LETTRE XIII
Le 4 juin«
Si mes récits sur les jours de fêtes des kalmuks vous ennuient, je vous plains, car je vous en prépare un aujourd'hui.
Une grande fête annuelle, que les kalmuks célèbrent ordinairement à l'approche des plus longs jours, occupe depuis une semaine environ la khouroull^ mais c*est principalement depuis trois jours que les timbales, les trompettes et les cymbales se font entendre. Ce qui s'est passé durant ce temps mérite d'autant plus d'être cité, que personne jusqu'icf, n'a écrit sur le sujet dont nous nous occupons.
Dchouyènè ^ ghèlloung , m'avait dit la veille de donner toute mon attention à cette fête, en ajoutant, que je ne devais pas manquer de n-'y trouver, puisqu'il y au^ rait des choses curieuses à observer.
Le bruit des instrumens m'annonça, vers midi, le commencement de la cérémonie. Je trouvai près des huttes où l'on prie , la foule des prêtres qui s'étaient distribués en bandes, et rangés en lignes, pour commencer la marche 5 les personnes chargées seulement de porter les instrumens , formaient déjà un groupe considérable. Sur les côtés flottaient différentes espèces de drapeaux, que les kalmuks appellent chimek (beau), quelques uns étaient formés de banderolles de soie , de plusieurs couleurs , cousues en rond, et ressemblaient aux enseignes romaines. D'autres flottaient , comme des bannières , sur des bois transversaux portés par d'autres perches.
Nous n'eûmes pas long-temps à attendre.
Les principaux prêtres sortirent d'une hutte, portant deux grandes caisses ayant la forme d'un cercueil, et se placèrent à la tête de la foule pour commencer la marche. Les autres, revêtus de leurs ornemens rouges, suivirent de près, et s'empressèrent l'un après l'autre autour de l'autel, pour aider, même ne fut-ce qu'avec le bout du doigt, à les porter : quant aux instrumens, les timbales
étaient fixées sur des branches de bois, attachées à la ceinture de ceux qui en étaient; chargés ; et les grandes trompettes étaient soutenues par des bâtons que portaient des hommes du peuple. Le bruit de tous ces instrumens ressemblait parfaitement à une musique de bacchantes.
La foule du peuple qui fermait la marche, n'était guère plus nombreuse que celle des prêtres. On en voyait plusieurs dans les deux groupes , suivre la tête couverte; et il n'y avait que les vieilles femmes qui témoignassent leur dévotion, par des soupirs, qu'on aurait cru sortir du plus profond de leur cœur.
A quelques centaines de pas de la place où la marche commençait, il y avait un échafaudage, en forme d'autel, qui s'élevait à la hauteur de deux toises environ , et qui se trouvait fixé par devant, et par derrière, avec des cordes ; devant cet autel était une place circulaire, couverte de tapis destinés aux prêtres $ et entre les tapis et l'autel , on remarquait un parapluie pour le lama : c'étaitlàque devait commencer la fête.
Les caisses sacrées furent déposées au
pied de l'autel, et les images qu'elles contenaient furent déroulées. Parmi celles qui se trouvaient entourées d'un rideau rouge, il y en avait une que l'on considérait comme la principale, et qui fut élevée sur l'autel: les deux autres ornèrent les échafaudages qui étaient à côté.
Le lama n'était pas encore arrivé , et la fête ne pouvait commencer que lorsqu'il aurait paru. Dans cet intervalle, quelques prêtres m'engagèrent à m' approcher pour considérer de plus près tous ces objets ; leur complaisance fut même si grande , qu'ils me frayèrent un chemin à travers la foule , et me conduisirent au sanctuaire. Sur l'autel, il y avait une couverture jaune, garnie de plis réguliers de chaque côté, et le bord de cette couverture était orné de fleurs sacrées , de couleur rouge, dont la broderie se faisait remarquer par sa beauté. Plusieurs coupes d'offrandes et les images dorées de quelques divinités du lama, se trouvaient encore sur l'autel. Comme je n'y voyais rien d3 remarquable que la couverture jaune , je ne restai que quelques instans , et m'enfonçai de nouveau dans la foule poux reprendre ma place.
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Près de l'autel, on voyait flotter les ban» niêres, et les instrumens étaient placés en face, hors du cercle. Tout-à-coup la plupart des prêtres disparurent, parce que le lama arrivait et qu'il fallait le recevoir avec la plus grande pompe. Ce fut au sonde la musique, que ce patriarche kalmuk fut porté en triomphe, sur un palanquin, autour de la moitié du cercle : là , il descendit et s'avança près de l'autel , couvert du parasol.
Peu après, le vice-khan arriva avec ses deux fils , et se plaça derrière les prêtres qui, en attendant, s'étaient assis sur les coussins de feutre, la tête découverte. A un signal donné, les rideaux qui étaient devant les images se levèrent, et tout le peuple, ainsi que les prêtres et le prince se prosternèrent trois fois. L'aspect de quatre à cinq mille hommes , se jetant tout-à-coup à terre , et répétant trois fois ce mouvement, avec une espèce de mesure , fut fort agréable pour moi. J'eus de la peine , dans cet instant, à trouver une place, où je pusse être en sûreté contre les têtes et les pieds de ceux qui se prosternaient.
Après cette première cérémonie, le vice-
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khan fit trois fois, avec sa suite, le tour de l'espace circulaire, tenant son chapelet à la main, et il prit place auprès du lama. Son épouse en fit aussi trois fois le tour, et s'assit en dehors du grand cercle, sous un pavillon qui y avait été élevé, et où le thé l'attendait. Le cercle que l'on parcourt ordinairement en pareilles occasions,, est toujours exécuté dans la direction du soleil.
L'image qui occupait presque toute la façade de l'autel, représentait Abidaba, peint de couleur pourpre, dans sonélysée soukoub adieu. Le coloris de cette peinture ne paraissait pas mauvais , mais la figure principale n'était point en proportion des autres. Le lama et quelques uns des prêtres les plus importans s'approchèrent de l'image, avec des pastilles à brûler, placées sur de grandes feuilles d'herbe, afin de les porter plus commodément.
Enfin on apporta aux prêtres réunis , de grands vases en bois avec du thé et des gâteaux. Il y avait un troupeau entier de moutons destinés au dîner, et qu'on fit avancer vers le lieu du sacrifice. Le repas., souvent interrompu par des prières et d'autres ce-
rémonies, continua jusqu'au coucher du soleil : à la fin, l'image fut roulée de nouveau et portée en procession. Les deux jours suivans, on renouvela cette même fête \ mais au lieu de Abidaba , ce fut Dc/zakdchamouni qui fut exposé le second jour, et Maidari le troisième.
* Le propliête du vice-khan qui doit prédire le temps, avait annoncé pour le troisième jour de fête , vers midi, une forte pluie , et avait empêché, par cette raison, de déployer la dernière image; la fête ne commença qu'à six heures du soir. Le temps démentit cependant le prophète, qui avait trop compté sur les nuages épais qui couvraient le matin l'atmosphère, et qui tardèrent pour se changer en pluie , et nous inonder d'un véritable déluge, jusqu'au moment où la fête devait commencer. J'eus le bonheur de me mettre à l'abri, sous le pavillon, avec les porteurs d'instrumens. Le prophète du temps ( Isaddatchi ) s'excusa , en disant que la chaleur excessive avait nui à son talent.
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