‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 14 sur 49 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Le Ier. mai.

Vous serez sans doute curieux de connaître le premier homme que nous vîmes chez les kaimuks. Je vais tâcher de satisfaire votre curiosité dans cette lettre ; mais il faut Vous décider auparavant à lire quelques détails sur leurs habitations.

La hutte d'un kalrnuk ressemble à une grande quille arrondie , qui paraît appuyée sur des cylindres en bois, de trois à quatre pieds de hauteur ; la circonférence est de six à huit toises. La charpente consiste, vers le bas, en une espèce de treillage en bois 5 vers le haut, c'est un assemblage de plusieurs perches placées obliquement et réunies au sommet par une espèce de couronne à laquelle elles sont attachées. En dehors, ces huttes sont recouvertes d'une espèce de feutre, qui est fixé avec de forts

liens fabriqués avec du poil de chameau. Lorsqu'on fait du feu , on se contente de lever la couverture de feutre, qui est sur la couronne supérieure, afin de laisser à la fumée un libre passage.

Il faudrait que vous pussiez avoir vu de pareilles buttes, pour vous faire une idée bien précise de leur construction. Elles résistent à la pluie et aux orages les plus violens. En hiver elles tiennent plus chaud, et en été elles mettent mieux à l'abri des rayons du soleil, que les tentes de toile à voile de nos soldats. Le séjour des kalmuks nomades ne se prolongeant jamais guère plus d'une semaine, dans le même lieu, ils ne pouvaient rien inventer de plus commode que ces huttes, qu'on peut facilement démonter et transporter sur des chameaux.

Mais, comment les peuplades mongoles sont-elles parvenues à construire ces habitations de la manière la plus commode pour leur genre de vie errante ? Je me suis fait à cet égard un système particulier, qui réunit à mes yeux tous les dégrés de probabilité possible , en parlant toutefois hypothétiquement. Avant de vous l'exposer, il faut

que je vous fasse quelques remarques nécessaires , et contre lesquelles j'espère que vous n'aurez rien à objecter. La plupart des arts doivent leur origine à une observation attentive de la nature dans ses différent rapports avec l'homme ; et telle a dû. être l'impression de ce spectacle sur l'active imagination des premiers hommes, qu'excités par le besoin à faire usage de toutes leurs forces et de tout leur esprit, afin de pourvoir à leur sûreté et à leur nourriture, ils ne purent mieux faire que d'imiter les moyens que la nature elle-même avait employés.

Ils commencèrent par se mettre à l'abri de l'intempérie des saisons , dans les creux que la nature avait formés dans le pays, et qui sont souvent couverts de buissons ; puis entrelaçant leurs branches au-dessus, ils se firent une espèce de toit. Le premier besoin satisfait , le désir d'une habitation plus commode dut naître.

L'exemple des renards, des ours et d'autres animaux , donna l'idée de creuser la terre pour s'y ménager une retraite commode; l'aspect d'un nid fournit l'idée d'entrelacer

des rameaux pour en former des huttes fermées et solides; le froid obligea de renouveler la flamme que le tonnerre avait accidentellement produite ; les serres des oiseaux de proie , les griffes des lions et des tigres devinrent les modèles d'après lesquels on fabriqua des flèches, des piques et d'autres armes, qu'on employa d'abord pour se défendre et ensuite poiir attaquer.

Sans abri contre l'intempérie de l'air, on dépouilla les animaux de leur fourrure, et l'on s'en servit comme» de vêtement. Enfin je pourrais continuer cette peinture jusqu'aux beaux arts , mais je ne laisserais plus rien à faire à votre imagination , et j'oublierais trop long-temps mes kalmuksj retournons donc a eux.

C'est en imitant la nature, que les kalmuks durent imaginer des habitations couvertes de feutre. Leur vie errante dans des lieux où le bois était rare, empêcha ces nomades de creuser, suivant l'exemple d'autres peuples, des cavités commodes, ou de construire des cabanes avec des broussailles et des piquets. Fatigué de coucher en plein air, il es possible que l'un d'eux ait eu l'idée de cons-

traire, avec la laine de ses moutons , une espèce de hutte, sur le modèle du nid si connu dans le pays , de l'oiseau appelé remesvogel ( * ). Cet oiseau remarquable prépare, avec une sorte de laine^, une espèce de sac allongé, qu'il attache avec tant d'industrie aux petites branches, que ni le vent ni les orages ne peuvent endommager sa demeure flottante. Il me semble que voilà la méthode qu'ont suivi les ayeux des kalinuks pour se former des huttes, qui, dans la suite, ont été perfectionnées et rendues solides au moyen de pièces de bois. Les kalmuks ne pouvant établir leurs huttes qu'à terre, furent obligés de s'éloigner du modèle qu'ils avaient choisi , et placèrent leurs constructions en sens contraire, en mettant l'entrée de la cabane dans la partie basse. La ressemblance entre ces nids et les huttes est si frappante, soit par la forme, soit par l'étoffe , que la petite différence de leur position, ne peut être une objection contre mon hypothèse.

