‹ Voyage de Bagdad à AlepChapitre 4 sur 10 · DE RÉTABLIR SUR LE TRONE LA DYNASTIE DES ZEN · texte numérisé non relu

DE RÉTABLIR SUR LE TRONE LA DYNASTIE DES ZEN

des. Membres de cette famille existant aujourd’hui. (Extrait du journal de route du 28 octobre.)

Au retour de la promenade, j’ai trouvé, non sans surprise, sous mes pavillons, Ver- Khan, Persan. Ver-lvhan au milieu du désert !

C’était un phénomène, j’ai cru qu’il était tombé des nues.

11 m’a remis une lettre amicale de la part de Mehdig-Khan-Ivelhor de Vermanchah qui l’a envoyé à Bagdad pour assister

aux funérailles d’un de ses parents, dont le cadavre, transporté au Kadem 3 selon la coutume des Kezelbaches, a dû être inhumé dans le cimetière de ce lieu sacré. Ce personnage m’a paru être instruit des affaires politiques de son pays et de plus ami des Français.

Il m’avait cherché hier à Bagdad, et dès qu’il apprit que j’étais campé ici, il n’a rien eu, m’a t-il dit, de si pressé que de venir m’y trouver. — Je l’ai beaucoup questionné sur l’état actuel des choses en Perse. Parmi les détails qu’il m’a donnés, en voici quelques uns qui m’ont paru mériter une place ici.

Les Anglais, se sentant vivement outragés du refus qu’a fait S. H. Fethaly-Schah à leur ambassadeur Malkolm, cherchent à laver cet affront par quelque agression subite contre les états de ce prince.

Déjà, ils ne font plus un mystère de leur projet de rétablir sur le trône de Perse la dynastie des Zendes, abattue depuis longtemps sous les coups des Kadjars. A cet effet, ils ont jeté les yeux sur Mohammed Alijj Khan, fils d’Ay Môurad Khan (1), sixième roi de cette dynastie, qui se trouve

(1) A y Mourad Khan était boau fils de Sadek Khan, frère du célèbre Kérim Khan qui avait épousé sa mère après la mort do son père, nommé Kavtas, lui-même Zendo.

établi, depuis plus de quinze ans à Heiderabad, dans le Dekkan, auprès de Skender Djah, newab de cette province et tributaire de nos ennemis; il a épousé sa sœur. Les Anglais se sont engagés a lui fournir 7,000 cipayes, à le débarquer avec ses troupes sur quelque point de la côte du golfe Persique où ils espèrent attirer dans leur parti un grand nombre de Persans au moyen de leurs immenses subsides. On assure qu’ils ont promis un ducat par jour à tout habitant du pays qui voudrait se ranger sous leurs drapeaux. Je n’entreprendrai point de discuter le pour et le contre de cette entreprise. Au premier coup d’œil, elle s’offre sous un aspect difficile. Mais je ferai remarquer que, dès le mois de juillet de la présente année, Mohammed Khan, ravi du secours inattendu que les Anglais lui accordaient, et mû par l’ambition de recouvrer une couronne qu’avaient porté ses ancêtres, s’était empressé de dépêcher en secret un de ses officiers à Kermanchah pour inviter Kandjan Khan et Abdally Khan (1), ses parents réfugiés dans la tribu des Kuliays, de la circonscription de cette ville, à se rendre de suite près de lui, afin

(l) Tous deux fils de Hassen Khan et petits-fils de Sadek Khan Zende.

de participer à la gloire du rétablissement de leur famille. Ces deux fugitifs, dont la mère était fille de Taki Bey, chef de cette tribu , traînaient depuis longtemps une existence obscure et misérable chez leurs voisins, sans ressources et avilis. Us viennent de passer, il n’y a pas deux mois, à Bagdad, pour se rendre à Bassora et de l'a dans le Dekkan par voie de mer sur un navire Anglais.

Cette menée de nos ennemis va donner l’éveil aux autres membres de la famille des Zendes, aujourd’hui dispersés en Perse, en Turquie et dans l’Inde. Leur nombre doit être considérable^ mais on ignore les lieux de leur retraite. L’espoir de rentrer en possession de leurs droits légitimes peut seul les arracher a la torpeur dégradante où ils sont tombés depuis leur proscription.

