VUE DE LA VILLE DE HITE
roues hydrauliques qui montent l’eau aux maisons de la ville. Puis les flots de l’Euphrate coulant majestueusement, sillonné d’une multitude de barques chargées de marchandises et de chameaux qui débarquaient successivement sur la rive aux acclamations des Ergueils. Au-dessus de nos tètes, sur leurs terrasses, les Hittiens jouissaient de la vue qui se déroulait à leurs pieds.
Tel était le spectacle charmant qui frappa mes yeux à mon réveil. Bientôt une vapeur épaisse, produite par la fonte du goudron le déroba à mes yeux, empuantissant l’atmosphère: Les Hittiens disent cette odeur salutaire. Elle m’a donné une furieuse migraine qui ne m’a pas encore quitté.
Le goudron est employé ici non seulement pour la construction des bateaux, mais encore pour celle des maisons qui pour la plupart en sont enduites extérieurement, ce qui les empêche d’ètre endommagées par les pluies fort abondantes dans ce pays et qui les détruiraient sans cette précaution, Les Hittiens enduisent encore avec cette même substance des cruches, des baquets et d’autres vases propres à divers usages.
Les principaux des habitants de Ilite étaient venus tantôt me saluer; mais nos Ergueils, accoutumés à conspuer ces pau-
vres gens dont ils sont redoutés, les ont brutalement chassés, ce qui m’a fait beaucoup de peine. Ils portaient tous des vêtements blancs sur des chemises déchirées et crasseuses ce qui faisait un fâcheux contraste. En général, le peuple ne diffère en rien quant aux mœurs et aux usages, des autres arabes. Cependant, il n’en a ni la vivacité, ni les manières libres, ni le courage : qualités qui ne s’acquièrent que dans cette indépendance absolue où vivent errants et sans soucis les hommes indomptés du désert. J’ai déjà parlé de la navigation des Hittiens sur l’Euphrate, mais j’observerai qu’ils ne remontent jamais ce fleuve et qu’ils se servent de la voie de terre pour communiquer avec les habitants d’Ana et des autres endroits situés le long du rivage au-dessus de leur ville. Au reste il y a des chemins qui conduisent directement de Hite à Dedjel, Tekrit, Bagdad, Mossoul, le pays du Sendjars, Mardin, etc. Ces trajets se font en caravanes de chameaux, mais on ne rencontre sur la route que des déserts incultes et quelques-unes de ces tribus vagabondes dont j’ai fait connaître les noms plus haut. Je ne dois pas passer sous silence la ville d’El Hader qu’on m’a dit se trouver sur le chemin de Hite à Tekrit.
C’est, je crois, l’ancienne Hattra queTrajan et Sévère entreprirent en vain de dé-
truire. Cette antique et célèbre Cité n’offre plus aujourd’hui que des ruines désertes sur la rivière Tertar, à deux journées Nord-Ouest de Tekrit. Des Arabes qui l’ont vue m’assurent qu’on y trouve beaucoup de pétrifications et de superbes fragments d’architecture.
Me voici donc lancé dans le Chamié, immense désert de sable dont le nom, devenu terrible par le brigandage et les assassinats continuels des Wehabis inspire la tristesse et l’effroi aux caravanes les mieux escortées. J’ai dit plus haut que Cheik Mansour s’était engagé à me faire traverser l’Euphrate, bien au-dessus de Hite, à un endroit nommé Deir, où ce fleuve est guéable en certaines saisons de l’année. Mais cet arabe ayant voulu me faire accroire que la chose n’était plus praticable à cause de la crue prodigieuse des eaux qui ont, m’a-t-il dit, inondé tout le pays, j’ai dû me rendre à ses raisons et me suis laissé entraîner vers Hite où j’ai effectué mon passage en bateau. Les Ergueils préfèrent d’habitude la route directe de cette place à Alep parce qu’elle est plus courte que toutes les autres quoique pénible et dangereuse. Il est vrai au reste que je n’ai pas insisté pour que le caravanier me tint parole, et peut-être n’aurait-il pu m’éconduire car j’avais de lui une promesse écrite. En sorte
que s’il m’arrive malheur je ne pourrai m’en prendre qu’à moi-même et à m’appliquer le quatrain du poète persan Saadi.
