‹ Voyage de Bagdad à AlepChapitre 6 sur 10 · GO · texte numérisé non relu

GO

Héyazé.

Guemeussé.

Djebban.

Kemsan.

E ma rat.

Ressalin.

Chéreife.

Ebadat.

Soulemat.

Djacem.

Djelaïde.

Rem ah.

Al y.

Mouêchan.

Dehamechë.

Mouanch.

lleblân.

Eurfé.

Eubendé.

Eubuyde.

Meussenské.

Gubéin.

Sebah.

Horde des Ckernars.

Chef actuel Farès el Djerbé :

Àbdé.

Roque bat.

Eliaù.

Djckeidem.

Bénir.

Djcdlé.

Secidat.

Deraïdje.

Subhi.

Toghâ.

Mû ni b.

Tcgzbeirat,

Eslein.

Meregbenin

Zegaride.

I); ah fer. :

Nedjem.

Kcm mas.

Xâbet.

Guennam.

Hereiré.

Cbemeilé.

Sadan.

Sebahat.

llemmam.

IS'asrella.

Remouz.

Eguab.

Re me ira n.

Efaride.

Kesredje.

Selété.

Tchetaly.

Horde des Fedouls (1).

Chef actuel Eben Fellah :

Tchétéré.

Béni Kaled.

Emour.

Sebhan .

Mechafidé.

Lebeylat.

Selam.

Béni Lam.

Hode des Obéides.

Elle a deux chefs aujourd’hui, savoir:

Djaceni Bega et Aly el Hamed :

: Son chef actuel est Nasser :

(1) Les deux tribus des Boni-Kalod et des Béni- Lam comprises dans celle horde ne sont que des branches de colles qui habitent les bords de l’Euphrate et du golfe l'ersique. La promièro a embrassé depuis longtemps Iq Wéhabismo.

Eiboti Elgué. Leheibe.

Elbou lleyazé. Gheureir.

Elbou Chaher. Elbou Hamed.

Elbou Guerebé. Yemani.

Elbou Segueir. Ghawoué.

Horde des Djeckem.

Humeide. Reffey,

Soueide. Hussey.

Horde des Bêneidjes.

Chef actuei Sultan el Chihan :

Azize.

Eudeil.

Etchan.

Kechebé.

Souède.

Sada.

Zenalat.

Negaressé.

Horde des Zubéides (i).

Son chef est actuellement Hattabe :

Meuméré.

Abou Sukan.

Séidé.

Deléim.

Yessan.

Mecbaïkb

Djemile.

Hedjire.

Mendizé.

Heureiré.

(1) Quelques-unes des tribus de celte horde se trouvent actuellement réduites par l’émigration de la majeure partie de leurs familles qui, dégoûtées de la vie errante et oisive du désert, sont venues s’établir sur les bords du Tigre et de l’Euphrate pour s’adonner à l’agriculture en passant, volontairement sous l’obéissance du pacha de' Bagdad. Pour éviter une répétition inutile, il ne sera pas fait mention à l’article des Arabes sédentaires, de ces peuplades de déserteurs.

Djebours. Abou Ferradje.

Béni Temime. Zeni Leide.

Abou el Eméré. Nafeh.

Horde des Hadidiims.

Son chef actuel est Mohammed el Gas sem :

Abou Deroubi. Seméidé.

Melavouché. Elbou Méchié.

Kenavouché.

Horde des Feijs.

Son chef actuel est Farès :

Guerguérié. Ilachede.

Siale. Achetié.

Seconde classe : Arabes Felhs.

Avant d’en venir à la liste des .tribus composant cette classe, je ferai remarquer que ce ne sont à proprement parler que des associations formées par le mélange de diverses nations qui, pour se mieux livrer à leur penchant pour l’agriculture se sont mises spon-

tanément sous la protection du pacha de Bagdad, qui est aussi censé tenir dans sa dépendance les Arabes de la première classe, car il a coutume d’envoyer tous les ans des pelissës d’honneur aux chefs qui les commandent. Mais il ressemble en cela aux anciens Kalifes qui, après avoir perdu leur autorité sur la Perse, ne laissaient pas pourtant d’envoyer régulièrement des patentes d’investiture aux rebelles qui arboraient l’étendard de la révolte, s’y érigeaient de toute part en souverains. Ceux-ci, tout en persévérant dans leur révolte, recevaient avec une soumission hypocrite ces patentes sans valeur données vainement par des monarques pusillanimes et chancelants sur leurs trônes.

