LETTRE V
Les prêtres kalrnuks sont divisés en trois classes. La classe inférieure se compose de jeunes ecclésiastiques qu'on appelle mandchi , la moyenne comprend la réunion des prêtres d'un ordre inférieur appelé ghètzull , la classe supérieure est composée de ghèlloung. Outre cela, chaque horde possède encore un prêtre d'un dégré plus éminent, qu'on nomme la?na. Le lama du vicekhan nomma dans sa hutte , les derniers jours de la fête Ruruss , quinze ghèlloung ( * ) choisis parmi les plus estimables ghètzull. Mais comme dans ces nominations, on considère plutôt la richesse, que la capacité
[ * ) À peine trois mois après, on nomma encore dans la même horde quarante ghèlloung à la fois. Plusieurs personnes prétendent que le lama n'en avait appelé un si grand nombre, que par le désir d'accumuler des sommes considérables, parce que chaque nouveau glièlloung, d'après ses moyens de fortune, doit payer plus ou moins lors de sa nomination.
ou l'âge des sujets qu'on admet, vous comprendrez aisément, combien le nombre des ghèlloung doit augmenter chaque année par les nombreuses khouroulL
Les lois du lama imposent aux nouveaux reçus, le jour de leur consécration , le devoir de se promener pendant la nuit autour de \dikhourouil je rencontrai huit des quinze nouvellement nommés qui faisaient ce pèlerinage autour de la khouroull du vicekhan , pendant que les autres probablement remplissaient le même devoir près de celle du lama. Ils allaient nu-pieds , la tête rasée et découverte. Sur l'habit rouge que les prêtres portent ordinairement, on voyait une étoffe de soie jaune, plissée en une infinité de petits plis parallèles, qui pendait depuis les épaules jusqu'aux talons , couvrait le bras gauche , et laissait le bras droit à découvert jusqu'à l'épaule. Dans la main droite, ils tenaient un chapelet ( * ) et en
( * ) Ce chapelet, qui est en usage aux Indes, au Boutan, au Thibet et chez toutes les autres peuplades mongoles , consiste en 108 grains enfilés. La plupart de ces chapelets sont faits avec des schlehenkernen (sorte de petit fruit sauvage qui croît
fai aient passer les grains dans leurs doigts, sans paraître remuer la main. Un air de satisfaction complette régnait sur la figure de ces nouveaux consacrés. Ils poursuivaient leur chemin, les yeux baissés vers la terre, et en considérant avec un certain air de grandeur l'espace qu'ils avaient à parcourir.
Une nouvelle fête obligeait aujourd'hui le lama è se rendre dans la kouroull du prince. De son habitation, qui est située à quelques werstes.de celle du vice -khan , il alla à cheval jusqu'au bord du fleuve où une foule de peuple l'attendait. Là, il fut porté à bras sur l'autre rive ; il avait un manteau de soie jaune, couleur qui est en considération particulière chez les mongols; sa tête était couverte d'un bonnetrond comme celui des simples prêtres, mais au lieu d'être recouvert de peau de renard , il était entouré de martre zibeline. Le patriarche kalmuk monta à cheval , et je me mêlai dans la foule de prêtres qui l'accompagnaient à la khou-
snr un arbrisseau). Au-dessus, pendent encore de petites boules rondes pour indiquer le cours des autres. Les kalrnuLs se serrent aussi de leur chapelet pour faire leurs calcul?,
roulL V n ghèllcung conduisait îe cheval par la bride , et un prêtre inférieur portait devant une canne d'ébène (c'était un présent d'honneur du monarque précédent ). Arrivé à la khouroull y le lama descendit de cheval ; un prêtre delà première classe le reçut, il s'approcha ensuite d'une hutte , devant laquelle flottaient deux drapeaux, il y fit sa prière $ un pavillon ouvert formait l'entrée de cette habitation , auprès de laquelle deux ghèpku, en manteau rouge, faisaient les fonctions de maîtres des cérémonies.
La musique ordinaire de la khouroullse fit entendre. Le lama entra dans la hutte, et se prosterna trois fois devant l'autel ; quelques instans après, il se releva, revint sur ses pas et s'assit sur un grand carreau placé sous le pavillon. Il quitta alors ses bottes rouges et son manteau jaune , et croisa ses pieds : ses bras étaient nus jusqu'aux épaules. Les prêtres s'inclinèrent et se mirent à genoux devant lui. Le peuple se pressait pour s'approcher de plus en plus, mais il était retenu par les baguettes de plusieurs ghèlloung. On ne voulait pas souffrir, au eommenct'inent, que nous autres européens
puissions voir le lama en face , et on demanda de nous faire retirer derrière 1 ui, pour observer la fête 5 mais nous persistâmes à vouloir conserver la place que nous avions d'abord choisie.
