LETTRE PREMIÈRE
Axai* sur le Don , le 3o avril 1802.
Au camp du prince Tchoutchei.
Avant mon départ pour l'intérieur du pays des kalmuks, je m'arrêtai encore quelques jours à la fontaine de Sarepta, dans la tente d'un commandant russe , avec lequel je devais visiter les hordes.
La fontaine de Sarepta est placée dans un site assez romantique. Une plaine immense s'étend sur la chaîne de collines qui ^voisinent cette fontaine , et l'on aperçoit
une partie du Volga, qui coule dans le lointain. A la distance de cinq Werstes , on découvre le pays d'Otrada , et douze werstes plus loin , on voit la forteresse de Jaritza sur le Volga. Les ruisseaux qui serpentent sur le penchant de la montagne, sont ombragés par des pommiers sauvages , des ormes, des chênes et d'autres arbres. La saison n'était point avancée, et cependant l'on voyait pousser le chou de mer du levant ( crambe orienta lis ) , la violette de nuit ( hesperis îristis ) , la racine blanche ( convallaria polygonatuni). I'eupatoire, [origanum vulgare) et le cytise ( cytisus supinus ) ; le tapis vert des environs des montagnes était agréablement varié par les fleurs rouges de l'amandier sauvage ( amygdalus najia ). Les entomologistes rencontrent en ces lieux des papillons, dont les couleurs sont très- variées ; et l'on voit l'aigle placer son aire, dans les buissons touffus qui se trouvent sur les hauteurs.
La source qui fournit l'eau à la fontaine est très-abondante; elle estenvii onnée de quinze à seize autres petites sources qui jaillissent à l'entour. Plusieurs essais ont prouvé que,
pour les qualités minérales, ces eaux ne le cèdent point à celles de Carlsbad ; cependant depuis plusieurs années, les pèlerinages à la fontaine de Sarepta, sont devenus trèsrares. Plusieurs causes peuvent contribuer à un semblable oubli des étrangers ; d'abord l'incommodité de faire , pour s'y rendre , sept Werstes depuis Sarepta, et la découverte que l'on vient de faire de la source du Caucase, jointe au mépris que les russes ont pour tout ce que produit leur pays. Les habitans ne peuvent donner un meilleur témoignage de la bonté de ces eaux, que le grand usage qu'ils en font.
Notre hutte se trouvait placée prés de l'endroit où le fameux Pugatscheff s'était reposé pendant trois jours, durant son excursion dévastatrice : le lieu où il avait fait dresser sa tente n'était éloigné que de quelques pas de notre habitation. Le gardien russe de la fontaine nous raconta plusieurs particularités sur lui et sur ses deux jolies compagnes. 11 était si Lien informé des plus petites circonstances, que nous en conclûmes qu'il avait lait partie des ré belles. Il assurait que les partisans de Pugatscheff
avaient creusé la terre , avec leurs sabres , sons la tente principale, pour y enfouir une grande quantité d'argent. On dit même qu'on a découvert à différentes époques , de Tor et d'autres objets précieux. En effet, nous remarquâmes dans plusieurs endroits, et principalement vers les environs du lieu où la tente de Pugatscheff avait été placée, qu'on avait remué la terre.
Mais en voilà assez sur le compte de Pugatscheff et sur la fontaine de Sarepta , car nos préparatifs de voyage sont faits. Nous nous étions décidés à voyager à cheval, trouvant que c'était le moyen le plus facile et le plus prompt pour visiter le pays des kalmuks. Nous avions devant nous cent quatre-vingts Werstes environ à parcourir, mais pour mes compagnons, ce n'était rien. Je me trouvais parmi des chrétiens, des mahométans et des idolâtres. Ma société se composait du commandant, d'un interprête russe , de deux tartares mahométans et de trois kalmuks, sectateurs du Lama. Nous avions expédié devant nous une partie de nos équipages sur des chariots , en sorte que les kalmuks et les tartares n'avaient à
porter derrière eux que nos provisions. Nos chevaux gravirent la montagne avec beaucoup de facilité , et en peu de minutes nous n'aperçûmes, au milieu de la plaine immense que nous parcourions, que le ciel et la verte campagne.