Cherabiin . . . \

Diabat / Etablies sur les bords

Beggara . . . . ( de la rivière de Khabous. Abou Chehlan . /

Egueidat. . .

Sabekha . . .

Woulde. . . .

Arab-el-Bacha.

Arab-el-Felh .

Kalif Ebacbir

Habitant le Zour, toret immense qui s’étend le long de l’Euphrate et dont il sera parlé dans la suite.

A bon Geunam Abou Reyache Edwan. . , .

Djeïche. . . .

Abou Felh . .

Efadelé. . . .

Abou Sahide.

Sur les bords du même fleuve entre Birdjerek et le Zour.

Guertan . .

Djenabiim. .

Béni Séhéim Béni Youcef Béni Nezat.

Cheguerin .

Murchede. .

Sur le même fleuve, entre Hite et Ana.

Tchelabiin . Béni Sahde.

Mudjemmâh Rouachède .

Djemile. . .

Muchaedé. .

Edjze. . . .

Beyat. . . .

Béni Woueis Neda ....

Souaméré. .

Douriin. . .

Faressié . .

Guercir. . .

Bou Hemdan Soueidié . .

Sur les bords du Tigre, aux environs de Bagdad.

Sur les deux rives du Tigre, depuis Djedjel, jusqu’aux environs de Mossoul.

En tout 204 tribus dans les deux classes. Si l’on compte cinq mille individus par tribu (ce qui est le plus petit nombre qu’on puisse admettre), cela donne un total de 10,200,000 Arabes, et si l’on considère que ce dénombrement est incomplet vu la multitude d’autres tribus de la même nation dont on ignore les noms et vu aussi le grand nombre de peuplades Kurdes et Yézides du territoire de Mossoul, Mardin, Orfa,Diabeker, Biltis, etc., qui ne s’y trouvent point comprises, on jugera aisément que le Djéziré n’est pas aussi dépeuplé que nous l’assurent certains voyageurs mal instruits pour avoir seulement parcouru une très petite portion de cette région.

Un autre tableau très intéressant, à mon avis, et qui pourrait servir de pendant au précédent, c’est la nomenclature approximative des tribus nomades du Chamié. Il ferait juger du premier coup-d’œil combien les géographes se sont trompés en donnant le nom de désert à cet immense pays s’étendant depuis l’Euphrate jusqu’aux limites du Nedjed et formant ce que l’on appelle l’Arabie supérieure, pays qui fut le berceau de la monarchie colossale des Kalifes, et où, depuis un siècle, on a vu succéder celle des Wehabis dont la puissance toujours croissante menace l’Asie d’un nouvel envahissement. Or, quand je dis que les géo-

graphes se sont trompés dans l’application du nom de désert au Ghamié, c’est que par ce mot on entend communément une contrée dépourvue de population, et cependant nous apprenons par nos observations que celle dont il s’agit est plutôt une pépinière d’innombrables peuplades qui ont échappé jusqu’à ce jour aux recherches des voyageurs.

. Je terminerai ces renseignements par une observation importante, sur l’Arabie : je veux parler de l’équilibre constant et immuable qui se conserve depuis tant de siècles dans sa population. En effet, les habitants de cette contrée ne cessent de pulluler, malgré le défaut de culture des terres, nonobstant les épidémies et les démêlés sanglants, fléaux qui régnent habituellement chez eux. Gomment expliquer ce problème? J’en abandonne la solution à la perspicacité de nos politiques.

La horde des Anézés, après celle de Wehabis, doit être regardée comme la dominatrice du désert. Gomme toutes les autres nations nomades de l’Arabie, elle tire son origine du Nedjed et se divise en un nombre infini de tribus puissantes et riches en chameaux. Avant la puissance du Wehabisme, elle régnait seule sur toute l’étendue du Ghamié. Mais aujourd’hui qu’elle se trouve énranlée par la désertion successive