« Le destin n’a besoin que de ses doigts « pour perdre quelqu’un. Il lui en met « deux sur les yeux pour l’empêcher de « voir, deux sur les oreilles pour qu’il ne « puisse rien entendre, et le cinquième « dans la bouche pour le réduire au si- « lence. »
Cependant, les habitants de Hite qui sont continuellement en course dans le Ghamié, nous assurent que le désert est maintenant plus libre que jamais en raison de la retraite des Wehabis qui ne s’y montrent plus depuis les derniers échecs qu’ils ont éprouvés. Quel peuple cruel et impitoyable que ces Wehabis! Avides de sang et de butin ils ne font quartier à personne et égorgent sans miséricorde tous ceux qui tombent entre leurs mains. Cependant ils épargnent et respectent les femmes et je sais même qu’à la prise de Kerbéla qu’ils saccagèrent en 1801, lorsqu’ils entraient dans les maisons pour y assouvir leur rage et leur rapacité ils faisaient mettre à l’écart toutes les personnes du sexe et, après avoir massacré les hommes et s’être emparé de tout ce qu’ils trouvaient, ils leur commandaient de se dépouiller en détournant euxmêmes la tête pour ne pas voir leur nudité
et, après avoir pris leurs vêtements, se retiraient en silence. Gomment concilier cette chasteté avecles mœurs sanguinaires et brutales de ces brigands? Cela ne paraîtra pas surprenant à ceux qui ont été à même d’étudier le caractère des Arabes et d’apprécier tout le respect qu’ils portent aux femmes. Il se sera convaincu que, malgré l’entière liberté dont elles jouissent par une infraction manifeste à la loi musulmane qui ordonne leur réclusion, elles ne laissent pas de conserver un fonds de modestie et de pudeur qu’on est surpris de rencontrer chez une nation dépourvue de toute espèce de civilisation.
Puisque j’en suis à l’article des Wehabis, je vais insérer ici quelques renseignements succints sur l’origine, les progrès, etc. de leur secte qui a fait tant de bruit depuis un demi siècle. Elle a, comme on le sait, comme fondateur, le fameux Cheik Mohammed, surnommé Abdul Wehab qui, au lieu de sortir de la tribu des Tenins, dans l’Yémen selon l’opinion vulgaire, que j’ai moi-même partagée dans le mémoire que j’ai écrit sur cette secte, naquit dans le petit hameau de Djemadjé situé sur la rive occidentale de l’Euphrate, entre Ilella et Redwanié. Cet homme ambitieux et hardi avait conçu le projet de réformer le grande nation des Arabes par l’établissa-
ment d’un culte particulier fondé sur les principes du Koran. Entraîné par son imagination exaltée, il avait parcouru inutilement le Nedjed, la Syrie et l’Yrak Arabi, pour se concilier la protection de quelque chef puissant et capable de seconder ses vues ; mais fatigué de ses voyages infructueux, désespérant peut-être d’opérer le grand changement qu’il méditait, il se retira à Dreiyé dans l’intention de renoncer à la vie errante et inquiète dont il avait éprouvé tous les désagréments.
Là, il rencontra dans la personne d’Abdul-Aziz, gouverneur du lieu, l’appui qu’il avait si ardemment désiré. Cet Abdul-Aziz, aussi turbulent et fanatique que lui, l’accueillit avec distinction, adopta et fit goûter à ses sujets les dogmes qu’il proposait. Chaque pour, la nouvelle secte qui prit dès lors le nom de Wehabisme acquit de la consistance et de plus sûrs moyens de se propager. Les Arabes accouraient de toutes parts dans pon sein, et dès qu’elle put lever des armées et employer le fer pour faciliter ses succès, il n’y eut plus en Arabie de tribu dont la liberté et les possessions ne fussent menacées de son atteinte redoutable.
Pendant mon dernier séjour à Bagdad, j’ài lu un petit livre Arabe intitulé Dialogue entre Abdul Wehab et Abdul-Aziz . Cet ouvrage écrit dans un style nerveux et rem-
pli de traits curieux, présente le double intérêt de faire connaître le caractère de ces deux chefs et de donner une juste idée de la croyance et des mœurs du peuple qu’ils ont organisé. On y voit surtout le premier déployer dans ses discours cette éloquence mâle et persuasive si efficace dans la bouche d’un chef possédé du désir de la gloire. Lorsqu’il rappelle a son collaborateur la noblesse et l’ancienne prépondérance des Arabes, leur énergie, ce qu’ils sont capables de faire, et qu’il lui montre la Turquie et la Perse affaiblies et dégénérées, impuissantes à mettre obstacle aux progrès de la nouvelle secte, on croit entendre Mahomet lui-mème, entretenir Zo • pyre de ses vastes projets et lui dire :
Je suis ambitieux, tout homme l’est sans doute Mais jamais roi. pontife, ou chef, ou citoyen,
Ne conçut un projet aussi grand que le mien.
