‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 16 sur 49 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

Le 5 mai.

Je veux vous conduire aujourd'hui dans la hutte des prêtres, afin de vous faire connaître provisoirement le service divin des kalmuks; car mes faibles connaissances dans la langue m'empêchent encore de m'occuper de recherches, et je ne me soucie pas de copier ce qu'ont pu dire d'autres écrivains.

La place sur laquelle les huttes des prêtres sont construites , et qui s'appelle la khouroull, est toujours située, ainsi que je vous l'ai déjà mandé, près de Yoergueu ou palais du prince, et consiste dans plusieurs huttes, qui ne se distinguent des autres que par une meilleure couverture de feutre.

Elles sont placées isolément , à quelque distance l'une de l'autre, et décrivent, vers la saison où nous sommes, une ligne ovale, qui , dans la khouroull j paraît remplir

l'espace de deux werstes. C'est dans la place vide intérieure que Ton remarque les huttes destinées à la prière.

La fête qui avait commencé deux jours avant mon arrivée, et qui durait encore^, s'appelle uriiss. Cette fête se renouvelle tous les ans \ elle dure depuis Je huitième jusqu'au quinzième jour du premier mois d'été chez les kalmuks , ce qui correspond aux derniers jours d'avril et au premier de mai chez nous. Tous les sectateurs du Dalaï-Lama, honorent par cette fête, la mémoire de la conception du Dchakdchamouni, c'est à-dire, du plus grand de tous les Dieux.

Le bruit des instrumens me conduisit aux huttes sacrées. Les portes de chacune d'elles étaient ouvertes , de manière que je pouvais tout observer facilement, même sans y entrer. On y voyait des prêtres de toutes classes assis dans l'intérieur ; sur le côté étaient attachées les images des Bourkhan ou Dieux, et en face de l'entrée se trouvait une espèce d'autel.

Tout le service divin consista dans un concert de plusieurs instrumens, qui, à la

vérité, ne formaient pas une harmonie parfaite, mais avaient cependant une espèce de régularité clans le ton. Quelquefois on accompagnait cette musique avec la voix. Un des prêtres les plus distingués, placé à la gauche de l'autel, paraissait conduire cette musique avec une petite cloche qu'il tenait à la main. Les autres prêtres avaient différens instrumens, qu'ils appellent le burè ; le bischkurr , le gangdoung , le kèngherguè et le tsilang.

Le burè a la forme d'un tube , long de trois aunes environ , il est en métal et composé de trois morceaux qui s'adaptent exactement l'un avec l'autre. Pour le son , on peut le comparer à celui de la saquebute ou du buccin.

Le bischkurr est une espèce de flûte : la pièce du milieu est faite de bois dur ou d'os; l'embouchure, ainsi que le reste, est partie en cuivre, partie en fér-blanc; la longueur de cet instrument est d'environ une aune.

Le gangdoung est une espèce de trompette de tôle ou de laiton que les kèngergistes employent tour à tour avec le kèngherguè.

Le kèngherguè est une espèce particulière de tambour, qui est couvert d'un bout à l'autre en parchemin. Les deux côtés, qui sont plats , se trouvent à une petite distance Fun de l'autre. Sa circonférence approche de celle des tambours ordinaires. Il est porté à une certaine hauteur sur un bâton , et on le frappe avec un maillet en forme de tête de dragon.

Le tsilang est une espèce de cymbales qui, dans le milieu, a la forme d'une coupe de chapeau. Deux de ces platines sont employées , en les frappant l'une contre l'autre , tantôt sur toute leur surface , tantôt sur la moitié seulement, et quelquefois sur les bords ( * ).

Imaginez- vous quel bruit se fait entendre , quand tous ces instrumens jouent dans plusieurs huttes à la fois. Pendant la fête, cette musique dure continuellement pendant quelques heures du matin et du soir \ on serait presque tenté de penser, que ceux qui représentent cette musique khou-

( * ) Mémoires sur les mongols, vol. 2, pag, i66, 167 avec la planche y annexée IX B.

roulle des kalmuks, comme Peffet des inspirations de Satan, ont raison.

Les prêtres s'assirent la tête découverte. Afin de leur témoigner mon respect pour leurs usages religieux, je m'arrêtai à la porte tenant mon chapeau à la main. Mes compagnons russes ne furentpas aussi complaisans.

Pendant les pauses de la prière, on servit du lait aigri. Les prêtres même sortirent pour prendre de cette boisson rafraîchissante , et se reposer quelques instans de leur longue séance.

Je fus invité par plusieurs prêtres d'entrer dans leur hutte 5 j'acceptai avec plaisir cette offre, afin de satisfaire autant que je le pouvais ma curiosité. Dès que j'eus vidé ma coupe de tchigan , je demandai la permission d'observer les images et les autres objets sacrés, ce qui me fut accordé, sous la condition que je ne m'en approcherais pas trop. Je leur fis entendre que voir de loin était ne rien voir. On me permit alors de m'approcher, mais je n'osai rien toucher, et je fus obligé de tenir mon chapeau devant ma bouche , probablement afin que mes doigts ou mon haleine ne profanassent pas