d’un grand nombre de ses familles qui se sont volontairement rangées sous les drapeaux du père de Sehoude, elle a perdu un peu de son ancienne prépondérance et paye même la dime de tous ses biens à la nouvelle secte, sans avoir pourtant adopté ses dogmes ni fléchi servilement sous son pouvoir. Fidèle à son ancien régime social et à ses habitudes primitives, elle conserve encore assez d’énergie pour envoyer de temps en temps des expéditions de combattants, nommées Ghazou, en Mésopotamie et dans quelques parties du désert, piller et désoler les peuples timides dont elle est le fléau. Mais cette horde si redoutable au dehors porte dans son sein les germes de continuelles dissensions, source de démêlés sanglants qui la déchirent. Souvent ces démêlés proviennent d’une querelle personnelle entre deux Arabes appartenant a différentes tribus. Alors on les voit, ainsi que leurs alliés, se soulever les unes contre les autres, s’entr’égorger avec fureur. Ce penchant abominable qu’ont les Anézés à se détruire mutuellement ne doit pas nous surprendre puisqu’il existe même chez les nations civilisées. A combien de millions d’hommes les dernières luttes de l’Europe n’ont-eiles pas coûté la vie? Du reste, il est notoire que les hommes ont aimé la guerre dès qu’ils se sont mis en

société, et les annales de l’histoire nous apprennent que malgré les calamités sans nombre qu’elle accumule sur leurs tètes, ils s’y portent toujours avec la même ardeur et le même acharnement.

On peut regarder les Anézés comme un peuple de voleurs qui ne subsiste que par ses attentats. Ils méconnaissent les bienfaits de l’agriculture et en dédaignent les travaux. Sans aptitude pour le travail manuel, toute leur occupation consiste à élever des troupeaux et exercer le brigandage. Ils sont toujours en course, on les voit souvent paraître dans les villes de la Syrie et du Djeziré pour se pourvoir de denrées, d’armes, d’étoffes de coton, de soie, et de divers outils qu’ils échangent contre leurs bestiaux. Leurs femmes, qui sont très actives, s’appliquent à filer la laine et à fabriquer des tapis, des besaces et autres tissus grossiers destinés à divers usages, comme à couvrir leurs demeures. La, préparation du laitage et les autres travaux domestiques, comme la cuisine, le pansage des chevaux et des chameaux sont encore de leur ressort et on peut dire que leur condition est plus dure que celle de leurs maris qui ne font qu’aller à la maraude et trafiquer dans les endroits habités.

Quant à la police de ce peuple, rien n’est aussi informe et si mal conçu que son ad-

ministration. Chaque tribu est gouvernée par un chef particulier dont l’autorité est tout à fait précaire et dont le rôle consiste à entretenir la paix et la bonne intelligence entre les familles en usant plutôt de la douceur, des remontrances, et des moyens de persuasion que de la rigueur de la discipline et delà sévérité des châtiments. Aussi les crimes se réparent-ils chez eux plutôt qu’ils ne se punissent, Si quelquefois ils sont vengés, c’est parce que le malfaiteur appartient a une tribu faible et incapable de lutter contre celle de l’offenseur. Le vol, par exemple, est expié par une restitution en nature ou en objets équivalents, l’effusion du sang par une amende en chameaux, le meurtre par le meurtre. Mais dans ce cas, si l’assassin vient à se réfugier sous la tente d’un chef distingué, il est sauvé, et l’on en vient à un accommodement par l’entremise de ce chef. Pour l’adultère, il est puni de mort chez la femme, que ses parents poignardent sur le champ, tandis que le complice se trouve quitte en donnant vingt chameaux et une jument, ou du moins leur prix, à celui qu’il a outragé.

J’en viens à l’hospitalité si vantée des Arabes, sur laquelle les voyageurs se sont fait illusion. Voici ce qu’il en est. Si un étranger aborde chez eux, il est traité avec beaucoup d’amitié et d’égards. Mais le

même Bédouin qui l’a si bien accueilli dans sa famille ne manquerait pas de l’égorger sans miséricorde s’il le rencontrait dans le désert. On peut dire de l’Arabe qu’il est bon sous son toit et méchant au dehors.