Voici la liste de ceux dont l’existence paraît certaine :

Mohammed Ay-Khan, Abdally Khan , etc. Khandjan Khan, déjà cités;

Fezulla Khan, fils d’Aly Mourad Khan, dont la mère était kadjare et proche parente de l’eunuque Aga Mohammed Khan. A la mort de son père, il était encore à la mammelle et le monarque castrat, en montant sur le trône, voulut le mettre à mort, mais touché par les larmes de la mère désolée, il lui fit grâce. Ce rejeton des Zendes deve-

nu Kadjar, vit aujourd’hui tranquillement au milieu des ennemis de sa famille qui l’ont adopté.

Le fils d’Abulfeth Khan, qui a pour aïeul le grand Kérim Khan, ce Titus adoré de la Perse, réduit à la condition servile d’eunuque est aujourd’hui gardien du harem d’un chef Kadjar.

Fethaly Khan, fils du malheureux Lutfaly Khan, dont les exploits balancèrent si longtemps les destinées de l’eunuque-roi, est aujourd’hui chef des eunuquesdu palais impérial.

Ibrahim Khan, eunuque et misérable, retiré à Kerbela, Mohammed Saleh Khan, aveugle, estneveudeKérim Khan, on lecroit réfugié chez les Feylis du Lorestan.

Mohammed Khan et Rustem Khan, tous deux aveugles, demeurant à Bassora. Le premier est le fils de Zéki Khan (1).

Le second, son petit fils, eut pour père Ekber Khan. À l’époque où la dynastie lvadjare s’empara du trône, ils furent contraints de se réfugiera Bassora et de s’y tenir cachés jusqu’au moment de la mort tragique de l’eunuque Agha Mohammed Khan,

(1) Coudn de Kérim Khan. Il se fit proclamer roi après la mort de ce princo et périt trois mois après, viciimo d'un complot.

évènement qui les fit réparaître en Perse en 1796, à la tète d’un puissant parti de Zendes. Le premier coup de main eut pour résultat la prise et le pillage d’Ispahan. Fethaly khan, qui déjà était accouru de Chiraz à Téhéran pour s’y faire reconnaître comme roi, envoya contre eux vingt mille cavaliers sous les ordres de Hussein Khan Serdar, aujourd’hui commandant en chef d’Erivan. Rustem, le plus courageux des deux prétendants, sortit d’Ispahan avec une poignée de gens, attaqua l’aile gauche des Kadjars et la mit en déroute, tandis que l’aile droite entrait dans la ville et forçait Mohammed à chercher son salut dans la fuite. Rustem, informé de ce revers, se replia promptement sur la plaine de Reroud jerde, nommée Selakhor, où son lâche oncle s’était réfugié après la défaite.

Là, il se livra un combat sanglant entre les Zendes et un corps de Kadjars, commandé par Taki Khan, gouverneur du lieu, corn bat qui fut tout à l’avantage des premiers. Néanmmoins les vainqueurs, prévoyant qu’ils ne tarderaient pas à être attaqués par des forces supérieures, se dirigèrent rapidement vers Korrem Abad, où ils espéraient trouver un puissant appui dans la personne de Hassen Khan, chef de la tribu des Feylis, qui leur avait promis des munitions et des troupes. Mais ce Khan perfide, médi-

tant le noir projet de les attirer chez lui pour les livrer au nouveau souverain dont il voulait se concilier la bienveillance, ne les vit pas plutôt engagés dans les montagnes du Lorestan, son domaine, qu’il les fit envelopper de toutes parts, les saisit, et les envoya ignominieusement à Téhéran après leur avoir fait crever les yeux.

Cependant Fethaly Chah fut assez humain pour leur accorder la vie, et, quelque temps après, la permission de quitter la Perse et d’aller s’établir où bon leur semblerait. C’est à Bassora, comme je l’ai dit plus haut, qu’ils se retirèrent pour déplorer leur malheur commun, pendant le reste de leur vie.

Les individus existants et connus de la famille des Zendes, sont donc au nombre de dix, probablement pères de famille. Si jamais les circonstances leur devenaient favorables, on ne saurait douter qu’ils n’en profitassent pour ensanglanter de nouveau la malheureuse Perse et mettre en danger son trône mal affermi.