Chaque peuple à son tour à brillé sur la terre Par les lois, par les arts et surtout par la guerro.
Le tour de l’Arabie ost à la fin venu.
Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu,
Laisse dans ses déserts ensevelir sa gloire...
Voici des jours nouveaux, marqués pour la victoire Vois du Nord au Midi l’univers désolé La Perse encore sanglante et son trône ébranlé,
L’Inde esclave et timide ot l’Egypte abaissée Des murs do Constantin la splendeur éclipséo,
Vois l’empire Romain tombant de toutos parts Ce grand corps déchiré, dont les membres épars, , Languissants, disporsés sans honneur ot sans vio.
Sur les débris du monde, élevant l’Arabie,
Il faut un houvoau culte, il faut de nouveaux fers.
Voltaire, Mahomet, acte II, Scène V.
C’est dans un intervalle d’à peu près soixante ans à dater de son origine, que le Wehabisme entraîna dans son orbite la plupart des peuples nomades de l’Arabie et assujettit à ses lois toute la partie centrale de cette vaste péninsule. La rapidité de ce torrent dévastateur qui menaçait la Syrie et la*? Mésopotamie d’une désolation prochaine alarma bientôt les Vizirs de la Porte. Le grand Suleiman pacha, gouverneur de Bagdad, fut le premier qui entreprit, il y a dix ans, de s’opposer à ses ravages, mais’jla malheureuse expédition de son lieutenant Àly (depuis son gendre et son successeur), contre le Dreiyé, dans laquelle le général pensa périr avec les troupes qu’il commandait, n’aboutit qu’à humilier les armes ottomanes et à rendre les brigands encore plus ardents et téméraires. Ce qui acheva de consolider leur renommée fut le sac horrible qu’ils firent en 1801 de Kerbela, autrement nommée Imam Hussein, lieu si vénéré par les Kezelbaches qui pleurent encore ses malheurs et sa profanation .
La fin tragique d’Abdul Aziz poignardé trois ans après par un Persan pour venger
son fils qui avait perdu la vie dans le massacre de Kerbela, ne troubla pas le cours des prospérités de la Secte. La mort d’Abdel Wehab arriva à quelque temps de là et n’eut pas non plus de suite fâcheuse pour elle. 11 avait été investi de l’autorité spirituelle en qualité de pontife suprême. Tous deux descendirent au tombeau avec la certitude de revivre dans leurs enfants qui succédèrent, en effet, à leurs fonctions respectives du consentement unanime de la horde.
Sehoude, le nouveau chef, héritant de la puissance et de l’ambition de son père, ne tarda pas à marcher sur ses traces et se signala de suite par la réduction d’un grand nombre de tribus qui n’avaient pas encore subi le joug du Wehabisme. La province du Nedjed et celle d’Yemen, quelques endroits des bords de la mer Rouge, toute la côte occidentale du golfe Persique, les îles Bahréin et diverses autres contrées remarquables de l’Arabestan passèrent successivement sous sa domination qui s’y assit sur des bases solides et inébranlables. Mais ce qui mit le comble à sa gloire, futla prise de Medineet de La Mekke, coup terrible qu’il avait essayé de porter aux Musulmans du vivant de son père dont il était généralissime. Il abolit pour longtemps le pieux et célèbre pèlerinage qui se
faisait annuellement dans ces deux villes saintes.
Depuis cette époque les Wehahis n’ont point cessé leurs hostilités contre les territoires de Bassorah, de Bagdad, Zobéïr, Damas, Alep, Djedda, etc., et d’infester tout le Chamié de leur affreux brigandage. Cependant, cette année, leurs entreprises militaires ont toutes échoué. Repoussés vivement à Nedjef ou Imam Aly, battus et humiliés devant Lemawat, surpris et dispersés près de l'embouchure- du Chatt-el- Arab, ils ont été contraints de se retirer dans leurs habitations du désert où ils s’occupent maintenant à se fortifier et à concerter quelque nouveau coup de main.