Le lama était depuis quelque temps sous le pavillon, lorsque le vice-khan s'approcha accompagné de ses deux fils aînés et d'un grand nombre de saissang ou nobles. Le prince portait un habit de soie bleue ^ où brillaient l'or et l'argent. Il s'inclina d'abord et s'assit ensuite près du lama. Ses deux fils saluèrent jusqu'à terre , et commencèrent par s'asseoir, l'un derrière l'autre, en dehors du pavillon, jusqu'à ce qu'ils fussent invités à prendre place sous le pavillon même. Un quart d'heure après , la princesse et ses filles, arrivèrent accompagnées de beaucoup de monde. Elle se prosterna de même trois fois devant le lama, et s'assit ensuite à côté de son plus jeune fils. Le lama ne répondit à toutes ces prosternations que par un petit signe de la main.
Dès que toute la famille du vice-khan fut assise, on fit une prière pendant laquelle on apporta des vases remplis de lait et de thé,
des écuelies pleines de viande, et des espèces de craquelins ronds.
Pendant le déjeûner, j'allai vers les huttes qui sont près de la khouroull, où un nouveau spectacle m'attira. Le bas peuple se pressait en foule, se jetait à terre au-devant des huttes et s'approchait ensuite de l'entrée. L'action de se prosterner à terre eut lieu chaque fois d'une manière particulière. D'abord le bonnet était levé de dessus la tête et jeté en arrière, en sorte que le côté jaune restait en haut \ ensuite les mains étaient réunies ensemble par un mouvement imitant celui qu'on fait en nageant, le pouce et l'index s'approchaient de la figure , et en tombant, on touchait avec la tête le bonnet qui avait été jeté d'abord.
A la porte des huttes^ où les autels déparés et les images ployées indiquaient la fin de la fête , on voyait des mandchi et des ghètzull tenant des espèces de vases,, avec lesquels ils versaient de l'eau sainte au peuple dans le creux de la main. Celui qui en avait obtenu, en avalait une partie, et se servait du reste pour se laver le visage. Je pris gussi de ce breuvage j il me parut composé
d'eau de safran et de sucre. Chaque kalmuk qui en recevait dans la main payait pour cela deux kopecks.
Lorsque je revins auprès du lama, je retrouvai encore tout dans le même ordre. On continuait de manger, et les prêtres étaient encore assis sur leurs talons. Certaines personnes chargées de cela, se mirent à recueillir des pièces de monnaie qu'on me dit être destinées au lama. Ceux qui quêtaient n'avaient pas beaucoup à demander , car chacun s'empressait de présenter son offrande.
La journée était excessivement chaude, ce qui fit que je ne voulus pas attendre la fin de la fête. Vers le soir, j'allai du côté du marché qui est composé d'environ cinquante huttes nomades , où des russes , des arméniens , des tartares offrent leurs marchandises. Les boutiques étaient plus fréquentées qu'à l'ordinaire, parce que la fête de Yurüss avait attiré un grand nombre de marchands. Les objets qui s'y vendent sont des soieries , des toiles , des kitai , ou selon les russes, kitaika, et des ustensiles en fer. J'entrai dans plusieurs boutiques, mais
(■Si)
je fus obligé de m'y arrêter quelques minutes avant de voir quelque chose 5 mes yeux ne pouvant rien remarquer d'abord à cause de la grande obscurité ; par-tout on apercevait des acheteurs kalmuks agenouillés par terre , essayant les marchandises qui leur étaient offertes et que les marchands vantaient de tout leur pouvoir. Le gain que ceux-ci font sur leurs marchandises n'est pas peu considérable, car cinquante à soixante Werstes plus loin , la plupart des articles peuvent s'acheter à un tiers meilleur marché, et le transport sur chameaux ou sur les chariots tartares nommés arba , n'est pas d'un prix très-élevé.
Sur la demande que je fis, si les marchands n'étaient point volés quelquefois , on me répondit , que depuis bien des années , on ne se rappelait pas un seul vol fait dans les boutiques. J'en fus étonné, et je répliquai, que peut - être la sûreté des boutiques était due à un grand nombre de surveillans et de gardes 5 mais j'appris , à mon grand étonnement , qu'une seule sentinelle se promenait la nuit. En effet , si l'on réfléchit qu'avec un couteau on peut faire des ouver-
tures dans les magasins , on a lieu de s'étonner que la facilité de commettre un larcin, ne tente pas les voleurs kalmuks.