DU NEMROUD-TEPESSI.

(Extrait du Journal de Route : 29 décembre 1808).

Nous sommes partis de Ilebné à la pointe du jour. Comme le Nemroud-Tepessi nous

avait été indiqué pour le lieu du campement, nous avons du, afin d’éviter le voisinage désagréable des chameaux, doubler le pas et devancer la caravane, de façon qu’après trois heures et demie d’une marche accélérée vers l’Ouest, nous arrivâmes au pied de cette ruine et nous fîmes halte à l’abri de son ombre qui couvrait plusieurs arpens de terrain. Au premier coup d’œil, j’ai jugé que ce pouvait être un monument élevé par les premiers habitants du lieu pour perpétuer la mémoire de quelque événement. 11 est de la forme d’une poire et entouré de débris que le temps en a détachés. On peut évaluer sa hauteur à 120 pieds environ, sa circonférence k 40 (1). Les matériaux qui y sont employés, consistent en briques cuites au soleil et en roseaux qui semblent être tous frais. A chaque six rangées de briques, et il y en a 240 de distinctes, se trouve interposée une couche de ces roseaux de quatre ou cinq doigts d’épaisseur. Du reste, nul ciment, comme l’ont assuré quelques voyageurs inexacts (2) .

(1) L’erreur paraît évidente: c’ost sans doute diamètre et non circonférence que Rousseau a voulu diro. (L.P.)

(2) Dans mon mémoire sur le Pachalik de Bagdad, j'ai insinué, en parlant de Nomroud-Tepessi quo ses maté^ riaux étaient liés ensomblo par un certain ciment très solido auquel le tomps avait fait prendra la consistance

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VUE DU NEMROUDE-TAPESSI.

Nulle inscription qui puisse marquer l’époque a laquelle le monument a été construit ni faire connaître le peuple ou le prince à qui il est dû. Vers le milieu de sa hauteur est une ouverture carrée exposée au couchant. On ne saurait l’atteindre sans recourir à des machines. Excepté cette ouverture, je n’en ai pu découvrir aucune autre, bien que j’aie fait plusieurs fois le tour de l’édifice, l’examinant de la base au sommet. J’ai seulement remarqué au pied, un trou assez profond que les chacals ont probablement creusé pour leur servir de retraite. Mais, comment est-il possible que cette tour, si c’en est une, n’ait eu ni porte, ni escalier? J’imagine qu’on y avait pratiqué extérieurement une rampe qui allait en spirale jusqu’au sommet, et comme c’était la partie la plus exposée aux intempéries, elle a été la première a se détériorer.

Parmi ceux qui ont vu et décrit le Nemroud Tepessi, il en est qui, d’après la tra-

de la pierre, et l’on vient de voir que j’observe ici que cet édifice est construit seulement de briques et de roseaux sans qu’il paraisse qu’on y ait employé aucune espèce de mortier. Mais je n’avais vu alors le Nemroud-Tepessi que d’une certaine distance et je m’étais fié à ce que divers voyageurs avaient dit de sa structure. Après l’avoir examiné attentivement et on avoir détaché quelquos briques, j’ai reconnu mon orrour.

dilion des Arabes, ont cru que c’était un vestige de la fameuse tour de Babel. C’est à tort, car, contrairement aux indications des textes, il n’entre aucune espèce de mortier dans la construction du Nemroud- Tepessi ; les briques qui y sont employées n’ont pas plus d’un pied carré de superficie et d’un demi pied d’épaisseur. En outre, la tour de Babel fut élevée dans la plaine de Sennaar, au-dessous de Babyjone, tandis que la ruine dont il s’agit se trouve à vingt lieues au-dessus de Hella où l’on voit encore les restes de la capitale de Sémiramis. Ce serait plutôt, à mon avis, le tombeau de quelque grand homme de l’antiquité, peutêtre de Nemrod,dont la tradition lui a conservé le nom. Ou bien, encore, l’une des tours de la fameuse muraille de Médie dont parle Xénophon?

A l’appui de cette conjecture, je pourrais signaler une longue chaîne de hauteurs, composées de terre, de brique et de roseaux, que l’on voit en cette région se prolongeant du Tigre vers l Euphrate sous le nom moderne d’Agagouf.