leurs divinités. Je contemplai ainsi les images, dont la plupart étaient peintes assez proprement sur du taffetas jaune; elles pendaient autour de la hutte. Comme il n'y avait pas long-temps que j'avais lu la seconde partie des mémoires de Pallas sur les mongols , et que ma mémoire se rappelait encore les gravures qui y sont annexées , il ne me fut pas difficile d'indiquer plusieurs noms. Là, dis-je, est Dc/iakdchamouni y là Yaman DagoSj Okin Tenghéri, Tsagaan Dara Ekhè,Nojon Dara Ekhè. Les prêtres kalmuks qui me voyaient pour la première fois dans leur hutte , furent très- étonnés» Deux d'entr'eux me conduisirent dans d'autres huttes pour me faire voir de nouvelles images , et j'eus occasion dans cet endroit de leur nommer Nidouber , Usuktchi > Jlîaidarij Mansouchari^ Erlik-khan, et je ne sais encore quels autres Dieux mongolskaimuks. Je désignai les instrumens de musique par leur nom mongol-kalmuk, et enfin j'indiquai à la foule de prêtres qui m'environnaient, et qui s'empressaient toujours de plus en plus autour de moi, qu'un rouleau de soie sur lequel étaient tracés des carac-

tères étrangers, que je connaissais également d'après Pallas, était écrit en indien. Il connaît l'écriture indienne, s'écrièrent-ils tous à la fois ! Un d'entr'eux me demanda si je pouvais lire le mongol 5 ayant répondu d'une manière affirmative, il me montra quelques feuillets sur lesquels se trouvait de l'écriture en cette langue. Les caractères étaient assez nets pour que je pusse lire une demi-page sans m'arrêter. L'étonnement des prêtres fut à son comble.

Quoiqu'il y eut dans cette circonstance un peu d'ostentation de ma part, il me paraît que cela pouvait m'être permis, en faveur de Téloignement, car ce n'était que par ce moyen que je pouvais attirer l'attention des kalmuks, et je l'obtins en effet.

Supposez qu'un kalmuk, dans son pays, eût acquis , par le moyen d'un européen , quelques faibles connaissances littéraires ; laissez entrer ce kalmuk dans une réunion de nos ecclésiastiques et ouvrir une bible : s'il s'écrie, c'est de l'hébreu, c'est du grec ! Qu'après cela , on le voye encore lire couramment notre langue naturelle ; ne seraiton pas frappé d'étonnement, de rencontrer

chez tin asiatique de telles connaissances, surtout ne pouvant pas savoir où il les a puisées.

Mon ostentation me valut, auprès des kalmuks , le nom de biliktaï kouhr , qui signifie à peu près homme laborieux et qui cultive son esprit.

Par suite des connaissances que je semblais avoir dans la langue mongole, on s'empressait de me faire remarquer plusieurs choses, et on tâchait de m'en indiquer l'usage , mais je fus fâché de ne pouvoir tout comprendre.

L'autel placé en face de l'entrée remplissait tout le fond de la hutte , et consistait en un assemblage de pièces de bois , couvertes de rideaux en soie de différentes couleurs. Au-dessus , était une espèce de baldaquin aussi en soie, où l'on me fit remarquer le dragon du ciel qui conjure le tonnerre et les éclairs, et plusieurs figures singulières.

Sur la partie du milieu de l'autel étaient plusieurs Bourkhan{ * ) en bronze, revêtus

( * ) Divinités mongoles.

d'habillemens en soie. On voyait sur tin a van cernent situé dans le bas, quelques coupes d'offrandes remplies de grains, de fèves, de riz et d'autres choses que les bramines emploient aussi au même usage. Près de ces coupes, se trouvait placé un vase contenant l'eau lustrale ( ar-chaan ) ; plusieurs plumes de paon en sortaient. Au-dessous, il y avait un miroir $ je demandai à quoi pouvait servir tout cet appareil , on me répondit : il faut que cela soit ainsi.

On voulait me faire voir encore plusieurs raretés, lorsqu'on entendit, au dehors de la hutte , un grand bruit de trompettes, qui servait de signal aux prêtres pour se rassembler de nouveau et se remettre en prières. Ils furent donc obligés de reprendre leur place et moi de sortir. Il y avait à l'entrée de la hutte plusieurs prêtres des plus distingués , ayant des manteaux rouges , et portant sur la tête une espèce de casque, d'où pendait jusques derrière le dos, une touffe de laine jaune. Ces prêtres, qui à certains égards remplissent l'emploi de grand maître des cérémonies dans la khouroullj sont désignés par le nom honorifique degàèpfcû, A côté d'eux,

on voyait plusieurs prêtres d'un ordre inférieur, qui épuisaient leurs poumons d'une manière peu commune, en sonnant continuellement de l'espèce de trompette appelée triton.

A quelque distance, bouillait une immense chaudière sur un feu entretenu au moyen d'un tas énorme de charbon de fumier. Des vaches entières et des moutons y étaient étuvés. Plusieurs prêtres, assis à l'entour, enlevaient l'écume et paiaissaient attendre avec impatience l'instant où leur estomac, fatigué par le jeûne , pourrait de nouveau se remplir. Le cuisinier était devant eux, découvert jusqu'à la ceinture, noir comme Satan, et tenant une grande écumoire pour prendre les morceaux de viande, qu'il soulevait et laissait retomber.

Auprès d'une hutte où se faisait la prière, on avait dressé une espèce d'antichambre en pavillon, où les morceaux de viande cuite étaient déposes, pour être coapés en plus petits morceaux avant qu'on les portât dans la tente. Un grand nombre de jeunes prêtres se trouvaient là, sous la conduite de quelques uns plus anciens $ les uns parais*

saient attendre avec une vive impatience, que les vases qu'on avait apportés dans l'intérieur leur parvinssent aussi, tandis que les autres dévoraient avec appétit les morceaux qui étaient servis.

Je ne pus jouir de ce spectacle que peu de temps, car la foule de jeunes prêtres qui entraient et sortaient avec des coupes vides ou pleines, était si grande, qu'à chaque instant je craignais de voir un vase de bouillon, ou tckiga?i9 versé sur moi.

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