( * ) Espèce de mésange nommée pendulin,

Les tentes kalmukes, qui appartiennent à une horde , ou grande division de ce peuple nomade, sont assez éloignées les unes des autres, afin de procurer des places plus commodes à leurs nombreux troupeaux. Les principaux quartiers dans une horde, sont le quartier du prince , le quartier des prêtres et le marché , qui dans la langue kalmuke, ainsi que dans la langue russe et dans la langue tartare , est désigné sous le nom de bazar. Autour de ces trois quartiers sont placées les huttes communes, qui ne diffèrent de celles des personnages plus distingués, que parce qu'elles sont un peu plus petites et plus ou moins sales et aérées.

La horde dans laquelle je me trouvais, était regardée comme la principale, parmi toutes celles qui sont du côté du Volga , non seulement à cause du nombre des huttes qui est d'environ cinq cents, mais parce que le chef de tous les sectateurs du grand Lama , répandus dans la Russie , y avait établi son siège.

Depuis que le vice-khan Oubascha ( 1771 ) a emmené hors de l'empire de Russie plus de 70,000 huttes kalmukes, aucun vice-khan

ni khan n'avait été nommé jusqu'ici pour les tartares qui sont restés. Les princes les plus remarquables s'appellent taichi , les autres , nojone ; l'empereur Paul nomma enfin le taichi , descendant de la race des kalmuks Dérbétes, vice-khan de tous ces tartares ; il a étendu la puissance et augmenté les revenus de cette charge qui étaient très-modiques. Les kalmuks ont de nouveau leur justice particulière , qui leur avait été ravie à l'époque de la fuite dHJbascha, et même, cette justice qui relevait toujours de celle des kalmuks d'Astracan et des coinmandans russes , a été entièrement affranchie de toute dépendance $ aiissi les commandans russes ne doivent- Us plus abuser de leur pouvoir.

Le commandant inspecteur qui m'avait pris avec lui dans sa hutte , me conduisit après le repas, accompagné du secrétaire qui dirige les affaires russes pendant l'absence du commandant en chef, vers le lieu désigné sous le nom à'oergueu ou habitation du vice-khan Tchoutchei* La hutte de feutre qui formait le palais de ce souverain , était située sur une place découverte \ à quelque

distance de cette habita tion , on remarquait cinquante lances très-longues, placées sur deux lignes et fixées sur une pièce de bois horizontale.

Nous nous rendîmes dans la hutte de Justice , parce que le prince s'y trouvait. Il était assis, comme de coutume, les jambes croisées , en face de la porte , et élevé sur des couvertures de feutre et des tapis : ses deux fils aînés étaient assis à sa droite; ils avaient devant eux des coupes en bois avec de la viande. On nous indiqua, vers la gauche, pour nous asseoir, des espèces de coussins faits avec des couvertures de feutre. Le prince kalmuk est âgé d'environ quarante ans. Sa physionomie indique une âme noble; il portait un vêtement de soie , et tenait à la main son chapelet ; pendant le discours il continua sa prière tout en faisant rouler dans ses doigts , avec beaucoup de vitesse , les grains dont le rosaire était composé.

Dans la hutte il y avait deux caisses, une machine kalmuke pour l'argent, et un long piquet fiché en terre garni de petites branches courtes, afin d'y pendre les bonnets. ()uant à nous autres européens , nous sui-

vîmes la coutume asiatique en nous asseyant devant le prince les jambes croisées. Suivant le cérémonial des kalmuks , il y a une autre manière d'être assis. Le tartare marque son respect à une personne distinguée , en s'agenouillant comme un chameau , pour se pencher ensuite en arrière et s'asseoir sur les talons.

Dès que nous fûmes placés, on me présenta au prince vice-khan, comme un allemand qui désirait habiter quelque temps parmi les kalmuks, afin d'apprendre leur langue.