Peut-être les destinées de Bassorah sont elles menacées, car c’est toujours vers ce point important que les dirige leur insatiable ambition.
Depuis que le sultan Mustapha (I) est monté sur le trône, la Porte paraît s’occuper sérieusement du grand et louable projet de réprimer cette horde de barbares dont l’attitude menaçante, attire même Pat-
ci ) Il faut rappeler que ces renseignements furent écrits sur les bords do l'Euphrate, en novembre 1808, époquo à laquelle n’avait p;is encoro éclaté la dernièro révolution do Constantinople qui a placé sur le trône ottoman, le sultan actuel Mahmoud.
tenlion des puissances européennes; mais on doit croire que tant qu’elle n’appréciera pas l’urgence de lui opposer ceux des Arabes du désert qui méconnaissent son autorité et qu’elle voudra l’attaquer avec ses seules forces, il ne lui sera guère possible de venir à bout de son dessein, parce que les armées ottomanes ne sauraient entrer dans un pays aussi stérile sans s’exposer à périr par la disette de vivres et d’eau jointe aux inconvénients d’un climat brûlant. Aussi suis-je entièrement persuadé que si le pacha de Bagdad, qui est plus à portée que tout autre d’accabler les Weha- J}is s’appliquait à mettre dans son parti les Aral: es, il parviendrait par cette sage mesure à s’entourer d’une milice nombreuse qu’il pourrait lançer à l’improviste contre l’ennemi commun. Et pendant que les légions bédouines excitées par l’appât du butin et le paiement d’une solde effective,, fondraient sur le Dreiyé par la voie directe du Chamié, une armée auxiliaire d’Osmanlis et de Kurdes pourrait se diriger vers les mêmes lieux en suivant le cours du fleuve jusqu’au delà de Bassorah et proche du golfe Persique d’où elle n’aurait qu’un pas à faire pour entrer dans le pays des Wehabis qui, cernés et attaqués de deux côtés différents, toucheraient à coup sûr à leur heure dernière. Une fois le Dreiyé, qui est
le foyer des Wehabis, envahi et purgé de ces brigands, il est certain que leur secte ne pourrait plus se rallier ni subsister ailleurs. Les faibles essaims qui auraient échappé à la catastrophe nationale en se dispersant dans les provinces voisines, se verraient victimes de la haine des habitants que la force, encore plus que l'empire du préjugé, ont rallié à la religion réformée.
Mais le pacha actuel de Bagdad est d’un caractère indécis, mou, nonchalant et peu disposé aux sacrifices nécessaires pour réaliser un si grand projet qui demande de la résolution et nécessite des dépenses considérables : projet qui, d’ailleurs, avait été autrefois conçu par son oncle, l’illustre Aly Pacha, qu’une mort anticipée et tragique fit prématurément descendre au tombeau pour le bonheur des sectaires.
Voici maintenant quelques remarques sur les croyances, la police, les mœurs, etc., des Wehabis. D’abord, je suis persuadé que leur secte n’est qu’une reproduction de celle des Kérametés (Karmates) qui habitaient le même pays et qui, avec les mêmes, principes, le même courage, et les mêmes moyens sanglants et le même fanatisme religieux, mirent le Kalifat en danger sous le règne des Abassüs (Abassides) et ébranlèrent jusque dans ses fon-
dements la monarchie musulmane. La croyance Wehabienne n’est au fond que celle enseignée par le Ivoran, livre dont elle affirme le caractère divin, en désignant Mohammed comme un simple instrument dont s’est servi le Tout-puissant pour transmettre ses volontés aux hommes.
D’après ce principe, elle taxe d’impiété toute espèce de vénération accordée à ce législateur de l’Arabie et aux autres prophètes vrais ou faux qui l’ont précédé et suivi, alléguant pour raison que, quand les créatures peuvent recourir directement dans leurs besoins au maître souverain de qui elles tiennent l’existence, elles ne doivent point implorer l’intervention de leurs semblables et que les prières qu’elles leur adressent sont des outrages à la majesté suprême.
