LETTRE XIX
D ans ma dernière lettre, je me suis un peu éloigné du dernier jour, en vous rapportant des choses qui eurent lieu les deux jours suivans. Maintenant, d'après ma promesse, je vais vous parler du second jour.
Je vous donnerai aujourd'hui quelques détails sur les mœurs des kalmuks 5 et vous plaindrez la position où je suis, loin d'un peuple policé 5 je m'en console , parce que les désagrémens que j'éprouve souvent, sont toujours effacés par des impressions agréables. La nature m'a doué d'une organisation si bienveillante, que la jouissance inattendue de mon esprit, pendant un instant, me fait oublier et détruit le souvenir de cent contrariétés. Plein du but qui m'a conduit dans ces déserts, je considère tout ce qui peut m'arriver de désagréable , comme
de petits inconvéniens , et je les supporte avec fermeté.
La mauvaise nourriture , les désagrémens de la vie des steppes, ne sont pas un mal pour moi; mais la manière d'agir grossière du peuple me serait insupportable , si les jours que je passai à Moskow ne m'y eussent habitué, et ne m'eussent appris qu'il fallait répondre à la violence, par un calme froid et stoique.
Dans mon séjour actuel , je vais plus souvent et plus régulièrement à la khouroull) car la hutte de mon ami Dchouyènèh est dans le quartier des prêtres , parmi celles qui se sont établies un peu loin du quartier général. J'ai fait connaissance avec un autrepretreinstru.it, nommé baktcid , qui s'occupe de l'instruction des premiers mande hi , et qui , par ses explications claires, m'est devenu indispensable, pour comprendre les passages obscurs des écrits mongols. Vous pourrez juger combien ce ghèlloung supérieur est estimé des kalmuks, lorsque vous saurez que le vice-khan a placé chez lui son troisième fils , pour l'instruire, et en faire un jour un ghèlloung
distingué. Ce mande Ai , fils du prince, vit déjà depuis quatre ans dansla hutte du piètre 5 dans les temps les plus chauds , il marche pieds-nus, fait son sacrifice et vit comme les autres mandchi. Je passe souvent quelques instans dans la journée , soit dans sa hutte, soit au dehors, pour lui voir donner ses leçons.
Maïs en voilà assez pour le préambule de ma lettre. Pendant le jour dont il est question , et que je passai presque entièreà la khouroull , je trouvai mon Bitchkhan baktchi parmi plusieurs autres ghèUoung, sur une place ouverte, occupé à jouer au baki avec huit osselets de mouton, qu'ils jetaient sur une couverture de feutre. Ils ne doivent pas tomber dehors , et c'est le dernier gagnant qui commence. Il observe d'abord , quelques instans , la position des osselets \ ensuite il faut qu'il en lève un, sans toucher aux autres, ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il parvienne à les ôter tous, ce qui lui fait gagner la partie. S'il perd, son adversaire commence à jouer de nouveau. Ordinairement, on joue des espèces de. gâteaux que vendent les boulangers russes.
La gaieté avec laquelle ce jeu s'exécute est plus grande qu'on ne l'imagine. A chaque coup manqué , chacun s'agite ; les joueurs se pressent la bouche avec la main, et les autres font entendre un ezegyn mar chan idé, qui est le jurement ordinaire des kalmuks, et qui signifie, mange de la viande de ton père. Il n'y a que les hommes, et jamais les femmes , qui prononcent ce jurement. Bitchkhan, ayant joué pendant quelque temps , laissa sa place à un autre ghèlloujig , et pendant qu'il s'occupait à regarder , il disait son rosaire. Malgré toute l'exactitude qu'il mettait à faire rouler dans ses doigts les grains de son chapelet, il ne manquait cependant pas, à chaque coup manqué, même pendant sa prière, de crier ezegyn machan idé.
Je m'étais assis auprès de ce baktchi , et je lui faisais des questions ou je répondais aux siennes. Une des demandes assez singulières qu'il me fit, fut celle, si je tuais des poux. Voulant savoir quel effet produirait sur lui ma réponse, je lui dis : Toujours. A peine eus-je prononcé ce mot, qu'il oublia le jeu et son chapelet, et se mit à répéter
plusieurs fois de suite : C'est un péché ! c'est lin péché ! Pour le tranquilliser , je lui dis que, dans mon pays, je ne me faisais pas scrupule de tuer ces insectes, mais que chez eux* j'observais leurs usages, et que je me contentais de les éloigner, sans les tuer. Cette explication le calma au-dessus de toute expression. Vous voyez par-là , si j'ai bien fait de ne pas persister dans le dessein que j'avais , de former , pour les amis de l'entomologie , une collection d'insectes de ce pays. J'aurais perdu la confiance deskalmuks, et je me serais créé mille difficultés pour le plan qui m'avait conduit chez eux. Les kalmuks m'auraient considéré comme un barbare, qui trouvait du plaisir à détruire des bêtes innocentes, et se seraient éloignés de moi.
Je fus obligé de souffrir que le baktchi me tutoyât toujours , car il m'était trop nécessaire pour que je me fâchasse avec lui, pour une vaine et mal- adroite susceptibilité. Un autre ghèlloung s'approcha de nous et me dit : Dis donc, allemand, es-tu bien partout ? Je crus pouvoir ici ne pas employer autant de ménagement , et je lui répondis
en conséquence : il me répliqua qu'une autre fois je devais lui parler plus poliment, et qu'il n'était permis de tutoyer qu'un noir ( c'est-à-dire un homme du peuple ). Ce toi, qui me paraît déjà sonner mal à l'oreille , par l'idée qu'on y attache, et qui est encore rendu désagréable par le ton avec lequel les kalmuks s'en servent, je suis obligé de le supporter ici de la part des grands comme des petits. Vous penserez peut-être que le kalmuk ignorant, comme le paysan russe et allemand, ne connaît pas la différence qu'il y a entre toi et vous mais ce n'est pas vrai chez les kalmuks qui, plus que les autres peuples , sont au fait des usages de la cérémonie. Un kalmuk du peuple ne dira jamais toi à un ghèUoung ou à un supérieur, et ceux-ci ne diront jamais vous à des inférieurs.
Au reste tout ce que je viens de vous écrire, n'est rien auprès de ce qui eut lieu hier après midi. J'étais assis sur mon lit de camp et j'écrivais. Erdèni, son frère et plusieurs autres kalmuks distingués, prêtres pour la plupart, remplissaient la hutte. Quelquesuns jouaient au narw, d'autres regardaient
jouer ou causaient. Un prêtre respectable s'assit à côté de moi, et me présenta sa pipe; je fumai quelques instans , et je la lui rendis. Un autre prêtre ayant vu cela, fit de grands reproches à son collègue, de ce qu'il laissait fumer un noir à sa pipe : il s'engagea une dispute assez vive, pendant laquelle Yezegyn machan fut échangé de part et d'autre. Celui qui avait pris mon parti se défendit , en disant que j'avais déjà fumé avec la pipe de BitcKkhan et de Dchouyènèh; mais son adversaire lui ayant répliqué vivement , il se fâcha , se jeta sur celui qui lui faisait ces reproches, et l'ayant saisi au collet, il le jeta à terre et le foula aux pieds. Cette scène se passa en présence des deux fils du prince , qui ne firent que rire de la singularité de l'aventure. Le prêtre vaincu s'éloigna en silence; mais le champion parut, après la victoire, éprouver une espèce de repentir, de s'être mis si fort en colère pour un hérétique / De mon côté , cet accident m'amusa, car, ayant compris ce qu'ils avaient dit , je fus en état de vous rapporter cette dispute.
(i5tf)