre des tortues.
Dans l’intervalle est survenue une famille arabe, composée de deux hommes, d’une femme ayant son enfant k la mamelle, et de trois vigoureux gaillards.
Les uns étaient montés sur des chameaux, les autres allaient a pied conduisant par le licol les animaux chargés de provisions, qui consistaient en farine d’orge et en dattes. Ils firent halte sur la grève et emplirent leurs outres de l’eau du lacqvi, bien qu’elle eût un goût détestable, leur paraissait très bonne, k ce qu’ils m’ont affirmé.
Je me suis amusé à les questionner un moment, tandis que la femme pétrissait la farine et que les jeunes gens ramassaient des brouissailles pour allumer du feu et cuire le pain.
Ils m’ont dit qu’ils venaient des bords de l’Euphrate et allaient rejoindre une bande de Djebours, leurs alliés, établis dans le Haur; je leur ai demandé entre autres choses, s’ils étaient contents de leur sort.
« Et pourquoi ne le serions-nous pas, m’a répondu l’un d’eux, la providence nous a donné l’empire du désert qu’elle a émaillé de verdure et couvert de toutes espèces d’animaux afin que nous y trouvions de quoi suffire à nos besoins. Nous possédons cent-cinquante moutons, cinquante chameaux, dix juments de race. Nous sommes unis par les liens du sang' et de l’amitié, nous avons l’indépendance, la santé et la gaieté, personne ne trouble notre tranquillité, que pouvons-nous donc désirer de plus en ce monde où entrés par une porte, nous devons en sortir par l’autre après quelques années de vie. »
La justesse de ce raisonnement m’a d’autant plus frappé qu’il sortait de la bouche d’un pâtre dont le maintien sauvage n’annonçait guère des sentiments aussi sages. Mais il ne faut pas confondre les Arabes agriculteurs fixés aux environs des villes,
comme ceux dont je viens de parler, avec les nomades habitants du centre du désert qui, privés des ressources que donne la culture, sont obligés de piller et d’égorger leurs semblables pour subvenir à leurs besoins.
Tout en faisant ces réflexions, j’examinais la femme qui, après avoir cuit le pain, allaitait son enfant, adossée à un chameau accroupi. Elle m’a paru avoir trente ans, ses traits réguliers avaient je ne sais quoi de rude qui, avec son teint bâlé lui donnait un air farouche, elle avait les lèvres teintes en bleu, les joues, le menton et les mains marquées de petites taches de même couleur. Un anneau d’or, de forme allongée, terminé par quelques grains de corail mobiles pendait de son nez, ses bras et ses jambes étaient surchargés d’anneaux de différentes matières. Telle 'était sa parure; quand à son costume il consistait en une chemise de toile bleue très ample, une ceinture de chanvre, un mouchoir vert sur la tète et un manteau grossier sur les épaules.
C’est la coutume des femmes arabes de se peindre en bleu la figure, le sein et les bras. En Turquie et en Perse les femmes emploient la toutia pour se noircir les yeux et les sourcils, le henna pour se rougir les mains et les pieds et le wasnie qui est une
autre plante pour rendre les cheveux plus foncés et plus luisants.
Ruines de Kherke. — Sur les souphis de l’Iran.
( Journal de route du 26 octobre. De la même station de Hebné.)
Ce matin, j’ai profité de la fraîcheur du temps pour faire un tour du côté du fleuve. J’ai longé pendant plus d’un quart d’heure une digue de terre qui s’étend à soixante pas de nos tentes dans la direction du Nord- Est et que le grand Suleiman pacha fit construire pour garantir le territoire de Hebné des inondations du Haur, formé lui-mème, comme je l’ai fait observer, par les débordements de l’Euphrate.
Je me suis ensuite promené parmi les ruines de l’ancienne Kherke qui se voient entre Khadem et Bagdad, à peu de distance du Tigre. C’était autrefois un grand faubourg de la capitale des Califes, tout peuplé de chrétiens, et si agréablement situé que le poète Khakhani en fait une description charmante dans la relation qu’il a donnée en vers de son voyage dans les deux Yraks ; mais cet endroit n’offre plus aujourd’hui qu’un amas informe de débris où
les Arabes vont fouiller habituellement pouç en retirer des ustensiles, des meubles, des matériaux et des médailles coufiques.
Je me souviens qu’ils avaient déterré il y a une quinzaine d’années, un pot de terre rempli de ces deniers antiques. Mais comme il étaient d’or, le gouverneur qui en fut instruit s’en empara, abandonnant aux auteurs de la découverte le vase qui les avait contenus.
C’est avec les briques tirées de ces mêmes ruines que le susdit pacha fit bâtir le rempart de Karchiatra (1), quartier de Bagdad qui s’étend sur la rive droite du Tigre, et qui, autrefois ouvert de toute part, favorisait les desseins des contrebandiers.
Peu après mon retour de la promenade, divers amis vinrent me voir. L’un d’eux, connaissant ma passion pour les manuscrits, m’en avait apporté un plein sac. La plupart de ces livres consistaient en vieux bouquins insignifiants et délabrés. J’y ai pourtant trouvé le Mernewy el Weledy que je me suis empressé d’acheter. Cet ouvrage que je connaissais déjà de nom est un traité en vers des points fondamentaux de la doctrine des souphis. Je viens d’en lire
(4) J'ai indiqué plus haut que cet endroit est la paall. de Bagdad qui s’étend sur la rive droite du Tigree
quelques passages qui, m’ont paru pleins de sens et de moralité.
Voici ce que je sais de la secte des souphis, taxée par les musulmans orthodoxes de folie et d’impiété.