Une observation essentielle sur les Arabes, c’est l’état de dégénérescence et d’avilissement ou ils sont tombés depuis plusieurs siècles. On a peine k se figurer que ce peuple ignorant et grossier soit le reste d’une grande et florissante nation qui s’éleva*par son énergie au faîte de la grandeur, posséda longtemps le dépôt des connaissances humaines, produisit tant d’hommes célèbres en tous genres ettransmit une partie de ses lumières k l’Europe encore barbare; qui, enfin, par la force de ses institutions et le succès de ses armes, dompta tous les peuples de l’Asie et\ fit souvent trembler l’empire des Grecs,

Je ferai une dernière remarque. Sur six k sept mille Arabes que j’ai pu voir jusqu’à ce jour, je n’en ai pas rencontré un seul qui n’eût un air de famille avec ses compatriotes, qui ne portât une barbe plutôt courte que longue et jamais tout k fait blanche. Je sais, du reste, d’après leur propre aveu, qu’ils ne parviennent jamais k un âge très avancé, quoique la salubrité de l’air de leur pays les exempte de la plu-

part des maux qui affligent les habitants des villes.

Autrefois, les excursions des Anézés dans le Djeziré étaient extrêmement rares, car l’Euphrate opposait une barrière à leur humeur dévastatrice. Quand il fallait traverser ce fleuve, ils devaient s’arrêter longtemps sur ses bords pour rassembler le bois nécessaire à la construction des radeaux propres à les transporter avec leurs chameaux et leurs munitions sur la rive opposée. Cela occasionnait des retards qui leur faisaient souvent manquer leur coup.

Mais depuis qu’ils ont découvert, il y a trois ou quatre ans, que l’Euphrate est guéable en divers endroits, les malheureux habitants du Djeziré souffrent plus que jamais de leurs incursions pillardes.

Traite du 16 novembre. — Station a El Rous.

Aujourd’hui, on décampe à l’aurore, on fait une traite de deux heures et demie et on fait halte à El Rous, à trois quarts de lieue de l’Euphrate et dans le voisinage des Arabes Murchede, qui cultivent sur ses bords fertiles diverses sortes de grains et de légumes. Leur Cheik, nommé Djaber, s’est acquis dans la contrée une grande réputation pour son hospitalité envers les voyageurs.

Em el Rous signifie en arabe « mère des tètes ». C’est un groupe de monticules, ainsi nommé à cause d’un combat sanglant qui s’y livra jadis entre deux tribus ennemies et où plus de cent tètes furent coupées et fixées au bout des lances. A environ trois lieues au nord-ouest de cet endroit, se trouve une petite rotonde de terre qui est le tombeau d’un certain Cheik Mohammed, Santon arabe fort vénéré.

Les Ergueils m’ont fait remarquer un vieux minaret et quelques ruines situées sur l’autre rive dans le Chamié. Ces ruines, qui portent le nom de Mechehéde, paraissent être les restes d’une ancienne ville du temps des Kalifes.

Au-dessus, à environ une lieue de Mechehéde, du même côté de l’Euphrate, se voit le gros bourg d’El Remadi, habité par une colonie d’Ergueils qui s’occupent de la culture des terres et vivent dans l’abondance. Ils ont environ trois cents maisons et quantité de petits bateaux enduits de bitume, sur lesquels ils vont vendre à Hylla, à Pétoudjé, etc,, le surcroît de leurs denrées.

Notre caravanier Mansour s’est empressé de visiter ses compatriotes isolés et leur a laissé en garde le poulain de sa jument qui l’embarrassait en route.

J’ai remarqué aujourd’hui deux non-

velles figures dans notre caravane. Ce sont deux pauvres derviches en guenilles, que j’ai d’abord cru Persans et que j’ai ensuite reconnus pour être de la ville de Hérat. Ils ont fait le vœu du pèlerinage de la Mecque et comptent s’y rendre par Alep et Damas. Qu’on se figure de quelle distance viennent ces individus, qui voyagent à pied et ne vivent que de la charité publique ! Est-il parmi les chrétiens des gens qui se soumettraient à. tant d’épreuves par pur esprit de dévotion, avec le seul but de visiter le saint Sépulcre de Jérusalem? O religion chrétienne, que n’inspires-tu à tes enfants un pareil zèle et une pareille ferveur!

Route d’Em el Rous au bord de l’Euphrate.

Le 18 novembre, la caravane décampa, et après une marche de deux heures et demie elle s’arrêta à peu de distance de Cheik-Mohammed, déjà cité, et tout près d’un canal dérivé de l’Euphrate, sur les bords duquel se trouvent plusieurs tombeaux arabes.