Tout proche, sur un sol glaiseux, on voit une cinquantaine de huttes appartenant aux Arabes de la tribu des Beni-Zeide, qui ont quelque peu de bétail et s’ôccupent de tirer de terre du gypse dont l’exportation à Bagdad est pour eux une source de pro-

fit. Ils sont, au reste, misérables et voleurs ; l’eau de leurs puits est pesante et malsaine.

Après avoir attendu pendant trois grosses heures la caravane qui ne paraissait point, nous commencions à nous impatienter, ne sachant que penser de ce retard . Sans vivres, sans eau, entourés d une engeance pillarde qui envoyait de temps en temps des émissaires nous observer, notre position devenait inquiétante. J’envoyai donc a la recherche du convoi deux domestiques qui, bientôt après, revinrent avec le frère de Mansour et deux autres Ergueils qui venaient nous avertir que la caravane, ayant changé de direction, était allée camper à deux lieues plus loin que le Nemroud- Tepessi.

Cet avis nous fit bien vite remonter h cheval pour les rejoindre. Enfin nous voici arrivés, brisés de fatigue, dévorés de faim, un peu avant le coucberdusoleil, et j’achève cette courte description après avoir restauré mes forces avec un bon pilau, quelques coups d’eau-de-vie de dattes, du café mousseux, une pipe et une demi heure de repos, étendu sur mon tapis.

Renseignements sur le Iïaur.

L’endroit où nous sommes, et où nous ferons probablement notre halte hebdoma-

daire est une vaste lande, excavée, aride, crevassée et couverte de roseaux, où l’on voit sept ou huit puits d’une eau fétide et chargée de sable. Dans le lointain, quelques habitations arabes de la tribu des Beni-Zeide.Une centaine de charges disposées par groupes, trente ou quarante arabes qui les gardent, un grand nombre de chameaux, les uns accroupis et ruminants, les autres arrivant de Bagdad avec leurs conducteurs, enfin nos tentes, nos équipages, tel était l’aspect pittoresque que présentait notre campement d’Agargouf dans le Haur.

Le Haur est un immense marais, aujourd’hui à sec. Les eaux de l’Euphrate en ont creusé les terres, en s’y déversant lors de leurs crues, par divers canaux. Le plus remarquable est le Seglaoui qui ressemble plutôt à une rivière et se divise en plusieurs Ijras tels que leSepheiré, le Nazouze, l’Awenat, le Heis, etc. Le Haur s’étend a l'ouest de Bagdad sur une longueur de douze lieues et une largeur de cinq efise termine à quelquelques centaines de toises du Kadem. Un grand nombre d’Arabes habitent ses bords fertiles et y sèment habituellement le riz, l’orge, le blé et le maïs. Il commence à se remplir au mois de mars, qui est le moment de la crue de l’Euphrate, et ne se dessèche qu’à la fin d’août, époque à laquelle le fleuve rentre dans ses limites naturelles.

En certaines années de crues extraordinaires, on voit les eaux du Haur se gonfler rapidement, s’étendre et se décharger dans le Tigre et le joindre ainsi à son rival l’Euphrate, submergeant l’espace qui les sépare. Ce n’est plus alors qu’une vaste mer où viennent aboutir les bateaux de Hite et d’Ana, chargés de provisions.

Les revenus du Haur sont considérables.

Outre les productions de la terre, il fournit encore d’excellents poissons qu’on y pèche aisément. Comme il n’est pas très profond et que l’eau ne vient que jusqu’à la ceinture, les paysans y entrent demi nus, et avec un bâton armé d’une pointe de fer, ils embrochent les poissons sans peine. Un chef arabe prend d’ordinaire cet endroit à ferme et paie pour cela une somme de quinze mille piastres au gouverneur de Bagdad. 11 y a en outre beaucoup de gibier, surtout des oiseaux d’eau et des sangliers qui ne sont guère farouches car personne ne les chasse.

Ils vivent surtout de sehdes, tubercules de la grosseur d’une noisette, qu’on trouve en terre à un demi pied de profondeur et dont l’écorce noire, très compacte, est hérissée d’excroissances charnues. Les Arabes en mangent aussi, la pulpe en est blanchâtre, aromatique et âpre au goût.

Organisation de la police des caravanes. —

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