Tels sont en substance les dogmes de cette religion réformée. Quant aux cérémonies extérieures, elles dérivent de la môme source, c’est-'a-dire qu’elles sont toutes fondées sur le texte même du Koran. Ce qui fait voir assez que les Wehabis rejettent toute espèce de tradition pour ne s’attacher qu’au sens littéral de ce livre, qui du reste leur tient encore lieu de code civil. Quant à leur gouvernement il se divise en pouvoir spirituel et en pouvoir temporel, semblable en cela à celui des
Japonais et des peuples des Indes qui ont deux rois, l’un ecclésiastique, l’autre séculier. Ces sectaires sont aveuglément soumis à leur chef quoique vivant très familièrement avec lui. Sobres, ardents, sans cesse tourmentés par la soif des dépouilles, on les retrouve presque toujours en courses, ravageant et pillant les pays étrangers, mais ce qui les rend plus terribles, c’est que loin de craindre la mort dans les combats, ils la bravent avec un courage forcené, se précipitant au devant d’elle, la regardant comme un bien qui doit leur procurer la couronne du martyre. Ils traitent les Turcs et les Persans d’impies et de blasphémateurs parcequ’ils rendent un culte particulier à Mohammed et à sa famille et se croient obligés de les égorger partout où ils les rencontrent et de détruire leurs mosquées, fureur aveugle dont ils ont fait preuve à lmam-IIussein, à La Mekke, à Medine et partout où ils ont porlé leurs armes.
Pourtant on dit qu’ils sont plus humains envers Jes Chrétiens et Juifs, mais je ne sais sur quoi se fonde cette opinion, et n’en voudrais pas faire l’expérience.
Leur Cheik ou chef actuel, Sehoude, réside â Dreiyé qui fut érigée en capitale, par son père Abdul Aziz. D’après le portrait qui m’en a été fait par divers Arabes
qui l’ont vu, c’est un homme d’environ quarante ans, au teint olivâtre, médiocrement grand, robuste, dissimulé dans ses résolutions et intrépide dans les combats.
11 a trois femmes. Celle qu’il aime e plus est une négresse de taille gigantesque dont il a eu plusieurs enfants. Les plus connus de ceux-ci sont Sahde et Nasseur, tous deux courageux et exercés de bonne heure au brigandage et au meurtre. Seboude a coutume de porter sous ses habits une cotte de mailles pour se garantir du poignard des assassins : la fin tragique de son père Ta rendu très ombrageux et très méfiant. Il ne sort jamais qu’entouré d’une garde de soixante nègres et suivi de son bourreau qui, au premier signal, abat les tètes des victimes de son ressentiment. On m’a rapporté au reste que, bien qu’il soit investi d’un pouvoir absolu et sans bornes, qui ne se fait que trop sentir à ses proches et à ses serviteurs, on le trouve pourtant humain et libéral envers les pauvres, livré constamment à la pratique des préceptes du Koran et aux soins des intérêts de son peuple. Il envoie de temps en temps en maraude des essaims nombreux de combattants qui se répandent comme des torrents dévastateurs dans le pays ennemi, et va lui-même une fois chaque année en campagne. Il commande alors en personne
plus de cent mille hommes. Ses richesses de composent de la dîme qu’il perçoit sur tous les biens de ses sujets et des dépouilles étrangères qui s’accumulent continuellement dans sa capitale. Il ne donne que peu de chose à ses troupes qui n’ont pas du reste de solde fixe.
Une parfaite harmonie et la plus intime liaison régnent constamment entre les Wehabis et font leur bonheur et leur force. Austères et féroces, accoutumés aux fatigues et aux privations de tous genres, costumés et armés comme les autres Arabes, ils ont de nombreux villages, des terrains bien cultivés et des troupeaux immenses. Ils exercent aussi quelques arts mécaniques, trafiquent souvent sous des noms empruntés dans les différentes villes de la Turquie, et frappent en plusieurs endroits de la monnaie au coin de leur prince.
Enfin, inviolablement attachés à leurs institutions et abhorrant tout ce qui appartient à l’étranger, on peut dire que leurs pensées, leurs paroles, leurs actions se rapportent à un seul et unique objet, celui de maintenir et de propager leur doctrine qu’ils voudraient faire adopter à toutes les nations du monde.
Station a Djedare aux environs de Hîte. les
PEUPLES ANCIENS ET MODERNES DE l’ÂRABIE.
Le 25 novembre, nous changeâme déposition pour céder le rivage à la caravane de Damas qui campa le même jour à notre place au bas de Dite, après avoir employé toute la nuit précédente à traverser l’Euphrate. Notre nouveau campement était à trois quarts de lieue de l’ancien, sur le bord du fleuve dans un endroit nommé Djedare. Ici le Ghamié commence à présenter ses vastes plaines pelées et grisâtres, où l’œil du voyageur cherche en vain quelque objet capable de le fixer. Dans ces mêmes déserts s’élevaient pourtant jadis des villes florissantes dont il ne reste que les ruines.
