LETTRE VIL
Le 12 mai.
jAuFin d'apprendre à bien connaître les mœurs des kalmuks , et pour faire en même temps des progrès dans leur langue , je vais souvent voir les prêtres qui sont ici : leurs habitudes et leur manière de vivre diffèrent assez peu de celles du commun des tartares; mais ils parlent cependant leur langue avec plus de clarté et de précision. Mes faibles connaissances de la croyance et des écrits de ce peuple m'ont procuré une espèce de vénération , qui vient fort à propos dans les visites que je rends. Afin que vous puissiez connaître les théologiens nomades, je vais vous rapporter quelque chose d'une conversation que j'eus il y a deux jours, lors de ma première visite chez un ghèlloung.
Dans ma course à la khoiwoidl, je rencontrai en dehors d'une hutte de prêtre, le ghèlloung
J}chouyè7ièh ( * ), qui jouit d'une grande estime parmi les kalmuks^ à cause de ses connaissances profondes. 11 était assis la pipe à la bouche, et se trouvait étendu en partie au milieu d'un groupe de prêtres qui l'entouraient , les uns assis et les autres à genoux. Après les premiers complimens et quelques discours insignifians, le ghèlloung me fit à dessein une demande que chaque kalmuk , par politesse , adresse à la personne qu'il va voir le matin , et qui d'après le sens des mots doit signifier avez-vous bien dormi? ( amar tapto mèndèssun khonobuta? J Mais comme il voulait s'amuser, ainsi que les autres^, de mon ignorance , il changea malicieusement le dernier mot, et le remplaça par un autre qui signifiait la cho-
( * ) Ce ghèlloung apprit quelque temps après, que je comptais partir pour Sarepta et demeurer quelques semaines pour y soigner la copie de mes écrits sur les mongols ; il me demanda si j'avais parlé de lui, je lui répondis affirmativement. Mais avez-vous aussi écrit, répliqua-t-il , que j'étais à lu cour avec le vice-khan et le lama, je lui répondis que non. Il me pria instamment d'ajouter cette circonstance; je lui promis de le faire, s'il voulait me permettre de prendre avec moi à Sarepta un de ses livres sacrés, qu'il m'avait refusé auparavant. Oui, oui, répondit-il, vous le prendrez.
se la plus abjecte. Je fis semblant de ne pas comprendre le double sens , et je répondis , comme si la demande m'eut été bien faite. Toutefois il renouvela sa question à double sens, et me dit ce que je devais lui répondre^ je m'en tins à ma première réponse. Il m'honora alors du titre de Biliktai kouhr.
Il s'informa ensuite à quelle religion j'appartenais. Ayant répondu à cette question au moyen d'un interprête , je fus obligé de lui nommer ensuite les principales religions que l'on professe en Allemagne , et de lui faire comprendre, avec autant de concision que possible, leur différence ; la question suivante prouve combien il avait compris ce que j'avais dit. Pourquoi n'avez -vous pas d'images, puisque ceci est formellement ordonné par votre religion ? Je ne me sentais pas disposé à entreprendre une discussion , et je me contentai de lui rétorquer par la réponse suivante. Pourquoi vos prêtres se marient-ils, quoique cela soit défendu par les lois des kalmuks? Il commença par me nier le fait ; mais je lui citai plusieurs exemples de prêtres qui, dans les environs
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de Sarepta, avaient des femmes et des enfans : il répliqua que ce n'était que des exceptions, et que les autres prê très ne les adoptaient pas pour règle de conduite : cela peut-être, lui répondis -je , mais votre loi vous défend de vous nourrir de la viande du cheval , et vous ne vous faites aucun scrupule d'en manger : à ces mots il se tût quelques instans , ensuite il reprit, qu'en effet cette défense était prescrite , non par les Dieux , mais par un grand prêtre de l'antiquité; que du reste, on ne pouvait regarder cette inobservance de la loi , comme une faute. Ma réponse, qui mit fin à cette discussion , ne sera pas difficile à deviner.
Enfin le ghèlloung s'informa dans quelles vues je séjournais dans la horde. Lorsque je lui eus fait connaître mes desseins, il me promit , si je pouvais trouver un meilleur interprête, de m'aider à traduire les livres religieux des mongols. Il me nomma un vieux russe qui habitait dans la horde, mais qui malheureusement était tellement adonné à la boisson, qu'on ne pouvait obtenir de lui que de très-courts instans.
On me servît du lait caillé, et on me présenta une pipe pour fumer ; ensuite le ghèlloung me souhaita repos et santé, et s'éloigna avec deux ou trois de ses prêtres $ je quittai bientôt les autres.
Je vous ai fait part de cet entretien, afin que vous puissiez vous former une idée des prêtres kalmuks. D'après cela, si vous voulez les comparer avec la plupart de ceux de nos contrées , le contraste qui règne dans leur manière de penser vous paraîtra frappant. L'humeur joviale qui , chez les prêtres, dépasse ici même les bornes de la bienséance, est d'autant plus étonnante, qu'elle n'est nullement réprimée par la présence des jeunes garçons qui les entourent. Je vois des contrastes semblables dans mille circonstances de la vie de ce peuple. Vous ne pouvez vous imaginer comme les plus petites choses se présentent chez les kalmuks sous une autre forme que chez nous. Les impressions qui se rassemblent dans mon âme, et que je saisis suivant l'occasion , sont une des plus grandes compensations aux désagrémens occasionnés par une vie errante*