‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 21 sur 49 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Le ai mai.

Je vous entretiendrai aujourd'hui d'une course de chevaux, qui a lieu chaque année immédiatement après la fête de Vurziss. Je m'y suis rendu*, accompagné de M. de Weseloff qui séjourne dans la horde pour des affaires , et qui m'a communiqué plusieurs notions intéressantes sur le peuple kalmuk. Il conduisait avec lui un sargatchi , et je l'accompagnai à cheval. Les kalmuks nous avaient dit que nous n'aurions que trois Werstes à faire pour nous rendre au lieu de la course $ mais ces gens là, que les grandes distances n'effraient pas beaucoup, affirment souvent qu'un lieu se trouve près, lorsqu'il est fort éloigné. Il nous fallut galoper à toute bride pendant plus d'une heure, pour arriver à l'endroit indiqué.

Le soleil avait déjà parcouru une heure

environ de sa carrière , lorsque nous parvînmes à la colline ronde, qui devait servir de but à la course. La famille du prince , et les principaux personnages de la noblesse kalmuke, ainsi que les prêtres, étaient déjà placés avant notre arrivée ; leurs regards pénétrais étaient fixés sur le lieu que devaient parcourir les coursiers. Les coupes d'eaude-vie en circulant à la ronde, aidaient à passer le temps.

Le soir précédent, cinquante cavaliers, montés sur les chevaux les plus rapides qu'on put trouver dans la horde , s'étaient rassemblés pour la course \ et afin que les chevaux fussent encore plus légers , on ne leur avait rien donné à manger de toute la nuit. La distance qu'ils avaient à parcourir , était au moins de trente à quarante Werstes. Le premier rayon du soleil fut le signal de la course. On commença par aller au pas , ensuite on fit quelques Werstes au trot, et l'on finit par pousser les chevaux au grand galop vers le but. Vous serez encore plus surpris de ce qu'une telle distance ait été désignée pour la course, quand vous réfléchirez, que les chevaux étaient conduits à travers une

immense campagne, par des cavaliers n'ayant pour guide que le ciel.

Nous étions assis depuis quelques minutes, lorsque les yeux perçans des tartares distinguèrent deux ou trois des chevaux les plus rapides ; je fus obligé d'attendre encore quelques instans avant de découvrir un nuage épais de poussière qui m'indiqua l'arrivée des coursiers. Quelques russes et quelques kalmuks, qui étaient allés à la rencontre des coureurs, à deux Werstes de distance, pour essayer la vitesse de leur monture , ne purent pas atteindre le premier cheval qui arriva au but avant eux.

Le vainqueur était un mandchi âgé de dix ans environ. Les deux fils aînés du vicekhan le reçurent à quelque distance , et le conduisirent au but en tenant les rênes de son cheval. Le jeune vainqueur laissait voir sur sa figure une certaine expression de joie; il était tout simple en effet que la victoire lui fut agréable , cependant on ne remarquait point en lui cette vive satisfaction qui eut été naturelle à un enfant de son âge ; les autres cavaliers au nombre d'environ quarante-cinq n'atteignirent le but que dans

l'espace d'un quart d'heure ; quatre d'entre eux étaient tombés. Le cheval vainqueur paraissait si peu fatigué de sa course , qu'on ne remarquait sur lui ni écume ni sueur 5 il souffla seulement à plusieurs reprises , après quoi on aurait dit qu'il n'avait pas couru.

Les cavaliers étaient convenus, afin de courir plus légèrement , ou pour ne .pas perdre leurs bonnets , de faire la course la tête découverte, et même quelques uns avaient déposé leur veste. L'aspect de ces coureurs à demi-nus, indique combien diffèrent parmi les peuples, les idées de convenance. Des cavaliers et des lutteurs aussi peu vêtus auraient paru à Paris une chose contraire à la décence; mais les voiles transparens de plusieurs beautés parisiennes pourraient peut-être produire ici un plus grand scandale parmi les tartares.

Avant la fuite des kalmuks, lorsque les khans régnaient sur les bords du Volga, aulieu de cinquante chevaux , on en choisissait cinq cents pour la course. Les récompenses qui sont maintenant arbitraires, étaient alors fixées pour les cinq premiers

coureurs ainsi qu'il suit : le premier recevait cinq cents moutons , le second quatre cents , le troisième trois cents , le quatrième deux cents et le cinquième un cent. Ces récompenses seraient maintenant beaucoup plus considérables, car un mouton coûte dix fois plus qu'il ne valait alors. Le vainqueur reçut cette fois-ci un morceau d'étoffe de soie pour un habit \ les autres coureurs eurent pour leur part l'avantage d'avoir fait preuve de la vitesse et de la force de leurs chevaux, ceux qui étaient tombés ne reçurent aucune compensation à cet accident.

Après la course, on se rendit de la colline ronde à une hutte élevée exprès pour le déjeûner. Ayant vu par les préparatifs que les liqueurs spiritueuses ne seraient point épargnées dans ce repas , et que le prince , luimême , paraissait très-disposé à s'y livrer , je me gardai bien d'entrer dans la hutte. J'eus lieu d'être satisfait de ma détermination , car la plupart des convives sortirent passablement gris.

Le prince monta à cheval avec ses gardes du corps. La voiture d'état impérial du chargé d'affaire russe , fut rapidement emportée

à travers l'immense plaine , et les autres chariots ainsi que les cavaliers suivirent avec la même vitesse.

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