Tchoutcheime fit conseiller de m'habituer autant que possible à la nourriture de la nation (*). Je lui fis répondre que je m'en contenterais sans peine j il me demanda encore si je pouvais boire du thé de leur façon : ayant répondu affirmativement, on

{ * ) Ce ne fut que par la suite, que je parvins h connaître la cause qui porta le prince à rue conseiller de prendre l'habitude de me nourrir des alimens du pays. Plusieurs kalmuks qui m'avaient adressé le même conseil, ajoutèrent que si je voulais apprendre bientôt la langue du pays , il fallait me nourrir à leur façon. Le prince m'avait donué un semblable avis d'après le même principe.

ordonna à celui qui est chargé de le préparer, d'en apporter ; quelques minutes après , on nous en présenta dans un vase de bois long et orné de cercles de laiton, et il fut servi dans de grandes coupes de bois.

En sortant de la liutte de justice , nous nous rendîmes dans l'habitation du vicekhan, qui était beaucoup plus jolie que la cabane d'où nous sortions \ elle était ornée de rideaux en soie. A la gauche on voyait, sur une espèce de table en forme d'autel , plusieurs coupes d'offrande , et à côté se trouvaient suspendues certaines images des Dieux. La princesse, qui était assise sur un siège élevé nous reçut avec beaucoup d'amabilité. En entrant , je me servis d'une phrase en usage chez les kalmuks pour saluer , et je répondis à quelques demandes faciles que j'eus le bonheur de comprendre ; les personnes présentes furent étonnées , et m'appelèrent un Biliktài kouhr > c'est-àdire, un homme d'une conception aisée. La princesse se souvint de m'avoir vu, quelques années auparavant, avec un habitant de Sarepta, dans une horde qui se trouvait établie aux environs de ce lieu, et elle entra dans

beaucoup de détails sur notre rencontre. Elle se faisait remarquer par un air de jeunesse et par une telle fraîcheur, qu'on ne pouvait la voir sans étonnement à cause de ses six enfans qui étaient déjà grands.

Par complaisance pour la femme du secrétaire, qui ne peut s'habituer ni aux mets ni aux boissons des kalmuks, la princesse fit faire du thé à l'européenne , mais elle n'en but pas.

La soirée fut occupée par les luttes que nous allâmes voir. Elles ont lieu en ce temps - ci tous les soirs , pendant les fêtes des prières, auprès de la cabane du fils aîné de Tchoutchei. Comme j'aurai occasion de parler d'une lutte plus remarquable que celle - ci , je ne m'étendrai pas beaucoup, me réservant de donner une description plus détaillée dans une prochaine lettre. Les lutteurs se placèrent en face du jeune prince , et la victoire de l'un ou de l'autre était accompagnée , par le peuple , d'un cri général d'applaudissement ; la foule était retenue à une assez grande distance par des gardes placées de tous côtés. Les deux fils aînés du prince étaient assis sus

un tapis de feutre , et se servaient de leur chapelet, ce qui ne les empêchait pas, pendant leur prière, de prendre part aux applaudissemens et aux encouragemens que l'on donnait aux lutteurs. Tandis que les combattans s'excitaient réciproquement par des soufflets, ou se disputaient la palme avec beaucoup d'adresse , on nous servait du thé et du lait caillé appelé tcMgan.

Il était déjà assez tard hier, lorsque je laissai les lutteurs, pour jouir d'une charmante soirée , qui surpasserait toutes les descriptions que je pourrais en faire. Nulle part, en été, elles ne sont aussi belles , soit par l'agréable fraîcheur, soit par l'absence des insectes incommodes. Ce n'est qu'après minuit, qu'on sent cette fraîcheur augmenter, et que, malgré l'excessive chaleur de la journée, on est obligé de se couvrir de fourrures»

Les impressions différentes que j'avais éprouvées dans la soirée d'hier, m'agitèrent à tel point, qu'elles m'empêchèrent pendant plusieurs heures de reposer, malgré la fatigue de la course à cheval que nous avions faite le matin. Les sons bruyans de quelques instrumens de musique, venant des envi-

rons du quartier des prêtres, le cri des chameaux, le hennissement des chevaux, le cri aigu des petits animaux qui vivent dans les étangs , enfin tous ces bruits réunis formaient un concert confus qui me tint éveillé jusqu'à minuit.

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