‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 20 sur 49 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Le 18 mai.

Le Dsoi2r~Chaïtchi(kd\mv\L calculateur du temps ) a choisi ce jour-ci pourcélébrer particulièrement Vurüss. L'époque de cette fête est fixée par le calendrier kalmuk, et elle arrive ordinairement peu après la semaine de prière dont j'ai fait mention dans une de mes lettres précédentes. Les pratiques de dévotion pendant la fête de Yuriïss, paraissent être principalement l'occupation des prêtres , leurs prières devant avoir plus d'efficacité , puisqu'ils prient pour le peuple. Dans les fêtes particulières qui commencent toujours en vidant des coupes d'eau-de-vie, les laïcs et les prêtres prennent la même part.

Lors de cette fête , dès le point du jour, le peuple, les prêtres et la famille du prince se réunirent en plein champ, s'assirent tous en s'agenouillant, et on récita une prière à

liante voix , après laquelle on se leva toutà-conp pour s'incliner trois fois devant le soleil qui venait de se lever : comme offrande, on jeta dans l'air des flots d'eau-de-vie , et après cette cérémonie, on commença une autre prière. Lorsqu'elle fut terminée, tout le monde but de l'eau-de-vie , et on finit par un dé jeûner de viande de mouton et de lait aigri.

Chacun retourna ensuite à sa hutte , où l'on s'était procuré une provision suffisante de spiritueux pour continuer à célébrer avec gaieté la fête de Dchakdchamouni. Chez le vice-khan on se préparait en même temps à exécuter des luttes ; une place assez unie et propre, destinée^ cet usage, se trouvait située entre quatre huttes et deux pavillons , les cinquante gardes du corps du prince formaient un cercle entre ces mêmes huttes et pavillons ; ils étaient placés à quelques pas l'un de l'autre, et ils avaient fiché en» terre leurs piques devant eux. La réunion était divisée en côté droit et en côté gauche , ou côté du prince et côté de la princesse. Ces deux personnages prirent place dans des huttes séparées, en face l'un

de l'autre. Les lutteurs devaient combattre autantpour leur gloire particulière, que pour l'honneur du côté qu'ils défendaient. Je me rendis avec les russes qui avaient été invités, et nous nous mîmes du côté droit, dans la hutte de la princesse. Il y avait là tant de monde, que nous eûmes bien de la peine à y pénétrer. Après la victoire, qui fut remportée par notre côté , on vida des bouteilles d'eau-de-vie et de vin doux tartare ( tchichîrr ); pendantque, derrière nous, les autres convives vidaient des outres pleines d'eaude-vie de lait. Nous nous rendîmes ensuite chez le prince pour voir la suite de la lutte, et nous y trouvâmes plusieurs personnages distingués qui humaient de l'eau-de-vie de lait dans de grandes coupes. On nous servit aussi de cette boisson désagréable. Le prince Tchoutchei qui est très-gai , ainsi que tous les autres kalmuks , l'était aujourd'hui plus qu'à l'ordinaire , mais cependant sans jamais oublier de faire attention à son chapelet.

Nous jouissions d'une des plus agréables journées d'été de ce pays. Le prince voulait que la lutte , qui n'a lieu ordinairement qu$

le soir , commençât deux heures avant le dîner. Quatre juges du combat s'assirent au milieu du champ de bataille, revêtus d'habits galonnés couleur pourpre. Quelques cavaliers se trouvaient sur différens points, hors de l'espace indiqué pour la lutte , afin de séparer les combattans avec leur fouet , si cela devenait nécessaire. Les lutteurs s'avancèrent des deux côtés opposés , derrière de grands rideaux blancs qui étaient portés par d'autres kalmuks ; ils vinrent jusqu'à deux pas du pavillon , se mirent à genoux , s'approchèrent encore et s'agenouillèrent de nouveau, enfin on tira le rideau , et les deux adversaires purent commencer. Les lutteurs kalmuks n'ayant d'autre vêtement que leur haut -de- chausses j on pouvait se faire une idée du combat à la seule inspection de leurs muscles.

Tchoutchei me fit observer lui-même chaque mouvement des lutteurs, et ayant remarqué que j'étais trop éloigné pour bien distinguer tous les ob jets 9 il me fit approcher; mais la palissade en bois m'empêchant encore de tout voir bien distinctement, j'allai prendre une place hors de la hutte.

Le lutteur favori du prince dormait ce jour-là, les dernières preuves de son adresse, car ses forces commençant à diminuer, il devait, après le combat, être rayé de la liste des lutteurs. Dans les grands jeux de lutte, les plus forts combattans doivent toujours paraître les premiers \ mais Tchoutchei , pour éviter des dangers à son protégé et pour le favoriser, parce qu'il ne pouvait espérer une récompense qu'autant qu'il serait vainqueur, avait secrètement ordonné, que le premier lutteur de la princesse ne paraîtrait que dans la seconde scène.

Les adversaires qui ne s'étaient pas vus , et qui, même après le rideau tiré , parurent ne point se regarder, se mirent à courir l'un autour de l'autre, à la distance de vingt à trente pas ^ avec une fureur sauvage ; ils s'approchèrent ensuite. Leur premier mouvement fut d'incliner l'avant-corps et de chercher mutuellement à se prendre ; dès qu'ils se furent saisis , nous ne pûmes nous empêcher d'être étonnés de l'adresse et de la vigueur, avec laquelle ils déjouaient réciproquementleurs efforts . Leurs mains é taient comme enfoncées dans les bras l'un de Pau-