On peut très-bien comparer le pays des kalmuks à une vaste mer , où l'œil pénétrant de ces tartares sert, de boussole y imaginez-vous une étendue de pays de quatre cents Werstes où l'on découvre à peine un petit nombre d'habitations sur les bords de quelques rivières. Cette immense contrée est entièrement privée d'arbres | on n'y voit que quelques ruisseaux, des collines et des marais ; il n'y a guère que le kalmuk auquel ces objets puissent servir de guide , car leur régularité empêche un étranger de s'y reconnaître. Cependant le kalmuk nomade, sans apercevoir la moindre trace de chemin , et même sans employer une grande attention , conduit ses chevaux ou ses chameaux pendant plusieurs centaines de werstes, comme un pilote dirigerait son navire.
Ayant quitté la fontaine à trois heures
après midi, nous ne comptions faire que quarante werstes pour passer ensuite la nuit dans une hutte kalmuke. Après avoir traversé vingt à trente ruisseaux, nous arrivâmes sur les lieux où les huttes devaient se trouver; mais les kalmuks avaient transporté leurs habitations à dix werstes plus loin. Dans ce pays dix werstes ne sont pas considérées comme une grande distance.
Nous cherchâmes de ruisseau en ruisseau ces kalmuks errans et nous ne les trouvâmes qu'assez tard sur les bords d'un marais. C'est un usage parmi eux, lorsqu'un commandant de distinction voyage dans le pays, de tue r un mouton, et de construire sur-le-champ une hutte au milieu d'une place qui n'ait pasencore servi. Nous sûmes apprécier cette coutume et nous mangeâmes dans notre cabane, qui était assez propre, une partie du mouton qu'on avait tué ; ensuite nous nous entretînmes quelques instans avec notre hôte qui était fort complaisant ; mais nous finîmes par nous étendre sur des tapis de feutre qu'on avait mis à terre , et nous y oubliâmes bientôt toutes les fatigues du voyage. Le lendemain notre hôte nous parut
si satisfait, qu'on aurait pu croire que nous lui avions procuré les plus grands avantages. Il n'en était cependant rien , car nous avions au contraire diminué son troupeau d'un mouton.
Nos provisions furent chargées sur un grand chameau qui nous suivait lentement, pendant que nous avancions dans l'intérieur du pays. La matinée était charmante, des nuages légers et un vent frais nous préservèrent des premiers rayons du soleil $ mais le souffle du zéphyr diminua peu à peu, et à l'instant où nous arrivâmes auprès d'une pièce d'eau pour nous reposer pendantdeux heures , la chaleur était devenue insupportable.
La plaine immense que nous venions de parcourir , n'avait offert à ma vue que les mêmes objets observés la veille. Le sol n'avait pas encore acquis par la chaleur, la dureté de la pierre, comme cela arrive ordinairement dans la saison où nous sommes. L'herbe était haute et verdoyante , surtout dans tes creux formés par les eaux. Les essaims de moucherons, qui voltigent dans l'air, devenaient de plus en plus rares 5 mais
les loirs , ces animaux rapprochés du genre des marmottes, augmentaient en proportion. Pendant que nos kalmuks et nos tartares rassemblaient du fumier destiné à faire le feu, et creusaient un trou dans la terre, afin d'y placer notre marmite, nous nous couchâmes sur les coussins de nos selles pour prendre un peu de repos ; mais la chaleur était si forte, que la demi-heure que nous avions employée à nous délasser, et pendant laquelle nous n'avions pu que sommeiller, nous fatigua plus que nos six heures de route à cheval. Après notre dîner , on alla nous chercher de l'eau dans un étang ou dans une citerne, et un kalmuk nous assura qu'elle était très-bonne, parce qu'elle n'était pas corrompue. Il pouvait avoir raison, mais la liqueur qu'il nous apporta était un mélange de jaune et de noir où l'on voyait une foule d'insectes. Après avoir bu quelques tasses de ce breuvage, ma soif était plus vive qu'auparavant ; je témoignai à mes compagnons le désir que j'avais de me procurer une boisson plus rafraîchissante, mais la réponse que j'en obtins ne fut guère de nature à me consoler. Ils me dirent que
je devais m'estimer heureux , si dans la suite de notre course, je pouvais toujours rencontrer de l'eau aussi bonne. Après nous être reposés pendant deux heures , nous remontâmes à cheval , pour parcourir encore cinquante Werstes, au bout desquelles nous devions trouver de nouveau quelques huttes kalmukes. Nos montures commençaient à éprouver de la fatigue.