Dè.s les siècles les plus reculés cette contrée fut aussi habitée par des nations nomades et belliqueuses, partagée comme aujourd’hui en tribus, se gouvernant chacune à leur manière. Strabon, Pline et Hérodote nous en citent plusieurs, telles que les Scénites, les Nabathéens, les Nagaréniens, les Hadramites, les Sabéens, les Géréens, les Homérites, les Agréens, les Arcites, etc. Ce fut, je crois, chez ces derniers que Job souffrit les maux terribles
que Dieu lui envoya successivement pour éprouver sa patience et sa résignation. Ces nations sont peut être les plus anciennes du monde. On les a vues de temps immémorial demeurer constamment attachées à leurs lois et à leurs coutumes primitives, sans jamais subir le joug étranger quoique les Parthes et les Romains se soient plus d’une fois efforcés de les dompter. Les annales historiques nous apprennent au contraire qu’elles ont elles- mêmes souvent ravagé les terres de l’un et l’autre de ces peuples, vendant leur sang à qui le voulait payer plus cher. La nature de leur pays pourvoyait à leur sûreté, car, pour arriver jusqu’à eux, il fallait traverser des déserts arides ou les plus fortes armées périssaient par la soif, la famine, les chaleurs brûlantes ou bien par la trahison des guides qui les égaraient parmi les sables et les rochers.
Diverses médailles frappées en l’honneur de Trajan et de Sévèré, attestent que' ces deux empereurs asservirent les Arabes.
Cependant le premier ne put jamais se rendre maître de la capitale des Nagaréniens et le second se vit abandonné par ses troupes qui, rebutées des fatigues de la marche, refusèrent de combatre et l’obligèrent ainsi à retourner dans ses états. Trajan a pourtant laissé en Arabie des marques de son amour pour les entreprises grandes et
utiles, entre autres, la célèbre Voie Romaine qui conduisait à Gtésiphon et dont il existe encore quelques vestiges.
Quand à Aurélien, il n’en subjugua point les habitants, son expédition se borna à vaincre la malheureuse Zénobie, abandonnée de ses alliés et à détruire la seule ville de Palmyre. Cette cité, bien qu’immense et puissante, ne dominait pourtant que sur une très petite portion de ce pays, sans commander aux tribus errantes qui en couvraient la surface. Palmyre, cette capitale célèbre, séparée du reste du monde par des déserts fut un monument de la grandeur de l’industrie humaine. Ce qui en reste aujourd’hui est un exemple frappant du sort précaire des plus illustres empires. Tous les voyageurs qui ont vu ses ruines superbes en ont parlé avec une admiration enthousiaste. Elles sont connues des Arabes sous le nom de Tedmour, et nous lisons dans l’Ecriture que Salomon fit bâtir Tedmour, mais cette analogie de nom n’est pas concluante et il est à souhaiter que l’on recherche les origines de cette ville importante, perdue au milieu du désert.
Pour en revenir aux Arabes, ils sont encore et seront peut être toujours ce qu’ils étaient dans leur origine, des hommes agrestes, indomptables, préférant la quiétude et l’indépendance du désert au séjour
des villes où ils ne peuvent soupçonner que l’on puisse trouver le bonheur. Ils font consister le leur dans une vie indépendante et exempte de soucis, affranchie des liens d’un pouvoir arbitraire. Les chefs qui les gouvernent, trop faibles pour attenter à la liberté publique, ne se font obéir et respecter qu’en tenant une conduite tout opposée a celle que dictent l’orgueil et la dureté, compagnes inséparables du despotisme. Tout père de famille règle la police parmi les siens, et les affaires générales se traitent et se terminent en présence des membres les plus distingués de la tribu. D’ailleurs, on ne trouve chez eux, ni maisons régulièrement bâties, ni aucune des commodités inventées par le luxe et la mollesse de la vie sédentaire.
Des tissus de poil, noirs et grossiers, leur servent de toit, la terre libérale et de nombreux troupeaux fournissent à tous leurs besoins; en changeant de place presque chaque jour, ils retrouvent partout les mêmes moyens de subsistance, les mêmes occupations et les mêmes plaisirs.