tre, leurs pieds paraissaient comme enracinés. Ils demeurèrent plusieurs minutes dans cette position , mais ils se séparèrent toutà-coup , et cherchèrent à se prendre tantôt par la tête , tantôt par les jambes et principalement par la ceinture. Il arrivait quelque fois à l'un ou à l'autre d'être jeté à terre , mais alors celui qui était renversé se relevait avec une vitesse extraordinaire , et savait profiter du moment pour mettre son adversaire à la même place. Le combat avait duré ainsi plus d'un quart d'heure sans interruption , et les lutteurs n'avaient pas encore perdu toute leur vigueur, lorsque les juges du combat rafraîchirent les forces abattues des athlètes, en leur jetant de l'eau sur le corps. Un instant après, le combat parut suspendu comme par convention et pour se reposer. Les adversaires se séparèrent, tournèrent deux ou trois fois l'un autour de l'autre et s'attaquèrent de nouveau. D'après la loi des combats chez les kalmuks, l'un d'eux peut être jeté à terre sur le ventre ou sur le côté, sans pour cela être vaincu ; ce n'est que lorsqu'il se trouve entièrement sur le dos , que l'autre est proclamé

vainqueur. Il y avait plus d'une demi-heure que les efforts des deux combattans étaient inutiles, lorsque le lutteur favori du prince parvint à renverser à terre son adversaire , d'une manière à peu près permise selon les lois de la lutte , mais qui fut considérée comme une victoire complette par les juges du prince ; car le vaincu était plus sur le côté que sur le dos, et s'appuyait encore sur son bras, lorsque les juges s'empressèrent de venir avec les cavaliers pour séparer les lutteurs. Celui qui avait été proclamé vainqueur par le côté droit , s'approcha de la hutte du prince , toucha la terre de son front et fut ensuite introduit. Tchoutchei ordonna qu'on lui apportât une coupe de lait caillé , et lui fit présent d'un manteau : on le conduisit ensuite aux partisans du côté droit ,et ses amis lui firent divers présens d'habits.

Les juges de la princesse demandèrent, il est vrai , que les deux lutteurs en vinssent encore une fois aux mains \ mais le prince s'y opposa.

Les autres s'approchèrent aussitôt , et commencèrent le combat avec fureur 5 le

lutteur de la princesse montra une supériorité tellement marquée, qu'il ne laissa aucun doute sur la victoire.

Le combat n'avait duré que quelques secondes , lorsqu'il saisit son adversaire par les pieds , et le jeta sur le dos. La princesse donna au vainqueur, qui s'était approché de sa liutte pour se prosterner , une fourrure et d'autres pièces d'habillement. Pendant qu'il passait , le cri répété de Woihl Woihl se fit entendre du côté gauche , et de toutes parts on lui jetait des habits.

Il faut que vous sachiez le nom de ce lutteur si renommé chez les kalmuks : il s'appelle Toucka.

Les lutteurs de la princesse ayant obtenu presque tous les avantages , le prince retarda exprès le dîner , espérant que la victoire tournerait enfin de son côté ; il fit même combattre plusieurs couples à la fois, mais tout fut inutile , car l'autre parti eut continuellement le dessus.

Nous dinâmes assez tard ; les mets, en faveur des européens qui se trouvaient présens, avaient été apprêtés à leur manière : les kalmuks invités à ce repas , parurent ne

pas trop goûter nos friandises, cependant pour faire voir qu'ils ne dédaignaient pas les alimens étrangers , ils mangeaient un peu de chaque plat.

Pendant le dîner , la lutte a continué sans la moindre interruption 5 mais le parti du prince eut constamment le dessous. Immédiatement après, nous reprîmes nos places pour voir la suite du combat, qui finit par m'ennuyer.

Vous avez pu remarquer que ces jeux de lutte s'exécutent d'après certaines régies , puisque je vous ai dit qu'il y avait des juges. Suivant ces règles , un lutteur ne doit point blesser son adversaire : il arrive cependant quelquefois que la fureur des combattans s'augmente à un tel point , que des bras et des jambes sont cassés et qu'on voit même des blessures mortelles. Un homme digne de foi , et qui avait vu beaucoup de pareils combats , m'assura que dans une semblable circonstance , un lutteur avait enfoncé le poing dans la poitrine de son adversaire : celui qui avait été ainsi maltraité entra dans une telle fureur, qu'il prit l'autre par les talons, le souleva, et en le jetant à terre ^

lui rompit deux côtes. Le malheureux resta sur la place.

Quoiqu'il soit défendu aux lutteurs de se porter des coups dangereux , on ne s'oppose pas cependant à ce qu'ils s'excitent par des soufflets et des coups de poings , parce que cet exercice rend le combat plus gai ; néanmoins ils ne peuvent se prendre aux cheveux.

Lorsque la lutte est terminée, on donne au Vainqueur le bonnet de l'adversaire que les juges, avant le combat , ont soigneusement mis à part. Cette fois l'avantage fut entièrement du côté de la princesse. Le prince qui avait présenté soixante-dix lutteurs au jour» d'hui , en fit encore choisir vingt parmi le peuple, parce qu'il voulait absolument triompher 5 mais lorsqu'on compta le nombre des signes de victoire , il s'en trouva du côté opposé cinq de plus que du sien. Les juges du prince, qui avaient mis quelques mouchoirs, prétendirent que plusieurs lutteurs, au lieu de bonnet , s'en étaient également servis 5 mais cette ruse n'eut point son effet.

Vous serez étonné d'apprendre que plu-

sieurs mandchi et ghèlloung combattaient ; parmi les spectateurs même, il y avait beaucoup de ghèlloung y qu'on reconnaissait à leur bonnet en peau de renard.

L'exercice de la lutte représente chez les kalmuks , ce qu'étaient les jeux olympiques chez les grecs , les combats dans les cirques parmi les romains, et les tournois du moyen âge. Le prince me demanda si dans mon pays on exécutait des luttes comme dans le sien , ma réponse négative parut le flatter.

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