Nous étions encore à la distance de vingt Werstes du camp , lorsque mes compagnons voulurent essayer la force de leurs chevaux^ et en un clin d'œil nous eûmes parcouru plusieurs werstes. Mon coursier qui ne pouvait être compté parmi les plus agiles en laissa deux derrière lui, et ne put suivre les cinq premiers qu'avec beaucoup de peine. Je commençais même à perdre de vue ceux qui étaient devant moi , mais je parvins à rejoindre deux de nos kalmuks, qui étaient montés sur le même cheval, parce que la monture de l'un d'eux était épuisée de fatigue.
Craignant de se trouver séparés des autres, ils me prièrent de pousser mon cheval qui était déjà très-fatigué. Leurs efforts
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n'auraient pas en grand succès, sans l'assurance qu'ils me donnèrent que nous serions obligés de passer la nuit au milieu de la campagne, sans couverture et sans pouvoir nous procurer d'alimens. Comme cela n'était pas trop démon goût, je pressai tellement mon cheval que je laissai bientôt derrière moi mes deux compagnons et tâchai de rejoindre ceux qui m'avaient devancé. Les deux kalmuks me crièrent envain que je ne pourrais pas les rejoindre et que je me perdrais. Je courus à toute bride, sans faire attention à leurs cris, du côté où je croyais trouver ceux que je cherchais. Je guidai mon cheval autant que possible d'après le cours du soleil 5 mais mon œil était si peu accoutumé à suivre une direction en ligne droite, dans cette plaine immense , qu'après avoir parcouru plusieurs Werstes , je ne sus plus où je me trouvais. Le soleil qui était mon seul guide allait disparaître , et le spectacle de son coucher qui, ordinairement dans ce pays, remplissait mon âme d'admiration, devint dans ce moment pour moi un véritable objet d'effroi.