Aussi se vantent-ils d’avoir reçu de Dieu quatre grâces particulières, des mouchoirs bariolés au lieu de couronnes, des tentes au lieu de maisons, des lances au lieu de retranchements, des coutumes simples et
invariables au lieu de lois et des chameaux au lieu de voitures.
Si les Arabes, régénérés par Mohammed et parvenus ensuite au plus haut degré de grandeur sous les successeurs de ce prophète, restèrent après l’extinction du Kalifat plongés dans une longue et honteuse léthargie, c’est que leurs tribus, désunies et dispersées, manquèrent de moyens et de chefs pour se maintenir dans leur première prépondérance. Mais dès qu’Abdul Wehab et le père de Sehoude les eurent ralliés sous les enseignes d’une religion réformée, et qu’ils eurent une cause commune à défendre et des occasions de se signaler, on les vit donner de nouvelles marques de leur énergie et de leur audace et marcher d’un pas rapide dans la voie des conquêtes.
C’est ainsi que quand un peuple passe de l’obscurité au plus sublime héroïsme, on doit croire qu’il ne fait que développer un germe enfermé dans son sein et n’attendant qu’une occasion favorable pour éclore et parvenir à sa parfaite maturité.
La caravane demeura stationnaire pendant quatre jours à Djedare, le cinquième (29 novembre), celle de Damas s’étant réunie à elle, le signal du départ fut donné et nous nous mîmes en marche au soleil levant. Par cette réunion, nous formions comme une ville ambulante composée de
1,200 charges et de 600 Arabes. Nous cheminâmes pendant trois heures , d’abord vers louest puis au nord, sur des terrains inégaux et par des chemins étroits et pierreux. Halte à un endroit désert nommé Sahédié, voisin de l’Euphrate qui forme un peu au-dessus de cette position, la petite île d’Abougaïte en se partageant en deux bras bordés de dattiers, sans offrir pourtant une habitation quelconque.
Chemin faisant, parmi les rochers, je remarquai quantité de crottes de gazelles dont plusieurs troupeaux bondissaient dans le lointain. Les excréments de cet animal ont la propriété de sentir le musc, sans doute à cause des herbes aromatiques dont il se nourrit. Les Arabes s’en servent pour composer des parfums, et les fument aussi quelquefois dans leurs pipes.
Je me suis souvent diverti à chasser les gazelles. Les habitants du désert les prennent en vie ou les tuent pendant qu’elles dorment, ou bien, montés sur leurs rapides juments ils les forcent avec leurs lévriers et leurs faucons. Les Seleibes surtout en font un carnage épouvantable, car ils se nourrissent de leur chair et s’habillent de leurs peaux. Ces Seleibes sont le rebut des Bedous, qui les méprisent souverainement et né communiquent jamais avec eux. Ils sont petits, décharnés, mal faits et d’une
physionomie tout à fait sauvage. Leur arme est le fusil à mèche; ils habitent les replis du désert loin de toute habitation humaine. Ce sont les seuls Arabes chez lesquels on trouve des ânes, ils n’ont point d’autres animaux et ne possèdent ni chevaux ni moutons.
Autrefois, cette peuplade était fort nombreuse, mais il y a quelques années, les Wehabis, irrités de ce qu’elle s’était arrogé le droit de partager le désert entre ses familles, se sont attachés à la détruire, et il n’en reste plus aujourd’hui que quelques restes épars que la défiance et la crainte rendent tout à fait inabordables.
Au moment où nos pavillons furent dressés, pendant que je causais avec Mansour et d’autres Ergucils, un pauvre Arabe, couvert de haillons, se présenta à nous, demandant la charité. Pour exciter notre commisération, il nous montra son bras estropié et gangrené qu’un lion lui avait broyé sur le bord de l’Euphrate. Pour comble de malheur, il était ensuite tombé parmi une bande de voleurs qui venait de le dépouiller non loin de la caravane. Son état me fit pitié; je lui donnai quelque argent et du biscuit; Mansour, de son côté, se priva de son abâ (manteau de bure), pour l’en vêtir, et il reprit aussitôt le chemin de Hite pour s’y faire panser.
Traite du 30 novembre. L’Ile de Djubbé.