Le 19, halte à la même place à cause de la fête du Beiram. Les Ergueils la célébrèrent par des décharges de fusils. Le matin à l’aurore, ils se sont rassemblés à leur

quartier général pour prier en commun, ayant à leur tète l’aumônier de la caravane et le porte-étendard dont la bannière était mollement agitée par un vent frais. Le Namaze fini, ils se levèrent gaiement et ce ne fut plus parmi eux qu’embrassadcs et félicitations. Ils portaient leurs plus beaux habits et avaient même paré leurs chameaux. Après avoir rempli les devoirs du culte, ils vinrent en corps me souhaiter le bonjour et me témoigner le plaisir qu’ils avaient de me voir assister à leurs réjouissances. Cette visite et ce compliment me coûtèrent plusieurs mouchoirs brodés et une cinquantaine de piastres que je fis distribuer aux chefs et aux subalternes.

Le 20 fut un jour de marche. La caravane se transporta sur le territoire d’El Houèche où nous dressâmes nos pavillons au milieu des nombreux troupeaux des Arabes Dilems. Ils paissaient dans une vaste plaine bien fournie d’herbages. La traite dura à peu près quatre heures. Chemin faisant, nous laissâmes à gauche une chaîne de hauteurs aboutissant à l’Euphrate, qui coupe obliquement le petit canal de Pcnedidje et forme du côté du fleuve la vallée du Soueïbe où l’on trouve quelques sources de n aphte. >

Le lendemain, nous fûmes camper près de ce canal après avoir marché deux grosses

heures tantôt à travers des bruyères humides, tantôt dans des sentiers spongieux ou bien rocailleux.

La traite du 22 fut de cinq heures. Nous fîmes halte près de l’Euphrate, ayant laissé à gauche de la route les deux coupoles de Benat et Elban. Un instant après, nous nous trouvâmes engagés au milieu d’une tribu Anazéenne qui se disposait à changer de demeure. Déjà ses bestiaux et ses bagages étaient en marche, mais l’apparition imprévue de la caravane suspendit momentanément sa retraite. Hommes, femmes, enfants accouraient sur notre passage pour nous voir défiler. Le takthréwan attira plus particulièrement l’attention de ces bonnes gens. Ils s’imaginaient que cette litière renfermait quelque sultane, et leur premier mouvement fut de s’en approcher pour baiser la toile rouge qui la recouvrait. Il y avait juste un mois que nous avions quitté Bagdad, et nous touchions à peine aux bords de l’Euphrate. Les Israélites errèrent quarante ans dans le désert, mais leur chef les nourrissait de manne céleste et faisait chaque jour jaillir des sources pures pour les désaltérer, tandis que notre cheik Mansour ne pouvait seulement nous procurer un mouton tous les dix jours et ne nous faisait boire que de l’éau bourbeuse.et corrompue.

De l’Euphrate, — Description de Hite.

Remarques sur ses habitants.

Me voici enfin parvenu aux bords de l’Euphrate. C’est la troisième fois que je revois ce fleuve si célèbre dans l’antiquité. Que son aspect est imposant! Combien de grands souvenirs ne réveille-t-il pas dans l’esprit du voyageur qui s’arrête sur ses bords solitaires ! Aussi me suis-je rappelé avec une certaine émotion que le premier peuple du monde, emmené en captivité, pleura jadis sur ces mêmes bords la perte de ses lois, son exil, son avilissement et ses malheurs.

L’eau de l’Euphrate est extrêmement légère et d’une saveur exquise. Elle paraît cependant trouble, quoique peu sujette aux agitations violentes qu’éprouvent ordinairement les grands fleuves. Son lit devant Hite est bien moins large qu’à Bir où je l’ai traversé deux fois (1). Mais aussi sa vue est plus gaie ici et ses environs mieux cultivés. Les Arabes éprouvent pour ce fleuve un sentiment de vénération analogue

(l) Les voyageurs qui ont mesuré le lit do l’Euphralo lui ont trouvé uno largeur do 630 verges, mais colle largeur diminue considérablement aux basses oaux.

à celui que les Hindous ont pour le Gange.

J’en viens maintenant à notre passage et à notre campement sur la rive occidentale, au bas de Hite, qui s’étend sur une colline allongée et d’où j’écris ces lignes, ayant sous les yeux un paysage vraiment pittoresque. Il a fallu cinq heures d’un pénible travail pour transporter ici, dans des bacs, la moitié seulement des charges de la caravane, l’autre moitié restant encore avec tous les chameaux sur le bord opposé, je passai avec tous les miens malgré une tempête qui nous surprit dans l’intervalle.