Ces philosophes de l’Orient, dont la Perse estle berceau forment une classe d’hommes austères, entièrement livrés à la contemplation de la nature et à l’étude de la religion. On peut les regarder comme des habiles casuistes de la croyance musulmane qu’ils prétendent professer dans toute sa pureté, soutenant son caractère sacré par une vie exemplaire et pleine d’œuvres pies.
Aussi rêvèrent-ils le Koran comme un livre divin que le créateur a envoyé aux hommes par son prophète bien aimé, Mohammed el Mustapha , mais ils lui donnent une interprétation toute différente de celle des docteurs orthodoxes de la loi. Ils admettent encore la tradition des asiatiques et y ajoutent de plus leurs opinions particulières pour en former un labyrinthe complet d’inepties et d’erreurs ou leur esprit se plaît à s’égarer.
Cependant, leur grand principe est de tout spiritualiser, de voir toutes choses en Dieu, d’attribuer aux décrets du ciel ce qui arrive aux hommes tant en bien qu’en mal, et de s’imaginer enfin que l’âme est une émanation de l’Essence divine, et qu’à force de se
remplir de l’idée de son auteur elle finit par s’abîmer dans son sein et par s’identitier avec lui. Il faut aussi savoir que la plupart des Souphis croient à la métempsycose et rejettent le dogme des peines éternelles dans la vie future, quoique ce dernier point ne soit guère d’accord avec ce qu’enseigne le Koran.
De ce que nous venons de dire brièvement du système des Souphis, on doit conclure qu’il est réellement obscur et rempli de contradictions et d’absurdités évidentes.
Pour peu qu’on l’approfondisse, on s’apercevra aisément que c’est un mélange confus de plusieurs anciennes sectes, telles que la péripatéticienne, l’éclectique, etc., mélange dans lequel les principes de cette dernière secte sont pourtant prédominants. Leurs livres philosophiques sont tous mystérieux et a double sens, n’offrant dans leur ensemble que des idées bizarres ou extravagantes et des figures, tantôt basses et obscènes, tantôt puériles et ampoulés.
L’origine de la secte des Souphis remonte à l’époque de l’invasion des Arabes en Perse, ou plutôt à l’origine même du musulmanisme, caron entend communément par souphi un homme a systèmes qui combat les principes établis de la religion et de la morale pour en suivre d’autres tout oppo sés.
Elle fit beaucoup de bruit dans les siècles passés. Aussi fut-elle souvent frap pée d’anathème et cruellement persécutée par la haine publique que réveillait contre elle la jalousie et le fanatisme du clergé Iranien.
Cependant, à l’époque où la Perse vit cesser momentanément ses malheurs et commença à respirer sous des règnes plus paisibles, avant et après la dynastie des Séphéries, les Souphis réapparurent de nouveau dans cet empire et y prêchèrent avec succès leurs dogmes singuliers. Peu après, dans le cours vu0 siècle de l’Hégire, le fameux Cheik Serrai -Djelal-el-Din- Roumi-Abou-Ismaël-Waez-Djami, Sandy, Hafer , Waledy, etc., tous écrivains et poètes dlustres, concoururent tour à tour parleurs connaissances, leur zèle infatigable, et leur éloquence persuasive à consolider ces mêmes dogmes, à les généraliser, aies étendre jusque dans l’Indoustan et la Turquie. Mais de nouvelles révolutions éclatèrent bientôt en Perse et s’y succédèrent pendant un long espace de temps. Dès lors, les désordres de l’anarchie vinrent arrêter le cours des sciences et de l’industrie, en troublant la tranquillité publique si nécessaire à leur maintien et à leur prospérité.
Au milieu des désastres de la nation, la secte des Souphis perdit ses moyens d’exis-
tenee, se dispersa et fut détruite enfin pour ne jamais peut-être renaître de ses cendres. Elle est tellement méprisée aujourd’hui que son nom sert à qualifier les cerveaux détraqués et les gens ignorants et impies qui voudraient se faire passer pour de pieux savants. J’ai pourtant vu et entretenu, pendant mon voyage à Téhéran, plusieurs derviches souphis assez instruits, qui menaient une vie retirée et obscure, mais ce n’étaient (qu’on me passe l’expression) que les débris informes d’un vaste et magnifique édifice depuis lontemps ruiné. J’ai encore rencontré quelques restes de ces mêmes souphis dans diverses provinces de la Turquie.
Ils ont pour livre principal le Mesuéwi, du fameux Djelal-et-Din-Roumi, déjà cité, qui a fondé un tékié(l) à Konia, où s’élève pompeusement son tombeau très vénéré par des partisants zélés et fanatiques, qui ne font que courir le monde sous le costume de Derwiches.
Ce costume, l’oisiveté, la paresse, le crime, le font prendre aujourd’hui à des gens sans aveu, à des vagabonds, et, lorsqu’ils se trouvent réunis quelque part, leur premier soin est de se livrer, sous la présidence d’un
(I) Monastère.
supérieur, qu’ils élisent ad hoc, à l’exercice du Semâk ou danse religieuse. On les voit alors se livrer à des contorsions épouvantables, s’agiter comme des forcenés, se mettre le corps en sang et tourner pendant des heures entières autour d’un tambourin accompagnant les cris d’ « Allah ! Allah î » puis tout à coup se jeter à terre et tomber dans une profonde léthargie. C’est ce qu’ils appellent le « ravissement suprême » qiii est moins une extase délicieuse, une contemplation spirituelle, qu’un épuisement total des forces.
Projet qu’ont eu momentanément les Anglais