L’intention du chef de la caravane était d’abord de se diriger vers l’ouest pour camper à Aïn-el-Essed, ce qui nous eût beaucoup éloignés de l’Euphrate, déjà même chacun de nous avait fait sa provision d’eau en emplissant ses outres. Mais les vedettes qui avaient été envoyées la veille pour explorer cette position vinrent dans la nuit nous avertir qu’une bande considérable d’Anazés s’y trouvait stationnée depuis plusieurs jours, et c’est pour éviter leur rencontre onéreuse qu’en changeant de route nous prîmes parle nord-ouest, puis droit au nord en suivant le sentier qui mène de Hîte à Ana. Après cinq grandes heures de marche à travers un sol pierreux et des gorges difficiles hérissées de rochers scabreux, nous nous arrêtâmes encore sur les bords du fleuve à une lieue et demie audessous de la jolie et fertile île de Djubbé.
Cette île est entourée d’une muraille de terre qui lui donne l’apparence d’un fort. On y compte plus de deux cents maisons arabes. On y cultive le blé, l’orge, le coton, le sésame, les dattes, les figues, les grenades, les melons et les pastèques. Elle est située près de la rive gauche et dans un
angle obtus que forme le fleuve qui, depuis Ana, à environ vingt-six lieues plus haut, coule du nord au sud et se détourne tout à coup à cet endroit pour couler vers l’est.
Les habitants de Djubbé ne s’occupent pas seulement d’agriculture, mais aussi du trafic de leurs denrées dont ils trouvent un débit facile et avantageux à Ana, à Hite et diverses autres bourgades du Djéziré. Ils sont riches en bestiaux et leur position les met à l’abri des insultes des Wehabis.
De Djubbé à Hîte, par le désert, la distance est de dix è onze lieues. Le chemin qui y mène ne suit pas constamment l’Euphrate dont les rives présentent des champs bien cultivés et des plantations de coton, l’arbre nommé safsaf et celui nommé gharabe (le peuplier et le genévrier sauvages), que l’on emploie à divers usages, surtout à faire du charbon, y croissent en abondance.
Djubbé et tous les autres lieux situés sur les deux rives du fleuve, entre Hîte et Ana, sont, ainsi que ces deux villes, sous la juridiction d’un même Zabet.
Le lieu de notre campement était des plus pittoresques, c’était un vallon fertile et agréable, garni, du côté de l’Euphrate, de buissons et d’arbres de haute futaie dont le feuillage se conservait malgré le froid de la saison. A gauche, une petite chaîne de montagnes et quelques habita-
lions champêtres alors abandonnées par leurs propriétaires qui s’étaient transportés sur la rive opposée où je rencontrai quantité de roues hydrauliques nommées naouras, destinées à arroser les terres cultivées.
Traite du 1er Décembre. Station a Horam.
La caravane plia bagage au soleil levant. Durant plus d’une heure, nous côtoyâmes l’Euphrate, ayant à notre gauche la chaîne de montagnes dite Sahelié. Cette chaîne, qui paraît vis à-vis de l’île d’Abougaithe, se prolonge parallèlement au tleuve dont elle ne s’écarte guère que d’une cinquantaine de pas. Elle se termine au ravin de Horam, proche duquel nous nous reposâmes. Vers les huit heures, nous nous trouvâmes en face de Mehdamié, petit endroit en ruines, entouré d’arbres, sur la rive gauche. Sur la rive droite, on voit dans le Chamié une vieille coupole nommée Cheik-Aly.
A huit heures et demie, nous aperçûmes le grand hameau de Djouaëne (l) ; sur le
(1) Les Arabes qui habitent cet endroit possèdent beaucoup de chèvres.
bord opposé et un quart d’heure après l’île de Djubbé.
Nos pavillons furent dressés à dix heures dans une excavation du terrain et par une très forte pluie qui nous avait surpris pendant la marche. Nous avions à notre droite le ravin déjà mentionné de Iloram, extrêmement large et profond. Il s’étend depuis les environs de Damas jusqu’à l’Euphrate. Pendant la saison pluvieuse, les eaux du désert s’y accumulent et forment un torrent épouvantable qui se décharge avec fracas dans le fleuve.
Tout le jour, et une bonne partie de la nuit, la pluie n’ayant cessé de tomber à verse, nous fûmes obligés de rester le lendemain, 2 décembre, à la même place, afin de faire sécher les tentes et les bagages, car notre caravane offrait le spectacle d’un naufrage. Un domestique avait allumé un si grand feu de broussailles sous mon pavillon, que je crus un moment qu’il allait sauter comme un ballon gonflé par la chaleur.
Traite du 3 Décembre. Enumération