Mais grâce au ciel la traversée a été heureuse, une pluie abondante qui vient de tomber ayant abattu le vent. Hite, comme je viens de le dire, couronne une hauteur qui domine l’Euphrate du côté du Chamié, en sorte que ses maisons s’élèvent gracieusement en amphithéâtre. Elles sont au nombre de six cents à peu près, toutes bâties en pierre et chaux et entourées vers le désert par une muraille demi-circulaire, dont les deux extrémités aboutissent au rivage. Cet endroit qui, par sa situation, est exposé aux insultes des Wehabis me paraît fort ancien, car de nombreux amas de raines se voient dans ses alentours; leur disposition indique l’emplacement d’une ville immense, mais il n’en reste plus aujourd’hui que la citadelle, qui est Hite elle-

même. D’après la tradition locale, ses premiers habitants furent des Juifs et j’admettrais volontiers cette opinion, car les annales nous apprennent qu’au temps du prophète Mohammed, la plupart des villes de l’Arabie étaient peuplées de Juifs expatriés et qu’ils s’étaient tellement multipliés que leur nombre et leurs richesses firent obstacle aux progrès du législateur Coréichite. Il faut présumer que llite ne tomba au pouvoir des Musulmans que sous le règne d’Ümar, lorsque les armées du Kalit'e, commandées par des généraux fanatiques et sanguinaires, portèrent la désolation et le ravage dans les deux Yraks, la Syrie, l’Egypte et la Perse (1).

J’ai en ce moment la carte de Banville sous les yeux, et je remarque que ce géographe place Iiite dans une petite courbe de 1 Euphrate, remarquable par la position de l’ancienne Gunaxa où eut lieu la bataille des Dix-Mille contre Artaxercès, bataille mémorable dans laquelle périt Cyrus

(4) On doit supposer encore que les Perses et les Romains possédèrent tour à tour cette ville qui, par sa position, était importante pour l’approvisionnement et le passage des armées et pour lgs communications avec le désert. Diverses médailles de ces deux peuplés que j’y ai achetées et qu on y trouve à foison, me confirment dans cette opinion.

le Jeune, qu’une ambition aveugle avait soulevé contre son frère. On sait que les trésors de cet infortuné prince, ainsi que la célèbre Aspasie qui l’accompagnait, tombèrent au pouvoir du vainqueur et que l’armée grecque qui avait combattu pour lui fit, sous la conduite de Xénophon, cette belle retraite qui lui donna l’immortalité.

L’intérieur de Ilite est tout à fait mesquin et d’une malpropreté qui se sent des habitudes grossières du désert. On y voit pourtant quelques boutiques, trois ou quatre fabriques de toile et d’étoffes de laine, des magasins de vivres, un bain et une mosquée avec son minaret,

Le terroir produit du blé, de l’orge, du seigle, du sésame, des pois, du coton, des melons, des grenades et d’excellentes dattes. Les habitants portent le costume arabe et s’occupent d’agriculture ainsi que du trafic de leurs denrées, spécialement de la chaux, du sel, du soufre, du bitume, qu’ils recueillent abondamment sur les bords de l’Euphrate et qu’ils vont vendre à Messevbe, Feloudje, Hilla, etc., en descendant l’Euphrate sur de grands bateaux plats enduits de goudron. Il se fabrique ici plus de mille de ces bateaux par an, le bois employé à leur construction se tire de la grande forêt du Zaur, d’où on le fait flotter sur l’Eutphrate.

Vu Dabetts, fermier général qui commande à Ilite de la part du pacha de Bagdad auquel il paie pour bail une somme annuelle de dix mille piastres. Mais les revenus de la place excèdent de beaucoup cette redevance % en raison de la fertilité extraordinaire du territoire. Ses malheureux habitants sont exposés a des avanies continuelles, et parmi eux se trouvent une vingtaine de maisons juives dont les membres, au lieu d’être misérables et haïs comme partout ailleurs, jouissent de tous les droits de la bourgeoisie, exercent librement leur culte et leurs professions. Les musulmans du pays qui ont eu plus d’une occasion d’éprouver le courage et le patriotisme des Israélites les regardent comme des citoyens utiles. On m’a assuré que dans la dernière attaque des Wehabis contre Hite, ils avaient courageusement repoussé ces brigands et s’étaient emparés d’un de leurs drapeaux qui leur a été laissé avec le privilège de l’arborer dans leur quartier tous les jours de Sabbat en mémoire de l’action courageuse qui les avait couverts de gloire.