Le souvenir de plusieurs événemens mal-
heureux arrivés à des personnes qui , malgré leur connaissance du pays, s'y étaient égarées et y avaient trouvé leur tombeau , me faisait entrevoir le même sort. Une soif ardente me dévorait , ma langue s'attachait à mon palais, et je me sentais dans un état où je ne m'étais jamais trouvé. Le soleil était couché , la fatigue accablait mon cheval 5 je résolus d'attendre le retour de l'aurore, et suivant alors la direction du soleil, de gagner les bords du Don , qui était cependant à cent Werstes de distance. J'étais dans une espèce de bas- fond couvert d'une herbe assez haute : j'y attachai ma monture, je grimpai sur l'éminence et je me décidai à y passer la nuit. Une heure environ s'était écoulée depuis que je me trouvais sur la hauteur , lorsque je crus apercevoir dans le lointain quelque chose ayant du mou vement $ je ne tardai pas à reconnaître deux cavaliers qui venaient vers moi. C'était les kalmuks que j'avais abandonnés, et qui me reconnaissant à plusieurs Werstes de distance % avaient quitté leur direction pour venir me tirer d'embarras. Je descendis aussitôt, avec une joie bien vive, pour chercher mon che-
val qui s'était reposé , je montai dessus aussitôt et poursuivis ma route. Un de mes conducteurs me dit que nous avions encore six Werstes à parcourir jusqu'à l'étang où les huttes devaient se trouver. Bientôt il aperçut notre chameau qui venait d'arriver à la place où l'on campait. Admirez donc la finesse de la vue des kalmuks ! Quoique le soleil fut couché depuis une heure, ils pouvaient distinguer un chameau à la distance de cinq à six werstes. Cet animal nous servit de point de direction pour suivre notre route ; nous nous empressâmes d'arriver au lieu du rendez-vous, et nous fumes charmés d'y trouver de l'eau fraîche ainsi que des huttes. Les deux cavaliers qui étaient restés derrière étaient arrivés avant nous \ mais les trois qui avaient pris les devants se firent attendre inutilement. Comme le commandant russe n'était pas avec nous , la hutte particulière nous manqua , et nous entrâmes chez un prêtre kalmuk qui nous logea gratis. La coupe de lait caillé passa à la ronde, et la chaudière fut mise au feu pour faire du thé. Ce prêtre appartenait à pn ordre méprisé dans l'état sacerdotal 9
parce qu'il était marié. Les prêtres kalmuks ne doivent point contracter de mariage ; mais, s'ils ne tiennent pas à l'estime des antres prêtres , ils peuvent prendre une concubine, et alors ils se retirent avec quelques parens et quelques amis dans un lieu écarté , où ils exercent la médecine et la science des augures.
Notre hôte n'était pas riche. Sa famille entassée dans une hutte étroite , paraissait assez malpropre. La crainte de la vermine me décida à passer la nuit en rase campagne. Ma selle me servit d'oreiller 5 et je fis usage, en guise de couverture, de mon manteau de feutre kalmuk.
Les nuits sont assez froides ici, et un brouillard fort désagréable s'était élevé : il ne m'empêcha pas de dormir ; mais mes cheveux et mes habits furent trempés. Je me réveillai de très-bonne heure , et je désirais prendre quelque chose. On me dit qu'il y avait de la crème et du lait. Je choisis la * crème : l'hôtesse prit aussitôt une coupe sale, qu'elle nettoya avec ses doigts et qu'elle remplit avec sa main$ ensuite pour nettoyer sa main elle employa sa langue. Ce spectacle
m'ôta l'appétit. Je dis que la crème aigrie n'était pas de mon goût, et je laissai la coupe à mes compagnons qui furent très- étonnés de me voir refuser un mets aussi exquis.
Le brouillard s'était dissipé , deux de nos compagnons furent envoyés sur différentes routes pour chercher les trois individus que nous avions perdus. Nous continuions notre chemin en ligne droite , et nous en avions fait à peu près la moitié , lorsqu'un des kalmuks nous cria : les voilà ! je dirigeai ma vue de ce côté àans pouvoir rien distinguer, cependant le tartare avait raison ; nous rencontrâmes bientôt nos compagnons égarés, qui venaient de passer une nuit fort désagréable, puisque non seulement ils n'avaient rien eu à boire ni à manger , mais n'tvaient pu même se couvrir pour se préserver du froid.
Ils me racontèrent que le soir précédent ils m'avaient reconnu sur la petite colline, et avaient allumé du feu pour me donner un signal et me faire connaître qu'ils étaient dans les environs. La lueur de leur charbon de fumier avait été si faible, que je n'avais rien aperçu.
Nous changeâmes de chevaux auprès de
quelques huttes, et nous en prîmes d'autres qui n'étaient point fatigués ; nous les poussâmes à toute bride, pour parcourir aussi vite que possible le chemin qui nous restait à faire. Nous aperçûmes bientôt le camp des kalmuks, et avant midi nous nous reposions dans la hutte qui nous était destinée.