Ces juifs n’ont pas les mêmçs croyances que le reste de la nation hébraïque car ils rejettent le Talmud pour ne suivre que le Pentateuque dont ils observent régulièrement et au pied de la lettre les austères préceptes. Ils se disent de la tribu des Béni

Mekié et donnent le nom de Béni Mechné aux autres Israélites avec lesquels ils ne se mêlent jamais parcequ’ils les regardent comme des hérétiques. Le mot de Mekié qui exprimait dans l’origine le pur texte de la Bible me porte à croire qu’ils sont de la secte des Karaïtes descendants des anciens Saddueéens qu’on trouve encore aujourd’hui répandus dans diverses parties de l’Europe et de l’Asie, où ils se font reconnaître par leur opiniâtreté à désavouer toute espèce de tradition pour ne s’attacher qu’à la loi écrite.

Quant au mot de Méchné, il désigne la première partie du Talmud que nous appelons Misna de même que Gennaré en indique la seconde. On voit par là que l’un et l’autre de ces noms sont également significatifs et conviennent parfaitement aux deux classes dont il est ici question.

Au demeurant, les Béni Mékié ou Karaïtes de ces pays-ci ont prodigieusement dégénéré de leur ancienne constitution religieuse et les dogmes qu’ils professent aujourd’hui ne sont plus qu’un mélange de superstitions et de bizarreries étranges : leur pontife réside à Damas où ils ont plusieurs établissements et quand il survient quelque différend entre eux, ils députent un de leurs rabbins pour lui demander sa déçision.

Hîte que les géographes placent à 33° 20’ de latitude et à 60° 30’ de longitude est le point ou convergent les caravanes qui, pour traverser l’Euphrate paient aux bateliers un droit de 1 /8e de piastre par charge. Ses habitants sont laborieux et paisibles, mais d’une sotte et impertinente curiosité; nos pavillons sont assaillis tout le jour d’une cohue qui se demande comment sont faits les Frengins. Un autre désagrément que nous éprouvons ici, c’est l’odeur empestée du goudron que l’on fait fondre sur le rivage pour en enduire les bateaux dont les nombreuses carcasses, étalées sur le sable, nous entourent de toutes parts. Les environs de la ville offrent quelques jardins et d’anciens tombeaux des musulmans les plus distingués tués devant ses murs pendant le siège qu’en firent les troupes du Kalife Omar. On y trouve enfin, de même qu’à Gubeilé, gros bourg arabe qui n’en est éloigné que de trois lieues du côté de l’ouest, beaucoup de bestiaux, d’excellents pâturages et de superbes juments qui valent jusqu’à quatre mille piastres l’une.

Si jamais Hite que la nature a douée de tant d’avantages, venait à tomber aux mains d’une nation policée, capable de l’embellir par les travaux de l’industrie, il deviendrait sans contredit une place des plus importantes tant pour le commerce

que pour les opérations militaires. Quand au climat il doit être sain, puisque les habitants, qui, du reste, boivent la meilleure eau du monde, sont exempts des épidémies et des maladies périodiques si communes dans d’autres villes.

Journée du 24 novembre.

Hite et ses habitants. La secte des Wehabis.

J’avais bien prévu que nous attendrions à Ilite le reste de la caravane qui, jusqu’à hier soir n’avait pu quitter l’autre rive. Je commence à croire que nous ne nous remettrons en route qu’après que toutes les charges à destination de Damas, qui s’avancent, dit-on, à grandes journées vers l’Euphrate, nous auront atteints.

Ce matin, le rivage offrait un coùp d’œil des plus agréables par la variété des scènes qui s’y étalaient. Les ouvriers travaillaient gaiement à la construction des bateaux, plus loin, de jeunes bergers conduisaient leurs troupeaux au pâturage, faisant retentir les airs de leurs cris. Ici, les tentes de la caravane, encore humides de rosée, laissaient flotter leurs banderolles aux premiers rayons du jour.

Là tournaient lentement les grandes

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